III
Camisolée dernière, mais chantant à pleine voix Je te dis: «Du courage Ninon Thiébault, fais comme moi!» Bande de vaches, bandes de tantes! Voyez-vous un jour j’aurais ma revanche... Et tout ça pour avoir chanté une chanson! Je vous dis faut pas s’en faire en sortant on gagnera du pognon; Faut avoir de l’espérance; montrons-leur que nous avons du courage! Je suis une fille de rien, plus jamais je ne serai sage!
· · ·
Marie Lasalle dont le cafard finira demain, va remonter à l’atelier du donjon.
Elle attendra.
Dans cinq ans, elle sera majeure, elle redescendra le chemin de la gare, avec une robe de laine bleue toute neuve et quelques billets de dix francs dans son sac.
Et elle entrera dans la vie...
LES «BIFS»
Clermont (Oise), septembre.
Il est si simple de fermer les yeux: la Misère passe; vous ne voyez rien.
Quand elle est passée vous dites: «Cela m’aurait fait trop de mal. Il y a des plaies qu’il vaut mieux ne pas regarder».
Si personne ne les regarde, qui les soignera?
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Angèle Paris vendait, la nuit, des fleurs dans les cafés.
--Un bouquet pour madame?
Elle devinait les messieurs qui n’oseraient pas refuser:
--Trois francs!
Le soir elle versait la recette à son grand frère. Mais le grand frère traitait des affaires de «coco». Une nuit il a été «bon». Le tribunal qui le connaissait déjà l’a condamné à deux ans.
Angèle n’était plus qu’une vagabonde, on l’a confiée à des cultivateurs, elle s’est enfuie. Dans le train, le contrôleur l’a «faite».
La voici à Clermont au Château des Filles Perdues. Elle a seize ans. Elle ne se souvient pas d’une tendresse.
· · ·
«Quand je suis arrivée, madame l’Institutrice m’a menée dans son bureau et m’a dit:
«--Tu n’es pas méchante, je suis sûre que tu es une bonne fille, ce que tu as fait n’est pas grave, mais tu vivais dans un mauvais milieu, où tu te serais gâtée.
«Si tu y mets un peu du tien, nous ferons de toi une honnête femme. Dans un an, huit mois on pourra te placer en ville, tu apprendras le «service». Et puis on te trouvera un mari...
«Le lendemain M. le Docteur m’a passé la visite. J’ai eu honte et j’en ai pleuré.
«A la récréation on me regardait. Une grande m’a demandé:
«--Aimes-tu les femmes?
«J’ai cru qu’elle parlait des surveillantes et j’ai répondu que Madame l’Institutrice avait été gentille pour moi.
«Une autre m’a proposé:
«--Veux-tu te marier avec moi?
· · ·
Le Château-fort des Filles de Clermont se dresse sur une colline boisée qui est un parc municipal. Il y a des arbres même dans les fossés. En longeant les hautes murailles, avant d’entrer, j’ai vu sous une poterne couverte un chêne bossu. Il avait poussé là. Ses branches avaient rencontré, au lieu du ciel, l’épaisse voûte; elles sortaient pourtant à l’air libre, mais le tronc s’était tordu pour trouver le ciel...
Tous les êtres qui vivent ont besoin de ciel, même les petites bouquetières abandonnées.
· · ·
On trouve le ciel où l’on peut. Ainsi la classe devient l’heure du rêve. On a du papier, un crayon. La «vieille» ne peut s’occuper de toutes à la fois. On écrit un «biff».
Il faut poser la feuille sur ses genoux et tracer les lettres en regardant le plafond.
«J’ai mal au bras car j’ai une drôle de posture et j’ai peur de me faire «bonne».
«Ma petite Nana,
«Je ne veux pas que tu dises que je te délaisse. Tu me fais de la peine et puis tu sais bien que ta Vayaux ne t’oublie pas...
«Il y a longtemps que je n’ai parlé d’amour...»
Au dortoir on veille:
«J’ai le sommeil qui tombe. Je vois qu’il va me manquer du papier...
