‹ Les enchantements de la forêtChapitre 14 sur 15 · VI

VI

--Cousin, m’écriai-je en entrant, ne faites pas de mal au Sotret, c’est moi qui suis coupable!... Ne lui faites pas de mal, je vous en prie!

Mais le cousin ne m’écoutait pas. Il était secoué par un accès de colère qui donnait à sa figure blanche comme un linge une effrayante expression de sauvagerie; dans sa main crispée il serrait le malheureux Sotret, et bredouillait d’une voix rauque:

--Bête de malheur! Bête possédée du diable!

L’écureuil se démenait en effet comme un possédé, et pour se débarrasser de l’étreinte de M. Bastien, il se servait des seules armes qu’il eût à sa disposition: ses griffes et ses dents. Il les enfonçait profondément dans la main du cousin, et le sang coulait jusque sur les lambeaux de papier qui jonchaient le parquet.

--Grâce! grâce! criai-je de nouveau en me pendant à la redingote de M. Bastien.

Je ne sais si la douleur ou la vue du sang redoubla la rage du cousin, mais il serra plus fort. Le Sotret me regarda une dernière fois, comme pour m’appeler à son secours, puis ses beaux yeux noirs se troublèrent, il lâcha prise, et M. Bastien le lança violemment sur le parquet.

C’était fini, le pauvre Sotret ne bougeait plus, sa bouche entr’ouverte montrait encore ses dents aiguës, ses paupières étaient retombées sur ses yeux ternis, sa queue qu’il étalait si orgueilleusement s’allongeait flasque et ébouriffée sur les débris du livre d’images. Je poussai un gémissement et je me jetai à genoux près de l’écureuil mort, en essayant de le réchauffer dans mes mains. Les émotions par lesquelles je venais de passer m’avaient mis dans un étrange état nerveux; les sanglots m’étouffaient, et tout en caressant le corps tiède de mon écureuil, je criais convulsivement à M. Bastien:

--Bourreau! bourreau!... assassin!

Soudain, à ma grande stupéfaction, je vis le cousin s’agenouiller à côté de moi. L’expression sauvage de sa figure avait disparu, ses traits s’étaient détendus, et de grosses larmes tombaient de ses yeux rougis sur ses joues creuses. En même temps, joignant ses mains encore tremblantes, il murmurait des paroles décousues, avec un accent navrant:

--Je suis un fou! un fou!... Pardon, petit!... Ma mauvaise colère m’avait rendu déjà une fois si malheureux..... J’aurais dû m’en souvenir..... Maudit tempérament! J’avais juré de ne plus m’emporter..... Cet animal ne savait ce qu’il faisait; c’était son instinct de ronger, il rongeait..... Et je l’ai tué, comme autrefois j’ai tué mon pauvre La Bise..... La colère est un mauvais ange, Joseph; quand nous lui avons obéi une fois, nous ne nous appartenons plus..... Oui, petit, si j’avais su me contenir, La Bise serait encore près de moi..... grand, fort, la joie et la compagnie de ma vieillesse!..... Je n’irais pas comme un vagabond sur les routes, n’osant plus rentrer dans cette maison où on l’a rapporté tout sanglant, et où il a expiré comme cette bête vient de passer entre mes mains..... Il était si beau, si aimant, si vivant: et je l’ai tué comme j’ai tué l’écureuil!... Tiens, voici tout ce qui me reste de lui.....

En même temps ses maigres doigts rassemblaient les débris du livre d’images.

--C’était son livre favori, continuait M. Bastien en regardant les lambeaux de papier épars sur ses genoux; il l’avait eu en prix à son école, et il l’emportait partout..... Quand je feuilletais le livre, il me semblait que j’y retrouvais le souffle de mon enfant; je lisais les lignes crayonnées sur les marges, je regardais les estampes, les dessins, et je croyais l’entendre lui-même rire aux éclats... Je le revoyais penché près de la fenêtre, à sa petite table, avec le verre d’eau et les godets où il trempait ses pinceaux, et tout mon bon temps ressuscitait..... A présent je n’ai plus rien...., qu’un nouveau crime sur la conscience!.....

La grosse voix plaintive de M. Bastien me résonnait jusqu’au fond de la poitrine. En voyant ce vieux visage mouillé de larmes, en écoutant les confidences si poignantes de ce vieillard, qui me demandait pardon, à moi, si coupable dans la circonstance, je sentais la rancune causée par la fin tragique du Sotret s’évanouir pour faire place à un repentir mêlé de compassion.

Je me jetai brusquement au cou du bonhomme, et l’embrassant de tout mon cœur:

--Je vous aime bien, moi, cousin, lui dis-je, je vous aimerai toujours, je resterai près de vous, et si vous voulez, j’essayerai..... de remplacer La Bise!

Il m’empoigna dans ses bras, m’emporta vers le fauteuil, où il s’assit en me posant sur ses genoux; puis il couvrit mes cheveux de baisers:--Tu es un bon enfant, soupira-t-il, oui, reste avec moi..... nous nous aimerons bien!.....................

La paix une fois conclue, il fut convenu que nous ne soufflerions mot à personne des circonstances qui avaient précédé et amené la mort du Sotret. Le cousin voulut assumer complètement la responsabilité du meurtre de mon écureuil; après avoir enfoui dans son pupitre les restes du volume du chanoine Schmid, il revissa stoïquement le piton que je lui avais rendu, puis, comme Scolastique criait d’en bas que le dîner était prêt: Laisse-moi faire, Joseph, ajouta-t-il, je dirai que j’ai tué le Sotret dans un moment de colère, et ton père, qui connaît déjà mes emportements, n’en demandera pas davantage.

