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Chapitre 1

«LES CAHIERS VERTS» PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE DANIEL HALÉVY --49--

LES ENFANTS DE CAÏN

PAR LOUIS ROUBAUD

PARIS BERNARD GRASSET 61, RUE DES SAINTS-PÈRES 1925

DU MÊME AUTEUR:

Le Rose et le Gris, Contes, 1 vol.

CE QUARANTE-NEUVIÈME CAHIER, LE DEUXIÈME DE L’ANNÉE MIL NEUF CENT VINGT-CINQ, A ÉTÉ TIRÉ A SIX MILLE SEPT CENT QUARANTE EXEMPLAIRES, DONT QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERT LUMIÈRE NUMÉROTÉS I à XL; CENT EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS DE XLI à CXL; ET SIX MILLE SIX CENTS EXEMPLAIRES SUR VERGÉ BOUFFANT NUMÉROTÉS DE 141 à 6740; PLUS DIX EXEMPLAIRES HORS COMMERCE SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA CRÈME, NUMÉROTÉS H. C. 1 à H. C. 10 ET CINQ CENTS EXEMPLAIRES DE PRESSE NUMÉROTÉS EXEMPLAIRES DE PRESSE 1 à 500.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by Bernard Grasset 1925.

C’était une maison morte-vivante où l’existence était tout autre qu’ailleurs et dont les habitants ressemblaient si peu aux autres humains.

F. M. Dostoïevsky.

Les habitants de la Maison des Morts y étaient arrivés par tous les chemins de la vie.

Ils disaient: «Nous n’avons pas su vivre en liberté... Le Diable a usé trois sandales avant de nous réunir ici...»

Mais je viens de trouver, réunis dans des garderies spéciales, des enfants qui ne seront jamais des hommes. Après les avoir retranchés du monde, on les prépare à n’y jamais venir: ce sera leur carrière d’être mort.

EYSSES

J’AI QUATRE AMIS...

Villeneuve-sur-Lot, septembre.

J’ai quatre amis à la colonie correctionnelle d’Eysses.

Le premier fait des émouchettes.

Le second s’exerce à de menus travaux de ravaudage.

Le troisième apprend la menuiserie.

Le quatrième est en cellule.

Il faut que je vous les présente, encore que nos relations soient peu suivies et notre amitié récente.

Trouvé (Frédéric) m’est apparu raide, les mains à la couture du pantalon, comme un petit soldat bien sage surpris en pleine corvée par un général inspecteur. Ses yeux bleus ne m’ont pas regardé en face, mais ils illuminent un visage de gamin peureux. Les joues sont pleines, les cheveux seront noirs quand la tondeuse le permettra.

--A vos rangs... fixe!

Le gardien bleu, au col étoilé de rouge, clame son commandement. Les jeunes ouvriers en bourgeron s’immobilisent devant les tables où s’entassent les pelotons de ficelle.

On peut mesurer aux fenêtres l’épaisseur décourageante des murs.

Et les murs lavés à la chaux sont en deuil blanc.

Un poète de l’atelier qui a dédié son œuvre «A notre singe vénéré», a décrit:

La cloche vient de tinter De ce glas sombre et argenté Qui nous rappelle à chaque instant Le dur labeur qui nous attend... Nous travaillons aux émouchettes, Usine d’où l’on sort plus bête...

--Repos! Continuez votre travail...

Trouvé (Frédéric) m’a montré son ouvrage. C’est une sorte de gros treillis à franges... pour préserver des mouches les chevaux.

--Ça va maintenant?...

--Oui, monsieur le directeur...

--Plus de mauvaise tête?...

--Non, monsieur le directeur!

--Pourquoi cet enfant de quinze ans fabrique-t-il des filets de ficelle?

--Il était il y a quelques jours à la cordonnerie où il apprenait un métier. Un de ses camarades lui a «manqué». Il est sujet à des colères. Les outils de cordonnier peuvent devenir des armes meurtrières. Ici, aux «émouchettes», on n’a que de la ficelle et ses mains.

Pour quelle faute est-il à Eysses?

Il vient de la colonie pénitentiaire de Belle-Ile. Là-bas, les pupilles travaillent dans les champs, il n’y a pas de clôture à sauter. Il est parti deux fois, trois fois. On ne va pas bien loin; la mer vous cerne de tous les côtés et l’on ne sait pas manœuvrer une barque... La troisième évasion vaut le châtiment suprême: le quartier correctionnel à Eysses.

Mais avant Belle-Ile?

C’est un pupille de l’Assistance. On l’avait placé chez des cultivateurs. Il ne s’est pas entendu avec eux, il a mauvais caractère...

Et avant?

Frédéric Trouvé a été rencontré dans une rue de Paris à l’âge de deux ans environ par un agent de ville qui l’a conduit au poste.

Telle est son origine... et son délit.

· · ·

Mon deuxième ami, Paul Boulin, le petit ravaudeur, raccommode des pantalons et des chemises de grosse toile dans un atelier tout pareil à celui-ci, sous la surveillance d’un même gardien bleu.

Il vient de Saint-Maurice pour indiscipline. Il avait été envoyé là pour vol à l’étalage. Le tribunal qui l’avait acquitté comme ayant agi sans discernement, l’eût rendu à sa mère, mais sa mère, précisément, avait été arrêtée pour le même crime.

Paul Boulin est un mauvais petit rouquin sournois.

--Allons, tiens-toi bien devant ton directeur!

Il rectifie la position.

Je ne puis voir la couleur de son regard; il baisse la tête, un crime pèse sur sa conscience.

Peut-être a-t-il ri au dortoir? Il a transmis un billet d’un atelier à l’autre... Ou bien, mécontent de son treillis trop long, ne l’a-t-il pas déchiré dans l’espoir de s’en faire donner un autre mieux à sa taille? N’a-t-il pas dissimulé dans ses chaussures quelques bouts de cigarette?

Non, Paul Boulin se sent obscurément coupable.

Comment croirait-il à son acquittement puisqu’il mange les mêmes haricots (rouges à midi, blancs le soir) que ses camarades condamnés, puisqu’il abat ses douze heures de travail dans le même rigoureux silence, puisqu’il subit la même loi, les mêmes contraintes...

Il a raison de baisser la tête.

A son âge, on est coupable d’avoir une mère en prison.

· · ·

Mon troisième camarade, Jean Rigault, ressemble au petit mendiant de Murillo. Il a de beaux yeux tristes et un visage mat.

Son père a été broyé par une machine haut-le-pied en faisant la manœuvre; sa mère ne s’est pas contentée de la pension; elle s’est mise en ménage avec un drôle d’individu et le «môme» a été laissé seul sur les quais de Marseille.

Mme Rigault a été déchue de ses droits maternels et Jean confié à un patronage.

Les œuvres qui se soucient de «l’enfance abandonnée», de «l’enfance coupable», de «la régénération», ou de la «rééducation» de l’enfance se multiplient d’année en année.

La loi de 1912 leur alloue 2 fr. 50 par enfant et par jour. Les patronages placent les pupilles et touchent une seconde indemnité sur leurs salaires. A ce compte, le dévouement est une affaire.

Jean Rigault ramassait les copeaux, balayait, faisait les courses chez un menuisier. Il a eu la nostalgie de la Joliette et des sacs huileux d’où coulent toujours, par quelques déchirures, les savoureux cacahuètes.

Il rabote aujourd’hui les planches dans l’atelier de la colonie correctionnelle.

N’avait-il pas mérité une correction?

· · ·

Robert Guichard, mon quatrième ami, possède pour quelques jours encore, un logement particulier. L’hôtel où il demeure se compose d’un grand hall où «donnent» toutes les chambres.

Guichard habite le numéro 18. Une première porte de bois s’ouvre sur une seconde porte grillagée.

--Ouvrez la grille!

Mon ami est debout au garde à vous. C’est un grand gars blond, solide et râblé.

--Repos!... On est dans de meilleures dispositions?

--Oui, monsieur le Directeur...

--Tu veux retourner à la cordonnerie?

--Oui, monsieur le Directeur.

--On va voir ça. Mais tu m’as fait une promesse. Quand M. le Surveillant ou M. l’Instituteur te feront une observation, tu ne répliqueras pas avec insolence.

Mon ami courbe son front têtu.

Il est mal logé. Il n’y a pas un meuble, pas une chaise dans la cellule où il doit se tenir debout toute la journée. La fenêtre grillée est assez haute pour ne pas laisser voir, même le ciel.

--Et ton émouchette?

--Je la finirai aujourd’hui.

--Si tu as fini ce soir, je te ramènerai à la cordonnerie.

--Merci, monsieur le Directeur.

--Allons, au revoir!

Le gardien referme la porte grillée... referme la porte de bois.

Guichard est bien seul sous double porte et double serrure. En terminant son émouchette, il réfléchira.

Son indiscipline lui avait valu toute une série de remontrances et de punitions légères: pain sec simple ou de rigueur, piquet.

Ces jours-ci, M. l’Instituteur lui fit un peu de morale:

--Enfin, Guichard, tu ne devrais pas oublier pourquoi tu es ici. Tu as tué ton père, Guichard!

--Oui, monsieur l’Instituteur.

--Et tu as dépecé son cadavre.

A ces mots, mon ami s’est cabré:

--Ce n’est pas vrai!

Il est devenu pâle et a décoché à son chef ses injures les mieux choisies.

Quand il fut apaisé, après quelques jours de cellule, il expliqua:

--Je ne peux pas laisser dire des mensonges; je n’ai pas dépecé, j’ai coupé le corps en deux morceaux seulement.

Celui-là a été condamné à douze ans de prison et ne quittera pas la colonie avant sa trentième année.

· · ·

Je ne vous ai pas présenté au hasard mes récents amis. Ils résument à eux quatre la population de toutes les Colonies pénitentiaires et correctionnelles d’enfants que je visiterai ce mois-ci.

Je trouverai dans ces établissements des pupilles de l’Assistance publique qui ont mauvais caractère; des petits miséreux que les tribunaux ont acquittés, mais qui n’ont pas de parents recommandables; des petits patronnés qui n’ont pas goûté toute la sollicitude des patronages et qui ont créé un «incident à la liberté surveillée»; enfin des criminels... des fous!

