‹ Les enfants des TuileriesChapitre 14 sur 32 · L'AVEUGLE.

L'AVEUGLE.

Merci de tout coeur, ma chère dame; oh! laissez-moi serrer votre main bienfaisante! (_Il lui saisit le bras._)

MADAME ÉTOURNEAU.

C'est bien, mon brave, d'être reconnaissant. Tenez, voilà encore pour vous. (_Elle lui donne._)

L'AVEUGLE, _sans la lâcher_.

Votre générosité est inépuisable! Comment vous dire ce que je ressens?

MADAME ÉTOURNEAU.

C'est inutile, lâchez-moi, je le devine bien.

L'AVEUGLE, _de même_.

Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance m'étoufferait. Je vais vous raconter ma lamentable histoire. (_Il tousse, crache et se mouche._) Vous saurez donc, chère bienfaitrice....

MADAME ÉTOURNEAU, _à part_.

Ah çà mais! il m'ennuie, cet homme; il a une poigne de fer et il est bavard comme une pie.

L'AVEUGLE, _d'une voix criarde_.

Je suis né de parents pauvres.... (_Il tousse, crache et se mouche._) J'ai quarante-six ans, trois mois et deux jours.

MADAME ÉTOURNEAU, _à part_.

Je voudrais bien m'en aller!

L'AVEUGLE, de même.

Je ne pesais que deux livres et demie à un mois. (_Il tousse, crache et se mouche._) J'avais des digestions pénibles, je les ai encore, je souffre....

MADAME ÉTOURNEAU, _impatientée_.

Et moi aussi, lâchez-moi, insupportable bavard!

L'AVEUGLE, _la laissant et s'en allant_.

Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche, jamais je ne me plains; si vous croyez que je suis reconnaissant de vos aumônes, à présent! faut-il recevoir des reproches semblables et penser que....

(_Sa voix se perd dans l'éloignement._)

MADAME ÉTOURNEAU.

Pouf! m'en voilà débarrassée. (_Elle va vers ses amies._) Eh bien, avez-vous acheté des joujoux?

JULIETTE.

Je crois que je vais prendre ce beau ballon.

LE PAUVRE HONTEUX, _approchant_.

Vous avez perdu quelque chose, madame. (_Il remet à Mme Étourneau son porte-monnaie._)

MADAME ÉTOURNEAU.

Mille remercîments, mon ami: pourrais-je vous offrir ceci comme récompense de ce service? (_Elle veut lui donner de l'argent._)

LE PAUVRE HONTEUX, _refusant_.

Madame, je n'ai fait que mon devoir.

JULIETTE, _bas_.

Comme il est pâle, maman, ce pauvre homme!

MADAME RÉFLÉCHIE, _bas_.

Chère Azurine, ce brave garçon paraît souffrir. Il doit être très-pauvre et très-fier.

MADAME ÉTOURNEAU, _de même_.

Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a pas besoin.... Tiens! il chancelle et s'assoit sur un banc.

MADAME RÉFLÉCHIE, _allant au pauvre_.

Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans crainte: un honnête homme doit être fier de supporter noblement la pauvreté.

LE PAUVRE HONTEUX, _d'une voix faible_.

C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer que la faim me dévore....

JULIETTE.

Vite, mon ami, prenez mon goûter! Quel bonheur que je n'y aie pas encore touché!

MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_.

Ça ne lui suffira pas, à ce malheureux! et moi qui le croyais à son aise! Je cours chercher un rosbif.

MADAME RÉFLÉCHIE, _riant_.

Cru?

MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_.

Non, cuit; sera-ce bien?

MADAME RÉFLÉCHIE.

Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir un bon bouillon; puis nous aviserons au moyen de le placer honorablement pour le tirer de sa misère.

LE PAUVRE HONTEUX.

Ah! madame, que de reconnaissance!

MADAME ÉTOURNEAU.

Voilà, chère amie, une bonne leçon pour moi. Donner de l'argent n'est rien: la vraie, la grande charité est de tirer les pauvres de leur misère. Je m'en souviendrai, je vous le promets!