Après dîner, nous nous occupâmes tous deux des obsèques de mon cher écureuil. Je l’enveloppai dans un vieux foulard et le portai tendrement au fond du jardin, où le cousin le déposa dans un trou creusé au pied d’un tilleul. Puis M. Bastien, qui était très industrieux, tailla une pierre en forme de tombe; il y encastra adroitement une vieille ardoise, sur laquelle il grava cette épitaphe de sa composition:

Ci-gît le Sotret, Né en avril, mort en septembre. Arraché prématurément à son nid Il a été arraché plus vite encore A la vie. Ses amis en pleurant Ont élevé un tombeau A ses mânes regrettés.

Quand la tombe fut plantée sur la fosse, le cousin y jeta un regard mélancolique et se retira. Je le vis s’éloigner au fond de l’allée des framboisiers, relevant soigneusement les basques de sa redingote pour la préserver de l’humidité, et courbant pensivement la tête. Resté seul près de la pierre, il me sembla que je n’avais pas assez fait pour honorer la dépouille du malheureux écureuil, et que mon camarade ne devait pas être content.

J’allai racler des larmes de résine au tronc de nos sapins, je les déposai dans les godets de ma boîte à couleurs, et je les fis brûler en guise d’encens aux quatre angles de la tombe; puis ayant été acheter un paquet de pétards chez l’épicier, je les braquai en face du tilleul, et je tirai des salves en l’honneur du défunt.

De cette façon le pauvre petit Sotret eut de belles et dignes funérailles.

OISEAUX ET PLANTES DES BOIS

LE MERLE NOIR

(Turdus merula, L.)

Le merle noir est un oiseau sédentaire. Au rebours de la grive, sa cousine germaine, il passe l’hiver au pays natal.--Pendant les derniers grands froids, un matin, en ouvrant ma fenêtre, j’aperçus se détachant sur la blancheur d’un toit voisin un beau merle mâle, dont la robe noire tranchait étrangement sur l’épaisse couche de neige. L’oiseau, inquiet et morfondu, contemplait d’un œil ébloui et effaré ce blanc tapis uniforme qui recouvrait les balcons, les pavés des cours et les massifs des jardins. Ce merle parisien, né en plein Luxembourg, n’avait jamais vu pareil spectacle et semblait perdu au milieu de cette neige. Je lui jetai des miettes de pain. La chère semblait maigre à ce mangeur de vers et de fruits, le moindre brin de mouche ou de vermisseau eût mieux fait son affaire; mais quand on n’a pas ce que l’on aime, et que la faim vous pique le ventre, ce n’est point le cas de se montrer difficile. Il grignota du bout de son bec jaune ces reliefs peu succulents, m’envoya deux ou trois sifflements étranglés en guise de remercîment, et s’en alla chercher fortune ailleurs.

Nos merles campagnards, plus expérimentés que ce Parisien, sentent venir les rudes journées d’hiver et se réfugient au plus épais de la forêt, à proximité de quelque source chaude, dans le voisinage des sapins ou des genévriers qui leur offrent plus de ressources pour le vivre et le coucher. Dès que la neige fond et que le froid se détend, ils entrent en gaieté et lancent à plein gosier ce chant alerte et matinal qui retentit dans les vergers et les parcs dès la mi-février, et qui est comme le prélude du printemps. Ils nichent quand l’hiver est à peine fini, et souvent leur première ponte réussit mal, ainsi qu’en fait foi ce dicton de nos paysans:

Janvier sec et frileux Gèle la merlesse sur ses œufs.

[Illustration: ILS LANCENT A PLEIN GOSIER CE CHANT ALERTE ET MATINAL.]

Mais la merlesse ne se décourage pas et, si la ponte reste inféconde, elle recommence. Les merles construisent leur nid presque à ras de terre, dans des buissons ou au creux de quelque vieux saule étêté et trapu. Ce nid est assez semblable à celui des grives: enduit d’une couche argileuse en dehors, tressé de brins d’herbes et de menues racines, et matelassé au dedans avec de la mousse. En huit jours, l’ouvrage est parachevé et la femelle y pond de quatre à six œufs d’un vert bleuâtre, pointillé de taches couleur de rouille. Elle les couve seule, tandis que le mâle voltige çà et là et siffle en quêtant des vers de terre qu’il rapporte, coupés en morceaux, à sa couveuse.--C’est le menu des jours d’hiver et de printemps; mais quand vient la saison des fruits, le merle se dédommage de cette nourriture échauffante en s’abattant sur les cerisiers, où il fait ripaille. Il est très friand de fruits mûrs et, comme le loriot son compère, il a une prédilection pour les cerises. En septembre, dès que le raisin mûrit dans les vignes, il y fait de copieuses vendanges. Le jus des grappes le met en joie et développe encore sa gaieté expansive et son humeur de boute-en-train.

[Illustration: LE MERLE NOIR.]

Le merle est en effet d’un naturel très sociable, mais avec cette particularité qu’il fréquente peu les merles ses confrères et que sa sociabilité s’exerce surtout au profit d’oiseaux plus petits et d’espèce différente. J’ai observé souvent au Luxembourg, vers le soir, le manège des merles sur les grandes pelouses qui ont remplacé les massifs de la Pépinière. Chacun d’eux sautillait légèrement dans l’herbe, escorté de quatre ou cinq moineaux familiers, qui semblaient très fiers d’être reçus dans l’intimité du bel oiseau à robe noire. Celui-ci allait et venait, faisait cent tours et se complaisait à ébaubir ces petites gens qu’il daignait admettre à partager sa promenade.--Le merle est comme ces esprits vaniteux, tapageurs et vulgaires, qui préfèrent à la compagnie de leurs égaux celle de personnes qu’ils peuvent éblouir et dominer à peu de frais. Il aime à se donner en spectacle, à tenir le dé de la conversation, mais cela sans gêne, sans vergogne et pour ainsi dire les coudes sur la table. Il y a en lui du hâbleur et du cabotin.--Un chasseur, dont la véracité ne m’est pas suspecte, me contait à ce propos qu’un soir d’automne il avait été témoin d’une scène curieuse. Au bord d’une vigne, il avait aperçu un merle, ivre de raisin, en compagnie de cinq ou six grives. Le drôle, mis en bonne humeur par le raisin noir, s’était perché sur les échalas et donnait la comédie à ces joyeuses commères. Il dodelinait de la tête, battait des ailes, agitait la queue, avec des mines grotesques qui divertissaient grandement les spectatrices, placées à peu de distance et fort attentives.