Je ne verrai peut-être pas de «bagnes d’enfants»; je ne rencontrerai peut-être pas de bourreaux.

Mais je découvrirai une grande misère de l’enfance.

LES ÉMOUCHETTES

Villeneuve-sur-Lot, septembre.

Une jolie petite ville biscornue avec des rues tortueuses et quelques larges avenues où les cafés laissent déborder leurs terrasses.

Je n’ai qu’à suivre la grand’route jusqu’à la première allée de platanes et la première allée de platanes jusqu’à l’Abbaye des Bénédictins.

Pendant dix siècles, des moines, ont gagné le ciel en récitant leurs homélies dans le silence obituaire des cloîtres ou en écrivant de savants ouvrages, avec des encres multicolores sur d’impérissables parchemins.

En l’an XI, un jour de fructidor, des hommes incultes, des escarpes en chemise sale, toute une pègre, a été installée dans les cellules des révérends pères. L’abbaye est devenue une maison centrale. Les chaussons de lisière ont remplacé les manuscrits, mais le silence n’a pas été troublé.

Eysses, aujourd’hui, demeure à la fois un couvent et une prison.

On traverse d’abord une cour de caserne où il n’y a plus de soldats; on pénètre sous une voûte, où le gardien en uniforme semble s’être creusé un logement de troglodyte et l’on aperçoit une porte.

C’est un décor de Bakst, une synthèse redoutable et surannée: Lasciate ogni sperenza! Des ferrures, des clous, des guichets grillagés, une serrure définitive: la porte de prison, la lourde.

· · ·

De l’autre côté, habitent mes quatre jeunes amis et trois cents de leurs camarades.

--Entrons.

La muraille tournante ne grince pas--ainsi qu’elle se le devrait--sur ses gonds trop huilés et M. le Directeur n’est pas un geôlier.

M. Granet a les cheveux gris, les gestes lents, le visage un peu las. A son côté, M. le Surveillant chef, largement galonné d’or, et qui porte son trousseau de clefs comme un attribut, me fait le salut militaire.

--Nous allons...

Nous allons par les préaux pavés, par les couloirs blancs aux dalles usées, par les vieux escaliers de pierre.

--Passez, je vous en prie...

La cuisine a des allures de chaufferie. Du chaudron de cuivre jaune, un fumet assez appétissant s’échappe. Les cuisiniers se tiennent au garde à vous. Ils attendent l’épreuve sans curiosité, car il n’est pas de visiteurs assez mal élevés pour faire la grimace en goûtant la pitance.

On me tend, dans un bol, un échantillon du repas de midi: des haricots.

--Voici les lentilles pour ce soir. Nous aurons demain des pommes de terre. Le matin au petit déjeuner, nous servirons une soupe de pain et de légumes verts. Le dimanche, le mardi et le jeudi, sont jours de viande: 75 grammes de bœuf bouilli; les portions sont pesées.

«Ce régime est assez bon, voyez leur mine.»

· · ·

Nous allons par les dortoirs, 300 cages alignées le long d’étroites ruelles enfermant 300 lits où même le sommeil paraît prisonnier.

Les lavabos, les douches, les bains de pied, tout y est, tout fonctionne...

Mais qu’il doit faire bon d’être malade et comme l’infirmerie m’apparaît douce avec ses chambrettes spacieuses, ses tables de nuit, sa bonne lumière! Il n’y a que quatre malades. Je suis sûr qu’ils ne s’ennuient pas. Ils regardent au plafond tourner un gros taon qui gronde furieusement et se cogne la tête aux murs en cherchant la porte de sortie.

--Qu’est-ce que tu as, toi?

Une grosse tête d’homme émerge des draps:

--Des rhumatismes, monsieur le Directeur.

--Où as-tu pris ça?

--Dans la Somme, pendant la guerre.

C’est Matagnier (Raoul). A 16 ans, il s’était procuré un uniforme de soldat et il avait suivi un régiment aux armées. Une compagnie l’avait adopté. Un soir de cantonnement, il avait conduit une fillette dans les bois. Il l’a étranglée et enterrée dans le sable.

Matagnier demeurera vingt années dans la colonie.

C’est un bon sujet... Guérira-t-il?

· · ·

--Et toi?

--C’est mon pied, monsieur le Directeur.

--Fais voir ton pied.

--C’est une épingle, monsieur le Directeur.

--Que tu t’es enfoncée toi-même pour aller à l’infirmerie.

--Je vous jure que non.

C’est Jacquelet, un gamin blond. Il était à la charge de sa sœur, mais sa sœur a été arrêtée pour vagabondage, il a suivi la filière: le patronage, le placement, l’évasion...

C’est un mauvais sujet, il ne guérira pas!

· · ·

--A vos rangs fixe... à vos rangs fixe... à vos rangs fixe...

Nous avons visité tous les ateliers. Les tailleurs ne font guère que des uniformes. Les cordonniers confectionnent surtout des galoches. Les menuisiers assurent l’entretien du mobilier pénitentier. Les forgerons et les ferblantiers fabriquent quelques outils, quelques ustensiles... Enfin, il y a les émouchettes!

Mon ami le poète m’a décrit ainsi sa journée.

Le matin à six heures, on sonne le réveil Et il faut se lever les yeux pleins de sommeil. Ensuite, sur la cour, on sort vider les vases. C’est là, de la journée, la plus terrible phase. Et puis on s’achemine en rangs au lavabo... Puis la cloche sonnant pour se lester la panse, On va au réfectoire en marquant la cadence, Et le triste repas est bien vite achevé. On se lève de table et on va travailler. Mailler jusqu’à onze heures, faire des émouchettes Dont rien que la vue seule vous donne mal de tête. De onze heures à midi, la tête encore lasse Des pensées du matin, il faut aller en classe, Lire un vieux bouquin ou faire un devoir Avant d’aller manger la soupe au réfectoire. Ensuite, on va passer une heure sur la cour, Heure où l’on oublie tous les tracas du jour... A la fin de laquelle, et telle un vieux refrain, La cloche nous appelle pour aller au turbin. L’on retourne finir la paire d’émouchettes Qui, depuis le matin, nous tracasse la tête. Puis, cinq heures arrivent, le travail a cessé, On ressort sur la cour pour manger une croûte. L’on se promène ensuite sous une maigre voûte Puis, à l’école, on va étudier l’histoire, Ou autre chose; ensuite on va au réfectoire Où l’on sert des haricots et du pain bis... Aussitôt achevé, à huit heures du soir On monte se coucher à notre vieux dortoir. On fait vite le lit, et, dans notre couchette On s’endort en pensant un peu aux émouchettes.

· · ·

Mon pauvre ami, quand vous sortirez d’ici à vingt ans, quand vous partirez avec votre petit pécule et qu’on vous ouvrira les portes de la vie, que ferez-vous?

Des vers ou des émouchettes?

LE PRÉTOIRE

Villeneuve-sur-Lot, septembre.

--Combien de préventions, monsieur le Surveillant?

--Huit, monsieur le Directeur.

M. le Surveillant chef mouille son pouce et feuillette:

--Il y a Grenu... Labert. Il y a, il y a... Hervé, Rigard, Albin, Goldy...

--Cela ne fait que six.

--Oui... il y a encore Balzara et Henri Simone.

Une grande salle nue avec une estrade. Sur l’estrade: un long bureau noir et quatre sièges. Au mur, un buste de la République en plâtre. Pas de bancs pour le public, de boxes pour les prévenus, ni de barre pour les défenseurs. C’est une sorte de tribunal inachevé.

«Le prétoire» se compose de quatre membres: le directeur président, l’instituteur-chef assesseur, un instituteur, ministère public et le surveillant-chef, greffier.

M. l’Instituteur-chef est en vacances, je le remplace aujourd’hui à son siège.

L’audience est ouverte.

· · ·

Un gardien bleu cumule les fonctions d’huissier audiencier et de garde républicain.

--Faites entrer le premier prévenu.

Le gardien ouvre une petite porte au fond de la salle et Grenu s’avance d’un pas délibéré. Il doit avoir quatorze ans. La tondeuse lui a fait un crâne bleu et la colère pince son nez.

L’instituteur donne lecture de l’acte de prévention:

«Grenu Joseph-Alfred ayant obtenu l’autorisation de demander un bâton de soudure à un camarade d’atelier, a dérangé volontairement les autres ouvriers en regagnant sa place. Le surveillant lui ayant ordonné de faire le tour pour éviter ce dérangement, Grenu a refusé d’obéir et a répondu: «Je ne suis pas ici pour vos fantaisies.»

Ce délit me paraît assez obscur. Mais le président s’y reconnaît:

--As-tu levé le doigt pour demander l’autorisation de quitter ta place?

--Monsieur le Directeur, j’ai levé le doigt. Alors, M. le Surveillant m’a fait signe de la tête «que oui», puis il m’a fait revenir en disant qu’il ne m’avait pas répondu. Il fait toujours ça, ça l’amuse!

Je ne puis suivre ce procès dans ces arguties et la subtilité du délit me déconcerte.

Le directeur prononce la sentence: deux jours de piquet.

· · ·

--Le second prévenu!

C’est un grand garçon de seize ans aux épaules robustes, au front droit et qui regarde devant lui.

--Labert (Étienne) a fait parvenir un billet au pupille Balzara au quartier des syphilitiques. A reconnu être l’auteur du billet, mais s’est refusé à donner le nom du camarade qui l’avait transmis.

Je lis:

«Mon cher Ritou, je pense toujours à toi et j’espère que tu ne m’oublies pas. T’en fais pas; ça finira tout de même, on sera libre tous les deux, loin de cette bande de v...»

--C’est toi qui as écrit ce billet?

--Oui, monsieur le Directeur.

--A qui l’as-tu confié?

--Vous savez bien, monsieur le Directeur, qu’avec mon caractère, je ne répondrai pas...

Huit jours de privation de matelas.

