‹ Les EsclavesChapitre 2 sur 4 · Scène II

Scène II

Les Esclaves, Eudoxe.

Au moment où Stalagmus disait : « Hélas ! hélas ! », Eudoxe est entré. Il a fait signe aux autres esclaves de ne pas remuer et de garder le silence.

Eudoxe met la main sur l’épaule de Stalagmus. Tous les esclaves se lèvent en signe de respect.

Stalagmus se retourne, voit le jeune visage mou et sournois. Une haine implacable brille dans les yeux du vieil esclave.

Eudoxe. — Calme-toi, bon vieillard, et ne plains le sort de personne. Ou, si tu le préfères, plains la destinée de tous les mortels. Tous sont esclaves.

Sostrata. — Les maîtres…

Eudoxe. — Il n’y a de maîtres que les dieux, s’il existe des dieux… Seuls, ils sont affranchis des vraies et profondes servitudes : la maladie, la mort, la peur. Souviens-toi, Sostrata. Cette nuit, je me suis cru malade. L’obscurité m’a terrifié. Il m’a semblé que j’allais mourir. J’ai appelé, j’ai crié : « Des flambeaux ! qu’on apporte des flambeaux ! » Vous êtes venus nombreux, des lumières dans vos mains. Mais j’ai eu peur des lueurs qui avancent et des ombres qui reculent, j’ai eu peur du flottement large des ombres et du frémissement inquiet des lueurs. Je suis esclave de la crainte. Je suis esclave de la maladie. Je suis esclave, hélas ! de la mort implacable.

Stalagmus. — Tu n’es esclave que de ta lâcheté.

Eudoxe (feignant de ne pas entendre). — Emilia me vole le bien auquel je tiens par-dessus tous les autres. Non seulement à des hommes libres, mais encore, sans doute, à quelques-uns d’entre vous, elle donne une part de ces baisers qu’elle me doit tous. Pauvre esclave de Cupidon, j’ai besoin de plus en plus servilement de son baiser sali.

Agnès (faisant un pas vers Eudoxe). — Crois à Jésus de Nazareth. Crois au Libérateur qui brise toutes les chaînes. Il calme les passions, il guérit les fièvres, il dissipe les terreurs et les ténèbres, il brise l’aiguillon de la mort.

Eudoxe. — J’ai étudié la doctrine de Jésus de Nazareth. Car je suis curieux des doctrines. Mais mon ennui, qui a soif de toutes les initiations, ne se satisfait à aucune.

Agnès. — La doctrine de Jésus de Nazareth ne ressemble pas aux autres doctrines. Elle est la source d’eau vive…

Eudoxe (haussant les épaules). — Ton Jésus de Nazareth fut, plus que moi, esclave de Cupidon.

Agnès. — Folie et blasphème !

Eudoxe. — Il aima tous les hommes — quel amour absurde et sans beauté ! — jusqu’à mourir pour eux. C’est du moins ce que racontent tes frères.

Agnès. — C’est la vérité… Comprends donc…

Eudoxe. — Et ceux qui confessent le Galiléen meurent pour le glorifier. Je ne mourrais certes pas pour la gloire d’Emilia. Je suis moins esclave qu’un chrétien.

Agnès. — Où trouver la liberté, sinon dans les noblesses de l’amour ?

Eudoxe (à Stalagmus). — Toi, console-toi, si tu n’échappes pas à un joug qui pèse sur tous les hommes.

Stalagmus. — Il y a des esclaves que je plains. Mais tu es l’esclave volontaire que je méprise. Comparé à toi, ah ! comme je me sens libre.

Eudoxe (souriant). — Pauvre esprit sans équilibre et qui vas d’un extrême à l’autre ! Dès que le maître bienveillant s’avoue ton égal, voilà que tu te prétends supérieur à lui !

Stalagmus. — Emilia m’est indifférente.

Eudoxe. — Je crois bien ! À ton âge !…

Stalagmus. — Je ne crains ni la souffrance ni la mort. Du haut de mon courage, je méprise Eudoxe, esclave des plus basses passions, esclave de la peur et de la mort.

Eudoxe. — Ma bonté est vaste. Pourtant, tu viens de dépasser ses frontières. (À Palinurus.) Va chercher le lorarius : le fouet abaissera la superbe de cet insolent.

Palinurus fait un pas vers la porte. Géta le retient par le bras.

Géta. — Serais-tu assez lâche ?…

Palinurus. — J’aime mieux les coups de fouet sur son dos que sur le mien.

Géta. — Essaie de m’échapper et mon poing t’assommera.

Stalagmus (à Eudoxe). — Comment des coups de fouet m’empêcheraient-ils de te mépriser et de te haïr ? Mais, parmi ceux-ci, plusieurs ne comprennent que les faits matériels. Le spectacle serait laid pour leurs yeux pauvres, avilissant pour leur cœur semblable au tien. Ces coups ne diminueraient point ma liberté intérieure. Sur quelques aveugles qui croiraient voir, ils alourdiraient des chaînes déjà trop pesantes. Je n’ai pas la naïveté d’enseigner au vulgaire — maîtres ou esclaves — les noblesses immobiles qui dressent un Olympe dans mon âme. Voici, peut-être, une leçon à leur portée.

Brusquement, Stalagmus saisit Eudoxe par le cou et l’étrangle. Géta, Palinurus, que Géta tient toujours par le bras, et Agnès regardent avec des expressions diverses. Les autres esclaves s’enfuient par toutes les portes.

Page 1