L’histoire m’a paru d’autant plus vraisemblable que la familiarité des grives et des merles est un fait positif; on les prend souvent ensemble dans les mêmes pièges, et Pline, de son temps, en avait déjà fait la remarque:--Merulæ et turdi amicæ sunt aves.

Mais il n’est si bonne compagnie qui ne doive se séparer. Aux premiers froids, les grives émigrent, et le merle reste seul à grelotter dans les taillis déserts. C’est fini de rire et le comédien a perdu son public. Il y a bien encore les mésanges, mais ce sont des revêches personnes, tout affairées à quêter leur nourriture et qui se soucient peu des amuseurs. Quant aux roitelets, ils se tiennent sur la réserve et dédaignent ces vulgaires plaisanteries de table d’hôte. Isolé dans la grande forêt, le merle se renferme en son par-dedans, et se répète à lui-même ses grivoiseries, comme un vieil acteur oublié, qui joue encore pour lui tout seul les scènes où il était le plus applaudi dans son beau temps.

LE MARTIN-PÊCHEUR

(Alcedo ispida, L.)

Le martin-pêcheur, qu’on appelle dans le Midi merle d’aigue, et vire-vent sur les bords de la Loire, est, croit-on, le même oiseau que les poètes antiques ont si souvent chanté sous le nom d’alcyon. Suivant le mythe grec, Alkyoné, fille d’Éole, métamorphosée en martin-pêcheur, errait solitairement le long des rivages, redemandant avec des cris aigus son amant Ceïx, que Neptune avait fait mourir. Depuis longtemps cette vieille fable grecque dort oubliée dans les dictionnaires de mythologie; le martin-pêcheur a échangé son nom poétique contre un nom plus vulgaire et non moins expressif, mais il est resté morose et il a gardé son cri plaintif.--Pourquoi les oiseaux des rivages sont-ils presque toujours tristes? Le héron, le courlis, la bécassine, sont des mélancoliques; la bergeronnette lavandière elle-même, malgré son gentil sautillement, a, dans son éternel va-et-vient sur le gravier, la mine inquiète d’une âme en peine. Cette tristesse tient-elle à l’influence des milieux? Les grands étangs, bordés de saules échevelés où le vent soupire, les brumes des matins et des soirs, les sanglots des sources sous bois, portent l’homme à la mélancolie; ont-ils le même effet sur le système nerveux de l’oiseau? Je serais tenté de le croire. Toutefois, pour le martin-pêcheur, comme pour le héron, il y a une autre et plus prosaïque raison de cette disposition chagrine: c’est l’inquiétude du pain quotidien, l’anxieuse attente de la proie que ces oiseaux doivent guetter pendant des heures, à la même place. Quand on n’a rien dans le ventre et qu’il faut croquer le marmot jusqu’à ce qu’un poisson problématique vienne s’offrir à portée du bec, on n’est pas enclin à une gaieté folâtre. Ceux qui font ce métier-là en amateurs, et avec la certitude d’un bon souper au retour, finissent eux-mêmes par contracter, dans cette longue et immobile attente, une sorte de mélancolie nerveuse. Les pêcheurs à la ligne ont presque tous des prédispositions à l’hypochondrie.

[Illustration: LE MARTIN-PÊCHEUR.]

Le martin-pêcheur, lui, passe ses jours à cette quête souvent décevante de la nourriture. Dès le matin, il file d’un vol rapide en rasant la surface de l’eau et va se percher sur une branche au-dessus du courant. Il y reste une heure, deux heures même, guettant le passage d’un véron qui se fait longtemps désirer. Si la place est mauvaise, il reprend sa volée, et, poussant son cri aigu qu’on entend par-dessus le bouillonnement des cascades, il vire et revire ainsi pendant des lieues, à la recherche d’une proie incertaine. Le moyen d’être gai, avec de pareilles préoccupations, surtout quand on est, comme lui, doué d’un robuste appétit et d’un tube digestif qui rendrait des points à celui du canard!

[Illustration: LE MARTIN-PÊCHEUR PASSE SES JOURS A CETTE QUÊTE DE LA NOURRITURE.]

Les beaux habits ne font pas le bonheur, sans quoi le martin-pêcheur n’aurait pas tant à se plaindre. La nature l’a habillé des couleurs les plus rares et les plus éclatantes. Tout son dos et le dessus de sa queue sont d’un vert lumineux qui, au soleil, a des chatoiements de pierres fines; les ailes, la tête et le dessus du cou sont ponctués de taches plus claires, d’un ton semblable à celui des turquoises qui ont verdi; la gorge et la poitrine sont d’un rouge feu ardent. Malgré cette magnifique livrée, le martin-pêcheur au repos manque absolument de prestige. Bas sur pattes, ayant la queue trop courte, le corps épais, la tête trapue et un profil héronien, il ressemble à un rustaud qui aurait endossé un habit de cour. Mais, dès qu’il prend son vol, il semble transfiguré; il file comme une flèche de saphir entre l’eau et la verdure, et, quand il coupe brusquement le courant, on dirait d’une lueur d’arc-en-ciel qui passe.