· · ·

--Le troisième prévenu!

Il a treize ans, mais il en paraît sept. S’il approche trop près du tribunal on ne le voit plus, il faut se pencher pour lui parler. Il écoute la lecture sans appréhension, avec une mine à peine contrite.

--Hervé (Louis), malgré la défense de son surveillant, a lavé ses effets et les a brûlés en plusieurs endroits en les faisant sécher sur le poêle.

--Pourquoi as-tu lavé ton treillis?

--Il était sale, monsieur le Directeur.

--Tu as trouvé qu’il ne t’allait pas assez bien. Tu l’as brûlé pour t’en faire donner un autre?

--Non, monsieur le Directeur, il était sale.

Deux jours de pain sec avec sursis au petit Hervé.

Rigard qui lui succède est un mutilé; il fait sonner sur la dalle sa jambe de bois.

Ses yeux fuyants, sa mâchoire carrée lui font un visage sournois et farouche.

Il revient périodiquement au prétoire avec la même prévention: il s’est fâché.

Quand Rigard se fâche il dévisse son pilon qu’il brandit comme une massue en bondissant à cloche-pied sur ses voisins. Ce pourrait être un massacre; on l’a maîtrisé à grand’peine. Il a recommencé hier au réfectoire: dix jours de cellule.

· · ·

Albin, un petit garçon peureux. On l’employait à la ferme, hors des murs de la prison. Hier, sous les yeux de son surveillant, il s’est mis à courir comme un fou sur la route. On l’a rattrapé au bout de trois cents mètres.

--Tu voulais t’évader?

--Oui, monsieur le Directeur.

--Tu ne te plaisais pas à la ferme?

--Non, monsieur le Directeur.

--Pourquoi?

--J’ai peur des autres.

· · ·

Balzara, du quartier des syphilitiques, a reçu le billet de Labert, mais ce n’est pas sa faute. C’est un souffreteux. Il s’est fait arrêter l’année dernière à Marseille sous un déguisement féminin.

Il sera privé de pitance à un repas.

· · ·

Le dernier prévenu est Henri Simone. Le greffier lit:

--Porté en prévention sur sa demande.

C’est un grand gamin maigre, au visage de petite fille et qui nous regarde avec des yeux doux. Il porte à ses manches les deux galons de bonne conduite et de travail.

--Qu’est-ce que c’est que cette lubie?

--Monsieur le Directeur, je veux aller en cellule.

--Tu n’es pas fou, Simone! Voyons! tu voudrais peut-être me parler? De quoi as-tu à te plaindre?

--De rien, monsieur le Directeur; je voudrais aller en cellule.

--Allons, allons, ce n’est pas sérieux! Tu sais qu’on a été jusqu’ici très content de toi. Avec tes deux galons tu touches le dimanche et le jeudi ton quart de vin ou du café. Tu as du fromage ou des confitures. On t’a fait tirer ta photographie. Tu as droit aux cheveux et à la moustache quand tu en auras. Voyons, tu ne veux tout de même pas qu’on te coupe les cheveux?

--Non, monsieur le Directeur, mais je veux aller en cellule.

M. le Directeur se fâche, prend une voix plus grave:

--Soyons sérieux, Simone! Tu sais ce que je t’ai promis. Eh bien! je t’ai trouvé une place en ville chez le coiffeur. Tu vas apprendre un bon métier. Et avec ce que tu vas gagner tout de suite tu auras bientôt un livret de caisse d’épargne bien rempli. Allons, ça va?

--Merci, monsieur le Directeur, mais je veux aller en cellule...

Enfin, il éclate en sanglots.

· · ·

Quels destins, ces petits hommes!

Beaucoup d’entre eux ont déjà connu le tribunal d’enfants avant de venir à la colonie; les voici entretenus dans l’atmosphère du prétoire.

Les autres qui sont arrivés à Eysses sans s’être assis au banc des accusés viennent-ils répéter ici leur rôle pour l’avenir?...

L’audience est levée.

DES VISAGES DERRIÈRE LA «LOURDE»

Agen, septembre.

De la colonie correctionnelle d’Eysses à la colonie pénitentiaire d’Aniane que je visiterai demain, il y a sur trois réseaux une ligne à embranchements, à changements de voitures, à longs stationnements dans les buffets de gare.

Il pleut; je puis rassembler quelques notes.

MONSIEUR LE DIRECTEUR

Il n’y a personne au-dessus de lui, si ce n’est, là-bas, le ministre invisible et tout-puissant. Mais le ministre, c’est Dieu, et l’on peut ne pas croire à son existence.

M. Granet, au contraire, a un visage que l’on voit à la classe, au réfectoire, à l’atelier... Il goûte tous les jours à la soupe et à la pitance et fait ajouter aux haricots trop fades un peu d’oignon rissolé.

M. Granet parle et dans le long silence des longs jours, sa voix est une étape.

Il a des dons. Entre tous, sa mémoire:

--Hé bien! Charlier. Tu as la lettre de ta sœur, c’est une brave femme, ta sœur! Elle a bien du mérite...!

--Oui, monsieur le Directeur.

--Ripal, qu’as-tu fait de ton galon de conduite?

--C’est à cause...

--C’est intelligent!... Et moi qui t’avais trouvé une place à Villeneuve!

--Louis, ta mère va mieux... tu as reçu de bonnes nouvelles. Tu es content?

M. Granet connaît ses trois cents pupilles par leur nom, par leur famille, par leur Misère et leurs misères d’hier et d’aujourd’hui.

Il gronde; il punit. S’il se trompe, c’est qu’il s’est laissé tromper. On se fait «porter en prévention» devant lui pour se plaindre. Parce que, s’il vous condamne avec sursis... c’est en fait le surveillant qui est condamné.

MONSIEUR LE SURVEILLANT-CHEF

Il a deux gros galons d’or et un trousseau de clefs nickelées. Il ne doit pas être méchant... Pourtant...

--Vingt-deux! V’là le chef!

Ses motifs équivalent à des punitions sévères.

Il y a la discipline! On est bien avancé avec une révolte comme il s’en est produit à Aniane, à Belle-Ile, ailleurs... Les pupilles s’étaient formés en bataillons; la troupe a été appelée...

Il se méfie.

LE SURVEILLANT

L’uniforme bleu avec une étoile rouge au col: s’il conduit la voiture du directeur, c’est un cocher de maison; s’il garde la porte, c’est un concierge; s’il est surveillant d’atelier, c’est un adjudant.

Il n’a pas été recruté dans le civil. Il vient d’une Maison Centrale où l’on n’a pas affaire à des enfants.

Il commande: «A vos rangs, fixe!». Il fait le salut militaire et se met au garde-à-vous.

--Rien à signaler, monsieur le Directeur: quinze présents!

Il «s’embête» et des fois ça l’amuse de vous «embêter».

LE CHEF D’ATELIER DES ÉMOUCHETTES

C’est mon ami le poète qui l’a dessiné:

Oyez le portrait sympathique De cette tête famélique: Sur son front deux yeux font fronton; Son nez touchant jusqu’au menton Est surplombé d’un vieux lorgnon Qui le rend encore plus grognon. Sa barbe en queue de balayette Sert à brosser ses émouchettes. Sa bouche fait accordéon. Il a des oreilles d’ânon. Son crâne est presque dénudé, Sa figure est toute ridée...

Mais ce portrait est une charge...

LE COSTAUD

Il faut l’entendre au moral. Car il n’a ni muscles, ni ossature impressionnants. C’est le «meneur».

A quatorze ans, il a assassiné une vieille qui s’intéressait à lui et qui conservait quinze mille francs en obligations de l’Est dans son armoire à glace.

Il est ici pour vingt années.

Si le surveillant ne lui dit rien, il s’inquiète.

--Hé ben quoi... il a les foies!

Et il choisit dans son répertoire une bonne insulte.

Ses jours de cellule sont des chevrons. Les autres l’admirent.

La semaine dernière il a changé d’attitude et il a proposé à monsieur le Directeur d’user de son autorité sur ses camarades pour les moraliser.

M. Granet demeure sceptique.

LE «GIRON»

Il vient de Paris. Le régime des haricots a quelque peu empâté son visage. Mais il conserve des traits purs, un teint pâle, et malgré ses cheveux à la tondeuse, des allures de grande fille. A Montmartre, il vivait dans les boîtes.

Sa famille...?

Il n’écrit pas de billets, mais on lui en transmet de tous les quartiers. Il est en cellule sans aucune restriction alimentaire, non pour punition, mais pour isolement.

LE SENTIMENTAL

C’est aussi un poète et il adresse ces Adieux suprêmes à un camarade libéré:

Je t’écris cher ami que d’ici quelques jours Je vais voir s’en aller peut-être pour toujours Partir pour l’inconnu vers la terre africaine... ... Je ne vis jamais l’aube d’une dispute Voiler un seul instant notre douce amitié. L’ami qui dans cet antre partage bien souvent Nos peines, nos chagrins et nos autres tourments Finit par devenir un tronçon de nous-mêmes Songe à tes amis qui sont là tout émus Car ils ne te verront peut-être jamais plus, Et qu’à leur grand plaisir de te voir partir d’Eysse Soit mêlé, malgré eux, une ombre de tristesse.

LE MYSTIQUE

Monsieur l’Aumônier est facultatif, mais aucune morale n’est bannie. La chapelle est une diversion. Il peut être bon de se ménager des amitiés, des influences...

La dévotion et l’assiduité aux offices n’ont point empêché Carloux de s’évader. On vient de l’arrêter. Il attend sa réintégration à Eysses dans la maison centrale de Montpellier d’où il écrit à son directeur:

«Lorsqu’on vint me chercher mercredi en quinze, à six heures du matin, je venais de demander à Dieu de m’éprouver... Est-ce là l’épreuve? La volonté de Dieu soit faite.

«Mais, monsieur le Directeur, je vous en supplie, écoutez ma prière, je vous implore à genoux, Dieu m’appelle, mettrez-vous obstacle à ma vocation? Pourrais-je sans crainte faire mes devoirs d’obligations religieuses? Oh! vous ne pouvez savoir combien est grand l’amour d’un véritable chrétien pour sa vocation. N’ayez point la cruauté de m’empêcher de travailler pour répondre à la voix de Dieu.

