V
Colonie du Cap depuis 1789.--Occupation du Cap par les Anglais.--Etat actuel.--Villes principales.--Détails topographiques.
A l'époque de la révolution française, la colonie du Cap était assez puissante pour songer à s'affranchir de la métropole. Elle travaillait à se constituer en république indépendante, lorsqu'en 1795, une flotte anglaise parut dans la baie False. Un détachement du 78e régiment et un corps de marins débarquèrent sous les ordres du général Craig, s'emparèrent de plusieurs points fortifiés, et s'y maintinrent jusqu'à l'arrivée d'un corps d'armée considérable, amené par sir Alured-Clarke. Les colons capitulèrent, et les Anglais occupèrent sans coup férir Kaapstad, qui devint Cape-Town. Pour se concilier les vaincus, ils s'attachèrent à leur assurer les bienfaits d'une bonne administration; et quand, en vertu du traité d'Amiens, la colonie fut rendue aux descendants de ceux qui l'avaient fondée, le trésor public avait un excédant de recettes d'environ trois cent mille rycksdales.
Des forces navales, commandées par sir David Baird et sir Howe Popham, reconquirent Cape-Town en 1804.
En 1806, le vaisseau le _Marengo_ et la frégate la _Belle-Poule_, sous les ordres du contre-amiral Lincis, croisèrent vainement dans les parages du Cap en cherchant l'occasion d'en chasser les Anglais. L'occasion ne se présenta pas, et, sacrifiant le plus faible au plus fort, les puissances signataires des traités de 1815 n'hésitèrent pas à dépouiller la Hollande au profit de la Grande-Bretagne. Les _boors_ ou cultivateurs hollandais opposèrent une héroïque, mais stérile résistance à la domination qu'on leur infligeait.
La colonie du Cap comprend actuellement environ 14,800 lieues carrées géographiques. Elle se compose des districts du Cap, de Graaf-Reinet, d'Albany, de Sommerset, de Woicester, de Zwellendam, de George, de Beaufort, de Stellenbosh, de Clanwilliam, et d'Uitenhagen. La population est évaluée à plus de deux cent mille âmes, dont cent mille blancs, soixante mille noirs ou mulâtres affranchis, trente mille Hottentots et dix mille Malais.
Cape-Town, capitale de la colonie, compte environ cinquante mille habitants. Toutes les principales puissances de l'Europe y ont des consuls, et la ville est dotée de toutes les institutions des grandes cités européennes. On y a créé, en 1829, un collège où l'on enseigne le latin, le grec, l'anglais, l'allemand, le français, les mathématiques, l'astronomie, le dessin, etc. Cape-Town possède encore plusieurs églises protestantes, une cathédrale catholique, un temple de francs-maçons hollandais, une riche bibliothèque, un observatoire, un jardin botanique. La société littéraire et scientifique de l'Afrique méridionale a fondé à Cape-Town un muséum d'histoire naturelle qu'enrichissent sans cesse d'infatigables travaux. Le mouvement intellectuel de la colonie est attesté par de nombreuses associations bibliques, médicales, agricoles, philanthropiques, et par la publication de plusieurs journaux politiques, scientifiques ou littéraires.
Une bourse, une chambre de commerce, la banque du cap de Bonne-Espérance, la banque de l'Afrique méridionale, les banques coloniales de l'Union, de l'Epargne, témoignent de l'activité commerciale de ce riche pays. Des laines brutes, de l'ivoire, des plumes d'autruche, des cuirs, des peaux de léopard et de lion, du guano, de l'aloès, des vins blancs, dit madères du Cap, sont ses principaux objets d'exportation.
La ville est régulière, bien bâtie et éclairée au gaz. La baie du Cap (_Table-bay_), fermée d'un côté par une chaîne de montagnes et de l'autre par une langue de terre, semble devoir être un asile sûr; mais d'impétueuses rafales y harcellent les vaisseaux et les poussent parfois à la côte. En définitive, le roi Jean II a imposé au Cap une qualification moins convenable que celle que Barthélémy Diaz avait adoptée.