Il niche au bord des ruisseaux et des rivières, dans des creux de racine ou des trous d’écrevisse, qu’il aménage à son gré. Il en maçonne et rétrécit l’ouverture, tapisse son nid rudimentaire de débris d’arêtes et d’écailles de poisson, et sur cette poussière dépose en avril six ou sept œufs d’un blanc d’ivoire. Ses noces durent peu: ceux qui peinent pour vivre n’ont guère le temps d’aimer. Toujours travaillé par le besoin, le martin-pêcheur a une vie brève. Quand l’hiver est rude et que les cours d’eau sont gelés, il lui faut battre longtemps les rivages avant de trouver une pitance et plus d’une fois il tombe mourant sur la rivière glacée. Sonnini rapporte que, pendant le long hiver de 1776, on trouva des martins-pêcheurs qui s’étaient hasardés jusqu’en plein Paris, en quête de trous pratiqués dans la glace dont la Seine était couverte.

Du moins, au temps des Grecs, l’alcyon était chanté pendant sa vie et vénéré même après sa mort. Les anciens le croyaient doué d’extraordinaires vertus. Il garantissait les gens de la foudre et faisait grossir les trésors; il donnait la beauté aux femmes, la paix à la maison, le calme à la mer. Aujourd’hui le martin-pêcheur est à peine l’objet de quelques vagues superstitions. Les paysans, le voyant ordinairement posé sur des branches mortes, disent qu’il fait sécher le bois sur lequel il s’arrête. Du temps de Buffon, comme on remarquait que le cadavre de cet oiseau est rarement attaqué par les vers, les ménagères lui attribuaient la vertu d’éloigner les mites, et le suspendaient au milieu de leurs vêtements de laine.--Lamentable destinée et triste décadence! Avoir baigné son aile d’azur dans les rayons du soleil, dans la limpidité des grandes eaux, et finir piteusement dans le fond d’une garde-robe! Tout se vulgarise et se rapetisse, même les superstitions. En perdant son doux nom d’alcyon, le malchanceux martin-pêcheur a perdu jusqu’à ce vague parfum de poésie qui s’attache et survit à la mort.

LE ROITELET

(Sylvia Regulus, Linn.)

[Illustration: ROITELET DÉFENDANT SON NID.]

Le roitelet est le plus petit de nos oiseaux d’Europe. Il est plus menu encore que son voisin le troglodyte, avec lequel on le confond souvent, bien qu’ils différent de mœurs, de langage et d’habit. Le troglodyte, qu’on appelle en Lorraine le petit-bœuf, est plus long d’un pouce; tout son plumage est ondé de brun foncé et de noirâtre, comme celui de la bécasse; sa queue alerte est sans cesse retroussée en panache; de plus il a un joli ramage, gai et mélodieux, tandis que le roitelet, sauf à l’époque de la couvée, ne possède qu’une note aigrelette et stridente, assez semblable à celle de la sauterelle. Mais si le roitelet ne brille point par son chant, en revanche il porte sur sa tête les insignes de la royauté. Son simple vêtement brun olivâtre est relevé par une belle huppe couleur aurore. Cette crête, aux plumes mobiles, se dresse ou s’abaisse à volonté par le jeu des muscles de la tête. Elle est bordée de noir. Une raie blanche à la base de la couronne et un trait noir de chaque côté de l’œil achèvent de donner au monarque en miniature une mine résolue et courageuse. Le roitelet est en effet plein de vivacité et d’énergie; et pas un oiseau n’entreprend plus bravement que lui la lutte pour l’existence. Il faut le voir, l’été, par les jours chauds, l’hiver, par les plus grands froids, sautiller de l’arbre au buisson et du buisson au brin d’herbe, égrenant les ombelles des fenouils, nettoyant les aiguilles de l’épicéa, fouillant les gerçures des saules pour y trouver des graines minuscules, des œufs de papillons ou des larves d’insectes. C’est un grand éplucheur de troncs d’arbres. Il s’attaque de préférence aux arbres verts: pins, sapins, genévriers, qui cachent entre leurs aiguilles tout un petit monde d’œufs et de larves. C’est un maître échenilleur que ce petit roi. On a calculé qu’un roitelet peut consommer annuellement trois millions d’œufs et de larves. Il fait son métier en famille, avec ordre et méthode. Toute la troupe volète de cépée en cépée, dans une direction déterminée par un sens spécial de migration. Un ornithologiste très fin observateur, M. de la Blanchère, a dit dans son intéressant petit livre sur les Oiseaux utiles et nuisibles, qu’il savait parfaitement par quelle lisière les roitelets entreraient sous bois à l’automne, et dans quels cantons de la forêt il les rencontrerait successivement et immanquablement pendant l’hiver.

[Illustration: C’EST L’ESPRIT FAMILIER DE LA GRANDE FORÊT.]

Ce tout petit oiselet affectionne les grands arbres: les pins sylvestres où le vent chante de si mélodieux airs, ou bien nos grands sapins des Vosges où le lichen pend en longues barbes dans les ramures. C’est là qu’il aime à se sentir bercé, avec toute la perspective de la forêt moutonnante au-dessus de lui. C’est là qu’il accroche son nid:--une merveille.--Figurez-vous une boule creuse, tissée délicatement avec des brins de mousse et des toiles d’araignée, capitonnée à l’intérieur du duvet le plus chaud et le plus moelleux: duvet de choix, glané dans les chatons des peupliers, parmi les aigrettes mûres des chardons et les semences cotonneuses des épilobes. Dans ce nid douillet où l’on ne pénètre que par un trou étroit, pratiqué sur l’un des côtés, la femelle pond de sept à onze œufs, pas plus gros que des pois. Il n’y a plus que les petites gens et les rois pour avoir de si nombreuses familles!