«Excusez-moi. Ma tête brûle. Je ne suis plus colon, je suis homme... je suis chrétien. Il faut que je retourne à la colonie; je ferai mon devoir. Si l’homme abandonne ses frères, Dieu est là. Aussitôt qu’il me sera possible je me retirerai du monde et je me ferai missionnaire...»

LE BON SUJET

Il a les galons de conduite et de travail, partage ses cheveux noirs par une raie et frise autant qu’il le peut sa moustache.

Il a acquis le droit de n’être ni tondu, ni glabre, par plusieurs années de tableau d’honneur.

Les poils qui parent le crâne et la lèvre des prochains libérés leur donnent déjà un visage libre.

Rivière était condamné à quinze ans. En voilà huit qu’il est ici. Un jour, sur la route, il s’était embusqué avec un fusil de chasse derrière la maisonnette du cantonnier, il a tiré. L’homme mort, il s’est enfui sans rien lui dérober. C’est un assassin par dilettantisme.

Il va «bénéficier d’une mesure de clémence». La lourde porte d’Eysses va s’ouvrir...

ANIANE

LES DURES JOURNÉES

Aniane, 7 septembre.

A trente kilomètres de Montpellier par les vignes en vendanges, les «garrigues» pierreuses et les «pinèdes» c’est encore une abbaye de Bénédictins vieille de douze siècles.

Mais, en descendant le toboggan de route qui vous lance sur le gros village d’Aniane, vous apercevez d’abord de modernes bâtiments carrés, une haute cheminée à panache de fumée noire.

L’usine masque le couvent.

Les pupilles vivent dans le cloître et travaillent à l’usine. Les galeries voûtées sont devenues des préaux; on accède aux dortoirs par un bel escalier où court une rampe de fer forgé que saint Benoist, dit-on, caressa de ses mains pâles et M. le Directeur habite le logement du prieur.

C’est M. Naud.

Moustaches grises en brosse, visage sec et mat, des yeux doux, M. Naud évoque moins un père-abbé qu’un chef d’industrie! C’est en fait le directeur d’une école d’arts et métiers.

--Nous pouvons, me dit-il, rivaliser avec les écoles nationales. L’enseignement pratique est ici plus étendu que l’enseignement théorique. Oui, notre personnel technique enseigne mieux par la main que par la parole. Ce n’est pas un défaut, croyez-moi! Nos jeunes gens en quittant Aniane possèdent un outil, un capital professionnel; ils peuvent vivre!

Avant la guerre, entre les murs de la colonie, s’est accomplie une vraie révolution. Il y a eu des batailles rangées. L’infanterie, la cavalerie, la gendarmerie de Montpellier se sont rencontrées avec l’armée des pupilles.

M. le ministre de la Justice a décapité lui-même M. le Directeur. Il y a eu d’autres décollations; des envois à Eysses. Mais selon la norme des séditions, les meneurs soumis sont devenus d’excellents auxiliaires. C’est encore avec les plus farouches Jacobins que l’on fait les meilleurs généraux de l’Empire.

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Souvenirs effacés! Seuls de vieux pupilles peuvent évoquer ces temps héroïques. L’ordre règne à Aniane. Un ordre laborieux.

Je vais voir les quinze ateliers où se fabriquent plus de cent cinquante objets dont les modèles ont été rassemblés dans le musée.

--Cette charrette qui vaut dix-huit cents francs dans le commerce, a été livrée à l’État par la charronnerie au prix de six cents francs. C’est une économie. Tous les autres objets doivent être comptés au tiers: serrures, outils, chaudrons, appareils agricoles, ustensiles de cuisine, meubles, chaussures, vêtements.

Les chaussures sont destinées à l’armée, les vêtements sont des uniformes de gardiens ou des treillis de prisonniers, les cruches de fer blanc, les charrues, les meubles sont à l’usage des colonies et des maisons centrales.

Mais les élèves d’Aniane s’instruisent.

Ils s’instruisent dix heures par jour dans l’atelier et deux heures et demie dans la classe... Longues journées au cours desquelles on peut apprendre à vivre!

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--A vos rangs, fixe...

--Repos, reprenez votre travail...

Le surveillant bleu surveille, mais un contremaître civil dirige et instruit.

--Rien à signaler, monsieur le Directeur. Trente présents!

Ce sont les ajusteurs mécaniciens et des tourneurs en métaux. Des étaux, des limes... Les poulies grincent...

--Fais voir ça, Rablet!...

--C’est un sécateur, intervient le contremaître.

--C’est lui qui l’a fait?

--Oui, monsieur le Directeur, il se débrouille bien.

--Depuis combien de temps es-tu là?

--Huit mois.

--Qu’est-ce que tu savais faire avant de venir ici?

--Rien, monsieur le Directeur.

M. Naud se tourne vers moi et me tend le sécateur.

--Voilà!

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Nous allons aux machines qui distribuent à la cité industrielle sa vie électrique: force, lumière.

Un grand gamin au torse nu commande aux monstres d’acier.

--Que savais-tu faire?

--Rien, monsieur le Directeur...

A l’atelier des mécaniciens, c’est un petit blond qu’on interpelle.

--Que savais-tu faire?

A la forge, notre entrée n’a pas interrompu le pupille qui d’un lourd marteau, bat l’acier en feu... Il s’arrête enfin.

--Non, non, continue, ne rate pas ton outil.

--Que savait-il faire?...

--Rien, monsieur le Directeur.

--Voyez cette rampe. Hein! c’est une œuvre d’art. Nous l’offrons à la ville d’Aniane pour le mausolée qui va être inauguré.

--Quels sont ceux qui ont fait cette rampe?

--Les voilà! C’est un joli travail, mes amis! Hé bien, que saviez-vous faire?

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C’est vrai qu’ils savent maintenant se servir de leurs doigts, mais c’est dur!

Pas une parole, pas une cigarette! Les volants tournent, les petits serpents d’acier jaillissent des limes, la forge bâille de sa gueule enflammée, les marteaux font leur musique sur le fer-blanc, les gamelles neuves baignent dans leur bain argenté...

--Monsieur le Contremaître, vous êtes content de lui?

--Très bon ouvrier, monsieur le Directeur!

--Quel âge as-tu?

--Dix-sept ans.

--Je vais m’occuper de toi. Je te ferai admettre dans les équipages de la flotte.

--Et toi, quel âge?

--Dix-huit ans.

--Tu vas faire un ouvrier d’artillerie.

--Merci, monsieur le Directeur...

--Nous avons eu cent soixante-cinq placés, l’année dernière, et déjà cent vingt-quatre depuis le 1er janvier de cette année.

Il est bien rare que leurs patrons nous les retournent pour incapacité professionnelle. Nous en faisons de bons ouvriers...

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Mais c’est dur!

Il ne faut pas rire... il ne faut pas se distraire à regarder un camarade ou le plafond. Les fenêtres percées haut dans les murs, donnent la lumière, mais refusent le paysage. Si l’on s’arrête, le contremaître questionne:

--Hé bien! veux-tu un lit?

Et cela dure dix longues heures des beaux étés et des beaux hivers languedociens. Les haricots de midi et du soir, l’eau coupée de vin, la pitance... cela s’absorbe en vingt minutes. On reste peu de temps dans les préaux.

On fait aussi l’exercice avec l’instruction militaire... La classe, le soir, s’allonge pendant deux heures et demie. On sent peser ses bras et sa tête. M. l’Instituteur écrit des chiffres et trace des cartes au tableau... On «pionce».

C’est dur!

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Mais Aniane est dans les vignes et les grappes sont mûres en septembre.

Si l’on a eu beaucoup de courage, si l’on n’a pas raté les «pièces», si l’on a su garder ses galons de conduite, on part en «vendange».

Aujourd’hui et pour deux ou trois semaines, plus de cent cinquante pupilles sont aux champs. Dans ce pays, tous les paysans sont des viticulteurs et tous les viticulteurs ont besoin de bras pour la récolte. La porte s’ouvre, les pupilles vont à la ferme, ils ont droit au vin, à la viande, au ciel sur la tête. Il fait soleil, on se maquille en grenat avec les petits raisins «bouché», on dévore, à même la grappe, les gros grains rouges de l’aramon, et l’on fume des cigarettes!... On croit que cela va durer toujours.

Lorsque toutes les «cornues» ont été jetées au pressoir, il faut rentrer...

C’est l’heure où l’on s’évade.

On sait bien que c’est une bêtise, que l’on sera repris et que l’année prochaine, on sera privé de vendanges... On n’a pas un sou. A trente kilomètres à la ronde, tout le monde vous reconnaît. Ça ne fait rien...

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Hier, Sarlin avait reçu ses effets spéciaux, pour aller vendanger au mas de Tourigues. Il était tout habillé. Il a demandé à voir M. le Directeur.

--Hé bien, tu es content? Tu vas t’en payer une tranche!

Sarlin a baissé la tête.

--Monsieur le Directeur, m’envoyez pas. J’aurais pas le courage de rentrer.

DU SANG DANS LES ATELIERS

Paris, septembre.

Eysses est «correctionnel», Aniane «industriel», Belle-Ile «agricole et maritime».

Je serai demain à Belle-Ile-en-Mer.

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Mes amis d’Aniane, entrevus parmi les machines, les enclumes, les étaux dans les hauts ateliers, continuent leurs dures journées...

Les autres ont quelques jours à vivre dehors au soleil, parmi les vignes. Encore une semaine et le moût remplira les cuves, les dernières grappes seront pressées... On reverra le «Singe» qui rectifie votre lime, active votre bras et ne vous laisse pas rêver.

Le contremaître est aussi dur que son travail, il n’aime pas qu’on bâille au plafond et qu’on songe... Il a peut-être de bonnes raisons.

Moi, naturellement, je n’ai trouvé sur les dalles que limailles, copeaux, bouts de cuir ou d’étoffe. D’autres y ont vu du sang.