«Alors je vais finir mon «biff».
«Je te remercie de ce que tu m’as fait passer, mais tu n’es pas raisonnable...
«Enfin ma petite Rosette aimée, j’attends demain avec une grande impatience pour être auprès de toi...»
On rêve que la porte s’ouvrira:
«Nous serons dehors, nous ne souffrirons plus dans cette maudite maison... Toi, ma gosse, ta Vonette te rendra heureuse... Tu as été ma première femme. Avant je ne savais pas ce que c’était qu’une femme et maintenant...»
Les murailles bouchent l’horizon, le préau est une cour pavée sans paysage, mais on se perd dans les forêts du Tendre:
«Je ne veux plus me remettre avec elle. Tu me dis que toi aussi tu m’aimes. Dois-je le croire oui ou non? Il faut me faire réponse à ce sujet car en mon cœur se livre un combat horrible.»
On évoque:
«Dire qu’il a fallu venir ici pour être ensemble. Je me suis donnée, c’est mon seul grand souvenir...»
On conseille:
«Si tu ne veux pas m’écouter pour ta coiffure, plus jamais je ne te causerai...
«Je crois qu’il est temps, ma Nini, pour que demain tu viennes faire un tour près de moi... Mais tu feras tout pour te coiffer mieux.»
On cause:
«Encore un petit «bifton» pour te prouver que ta Gigèle t’aime toujours...
«Je ne sais si tu te mettras avec moi, je te réclame de me faire réponse à ce sujet et dis-moi ce que tu penses. J’aimerais mieux être mariée avec toi... Enfin pourvu que tu me parles, c’est tout ce que je demande.»
On s’exalte:
«Je te donne mon cœur dans un brûlant baiser d’amour...»
On s’attendrit:
«Fais bien ton petit dodo, ma jolie brunette.»
On remercie:
«Je suis heureuse car tu m’as parlé plus que d’habitude...»
Beaucoup de «bifs» sont griffonnés au verso des fiches officielles de l’École de Préservation... En retournant le «bif» on lit un questionnaire imprimé:
«État sanitaire pendant le séjour...
«Modifications survenues dans l’état physique...
«Responsabilité dans le présent et dans l’avenir...
«Troubles de la sensibilité!...»
· · ·
Angèle Paris aurait pu pousser droit comme les arbres du jardin, elle a dévié sous la voûte...
--Le jour où elles m’ont donné en cachette une épingle à nourrice, je n’ai pas compris. Lorsque j’ai su qu’elles s’enfonçaient cela dans la chair, j’ai eu peur...
«C’est bien plus tard qu’Yvonnette m’a écrit le billet que vous avez là:
«J’ai vu que tu avais l’air contente pour l’épingle à nourrice. Aussi j’en profite pour te remettre celle que je t’avais promise.»
--Oui, j’étais contente. J’étais folle!
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«Il y a des grandes qui m’ont dit:
«--Jusqu’à ce que tu m’aimes, je me couperai un morceau de chair.
«Elles le faisaient.»
Angèle ajoute après un silence:
«Vous ne savez pas ce qu’on fait!...»
· · ·
«On vous a dit que les cachots sans lumière n’étaient plus utilisés: Ce n’est pas vrai. Berthe Maison y était encore. On est dans la nuit et dans le froid. C’est gluant. On n’ose pas se coucher par terre, si une souris remue, une terreur vous prend parce qu’on ne la voit pas. Berthe avait les poings en sang d’avoir frappé sur la porte. Le «gaffe» a ouvert et lui a mis la camisole.»
· · ·
Marie, Angèle, Berthe...! Vous avez les mêmes noms que nos enfants!
DOULLENS
M. POUPARD ET SES POUPONS
Doullens, septembre.
De Clermont à Doullens, il n’y a qu’un après-midi de pluie. Le train s’enfonce dans un interminable tunnel de brouillard... J’ai quitté le Château des Filles Maudites...
Dans la citadelle de Doullens, je demanderai d’abord à voir les cachots, je me ferai ouvrir toutes les cellules.