Le roitelet a tout à la fois dans son corps minuscule du sang royal et du sang plébéien. Par sa taille, ses habitudes laborieuses et sa bonne humeur, il appartient au menu peuple; mais il porte couronne et règne à sa façon dans la forêt. C’est une royauté mystérieuse et insaisissable, analogue à celle de la reine Mab et du nain vert Obéron, mais elle n’en est pas moins effective. En hiver, quand tous les oiseaux chanteurs ont émigré, elle se manifeste partout sous la futaie. Le roitelet va et vient, sautillant comme un feu-follet, dans les grands massifs endormis où seul il représente le mouvement et la vie. Sur les buissons blancs de neige on voit tout à coup surgir sa jolie huppe à crête aurore. Il est si délicat, si subtil qu’il passe à travers les broussailles les plus enchevêtrées; il se moque du filet des chasseurs et glisse à travers les mailles les plus étroites. Il se pose sur la moindre brindille sans la faire plier, se cache tout entier sous une feuille de ronce et court comme un lézard à travers les ramilles des fagots que les bonnes femmes rapportent le soir au village. Au lieu de l’engourdir, l’hiver enflamme encore son sang vif et chaud. Il supporte vaillamment des froids de dix degrés. Quand les ruisseaux gelés font silence, quand pas une herbe sèche ne bouge, pas un mulot ne remue, le bûcheron, qui souffle dans ses doigts avant de reprendre sa cognée, entend soudain un léger cri joyeux et voit filer entre les branches effeuillées une mignonne apparition à l’auréole d’or fauve... C’est l’esprit familier de la grande forêt, le roitelet qui se gausse de la bise et de la neige. En entendant la voix stridente de ce brave échenilleur, le fendeur de bois se sent moins seul. Ils échangent tous deux un salut, et le vieux coureur de chênes se remet plus courageusement à sa rude besogne.

LA FAUVETTE A TÊTE NOIRE

(Sylvia atricapilla.)

[Illustration: LA FAUVETTE.]

La fauvette à tête noire est un de nos premiers chanteurs d’avril. Son nom seul évoque le souvenir des plus douces émotions printanières:--les premières pousses vertes des lilas, la mielleuse odeur des chatons du saule, les boutons roses des pêchers en fleurs et la sonnerie des cloches de Pâques.--Lorsque la leste et courte chanson de la fauvette égaye les noisetiers et les cerisiers du verger, les écoliers se disent: «Voilà l’hiver passé!» Et mis soudain en humeur d’école buissonnière, ils s’en vont par bandes à travers bois, frétillant au soleil comme des lézards, cherchant des nids et se taillant des sifflets dans les branches de saules tout humides de sève. Pour mon compte, je n’ai jamais pu entendre le chant de la fauvette sans repenser à la série de rustiques plaisirs que ce refrain de bon augure annonçait à mon enfance turbulente. Souvent, il est vrai, cette première promesse du printemps était suivie d’amères déceptions, et nous étions leurrés, la fauvette et moi. «Il n’est, dit le proverbe, si joli mois d’avril qui n’ait son chapeau de grésil.» Bien des fois, après une précoce flambée de soleil, la gelée blanche amasse de gros nuages plombés dans le ciel, les giboulées se succèdent, mêlées de neige fondante; adieu printemps! Il faut voir alors les fauvettes trop tôt revenues voleter d’un air consterné, ébouriffant leurs plumes et poussant des cris de détresse. Les branches n’ont pas encore assez de feuilles pour qu’elles puissent s’y abriter; elles sont forcées de se rencogner dans un creux d’arbre ou un angle de mur, et elles se demandent avec angoisse si ce n’est pas l’hiver qui recommence. Heureusement les beaux jours se décident à revenir pour tout de bon, et les chansons éclatent dans tous les coins du jardin. Les fauvettes s’accouplent et le mâle se met à construire le nid conjugal. La fauvette à tête noire bâtit volontiers le sien dans les vergers voisins des habitations, au milieu d’un buisson de noisetier ou d’aubépine. Le nid est posé à la naissance des branches, à peine à trois pieds du sol. Il est composé à l’extérieur de mousse et d’herbes sèches, et à l’intérieur de crins finement tressés. Dès qu’il est achevé, la femelle y pond quatre ou cinq œufs d’un marron très clair, tachetés et marbrés de brun foncé. Les deux époux surveillent cette ponte avec une sollicitude ombrageuse; souvent ils se relayent pour couver, et si, pendant une absence, une main indiscrète vient à toucher aux œufs, le père et la mère les abandonnent presque toujours. Je me souviens qu’étant écolier, j’avais découvert un de ces nids dans un vieux genévrier de notre jardin; je ne pus résister à une fantaisie d’enfant;

Cet âge est sans pitié....

et je dérobai l’un des jolis œufs ponctués de brun. Le lendemain, quand je revins guetter la couveuse, je trouvai les œufs brisés et le nid abandonné.--Sitôt que les petits sont éclos, le père et la mère montrent pour eux un attachement qui persiste pendant toute la saison. Ils retiennent auprès d’eux et guident jusqu’en automne les jeunes adolescents. On les voit voltiger en famille le long des lisières: le père va en éclaireur, et s’il aperçoit dans un buisson une abondante récolte de groseilles sauvages, de baies de sureau ou de bourdaine, il avertit sa maisonnée par un cri joyeux et toute la bande accourt pour faire ripaille.

La mue a lieu en août. C’est alors que les jeunes mâles prennent la toge virile, ou, pour parler plus exactement, c’est alors que leur tête commence à se couvrir de cette calotte de plumes noires qui est la marque distinctive de cette espèce de fauvette, et qui lui a valu en Allemagne le surnom de mönch (moine). A l’état adulte, ce capuchon noir couvre le derrière de la tête ainsi que le sommet, et retombe jusqu’aux yeux de l’oiseau; le tour du cou est d’un gris ardoisé, plus clair à la gorge, s’éloignant sur la poitrine dans un blanc ombré de noirâtre; le dos et les ailes sont d’un gris brun, lavé d’une faible teinte olivâtre. C’est aussi après la mue que les jeunes mâles se mettent à chanter. De tous les oiseaux de la famille, la fauvette à tête noire est celui qui a le chant le plus agréable et le plus soutenu. Il se compose d’une suite de modulations assez courtes, mais vives et fraîches; quelques notes éclatantes se détachent nettement de cette mélodie un peu voilée, puis le tout se fond de nouveau dans un gazouillement discret.--C’est bien là le langage à la fois vif et voilé des premières émotions printanières, le chant de l’adolescence de l’année!--quelque chose de tendre et d’ardent, brusquement entrecoupé de soupirs à demi étouffés. La romance n’est pas de longue haleine; elle est brève et charmante comme les premiers beaux jours d’avril et comme ces délicates couleurs roses de l’aube, qui ont un éclat si doux et qui s’effacent si vite!