Les autres villes remarquables de la colonie sont Graham's-Town, chef-lieu du district d'Albany; Constance, dont les vins sont célèbres; Simon's-Town, sur la baie False, station navale commandée par un commodore, et où les navires trouvent pendant l'hiver un abri contre les vents du nord-ouest.
Le chef-lieu du district de Graaf-Reinet est situé à cinq cents milles (640 kilomètres) du Cap, sur les bords de la Rivière Sondag. Barrow, secrétaire particulier de lord Macartney, gouverneur du Cap en 1797, a laissé la plus triste description de cette localité, où il se rendit pour réinstaller le landdrost, que les boors avaient chassé. «Ce n'est, dit-il, qu'un assemblage de huttes de terre isolées, rangées en deux files, et laissant entre elles une espèce de rue. A l'un des bouts est la maison du landdrost, dont l'architecture n'a rien de brillant. Les cabanes qu'on avait construites pour y placer les bureaux de l'administration tombent en ruines, ou sont tout à fait écroulées. La prison est également construite en terre et couverte en chaume; mais cet édifice est si peu convenable à l'usage auquel on le destine, qu'un déserteur anglais qu'on y avait enfermé s'échappa pendant la nuit en passant au travers du toit.
Les hôtes qui habitent ces masures ont des visiteurs fort incommodes: ce sont d'une part des termès ou fourmis blanches, qui minent le plancher d'argile et dévorent tout ce qu'elles rencontrent, excepté le bois; et d'un autre côté des chauves-souris, qui, cachées pendant le jour, envahissent pendant la nuit les habitations. Il n'est pas possible d'y conserver de la lumière.
»Le village de Graaf-Reinet n'est guère habité que par des ouvriers ou par des employés subalternes du landdrost. Son aspect est plus misérable que celui de la dernière bicoque de France ou d'Angleterre. On ne peut s'y procurer qu'avec une difficulté extrême les choses les plus nécessaires à la vie. Les habitants n'ont ni vin ni bière; ils sont réduits à boire de l'eau. Ce n'est pas la terre qui manque, mais l'industrie pour la cultiver.»
Les progrès considérables accomplis depuis 1797 jusqu'en 1856 ont complètement transformé Graaf-Reinet. C'est maintenant une jolie ville, dont les maisons ne manquent pas d'élégance, et dont les environs sont couverts de riches établissements agricoles.
Graaf-Reinet, comme tous les autres districts, est en rapport journalier avec Cape-Town. Les journaux et les correspondances circulent rapidement dans toute la colonie. La poste est desservie par les boors établis près des grandes routes, à l'aide de leurs domestiques hottentots, et moyennant une indemnité proportionnelle à la distance parcourue.
Les routes de la colonie sont bien entretenues, et il faut qu'elles le soient pour résister au passage de grands véhicules comme celui où voyage et loge la famille Von Bloom. La description qu'en fait Mayne Reid n'a rien d'ailleurs d'exagéré; en voici une qui la corrobore en tout point. «C'est un spectacle curieux, dit M. Jacques Arago, que de voir un Cafre ou un Hottentot, serviteur d'un colon, et conduisant un de ces immenses chariots chargés de provisions, de meubles et même de petites pièces de canon, de la ville à une maison de campagne, ou d'une petite plantation au grand marché de la ville. Dix-huit buffles, attelés deux par deux, conduisent la lourde machine roulante; un coureur les précède; ils vont au galop; mais ce qu'il faut admirer surtout, c'est la merveilleuse adresse du conducteur, du cocher principal, assis en avant du chariot, armé d'un fouet dont le manche n'a pas plus de deux pieds, et la lanière pas moins de soixante. Il stimule les quadrupèdes, et atteint, dès qu'un frissonnement de ceux-ci l'indique, la mouche qui les harcèle. Au premier ou au second coup, l'insecte importun est écrasé sur la bête. L'automédon africain qui manquerait trois fois sa victime serait déclaré indigne de conduire ces immenses voitures, dont nos omnibus ne donnent qu'une imparfaite idée.»