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C’est une brave et grosse citadelle qui a oublié ses destinées guerrières. Les Espagnols l’avaient dressée contre la France. Vauban la tourna vers les Flandres. Elle devint plus tard l’inévitable usine à chaussons de lisière que l’Administration dénomme «Maison Centrale». Enfin, en 1914, les Anglais en firent un hôpital canadien.
L’ancien pont-levis est aujourd’hui une jolie passerelle. De paisibles vaches broutent l’herbe du fossé; sur la muraille, au-dessus de la porte, on lit:
ÉCOLE DE PRÉSERVATION DE JEUNES FILLES
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Je voudrais, monsieur le Directeur, commencer par le quartier cellulaire.
--C’est ici... mais il est vide.
--Pas une punie?
--Le quartier cellulaire était vide lorsque je suis venu à Doullens, il l’est demeuré. Ce n’est pas moi qui enverrai jamais personne là-dedans...
M. Poupard savoure en connaisseur mon silence étonné.
Il ajoute malicieusement:
--Vous venez de Clermont...
Puis il se frotte les mains...
M. Poupard a la bonhomie de son nom... et de sa forteresse. Il a les joues, les yeux... et le ventre d’un homme aimable.
--Vous ne punissez jamais...?
--Pardon. J’ai même inventé la punition la plus sévère et la plus efficace...
Nous sommes entrés à la couture. Les ouvrières en tablier à carreaux bleus se sont levées.
--Bonjour, mes petites.
Elles répondent d’une seule voix:
--Bonjour, monsieur le Directeur...
--Je vous présente M. Roubaud, un rédacteur du Quotidien, qui est venu à Doullens pour vous voir. Je voudrais qu’il ait une bonne opinion de l’École.
--Oui, monsieur le Directeur.
--Ou alors si je ne suis pas content, s’il y a encore de mauvaises notes comme le mois dernier, c’est fini...
Vingt visages anxieux s’immobilisent sur M. Poupard qui achève sa menace:
--C’est fini, je ne viens plus!
Maintenant vingt bouches protestent:
--Ça n’arrivera plus. On vous l’a promis... Ce n’est pas la faute de tout le monde... Moi, j’avais eu le ruban violet...
--Toi, Marie Juliard, tu avais eu le ruban violet? Eh bien, il fallait vraiment ne plus savoir à qui le donner...!
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Le mois dernier, un dimanche, à la distribution des rubans, M. Poupard avait écourté sa conférence. Il s’était contenté d’une brève déclaration:
«Je viens de distribuer les rubans, il n’y en a pas beaucoup. Je croyais que vous teniez à me faire plaisir, je me suis trompé.»
Le lendemain, ni les autres jours, M. Poupard ne se montra dans aucun atelier; on ne le rencontrait même pas dans la cour ou dans les couloirs, il avait disparu...
Le dimanche suivant Mme l’Institutrice en chef présida à la cérémonie des récompenses...
C’est Léonie Mathieu qui déclencha le mouvement: elle se cacha le visage derrière ses manches et pleura. Toutes suivirent. Les rubans de soie violets ou rouges furent tachés de larmes.
Enfin, Mme l’Institutrice chargée de faire une démarche conciliante, put aboutir à un accord: M. le Directeur cessa de bouder.
--J’ai inventé cette punition! conclut M. Poupard.
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Il y en a qui sont assez punies...!
Par exemple Thérèse Méchin:
--Ah! te voilà!
Elle sanglote...
--Il est bien temps de pleurer!
C’est une grande blonde aux joues rouges, aux gestes lourds, elle paraît passive et douce...
--Tu as encore cru les boniments. J’aurais dû me méfier quand je t’ai placée à la ville... Il a dit qu’il t’épouserait... Mais tu ne sais plus où il est...
Thérèse Méchin ira au quartier maternel.
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Ce sont douze grandes cabines peintes en gris trianon. Elles sont meublées chacune d’un lit blanc de pensionnaire et d’un berceau.
Les mères elles-mêmes sont des enfants.
Jane Rillet pour l’instant sert d’infirmière, mais elle occupe déjà un lit auprès d’un berceau vide.