LA MÉSANGE BLEUE

(Parus cæruleus.)

Je ne puis songer à la petite mésange bleue sans me rappeler mes forêts du Barrois et certaines matinées de la fin de septembre, au temps où j’étais écolier. Le souvenir du léger frisson que me causait la fraîcheur glacée de ces premières matinées d’arrière-saison, me revient encore aujourd’hui avec une sensation délicieuse. Dès la prime aube, nous partions dans le brouillard, emportant dans notre carnier du pain de ménage et des noix. Nous foulions d’un pied joyeux les grosses mottes de terre rouge, recouvertes de toiles d’araignée où perlaient de mignonnes gouttes d’eau. Des buées blanches rampaient dans les fonds boisés, mais déjà on devinait à travers la brume, là-haut, un ciel pur où les alouettes commençaient à chanter. Je crois revoir les lisières du bois avec leurs fourrés de prunelliers, d’alisiers rougissants et de pommiers sauvages, à demi effeuillés, dont les pommes vertes faisaient ployer les branches grises. Nous entrions silencieusement dans le taillis qui exhalait une bonne odeur de mousse et de champignons, et où s’enfonçaient mystérieusement d’étroites sentes bordées de ces pièges que La Fontaine appelait des reginglettes et que nous nommons en Lorraine des raquettes. Il me semble entendre encore le bruit sec de la sauterelle se détendant soudain sous le poids d’un oisillon étourdi, et il me semble te revoir, pauvre mésange bleue, pendue par les pattes à la ficelle de la perfide raquette. Tu agitais convulsivement tes ailes azurées, tes plumes se hérissaient sur ton poitrail d’un jaune verdâtre, et la petite tête d’un bleu noir zébré de blanc se soulevait avec des cris de colère et de désespoir.--Depuis, je n’ai pu m’empêcher de sourire tristement quand j’ai lu dans de gros livres d’histoire naturelle que tu avais «une férocité innée, souvent couverte sous le masque de l’hypocrisie» (J.-J. Virey,--Buffon, Hist. nat. des Oiseaux). Ce n’est pourtant pas toi, mésange bleue, qui as inventé cet hypocrite et atroce supplice de la reginglette!...

[Illustration: NID DE MÉSANGE.]

En dépit de ce qu’ont pu dire les collaborateurs de Buffon et tous les ornithologues qui ont parlé du caractère hargneux et cruel de la mésange, il ne me semble pas plus juste d’accuser la mésange bleue de férocité, que d’appeler la digitale pourprée empoisonneuse. En usant de ses ongles forts comme de petites serres, et de son bec dur comme une pointe de diamant, elle ne fait qu’obéir à cette loi générale que Darwin a formulée:--la lutte pour l’existence.--Mignonne, délicate, pesant une once à peine, perdue dans la grande forêt peuplée d’ennemis, la mésange bleue se trouve dans la triste alternative de manger ou d’être mangée, et elle s’arrange de son mieux pour l’être le plus tard possible. Notez qu’elle a une nombreuse famille à nourrir. La femelle pond au mois d’avril de huit à dix-sept petits œufs blancs, qu’elle dépose dans un trou de mur ou un creux d’arbre, quelquefois dans le gîte abandonné d’un écureuil. Elle ouate soigneusement ce nid de hasard d’une moelleuse doublure de duvet, et, sitôt la couvée éclose, le frêle oiseau montre, pour repaître et défendre les siens, une vaillance et une force de volonté admirables. Il faut voir les mésanges voltiger de branche en branche, avec un gazouillement joyeux, en quête de graines ou de chrysalides. Infatigables, elles grimpent le long des troncs d’arbres, s’accrochant aux plus minces brindilles, la tête en bas, afin de mieux fouiller les fentes de l’écorce et de découvrir autour des branches, ces bracelets d’œufs que les papillons y déposent. D’un coup de bec, elles fendent les graines les plus dures, les faînes, les noisettes et même parfois le crâne des oiseaux leurs ennemis. La mésange bleue surtout est intrépide, quand il s’agit de protéger son nid. Sans hésiter, elle court sus à la chouette; gonflant son poitrail emplumé, poussant un strident cri de guerre, elle s’élance hardiment à la tête de la rôdeuse, cherche à lui crever les yeux, la griffe jusqu’au sang, et, en somme, bien souvent l’oblige à battre en retraite.

[Illustration: MÉSANGES.]

Au lieu de calomnier la mésange bleue, l’homme devrait la bénir, car elle lui rend des services inappréciables. Jugez plutôt:--Elle mange par jour environ 15 grammes d’œufs de papillons, ce qui donne une moyenne de 20 000 chenilles. On a calculé que sa nourriture annuelle représente six millions d’œufs ou une quantité équivalente en pucerons et en chenilles. Chaque couple a une portée de dix à seize petits, dont l’entretien exige au moins la moitié de la nourriture des parents; voilà donc une seule famille qui fait une consommation annuelle de 24 millions d’insectes. (H. de la Blanchère, Oiseaux utiles et nuisibles.)--En récompense de ces services signalés, lorsque en automne les mésanges quittent les grands bois des montagnes pour descendre dans les taillis et les vergers des plaines, l’homme tend ses raquettes, prépare ses gluaux, prend par milliers ces utiles échenilleuses, et, par un surcroît, il va clabaudant partout que la mésange a un caractère «foncièrement méchant».