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Ce n’est pas très ancien. Devant cette forge où deux forts garçons font, dans un bouquet d’étincelles, une musique assourdissante de leurs marteaux alternés, il y avait Ramalier.

Ramalier, un petit gars costaud, avait droit au pinard du jeudi et aux frites, grâce à son galon de travail. Mais ces bombances l’alourdissaient et il devenait paresseux.

Le contremaître l’avertit:

--Si tu continues, tu perdras ton galon, ton quart et tes frites.

Il les perdit.

Ramalier ne dit rien, il ne haussa pas les épaules, il ne grommela pas entre ses dents. Durant trois jours, il en «mit un coup», il abattit ses pièces et c’était du bon travail, bien fini, où il n’y avait rien à dire.

Le contremaître se félicitait:

--Il y en a qu’il faut prendre par les sentiments et d’autres par le ventre!

Il était là devant l’enclume et dirigeait un travail.

--Attention, pas comme ça!

Ramalier se tenait près du foyer où rougissait une tige de fer.

Il prend la tige, la dirige comme une épée vers le contremaître et la lui plonge dans les entrailles.

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A la cordonnerie, le contremaître commandait quinze pupilles. Mais il avait, au dehors, sept enfants à lui, qui vivaient de ses maigres appointements.

Le pupille Merlin n’était pas un mauvais ouvrier. Il travaillait déjà dans le fin et confectionnait des chaussures de ville pour les libérés.

Ce n’était pas parfait et il méritait quelques observations. Tout le monde n’a pas un caractère à se laisser gronder.

Un jour, avec un tranchant, par derrière, Merlin abattit son contremaître.

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Julien, à la chaudronnerie, n’en voulait ni au gardien, ni au contremaître, ni à l’instituteur, il demeurait en termes courtois avec tout le monde, sauf avec le pupille Riboulet.

C’est en été... on s’étend sur son lit pour une heure de sieste. Julien s’échappe, court à l’atelier chercher une scie à couper le zinc, retourne au dortoir, ouvre doucement la cabine de son ennemi et avec l’horrible instrument lui déchire le ventre.

Aniane n’est pas comme Eysses une «correctionnelle».

On y met de bons sujets.

ENFANTS DE CHŒUR

On ne choisit pas sa religion, il n’y en a qu’une: celle de M. l’Aumônier. On peut l’adopter ou la renier ou la négliger, mais il n’y en a pas d’autres.

--Qui n’a pas fait sa première communion et qui veut la faire?

--Tout le monde!

Il y a ce jour-là, pour les néophytes, un bon repas avec du bifteck et des desserts.

Mohamed ben Mohamed a voulu faire aussi sa première communion.

--Mais tu es Musulman?

--Moi converti.

Ce fut le plus beau dîner de sa vie.

Le dimanche à 8 heures on se met en marche vers la chapelle, au son du tambour et du clairon. Personne ne veut manquer la messe.

M. l’Aumônier a plus d’enfants de chœur qu’il ne lui en faut. Il retient les plus pieux et doit établir un roulement.

«C’EST DUR DE RESTER HONNÊTE!»

Un ancien pupille d’Aniane vient de m’écrire:

«Sans famille; puisque «enfant naturel non reconnu», je fus, pour cacher la faute de ma mère (elle avait seize ans), remis par sa famille entre les mains d’une compatriote: une Italienne qui, rémunérée pour se taire et me donner les soins nécessaires, m’abandonna elle aussi, entre les mains d’une autre personne à qui elle avait promis une indemnité. Cette dernière ne recevant rien, et trop âgée pour me guider dans le bon chemin, profita, pour se débarrasser de moi, que je lui avais dérobé quelques décimes et me fit arrêter.

«Le Tribunal (personne ne m’ayant réclamé) m’envoya en Colonie pénitentiaire jusqu’à ma majorité.

«Là, je fus bien traité, n’ayant jamais encouru la plus petite punition.

«A 19 ans, je profitai d’une grâce et fus libéré.

«Vous dépeindre, après ma sortie, la misère physique et morale que j’ai endurée serait trop long à écrire; car, sans affection, sans personne pour vous conseiller, je vous promets, monsieur, que c’est dur de rester honnête.

«Voilà pourquoi je vous remercie de votre bonne intention.

«Protégez les! Avant et après.

«E. B., ancien pupille de la Colonie pénitentiaire d’Aniane.

«Je n’ose pas signer.»

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Ne signez pas! Je vous connais! Je viens de vous voir avec tant de visages! Demain, sans doute à Belle-Ile, quand les petits se seront immobilisés devant M. le Directeur...

--A vos rangs, fixe!...

je relirai votre histoire dans quelques yeux.

BELLE-ILE

UN SOLEIL ROUGE, A MOITIÉ BAIGNÉ DANS L’EAU

Le Palais (Belle-Ile-en-Mer), septembre.

La presqu’île de Quiberon si mince entre la baie d’un bleu méditerranéen et l’Océan glauque, s’arrête là.

Il faut prendre, avec trois cents excursionnistes à kodaks, un petit remorqueur.

Quiberon s’estompe, Belle-Ile se dessine. Les deux minuscules phares du Palais sont blancs comme des pains de sucre, la forteresse renfrognée écrase la ville proprette.

Il faut d’abord escalader la forteresse par un raidillon, dans un petit bois, jusqu’aux glacis. Un portail large ouvert, au cintre duquel est inscrit «Colonie Agricole et Maritime» vous laisse entrer et sortir librement par un jardin fleuri.

C’est charmant!

Des murs illusoires à cette prison; mais le grand fossé de la mer...

--Ici, me dit M. Marquette, nos enfants peuvent se croire libres.

Le mirage est excellent jusqu’au jour où un esprit positif le veut transformer en réalité... L’île n’a que vingt kilomètres en longueur, du fort Sarah-Bernhardt à Locmaria, et huit en largeur, du Palais à Kervilahauen.

Ce n’est pas beaucoup.

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Alors il faut aller à Sauzon ou à Palais voler un canot...

Gilibert et Soulier gardaient le troupeau de la ferme... pas de surveillant... c’est le soir. Il suffit de planter là les vaches et les moutons et de se cacher sous un rocher à la pointe des Poulains. Au petit jour, demain on avisera.

Et le lendemain, les petits bergers frètent un canot, ils ne savent pas manœuvrer la voile, mais ils saisissent chacun une rame... On a une boule de pain, une bouteille d’eau et un peu de tabac à chiquer... adieu vat! C’est presque gai d’abord, le soleil se lève, la brume masque les côtes. Quiberon est là-bas.

On en a plein les bras, et si l’on se repose, on dérive...

Le frêle canot arrive pourtant le lendemain sur une petite plage autour de Portivy... mais il a fallu se jeter à l’eau. Gilibert ne sait pas nager, il barbotte un peu, veut saisir Soulier qui se dégage et disparaît... On a trouvé quelques jours après, dans une anse de Saint-Pierre, son corps déchiré par les rocs.

Et Soulier s’est fait reprendre à Carnac, aux «Alignements», dans l’armée fantomatique des soldats pétrifiés qui dorment debout depuis si longtemps sur la dune.

Une autre fois, deux autres petits... C’est à peu près la même histoire... Mais on les a retrouvés tous deux évanouis, en mer, à l’ouest de l’île, au fond du canot qui faisait eau...

Une autre fois...

Le fossé bleu est toujours infranchissable... On ne s’évade pas de Belle-Ile.

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Cette oasis maritime a donc subi depuis des siècles son navrant destin pénitentiaire.

Les abbés de Quimperlé y enfermèrent leurs serfs fugitifs, la Révolution y déporta ses conscrits réfractaires, puis ce furent les condamnés insurrectionnels, les bagnards sexagénaires, les prévenus de la Commune...

Voici maintenant les petits matelots, les petits garçons de ferme: les pupilles.

Les marins sont à Haute-Boulogne, sur les glacis de la citadelle; les agriculteurs à Bruté-Souverain, dans un paysage normand.

Le seul ombrage de la grande cour est un bateau-école, planté sur un socle de ciment; un immense jouet...

--A vos rangs!...

La grande salle de matelotage est ornée de cartes marines, de pavillons et signaux multicolores, boussoles, roses des vents...

L’«émouchette» d’Eysse s’est considérablement agrandie; elle est devenue l’immense filet bleu où viennent s’étrangler les sardines. Il faut mailler et repriser. Il faut aussi coudre et réparer les voiles, congréer, sotroper une poulie, faire des tresses, des sangles, des amarrages et des nœuds savants...

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--Qu’est-ce que tu fais ici, Bourdon?

--Le patron de l’Araok nous l’a renvoyé...

--Tant pis pour toi...

Bourdon baisse la tête, il était parti sur le dundee-école de la colonie, en vue des côtes d’Espagne, pour la pêche au thon.

Sur le dundee on est habillé en marin, avec un grand col bleu, on couche dans le hamac et l’on mange des soupes de poissons, des matelotes, des bouillabaisses. On trime comme les autres inscrits au large... mais au port on n’a point droit à la bordée...

Bourdon s’est pris pour un marin libre... Il anticipe de quelques années.

Il ira tresser des cordes au grenier, il s’enroulera autour des reins des chevelures de chanvre et marchera lentement à reculons au bout de sa corde inachevée, jusqu’aux limites de la corderie.

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Je veux voir l’Araok.

M. Marquette m’accompagne jusqu’au port du Palais, où le dundee blanc est amarré... Sur un signe, un canot se détache et vient nous chercher...

L’Araok est un solide et lourd dundee.

--A vos rangs, fixe!...

Le capitaine, un grand gaillard rouge, nous accueille et les jeunes matelots s’alignent sur le pont reluisant.

--Ah! voilà Hutin... Est-ce qu’il marche bien?

--Heu... Heu... soupire le cap’taine.

--Et toi, Le roux, ça va-t-il?

--Heu!... Heu!...

--Et Germon? Etes-vous content de Germon?

--Je crois qu’on en fera un bon marin...