--Comment l’appelleras-tu?
--Jean.
--Mais si c’est une fille...?
--Alors je verrai... je ne sais pas...
Marguerite Valentin est frêle, pâle, petite. A-t-elle bien dix-sept ans? Un poupon rit dans ses bras...
--C’est le petit Valentin?
--Oui, monsieur le Directeur, c’est Henri!
M. Poupard chatouille de son gros doigt le nez minuscule du bébé qui ouvre toute grande sa bouche.
--Riri, Riri, c’est Riri...!
Hélène Voret, une brunette aux yeux éveillés, confectionne une minuscule culotte.
--Où est-il le petit Voret?
--Venez le voir, monsieur le Directeur.
Dans la cabine Nº 7 le petit Voret dort énergiquement, les poings crispés...
Alors tout à coup je songe:
--Quand le petit Voret s’éveillera?...
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Quand le petit Voret s’éveillera, lorsqu’il fera ses premiers pas ivres, M. Poupard aura créé sa pouponnière.
--Non... Non... ces petits ne sont pas pour l’Assistance Publique. Le quartier maternel vient à peine d’être fondé à Doullens, mais chaque mère restera auprès de son enfant.
La pouponnière va fonctionner, dès que les poupons seront sortis de leur berceau.
--Et quand la mère sortira?
--Elle emportera son enfant... L’enfant aura un trousseau, la mère un petit pécule.
--Combien?
--Deux ou trois cents francs.
--Où iront-ils?...
Le petit Voret vient de remuer, il a tendu ses petits bras raides. Nous parlons trop fort...
--Chut... Ne l’éveillez pas...
CENT SOIXANTE-DIX-NEUF CŒURS BATTAIENT POUR M. BLOND
Doullens, septembre.
Il ne faut pas croire que les 179 écolières de Doullens aient livré tout de suite à M. Poupard, maître de la citadelle, 179 cœurs qui battaient pour M. Blond.
Il y a un peu plus d’un an, M. Blond régnait encore.
C’était un homme rugueux et bon; deux yeux attendris illuminaient sa barbe en broussaille. Il était venu de Cayenne où il avait dirigé le bagne.
Dante n’a décidément rien vu, mais lorsqu’on a vécu quatre années parmi les forçats de la Guyane, on peut avec quelque vraisemblance, se croire mieux renseigné. Et voici que M. Blond franchissait encore un cercle nouveau.
En ce temps-là les cellules de la forteresse ne demeuraient point inhabitées. Il n’y avait pas assez de camisoles pour toutes les rages, les petites damnées inventaient des vices.
M. Blond renvoya les surveillants indignes, nettoya les cachots, rangea sous clef les camisoles. Il alla dans les classes, dans les ateliers...
Sur le seuil de l’infirmerie, une fille maigre au visage blanc apparut, elle se traînait au bras d’une surveillante, elle avait revêtu la robe neuve de libération.
--Tu es libérée?
--Non, je vais à Amiens...
On la conduisait à l’hôpital pour y mourir.
--Tu reviendras bientôt, n’est-ce pas? J’irai te voir et je t’apporterai des bonbons...
M. Blond attira vers lui la petite malade, l’embrassa, et déposa sur ses joues diaphanes deux robustes baisers...
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On lui apporta le lendemain le cahier des préventions.
Il lut sur la longue liste:
«Marie Mauve: a ri sans motif au dortoir.» Il fit appeler la délinquante:
--Pourquoi as-tu ri?
--Je ne sais pas, monsieur le Directeur.
--Moi non plus... Je ne sais pas comment tu as fait pour rire. Car ce n’est pas drôle par ici!
· · ·
--Non, ce n’est pas gai votre réfectoire; ces murs font mal aux yeux. Je vais vous donner des tableaux.
Il avait un stock de belles gravures coloriées encartées dans l’Illustration. On confectionna des cadres avec du papier. On fabriqua aussi des fleurs artificielles, des abat-jour multicolores pour les lampes...
Le réfectoire était devenu autant qu’il se peut une salle à manger...