[Illustration: MÉSANGE CHARBONNIÈRE.]

Pauvre petite mésange bleue! j’ai moi-même sur la conscience de t’avoir tendu jadis de ces hypocrites traquenards, qui brisent tes pattes menues et te font mourir dans une terrible agonie. Aujourd’hui, je te fais amende honorable à ma façon, et lorsque, en septembre mes flâneries me ramènent sous bois dans une de ces tendues meurtrières, je détends sournoisement avec une chiquenaude ces maudites sauterelles sur lesquelles on t’invite traîtreusement à te poser. Autant de raquettes devenues inoffensives, autant d’oisillons sauvés de la brochette, de la coquelle de fonte où les ménagères les font rôtir avec des lardons et des feuilles de vigne.

LE LORIOT

(Oriolus galbula, L.)

Rien qu’à voir le loriot, on juge tout de suite qu’on a affaire à un gourmand. Le bec de couleur purpurine, long, fort et largement fendu, se recourbe voluptueusement à l’extrémité supérieure; la partie inférieure, un peu rentrée et en retrait, donne à l’ensemble de cet organe l’expression des lèvres d’un connaisseur en train de déguster un vin fin. Les narines bien ouvertes indiquent un flair exercé; l’œil gros et rond, rouge comme une guigne, est mouillé d’une humide lueur de sensualité et de convoitise. Une petite moustache noire entre l’œil et l’ouverture du bec achève d’accentuer cette physionomie d’épicurien. Le reste du corps, svelte et bien découplé, est (chez le mâle du moins) d’un beau jaune vif, à l’exception des ailes qui sont noires et de la queue, mi-partie noire et jaune.

Le loriot, en oiseau qui aime ses aises, passe toute sa saison d’hiver dans les pays chauds. On dirait que c’est le soleil ardent de Malte ou de l’Égypte qui a doré son plumage. Il ne revient chez nous qu’en mai, et les Allemands l’ont surnommé pour cette raison l’oiseau de la Pentecôte, Pfingstvogel. On prétend que, du fond de la vallée du Nil, il flaire dans le vent l’odeur des cerises mûres d’Europe. La vérité est qu’il arrive dans nos bois un peu avant la maturité de ce fruit, qui n’est complètement à point que vers la mi-juin;--mais c’est le jus de cerise qui semble lui assouplir le gosier et le mettre en voix. Son chant n’a tout son éclat que lorsque les merises sont vermeilles. Ce chant, composé au plus de trois phrases très courtes, a une sonorité et un velouté exquis. On ne peut mieux le comparer qu’aux sons d’une flûte d’or. C’est une mélodie pleine et pure, liée par un grasseyement imprégné de sensualité. Les paysans de l’Anjou, dont ce mangeur de guignes dévaste les vergers, assurent qu’il dit dans sa chanson:

Je suis le compère loriot, Je mange les cerises et laisse les noyaux.

Bien que d’ordinaire la gourmandise pousse à la sociabilité, le loriot est loin d’avoir la familiarité joviale du merle, son parent. Il est d’un naturel défiant et d’une approche difficile. Ce n’est qu’avec de grandes précautions et en usant de ruse qu’on parvient à l’entrevoir sous les futaies de hêtres et à observer ses mœurs domestiques. L’un des détails les plus intéressants de la vie intime de cet oiseau est l’originale construction de son nid. Le loriot le place à la fourche des hautes branches, dans les massifs les moins fréquentés. De longs fils de laine, des brins de lacet, des filaments de chanvre, ramassés par les chemins, servent à la structure extérieure du nid qui se trouve suspendu comme un hamac entre deux branches auxquelles il est relié par de souples et solides ligatures. A l’intérieur, ce berceau aérien est douillettement matelassé d’herbe et de toiles d’araignée.

[Illustration: NID DE LORIOT.]

C’est la femelle qui a tout le travail de la nidification; c’est elle qui tisse les cordelettes du hamac et tapisse soigneusement le fond du nid. Le mâle, perché sur une branche voisine, la regarde faire et se borne à donner des conseils. Dès que la barcelonnette se balance mollement au moindre vent qui passe à travers la ramée, la dame du logis y dépose de trois à cinq œufs, dont la coquille grise est fouettée de petites taches brunes, qui ressemblent à des éclaboussures de jus de bigarreaux noirs. La femelle, dont la robe paraît terne à côté de celle de son mari, et qui n’a pour tout ramage qu’un cri rauque et étranglé, rachète ces désavantages physiques par son industrie et son dévouement. Elle couve seule les œufs. Quant au mâle, il se borne à picorer des cerises et à chanter d’une voix claire aux abords du nid.

Ce loriot mâle, égoïste et gourmand, trop beau pour rien faire et qui se borne à montrer son bel habit jaune, à lancer des vocalises et à se gargariser de jus de guignes, tandis que sa femelle s’épuise à la dure besogne du ménage, me fait toujours penser à M. Turveydrop, ce personnage de Dickens, dans Bleak-House, qui est si remarquable par sa «magnifique tenue», et qui vit aux dépens de son fils, le pauvre petit professeur de danse.--Tandis que le compère loriot lisse ses plumes et donne de la voix, l’humble ménagère ne quitte pas le nid. «Lorsque les petits sont éclos, dit Buffon, non-seulement elle leur continue ses soins affectionnés pendant longtemps, mais elle les défend contre leurs ennemis et même contre l’homme, avec plus d’intrépidité qu’on n’en attendrait d’un si petit oiseau.»

Vers la mi-août, les petits sont déjà forts et il n’y a plus de cerises aux arbres. «Nous n’avons plus rien à faire ici,» dit le père. Et sans trop s’inquiéter si sa famille le suit,--grassouillet et bien portant,--il repasse la mer et va déguster des figues de Barbarie, en attendant qu’un nouveau printemps ramène la saison des cerises.