Le cap’taine regarde le pupille avec un sourire, lève vers les vergues une large main calleuse et conclut:

--... avec quelques bonnes baffres!...

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Un autre cap’taine de Belle-Ile, le patron du Darien était parti lui aussi avec ses petits matelots.

C’étaient de braves gosses, de grands garçons sages comme ceux qui se trouvent aujourd’hui immobiles devant moi, les mains à la couture du pantalon. Et c’était lui, sans doute, un brave homme de loup de mer... comme celui-ci...

Il y a des harpons pour le thon...

Un jour, Goyzempic s’est trompé, il a harponné, dans le dos, son capitaine. Et les autres ont ramassé le cap’taine, lui ont passé un filin autour du cou et l’ont pendu à la vergue...

Là-bas à l’horizon, c’était le soir... Un soleil rouge à moitié baigné dans l’eau...

Deux milles en mer...

THÉMISTOCLE CONDUIT LE BAL

Le Palais (Belle-Ile-en-Mer), septembre.

Le chef appelait cela un «bain chaud».

Dans les rapports officiels, correctement rédigés, cela s’intitule le «peloton de discipline».

Nous dirons comme tout le monde: Le Bal.

Il y a un petit bal en plein air devant la porte du réfectoire. C’est une piste sur terre, les punis y «font du sport» tous les jours de midi à une heure.

Mais le Grand Bal est dans une salle couverte--le premier bâtiment à gauche en entrant dans la colonie. Il est bien aménagé sur ciment et parquet. La piste ovale sur laquelle il va falloir courir n’est pas large; elle ne se prête pas aux luttes du sprint, le leader n’est jamais dépassé et l’on ne doit pas s’écarter de la corde sous peine de tomber, car le coureur exécute son entraînement à quelque trente centimètres au-dessus du sol... S’il fait un faux pas, il s’en va toucher du nez le parquet central où se tiennent les gardiens bleus à étoile rouge.

Et les gardiens bleus ont aux pieds de dures galoches.

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On ne fait pas cavalier seul.

Pour organiser un bal, il faut au moins six danseurs. Cela peut aller jusqu’à vingt. La ronde commence à 9 heures du matin et ne s’arrête qu’à 5 heures du soir avec une heure d’interruption pour déjeuner. L’allure normale est de 7 à 8 kilomètres à l’heure. Elle est entretenue par les surveillants, montre et bâton en mains.

On danse pieds nus comme dans l’antiquité.

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Le chef avait raison. A cette allure, le bal devient vite un bain de vapeur. On tourne, tout tourne. Le leader est stimulé par le bâton et les autres n’ont qu’à coller leur front sur le dos du camarade, sans le lâcher d’un centimètre.

A la pose, on descend sur le parquet central et l’on se couche. La piste continue à tourner toute seule. Les deux surveillants ont l’air d’être quatre, on leur voit deux têtes, huit bras...

Mais le vertige s’apaise, les objets reprennent leur place et leur immobilité. Il faut repartir.

Il advient qu’un danseur n’obéit pas au signal et demeure étendu sur le ventre. Quelques coups de galoche ne l’éveillent pas. On le retourne sur le dos, son visage exsangue apparaît, ses yeux grands ouverts ne regardent pas...

--Bon pour l’infirmerie.

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Il y a tout de même des incidents drôles.

Par exemple: supposez que l’on soit vingt, le maximum. Le premier prend un virage trop court, le second qui «colle» à son dos se rapproche encore du bord de la piste, le troisième automatiquement gagne aussi quelques centimètres sur la corde, le quatrième a déjà presque un pied dehors... mais le cinquième tombe dans l’intérieur de la cuvette et les quinze autres y dégringolent avec lui.

C’est une salade.

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Le plus célèbre maître à danser fut M. Lamour (Thémistocle).

Thémistocle était un bon géant blond et fort. Il aurait pu tordre des barres de fer sur un champ de foire mais le destin l’avait conduit ici. Il avait l’âme et le cœur de ses biceps et conduisait le bal, mieux que Satan, avec une inflexible douceur, une implacable sollicitude.

La deuxième heure est l’heure des ampoules. Les habitués ont, sous les pieds, une semelle naturelle de corne où l’on pourrait clouer du fer... mais les apprentis danseurs s’imaginent d’abord que Thémistocle a placé un brasier sur la piste; ils courent sur le feu.

A la pose, on saisit le pied qui brûle le plus et on le serre entre ses mains pour éteindre l’incendie.

Thémistocle s’inquiétait:

--Ça ne va pas?

--Mes pieds sont cuits...

--Fais voir...

Les ampoules des novices sont de grosses poches blanches ou noires selon que de l’eau ou du sang les remplit.

Thémistocle se révélait infirmier. Il tirait d’une boîte d’aiguilles un fil trempé dans la graisse et délicatement crevait une à une les cloques de brûlure...

--C’est guéri...

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Au milieu de l’après-midi, on a droit à un quart de gentiane. L’eau est malsaine. La cruche contient exactement la ration, mais il était d’usage d’offrir le coup à Thémistocle.

--Un quart de gentiane, monsieur Lamour?

--Merci, mes petits... Vous n’en avez déjà pas de trop pour vous!...

Ce n’était qu’une formalité.

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Coutanzeau fut un des damnés du Bal de Belle-Ile.

--J’ai préféré, monsieur, me faire envoyer à Eysses plutôt que de continuer...

«Après le bal, ce n’était pas fini... Nous avions soif... et le chef, M. Rolland, avait inventé quelque chose.

«On nous apportait dans notre gamelle une soupe fumante. La cuiller tenait debout là-dedans comme dans un pot de colle.

«De fait on aurait pu coller des affiches avec cette soupe.

«Pas un verre d’eau.

«On essayait une cuillerée... et l’on jetait le reste aux tinettes.»

M. Rolland, l’œil fixé au judas de la cellule, avait assisté au festin. Alors il ouvrait la porte et s’enquérait:

--Hein... on mange bien aujourd’hui?»

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Qui dort dîne.

Avec cinquante kilomètres dans les jambes, le sommeil n’attend pas.

Dans la cellule, on a droit à un matelas et à une couverture. Mais le gosier brûle, les pieds brûlent, l’estomac brûle. Il semble bientôt que ces trois foyers aient mis le feu à tout le corps et l’on sent partout mille petites flammes lancinantes...

On s’éveille, on sort de son lit, et l’on secoue sa chemise.

Ces mille petites flammes sont des punaises.

COUTANZEAU N’EST PAS CONTENT

Le Palais (Belle-Ile-en-Mer), septembre.

M. Marquette m’a conduit au quartier disciplinaire.

Il a ordonné:

--Monsieur le gardien-chef, ouvrez une cellule au hasard; ne cherchez pas. Celle-ci, par exemple...

M. le gardien-chef a frappé la porte deux fois de son trousseau et il a regardé par le judas, puis il a ouvert.

Le petit prisonnier était debout, les mains à la ceinture du pantalon, le visage collé au mur sous la lucarne.

--Demi-tour...

--Allons, approche...

--Tiens, c’est encore Goiffier... qu’est-ce que tu as fait... tu ne pourras donc jamais rester tranquille?...

La cellule est une pièce vide: parquet ciré, murs blancs, fenêtres à hauteur du plafond.

--Ils n’y restent qu’aux heures des repas et pendant la nuit... Dans la journée, ils sont au bon air... Ils font la corvée de sable. Vous voyez que ça ne leur fait pas de mal.

En effet Goiffier a bonne mine.

--Quelle cellule voulez-vous voir?... Celle-ci? Celle-là?

Les autres prisonniers ont aussi d’excellentes joues.

--Sont-ils toujours obligés de se tenir debout contre le mur du fond?

--Non, ils peuvent se coucher par terre, mais ils doivent se mettre au garde-à-vous, le dos tourné, lorsqu’on ouvre la porte.

--Pourquoi?

--Pour qu’ils ne vous sautent pas à la gorge.

THOMAS ÉTAIT UN GOINFRE

Ils ont bonne mine... Pourtant Thomas a certainement eu faim.

C’était un goinfre. Si la ration normale ne lui suffisait déjà pas, la pitance du peloton était dérisoire pour son ventre.

Après le «bal», il renversait rageusement sa soupe de colle. M. Rolland entrait dans la cellule et s’enquérait:

--Ça ne va pas l’appétit?

Je n’ai pas vu le visage de Thomas après quarante-cinq jours de cellule, mais mon ami Coutanzeau m’a juré qu’il était hâve.

Tout le quartier attendait sa sortie...

Lorsqu’il eut dévoré sa pitance, chacun lui fit une offrande.

--Tiens, Thomas, encore un quart de pain... Tiens, prends ma bidoche... Tiens, mes fayots...

Il n’aurait pu tout absorber pendant les vingt minutes du dîner, mais il avait mis dans ses poches quinze rations de viande, dix portions de pain...

Au dortoir, on l’a entendu manger toute la nuit.

Le matin, il n’est pas sorti de sa cabine... Il se tordait sur son lit. On l’a conduit tout de suite à l’infirmerie et il est mort dans la semaine.

LE «SABLE» ET L’«EAU»

M. Marquette m’a dit:

--La corvée de sable est très hygiénique.

Mais Coutanzeau m’a affirmé qu’il aimait encore mieux le «bal».

--Vous traversez le terrain militaire et vous descendez à la côte. La route passe par un tunnel creusé sous les rochers; il y a un escalier d’une cinquantaine de marches.

«En bas, vous remplissez votre sac de sable ou de galets--trente kilos environ--vous le chargez sur l’épaule et vous montez... Les cinquante marches surtout sont longues à grimper; on a les épaules rouges.»

Coutanzeau ajoute:

--Je préfère le «bal» au sable, mais je préfère le «sable» à l’«eau».

--A l’eau?

--On porte des baquets d’eau du puits au lavoir, les baquets sont lourds, ils ont des anses fines qui vous coupent les mains. En plein hiver on en pleure.