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Dans l’étouffante prison, l’air est vicié. Les cœurs se corrompent, l’amitié même devient suspecte... Les plus beaux mots expriment des idées laides.
Léonie Marinier pouvait donc avoir trouvé, dans le plus innocent des répertoires, une fort vilaine chanson. Elle la fredonnait dans la cour au centre d’un groupe clandestin, en guettant l’arrivée de la «vieille».
Ce fut M. le Directeur qui survint:
--Où as-tu appris ça?
--Je l’ai entendu à la Gaîté.
--Les Saltimbanques?
--Oui, monsieur le Directeur.
--C’est une bien jolie pièce... Tiens, chante-moi le morceau...
--Je n’ose pas, monsieur le Directeur.
Le groupe attendait anxieux. On ne savait encore si l’aventure allait se terminer au quartier cellulaire, ou si l’on en serait quitte pour un pain sec.
--Madame la Surveillante, faites venir tout le monde!
La récréation s’arrêta et les écolières se rassemblèrent autour de M. Blond.
--Mes enfants, nous allons entendre Mlle Léonie Marinier dans les Saltimbanques. Allons, voyons...
Léonie se taisait. Il entonna lui-même:
--C’est l’amour!...
Léonie fit un effort et commença d’une voix blanche:
--C’est l’amour...
--Allons, plus fort.
Les rires éclatèrent. Cette scène, de mémoire de damnées, n’avait pas eu de précédent.
--Tiens, chante avec moi...
M. Blond soutint de sa grosse basse le petit fausset de Léonie!
C’est l’Amour, qui flotte dans l’air à la ronde C’est l’Amour, qui console le pauvre monde, C’est l’Amour, qui donne à chacun la gaieté, C’est l’Amour, qui nous rendra la liberté!...
Quand il eut terminé, il frappa dans ses mains:
--Je propose un ban.
Cette fois la joie déborda, les figures sournoises s’étaient épanouies, la petite Loutel, bien après les autres, continuait à pouffer dans son tablier, et Germaine Simon qui n’en pouvait plus, s’oublia jusqu’à crier tout fort:
--C’est bath!...
Dans l’étouffante prison, une fenêtre s’était ouverte. On venait de recevoir une bouffée de bon air.
Alors M. Blond devint sérieux, fit un signe et réclama le silence:
· · ·
--Mes enfants, dit-il, il ne faut pas vous cacher pour chanter de belles chansons. Celle-ci est de circonstance... Est-ce que vous ne sentez pas flotter «dans l’air à la ronde», un peu de mon affection pour vous... Est-ce que je ne vous aime pas?... Est-ce que vous ne voulez pas un peu m’aimer?
«Et vos «dames» elles ont un cœur comme vous, comme moi... Leur vie n’est pas beaucoup plus agréable que la vôtre.
«Au fond, tous ici, nous sommes du «pauvre monde». «C’est l’amour» qui doit nous aider à supporter les petites misères. Il vaudrait mieux se trouver dans sa famille. Je voudrais être un peu votre père pour vous consoler.
«Vous venez de rire, tout à l’heure, je veux vous voir rire souvent. On est triste quand on se déteste; «c’est l’amour qui donne à chacun la gaîté».
«Vous n’êtes pas ici pour toujours, mais il ne faut pas, quand vous sortirez, emporter des mauvais souvenirs, il ne faut pas que vous ayez des révoltes ou des rancunes... Vous feriez du mal et l’on vous en ferait. Tout peut s’arranger dans la vie avec un peu de bonne volonté... On trouve encore de braves garçons pour épouser de braves filles...
«C’est l’amour qui vous rendra la liberté».
Ainsi M. Blond commenta les Saltimbanques.
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Un jour, M. Blond qui venait du bagne, reçut une nouvelle affectation. Ce fut un deuil... Dans la cour, plus de jeux, plus de chansons...
L’une pleurait, les autres pleuraient, c’était contagieux. Louise Biron et Mathilde Évain, qui veulent toujours se distinguer, montèrent sur le glacis--la muraille est haute de huit mètres. Elles se précipitèrent dans le fossé.