LA FAUVETTE DES ROSEAUX

(Sylvia arundinacea.)

Il y a plusieurs variétés de fauvettes des roseaux; elles se distinguent les unes des autres par leur façon de vivre et aussi par les tons plus ou moins foncés de leur plumage d’un gris jaunâtre.

La rousserolle turdoïde habite de préférence les marais et les rives boisées; l’effarvatte se plaît dans les jardins ou les jonchaies qui avoisinent les eaux courantes; la verderolle niche sur les branches basses des saules dans les chènevières humides et même parmi les seigles verts.

Toutes ont certains traits communs: la tête déprimée comme celle de l’hirondelle, le bec fort, et l’ongle du pouce grand, robuste, développé par la nécessité de s’accrocher solidement aux brins flexibles des joncs, aux quenouilles glissantes des massettes.

Toutes se nourrissent exclusivement des insectes qui abondent dans le voisinage des eaux, et ont le même chant aux notes stridentes et cuivrées.

La fauvette des roseaux arrive dans le centre et le nord de la France vers la mi-avril; elle en repart à la fin d’août. Son nid profond, artistement construit, tressé à l’intérieur et à l’extérieur avec des herbes sèches et souples, est le plus souvent suspendu à deux ou trois tiges nouées par autant d’anneaux de mousse ou de crin. Ces boucles mobiles sont assez lâches pour que le nid puisse s’élever ou s’abaisser suivant la hauteur de l’eau. Cependant, comme les anneaux ne peuvent glisser qu’entre les deux nœuds de chaque roseau, il arrive parfois que cette précaution est inutile et que, dans les grandes crues, le courant submerge le nid et la nichée.

Lorsque le bord de la rivière est dépourvu de roseaux et de joncs, notre fauvette se rabat sur les buissons les plus voisins. Je me souviens d’avoir entendu tout un printemps, au bord de l’Ornain, une rousserolle qui s’était logée au beau milieu de la ville, dans les sureaux d’une terrasse surplombant au-dessus de la rivière.

Dans ce logis qui se balance mollement à la moindre brise la femelle pond cinq œufs d’un blanc crème, marbré de brun. Sitôt les œufs pondus, elle ne quitte plus le nid et s’y laisse bercer par le remous de l’eau, tandis que le mâle, accroché à une tige de jonc, répète tout le jour en pleine lumière sa chanson réveillante et joyeuse, dont les notes pressées, éclatantes, peu variées, se succèdent presque sans une pause!--cri cri, cra cra, cara, cara!...

Le soleil tombe d’aplomb, l’eau à travers les herbes a d’éblouissants miroitements d’argent fondu, l’air brûlant semble flamboyer, et ce chant monotone, infatigable, s’harmonise avec les scintillements de la rivière, le bourdonnement des insectes et le tremblotement de l’air chaud. C’est un bavardage continu, strident comme la parole d’une ménagère affairée qui va et vient à travers sa maison, donnant des ordres à voix haute, gourmandant les servantes et ne cessant jamais de tracasser. Aussi, en Brie, on dit d’une femme babillarde qu’elle jase comme une effarvatte.

[Illustration: FAUVETTE DES ROSEAUX.]

Tout en jasant, notre fauvette ne reste pas oisive. Sur la pointe des roseaux, le long des panaches rouges des salicaires et des aigrettes odorantes de la reine des prés, parmi les ombelles roses des joncs fleuris et les fleurs des nénuphars, tout un peuple d’insectes ailés voltige en quête du pain quotidien! Les élytres des coléoptères minuscules scintillent au soleil, les moucherons tourbillonnent comme de transparentes nuées; les libellules vertes, bleues, mordorées, étendant horizontalement leurs ailes de gaze, passent, repassent, se posent un moment sur les feuilles humides, et semblent, dans leur va-et-vient léger, les danseuses d’un ballet aérien. Tout d’un coup la rousserolle s’élance, happe au vol une mouche verte, une coccinelle ou une demoiselle frissonnante, puis reprend son étourdissante chanson.

C’est un maître oiseau que cette allègre fauvette; elle a toutes les vertus domestiques de la ménagère, mais elle en a aussi les défauts: positive, exclusive, dominatrice, elle veut avant tout être maîtresse chez elle, et ne souffre pas que d’autres oiseaux viennent s’établir dans le cantonnement qu’elle a choisi. Elle a l’amour de la propriété poussé jusqu’à la tyrannie. Elle et les siens d’abord, et que le reste du monde s’arrange comme il pourra!

Si des couples étrangers sont assez hardis pour s’installer dans son voisinage, elle les chasse impitoyablement à coups de griffe et à coups de bec. Dehors les fâcheux! Le canton lui appartient et elle le leur fait bien voir. Elle est aussi intolérante sur ce point et aussi hargneuse qu’un pêcheur à la ligne pour défendre la place où il a amorcé le poisson et tendu ses engins. Elle en demeure le propriétaire sans conteste jusqu’aux premiers jours de septembre.

A cette époque les petits sont grands, les nuits deviennent fraîches, on plie bagage et on part en famille pour chercher des rivages plus ensoleillés.

Au demeurant, c’est un bon oiseau que cette rousserolle. Elle jette dans les longs jours une note gaie à travers le paysage souvent mélancolique des étangs solitaires. Sa chanson d’une mélodie un peu commune a l’entrain et la vivacité délurée de la gaieté populaire. Malgré ses modulations triviales et peu variées, elle est originale; qui l’a une fois entendue, ne l’oublie plus. Elle se mêle à l’impression produite par les belles matinées d’été dans les prés en fleur, comme le refrain tapageur d’un paysan attardé se mêle au souvenir attendri d’une poétique nuit de mai.

[Illustration: HIRONDELLE DE FENÊTRE.]

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