«Avec Thémistocle, ce n’était pas drôle. Un jour, pendant la corvée, j’avais simplement détourné la tête pour communiquer avec un camarade. C’est défendu. Thémistocle m’a laissé porter mon baquet jusqu’au bout, sans me faire une observation. Mais arrivé au lavoir, il m’a saisi par le cou et m’a plongé dans le bassin. C’était en janvier; j’ai gardé mes vêtements mouillés toute la journée...

--Pourtant, Coutanzeau, vous avez bonne mine...

--Oui, ça ne va pas mal... et vous?

LE «COMPAS» ET LA «GARCETTE»

Devant le grand bateau planté sur un socle de ciment au milieu de la cour, M. Marquette m’a expliqué:

--C’est l’ancien bateau-école La-Ville-du-Palais. Il ne sert plus et n’est plus qu’un symbole, une sorte d’enseigne de la colonie maritime.

--Il sert encore, me dit Coutanzeau, il sert pour apprendre le règlement de marin, le règlement des feux, le compas... Il y en a qui ne veulent rien comprendre au compas. Alors on vous fait grimper là-haut sur la plus haute vergue, sur le perroquet, on vous y attache et l’on attache le compas devant vous.

«C’est en plein hiver, par vent nord-est.

«Au bout de deux heures, vous avez compris.»

La-Ville-du-Palais n’est plus qu’un symbole.

Mais Coutanzeau m’affirme encore qu’on y fait le «tour des barres».

--Il y a deux échelles de corde qui conduisent au perroquet, l’une à la poupe, l’autre à la proue. Vous placez trois chefs de hune, ou de série, armés d’une garcette: l’un sur le pont au bas de l’échelle, l’autre à mi-hauteur, le troisième sur le perroquet. Vous enlevez vos sabots et vous grimpez nu-pieds. Le premier chef de hune vous donne un coup de garcette sur les orteils pour le départ, le second vous stimule en vous cinglant les chevilles, le troisième vous fait redescendre de la même façon. Vous recommencez cela vingt, trente fois, le plus vite possible!

--Les chefs de hune sont des surveillants?

--Non, monsieur, ce sont des pupilles comme nous...

GUÉNOLÉ A BAVARDÉ AU DORTOIR

Il faut qu’au dortoir le silence règne. Il y en a qui bavardent quand même. C’est ennuyeux parce que le surveillant ne peut les surprendre. Il se dirige à peu près au son de la voix et il arrache au hasard, sur les portes, deux ou trois fiches.

C’est ainsi qu’une nuit, la fiche de Guénolé a été enlevée.

Le lendemain à cinq heures, sur les rangs, on fait l’appel des punis.

--Guénolé!

Guénolé ne bronche pas.

--Hé bien, Guénolé!...

Ses camarades le poussent; il s’avance vers le surveillant qui prononce la sentence:

--Quinze jours de piquet pour avoir parlé au dortoir.

Alors Guénolé fait de grands gestes, il n’a pas entendu. Le surveillant le reconnaît:

--Guénolé, c’est le sourd-muet!

J’AI MAL RACONTÉ L’HISTOIRE DU «DARIEN»

--Monsieur Roubaud, vous avez mal raconté l’histoire du Darien.

«Le Darien, ce n’était pas un dundee comme l’Araok, mais une chaloupe pour la sardine. Patron, M. Burlut. Goyzempic était parmi les matelots.

«Moi, je l’ai connu, il était très doux, mais c’était un Breton, il avait la tête dure et des idées fixes. Il en a reçu des coups... La dernière fois, M. Burlut s’était servi d’une clef. En plein sur l’œil. Goysempic avait eu l’œil comme un œuf... Comme un œuf de poule.

«C’est alors qu’il avait fait son plan d’évasion. Les autres s’y étaient ralliés.

«On était bien à deux milles en mer, et M. Burlut s’était endormi au fond de la chaloupe. Goysempic a pris la barre du gouvernail, il s’est mis à un mètre du patron et il lui a laissé tomber la barre sur le crâne...

«M. Burlut s’est réveillé, a porté les mains à son front:

«--Quoi! quoi!

«Mais Goysempic a laissé retomber la barre une seconde fois, le front s’est ouvert, la cervelle est sortie...

«Alors ils ont eu peur. Ils n’ont plus pensé à s’évader, ils ont roulé le corps dans une bâche de voile et ils sont allés le déposer sur un rocher. Ils ont attendu là quatre jours, sans manger, qu’on vienne les prendre!

EXCUSES A M. MARQUETTE

--Monsieur Marquette, je vous demande pardon... Vous m’avez reçu avec courtoisie et vous m’avez fait visiter les ateliers, les fermes, les bateaux de votre colonie... Je suis sûr que vous êtes un brave homme; vous faites ce que vous pouvez, comme vous le pouvez avec les moyens dont vous disposez. Cette grande misère de l’enfance est au-dessus de vous comme de moi. Vous accomplissez scrupuleusement votre devoir avec le plus d’humanité possible... J’ai cru faire mon devoir aussi en laissant parler Coutanzeau.

MON AMI COUTANZEAU

Mon ami Coutanzeau est né dans une petite ville bretonne, il est né d’une faute qui eût pu rester secrète, sans lui: avant même de venir au monde, il avait dénoncé sa mère et irrité contre elle, contre lui, celui dont il allait porter le nom.

On ne s’est pas occupé du gamin. Il courait pieds nus sur la plage et dans la ville. De temps en temps, pour le mater, le père Coutanzeau le fouettait avec les orties du jardin. Un jour, il était dans l’église. Un inspecteur du commissariat l’a saisi au collet.

--C’est toi qui as volé les sous du tronc!

--Non, ce n’est pas moi...

Le tribunal de première instance l’a acquitté comme ayant agi sans discernement et placé dans une maison de correction jusqu’à sa majorité.

Il a fait Saint-Hilaire, Belle-Ile et Eysses...

Il a fait le bal, le sable, l’eau, la cellule, les émouchettes...

Il n’est pas content.

LE «GIRON»

LE «GIRON»

Mme Kernonkuf, la nourrice de Raoul Beauchamps, ne sait pas grand’chose. Une femme âgée, Mme Émile, lui avait apporté le petit avec une layette fine. C’était payé pour un an d’avance. Toutes les semaines on écrivait à Paris à Mme de Beauchamps et la réponse arrivait sur du papier de luxe.

Quand le petit a eu les «convulsions», on a reçu deux cents francs supplémentaires pour les remèdes. Mme Kernonkuf en a même donné cinquante au recteur parce que le meilleur remède pour les convulsions, c’est encore «les évangiles».

Au bout de six mois, quand M. Kernonkuf est venu à Paris, il a été chargé par sa femme d’aller voir Mme Beauchamps. Mais il a trouvé une poste privée. «Une certaine Mme Émile y venait chercher les lettres... on ne savait rien autre!...»

Il laissa un mot. A partir de ce jour, aucune réponse. On attendit six mois puisque c’était payé, mais M. et Mme Kernonkuf n’avaient pas les moyens d’adopter Raoul... on le porta à l’Assistance.

· · ·

La mère devait être une personne fine, le père un homme distingué. C’était un garçon joli et délicat. On l’a mis d’abord chez un charron, mais il aurait fallu le nourrir à ne rien faire pour ses deux francs cinquante... Chez les fermiers où il est allé ensuite, il n’a pas voulu rester la nuit sur son lit de l’écurie pour garder les chevaux parce qu’il avait peur. Il sortait sa paillasse dans la cour... Ce n’était pas la peine de l’avoir engagé pour ce travail.

Il a fait d’autres places... avant d’arriver à Mettray.

C’est une grande cour avec douze maisons et une église.

Il fut désigné pour la maison B. et le soir, comme le moniteur lui apprenait à monter son hamac, il a entendu dire à voix basse derrière lui:

--Tiens... un «giron».

Voilà son destin.

· · ·

--Je voudrais vous y voir, vous, monsieur le Rédacteur...! Je ne sais pas à quel âge ça vous a pris. Vous n’étiez pas enfant de Marie des fois?

«Il y a ici des costauds de 16, 18 et 20 ans.

«On peut se passer de viande à manger, de mégots à chiquer, même de flotte à boire. Mais on ne peut pas se priver de ça.

«Un giron, ça vaut bien quinze jours de cellule!»

· · ·

Raoul Beauchamps était un gentil petit misérable avec des cheveux blonds tondus, de larges yeux bleus, une vareuse de toile bise et des sabots. L’hiver, on casse des pierres sous le hangar, l’été on va dans les blés ou dans la vigne... Il paraît que le petit vin de Mettray est bon, mais il faut avoir du galon pour en boire.

Après la soupe du soir et la prière on suspend les hamacs. Le «gaffe» ronfle dans son lit.

La première fois, Raoul a été éveillé brusquement. Il a crié en voyant devant lui, presque sous la lampe, le gros Marquet.

Le «gaffe» s’est levé. Marquet a reçu un coup de galoches dans les jambes. On a pris sa fiche, et le lendemain, après le prétoire, on l’a conduit au quartier disciplinaire.

Il a passé entre deux moniteurs devant Raoul et l’a regardé droit dans les yeux:

--Toi!... Tu n’as pas fini!

· · ·

S’il avait continué à crier, les grands lui auraient «fait son affaire». Par exemple, sur la charrette, une rude poussée quand personne ne voit et l’on glisse sous la roue. Le singe d’ailleurs n’aime pas les histoires...

Il a fallu l’envoyer à Belle-Ile où il y a des dortoirs cellulaires. Le soir, le surveillant ferme toutes les portes d’un seul coup en abaissant un levier, on est bouclé. Au-dessus des cloisons, il y a une grille de fer.

Dormir dans une cage... cela peut être le bonheur!

Et jamais Raoul n’avait si bien dormi.

Une nuit pourtant, il rêve, il se croit encore à la menuiserie, à raboter. Les copeaux tombent autour de lui, zii... zii... klis, zizii zii klis...

Quel drôle de bruit... le bois est dur comme du métal... Ce sont des copeaux d’acier, zii zii klis... Il est épuisé, son angoisse l’éveille. Les lampes donnent leur lumière pauvre, quatre ou cinq ronfleurs font un concert grotesque. Les cages sont bien fermées.