Le sol de la colonie du Cap est très-accidenté; elle est coupée par plusieurs chaînes de montagnes élevées qui s'étendent de l'est à l'ouest, à l'exception d'une seule qui se dirige au nord, en suivant la côte occidentale.
La première grande chaîne de l'est à l'ouest est bordée d'une plaine longue de dix à trente milles, dentelée par plusieurs baies et arrosée d'un grand nombre de ruisseaux. La terre en est riche, et le climat égal et doux à cause de la proximité de l'Océan.
La deuxième chaîne est celle des Zwaarte-Bergen ou montagnes noires, plus élevée et plus âpre que la chaîne précédente, dont elle est séparée par un espace de dix à vingt milles. Cet espace contient certaines parties fertiles et bien arrosées; mais elle offre en général des collines stériles et des plaines argileuses que les colons appellent _karoos_.
La troisième chaîne est celle des Snieuwveld's-Bergen (monts des champs de neige). Entre ces montagnes et la deuxième chaîne est le grand Karoo ou désert, haute terrasse large de quatre-vingts milles et longue d'environ trois cents milles de l'est à l'ouest. Elle est élevée de mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
La surface du grand Karoo présente des aspects très-divers. Dans beaucoup d'endroits, c'est une argile de couleur brune; dans d'autres, un lit de sable traversé de veines de quartz et d'une sorte de pierre ferrugineuse; ailleurs, c'est un sable lourd, où l'on trouve çà et là de la marne noirâtre.
Auprès du lit de la rivière Buffalo, tout le pays est parsemé de petits fragments d'ardoise pourpre, détachés d'une longue couche de bancs parallèles. Parmi ces fragments, on trouve des pierres noires qui ont toute l'apparence de laves volcaniques ou de scories de fournaise; la plaine est hérissée de monticules, tantôt coniques, tantôt tronqués au sommet; et quoiqu'ils semblent d'abord avoir été jetés là par des éruptions volcaniques, en examinant avec attention les couches alternatives de sable et de terre régulièrement disposées, on reconnaît le produit des eaux. Quelques marais sablonneux du Karoo sont couverts de roseaux et abondent en sources fortement salées.
Le long de la côte occidentale, le pays s'échelonne en terrasses successives, le Roggeveld se rattache à la chaîne des Sniewveld's-Bergen. La chaîne de Roggeveld commence presque au 30e degré de latitude sud, et s'étend pendant l'espace de deux degrés et demi; ensuite elle s'abaisse vers l'est, puis vers le nord-est, jusqu'à ce qu'elle atteigne la baie de Lagoa. C'est ce qui forme la limite septentrionale du grand Karoo.
A l'extrémité la plus méridionale du Roggeveld se rencontrent les hauteurs suivantes:
La montagne de la Table (_Table-Mountain_), à 3,582 pieds, séparée de la baie par la plaine où la ville du Cap est bâtie.
Le pic du Diable (_Devil's-Peak_), à 3,315 pieds.
La tête du Lion (_Lion's-Head_), à 2,760 pieds.
La croupe du Lion (_Lion's-Rump_), à 1,143 pieds.
Neuyzenberg, à environ 2,000 pieds.
Le pic d'Elsey (_Elsey-Peak_), à 1,200 pieds.
La montagne de Simon ou des Signaux (_Simon's-Berg_ ou _Signal-Hill_), à 2,500 pieds.
Le Paulus-Berg, à 1,200 pieds.
Constantia, à 3,200 pieds.
Le pic du Cap, à 1,000 pieds.
Hanglip-Cap, à 1,800 pieds.
L'Afrique méridionale est évidemment d'origine diluvienne. La formation de la péninsule est suffisamment indiquée par la structure de la montagne de la Table, qui est formée de plusieurs couches superposées comme des tables immenses, sans aucune veine intermédiaire. La plaine environnante est un schiste bleu, disposé en lignes parallèles du nord-ouest au sud-est, coupées par des masses de roches dures, mais également schisteuses.