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Puis M. Poupard est venu. Il n’y a pas de chagrins éternels.
Il faudra surveiller les glacis lorsque M. Poupard partira.
LA CAMISOLE
M. Blond ni M. Poupard n’ont jamais vu de camisole. Le stock est au grenier... ou du moins ce que les rats en ont laissé.
Mais Clairette Mangin qui vient de Rennes y a été camisolée comme les autres.
--Clairette aussi?
Mangin n’est pas mauvaise. Elle n’a pas eu à Doullens une seule réprimande. Jamais on ne l’a surprise en ménage... Seulement c’est une espiègle; elle faisait des singeries...
--C’est mon métier, monsieur, je suis foraine.
Elle était receveuse à Ancenis sur le «Manège Russe» de son beau-père. L’orchestre mécanique clamait par vingt trompettes de cuivre la victoire de Madelon. Clairette avait des bottes de toile cirée rouge, une culotte blanche d’officier de cavalerie, un dolman de velours vert broché d’or et une toque d’astrakan noir... Pendant la guerre, les clients ne venaient pas nombreux, il fallait faire tous les six tours une parade. Elle dansait sur le plateau tournant les bras croisés, les jambes pliées.
Une nuit à Rennes, elle a fait sa danse russe au dortoir.
· · ·
Elle avait été envoyée là pour «prostitution».
Mais c’est une erreur judiciaire et le Docteur de Doullens qui lui a «passé la visite» peut l’affirmer.
Voici la véritable histoire:
Le beau-père, M. Riboulet lui en voulait... ou il «la voulait».
--La preuve, c’est maman elle-même qui m’a donné l’argent pour partir.
Elle est allée à Paris et, tout de suite, elle a travaillé aux munitions.
On pouvait très bien vivre.
· · ·
Elle était arrivée à minuit à la gare d’Orsay et n’avait pas trouvé de place dans les hôtels.
Un monsieur correct avait vu son embarras:
--Vous cherchez votre chemin?
--Je cherche un hôtel.
--Ils sont fermés, c’est trop tard. Mais je n’habite pas loin.
Il ajouta:
--J’ai une petite fille de douze ans, ma femme sera très heureuse de vous recevoir.
Avant de se mettre en route on a acheté au buffet un poulet froid entier.
Chez lui c’est «très bien» mais sa femme ni sa petite fille ne se trouvent là.
Il explique:
--Elles ont dû rester à Clamart, chez mes beaux-parents. Je croyais qu’elles rentreraient. Mais ma femme m’avait prévenu de ne pas l’attendre passé neuf heures.
Alors on se met à table. On mange une cuisse de poulet et l’on boit du vin blanc muscadet qu’un ami a envoyé de Nantes. Il y a deux chambres: la «Sienne» avec un grand lit et celle de «sa fille».
Clairette veut se retirer dans la petite chambre; il proteste:
--Il vaut mieux ne pas défaire ce lit, ma femme s’apercevrait demain que quelqu’un a couché ici et j’aurais des ennuis.
Alors elle a mis son chapeau pour sortir.
--Vous allez vous faire arrêter par les agents. Ils vous demanderont où vous allez, d’où vous venez...
--Je leur dirai que je viens de chez vous.
Il a eu peur, et il l’a laissée coucher après l’avoir embrassée un peu longtemps. Il est rentré seul dans sa chambre en maugréant.
--Petite garce...
Le lendemain à 7 heures il frappe, il apporte du café au lait avec du pain et du beurre et ne paraît plus fâché:
--Avez-vous bien dormi dans le lit de ma petite fille?
Puis il la baise simplement sur les deux joues et lui dit:
--Je vous demande pardon.
Quand elle est partie, il lui a offert un peu d’argent. Elle a refusé et elle lui a montré un billet de cent francs que lui avait donné sa mère en plus du voyage.
Le docteur de l’École de préservation peut encore témoigner que Clairette Mangin avait su toute seule se préserver.
· · ·
C’est le billet de cent francs qui l’a perdue.