--Zii zii klis...

C’est au-dessus de sa tête. Imperceptiblement la grille remue... zii zii... Raoul voit maintenant aller et venir tout au bout de la cloison gauche une sorte de bâtonnet pointu: c’est une lime...

· · ·

Il a fallu huit jours à Camus pour limer cinquante centimètres de grille et pendant huit jours ni Camus ni Raoul n’ont dormi...

Une fois le gardien de ronde s’est arrêté devant sa cabine... Raoul s’est cru sauvé, il a fait exprès de remuer dans son lit pour attirer l’attention, il s’est même levé. Il a heurté le vase. Le gaffe a pris sa fiche et il y a eu le lendemain au prétoire un pain sec de plus.

Pendant ces huit jours, Camus et Raoul qui ne s’étaient jamais parlé ont continué à ne pas se connaître. Camus est un grand garçon toujours barbouillé de noir, personne n’ose se moquer--car il a des colères--du bec de lièvre qui déforme son visage.

Raoul a eu toute une semaine le loisir de le regarder dans la cour. Une idée lui est venue d’aller trouver l’instituteur et de lui montrer la grille, mais on aurait appris sa démarche un jour ou l’autre...

Enfin la nuit est arrivée où Camus a pu soulever la grille et tomber sur le lit de Raoul.

--Gueule pas ou je t’étrangle...

· · ·

On l’avait envoyé porter du chanvre à la corderie, c’était six heures en hiver. Il se dépêchait à cause du froid. Personne dans l’immense salle. Il jette son ballot et se hâte vers la porte.

--Hé toi le giron...!

C’est Vallard qui l’appelle.

--C’est toi, Vallard?

--Approche un peu ici.

Vallard lui saisit les bras et le renverse sur le chanvre.

· · ·

Parfois les gaffes veulent avoir la paix...

--Ça les démange... qu’ils se débrouillent!

Il est plus facile de fermer les yeux que de les ouvrir.

Planté sur son socle de ciment au milieu de la cour, il y a le bateau-école... au bout du bateau une petite voile que l’on appelle le volant.

Lorsque le volant est largué on dirait un hamac.

Un soir, ils étaient quatorze dans la cour avec un gardien.

--Viens dans le volant...

Le gardien était devenu sourd.

--Viens, c’est d’accord.

Raoul a dû y aller quatorze fois...

· · ·

«Quand je suis arrivé à Belle-Ile, m’a dit Coutanzeau, ils ont vu que je n’aimais pas les injustices et qu’avec mes bras j’avais des moyens pour me faire écouter...

«Plusieurs fois j’ai eu des explications aussi bien avec les pupilles qu’avec les surveillants.

«Quand il m’a connu, Beauchamps est venu me demander:

--Veux-tu que je sois ta femme à toi tout seul?

«Moi, M. Roubaud, ce n’est pas mon cas, vous pouvez consulter mes punitions, il n’y a jamais ce motif. Mais j’ai fait croire aux autres qu’on était ensemble. Et ils l’ont laissé tranquille.»

· · ·

Raoul Beauchamps a maintenant dix-huit ans; il bénéficie d’une libération anticipée: on l’a engagé dans la marine.

Mme Kernonkuf l’a revu.

--C’est un homme, a-t-elle constaté, mais il est joli comme une fille...

Et elle a judicieusement ajouté:

--Il était fait pour être bien élevé...

CLERMONT

LE DONJON DES FILLES PERDUES

Clermont (Oise), septembre.

Je viens de voir Marie Lasalle, au château des Filles Maudites.

Marie Lasalle loge maintenant dans les sous-sols du donjon, j’ai donc descendu l’escalier en vrille qui conduit aux cachots où MM. les comtes de Clermont hospitalisaient leurs ennemis. Ce sont des caves humides sans air ni lumière.

Mme Scoffoni me rassure:

--Nous ne les utilisons pas.

En effet, la cellule de Marie Lasalle est éclairée par une lucarne à barreaux de fer. La petite prisonnière qui connaît la sonnerie du trousseau de clefs, nous attend droite et sage. C’est une blonde; elle garde dans ses yeux un peu du ciel parcimonieux de la lucarne, sa blouse à carreaux bleus et blancs ne l’enlaidit pas...

--Pourquoi es-tu punie?

--Madame l’Inspectrice, je suis ici de ma volonté.

--Tu avais encore le cafard?

--Oui, madame l’Inspectrice...

--Et maintenant?

--Ce sera fini demain, madame l’Inspectrice...

Marie Lasalle en descendant aux oubliettes s’est «suicidée» pour quinze jours. Ainsi, Louise Mousson aura peut-être le remords de l’avoir réduite à ce désespoir, en lui refusant un regard dans le long silence de l’atelier...

· · ·

Elle travaille d’habitude au premier étage, dans le quartier correctionnel, à quelque ouvrage de lingerie. Elle vient de l’autre quartier, celui qu’on appelle «École de Préservation».

--Comment y était-elle arrivée?

Il faut connaître l’histoire de Marie.

Elle a douze ans, quand l’amant de sa mère l’«adopte» et lui donne son nom. C’est un grand garçon pâle qui «bricole» un peu partout...

La mère meurt deux ans plus tard.

Marie est grande pour son âge; l’appartement où elle habite avec Lasalle se compose en tout et pour tout d’une chambre. Alors...

· · ·

Lasalle ne peut rester deux jours dans une place. Autrefois, c’était la mère de Marie qui alimentait le foyer... Il suffisait de descendre dans la rue Verte à la tombée de la nuit et d’attendre en «chantonnant»...

Aujourd’hui, c’est Marie qui doit aller dans la rue Verte.

Elle n’ose pas d’abord. Mais Lasalle se fâche... Elle cède.

Un soir elle est conduite au poste. M. le Commissaire la dirige le lendemain sur la prison. Le tribunal d’enfants l’acquitte «comme ayant agi sans discernement» et l’envoie dans «une colonie pénitentiaire pour y être détenue jusqu’à sa majorité».

Une surveillante est venue la chercher.

Elle monte le chemin escarpé, bordé de jardins libres. Qu’elle regarde bien les fleurs aux portails, elle ne redescendra plus vers la gare avant six années.

Les murailles sont hautes, la grosse porte s’est refermée. On a donné à Marie le tablier à carreaux bleus.

· · ·

Malgré sa maman, malgré son père adoptif, malgré la rue Verte, Marie est tout de même une ingénue.

Mais ici les surveillantes s’appellent des «vieilles», les surveillants des «gaffes», et les grandes vous parlent comme des hommes.

Comment aimerait-on les «vieilles»?... On se met à cinq ou six parfois contre elles.

Les «gaffes» arrivent et répriment la révolte à coups de sabots.

Un jour, Marie Lasalle a suivi les autres. Le «gaffe» lui a passé la camisole. Au prétoire, M. le Directeur et Mme l’Inspectrice l’ont condamnée à quinze jours de cellule. En sortant, elle a changé de quartier, pour travailler dans l’atelier correctionnel.

C’est là qu’elle a rencontré les yeux de Louise Mousson. Ils étaient doux.

Quand Mousson ne l’a plus regardée, elle a demandé à descendre en cellule et s’est «suicidée» pour quinze jours...

· · ·

Demain, Marie Lasalle montera au premier étage du donjon.

Mme Scoffoni m’y conduit par un vieil escalier de pierre.

--Il y a une belle vue, là-haut!

C’est vrai. Le donjon des Filles-Maudites domine une vallée verte où s’étendent de gros villages à toits d’ardoise, des parcs avec leurs châteaux neufs posés sur des pelouses de velours, des bois, une petite rivière, des viaducs, des chemins de fer...

Dans l’atelier, les filles se sont levées devant Mme l’Inspectrice.

--Asseyez-vous, mes enfants!... Continuez votre travail! Qu’est-ce que tu fais ici, Guillonné? Encore du crochet?

--Un fichu de laine...

--Toujours le même...

Quand Guillonné va terminer son fichu, une rage la prend, et, maille à maille, elle détruit son ouvrage. Le lendemain elle recommence. C’est toujours la même laine qui sert.

· · ·

--Où est la paire de ciseaux?

La surveillante s’empresse:

--C’est moi qui l’ai, madame l’Inspectrice...

--Il faudra la garder mieux.

Il n’y a qu’une paire de ciseaux pour tout l’atelier... Chaque ouvrière l’utilise lorsqu’elle en a besoin. Ce pourrait être une arme terrible.

Pourtant, l’autre jour, Louisette Fontanino s’en est emparée.

La veille, une nouvelle était entrée. Elle venait de la ville avec les cheveux courts.

Fontanino a dénoué ses tresses, et en trois coups de ciseaux a fait tomber sa chevelure.

--A moi, Fontanino!

--A moi!

--Coupe aussi les miens!

Aujourd’hui toutes les filles du donjon sont coiffées à la Claudine.

· · ·

Toutes. Sauf Marthe Alablet! C’est la plus disciplinée. Elle est ici depuis l’âge de treize ans, elle en a seize et n’a pas récolté une seule punition.

Quand Mme Scoffoni me parle d’une pupille, celle qu’elle désigne se lève. J’aperçois ainsi Marthe Alablet, menue et grêle près de la fenêtre. Son tablier ne fait pas un pli, ses cheveux soigneusement tirés découvrent un front timide de pensionnaire. Elle nous regarde avec déférence.

--Pourquoi est-elle au quartier correctionnel?

--Nous avions demandé pour elle la liberté provisoire, le ministre l’a refusée.

Marthe avait treize ans quand ses parents l’ont placée comme bonne d’enfant chez des voisins de campagne.

Elle avait deux bébés à garder. Ce travail ne lui plaisait pas. Elle préférait retourner à la maison.

Un jour, elle s’est assise sur la tête d’un des jumeaux et l’a étouffé.

Ses patrons n’ayant rien soupçonné, Marthe Alablet n’a pas été renvoyée après la mort du petit.

Elle a tué l’autre.

· · ·

Madeleine Rivière a composé Le chant maudit du dortoir.

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