Quand les inspecteurs l’ont arrêtée sur une dépêche du commissaire d’Ancenis, elle n’a pas voulu révéler que Mme Riboulet avait été complice de son départ, car le père Riboulet n’était pas commode avec sa femme.
Elle avait gagné 10 francs par jour aux munitions pendant une semaine, mais cela ne justifiait pas cent francs d’économies. Elle a été «bonne» pour Rennes.
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On avait conduit à Rennes les pupilles évacuées de la Citadelle de Doullens où les Canadiens avaient installé un hôpital militaire.
Elle n’a pas fait le premier soir sa danse russe au dortoir Sainte-Madeleine. Presque toutes les nuits la vieille appelait les gaffes pour le moindre chahut. Ils arrivaient quatre et ils en faisaient lever quatre en tirant les couvertures.
--Allons, dépêchez!...
On n’avait pas le temps de passer un jupon et l’on descendait en chemise.
Les gaffes vous menaient dans une classe et vous camisolaient.
· · ·
La camisole?
Vous avez deux manches fermées par une coulisse où l’on fixe le bout des doigts en les serrant très fort. On vous plie les bras derrière le dos en croix de Saint-André, de telle sorte que vous avez la main gauche sur l’épaule droite et la main droite sur l’épaule gauche.
Les manches se continuent par devant comme des bretelles croisées et finissent par s’enrouler à la taille. Il suffit de serrer la taille; on serre tout. Un gaffe tire d’un côté, une surveillante de l’autre; plus l’on tire plus le buste est comprimé et l’on se tient courbé comme de petites vieilles.
On est d’abord suffoquée comme à la douche froide puis on devient rouge.
Quand on s’évanouit, le gaffe se dépêche. Il ne prend pas le temps de vous délacer, il coupe la camisole avec des ciseaux.
--Surtout depuis l’accident de la petite Mazurier au quartier Saint-Gabriel.
--Mazurier?
--Ce n’est pas un secret. L’enquête a conclu à une congestion ordinaire; mais elle est bien morte camisolée.
· · ·
Clairette Mangin s’est fait remarquer, pour la première fois, un jour que M. le Directeur arrivait à l’improviste au préau pendant la récréation.
Elle a simplement dit:
--M...! Voilà le Dab!
Elle a tiré 5 jours de cellule sans camisole. Mais les surveillants et les gardiens l’avaient repérée.
Le soir où elle a fait la danse russe devant son lit, elle a été bonne tout de suite.
M. Galenne, le chef des gaffes s’est occupé d’elle spécialement.
Elle est restée huit heures de la nuit dans l’étau avec Madeleine Auroc et Suzy Latouche qui avaient accompagné la danse en frappant des mains.
A la fin M. Galenne a consenti:
--Je vais vous délacer si vous demandez pardon comme il faut.
On doit se mettre à genoux et se coucher par terre. Comme on n’a plus de mains on rampe sans pouvoir se relever...
· · ·
C’est un courant à prendre.
Clairette n’a cessé d’être «bonne»... pour un oui ou pour un non. Elle est restée plusieurs fois quinze jours de suite en cellule avec la camisole sans être délacée...
--Mais...
--Oui, monsieur Roubaud, vous avez bien vu les cellules, il y a un trou dans chacune d’elles; on se débrouille!...
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Pour la soupe, il n’y a pas deux façons: on n’a pas de table, pas de banc et... pas de bras.
Le surveillant pose la gamelle à terre et s’en va. On dirait qu’il fait exprès de la mettre pas trop loin du trou où il y a toujours un peu de grésil.
Il ne reste plus qu’à donner un coup de pied dans la gamelle, se coucher à plat ventre et manger sa soupe sur le parquet.
--Vous pleurez?
--J’ai honte!
· · ·
Clairette Mangin a une petite tache violette près de la gorge.
--C’est une épingle que je m’étais mise, mais pas par vice.
--Alors pourquoi?
--Par ennui.
--Mais vous vous faisiez du mal...
--J’avais mal d’autre chose que de mon malheur.