XIII
LA PRINCESSE WISZNIEWSKA
NÉE DE PÈRE ET MÈRE INCONNUS.--GALANTERIE ET DIPLOMATIE.--L’ALCHIMISTE EGYPTIEN ET LE DOCTEUR ARGENTIN.--OÙ ON ENTREVOIT ALMEREYDA.
Lecteur, ne vous frappez pas: il s’agit de l’histoire d’une princesse, française, née de père et mère «non dénommés», mariée à un Polonais naturalisé italien, reconnue par un Russe, ayant eu pour amants un Egyptien, un Argentin, un Serbe, un Anglais, un Italien, un Allemand, et, présentement, accusée d’avoir assassiné un Canadien!
Je commence. Nous sommes à la veille de la guerre.
Boulevard Berthier, en face les fortifications qui encerclent la porte Champerret, au numéro 25, devant un coquet hôtel particulier.
Un jeune ouvrier en cote bleue tire la sonnette.
--C’est bien ici la princesse Wisniewska?
--Parfaitement, répond un correct valet de chambre qui vient d’ouvrir.
--J’apporte les épreuves de l’imprimerie Rirachowsky.
La maîtresse du logis, prévenue, s’empare aussitôt de la grande enveloppe, en tire des feuillets encore humides, et se met à couvrir les marges de signes typographiques, puis, s’adressant à l’apprenti:
--Vous retournez boulevard Saint-Jacques?... N’oubliez pas de dire à M. Rirachowsky de mettre du meilleur papier, tout ce qu’il y a de beau, tout ce qu’il y a de plus beau!
S’adressant ensuite à un personnage bizarre à barbiche noire, à lunettes d’or, qui l’observait, elle dit:
--Ce sont les _Etudes diplomatiques_, la revue de luxe dont je vous ai parlé et qui va nous ouvrir toutes les portes. Le premier numéro fera sensation. Il y a des articles sur les marines militaires des grandes puissances, une chronique originale sur le roi Alphonse, et une foule de petites nouvelles sur la politique extérieure qui feront du bruit dans les chancelleries.
Ce numéro, continua la belle dame, est d’une importance capitale. Il y a un travail sur «Le facteur naval espagnol dans le problème méditerranéen» de tout premier ordre, bourré de chiffres sur les marines de guerre. Tenez, voici un passage: «Voyons comment, actuellement, dans l’année 1914, se présentent à notre appréciation les éléments matériels des flottes qui pourraient lutter demain...» Pas mal, n’est-ce pas? Il y a ensuite une statistique complète des dreadnoughts en service et en armement, et des canons dont peuvent disposer la France, l’Italie, l’Angleterre et l’Autriche-Hongrie.
--Mais, princesse, où avez-vous eu tous ces renseignements?
--C’est Amalto Gimeno qui me les a envoyés... Chut! Il ne faut pas qu’on le sache.
--Vous croyez réellement à la puissance de cette revue? Vous pensez qu’elle suffira pour nous imposer?
--Vous n’y connaissez rien, mon cher docteur. Pour réussir à Paris il suffit d’avoir un salon ou une revue. Quand on a les deux on est certain du succès.
PRINCESSE AUTHENTIQUE
Celle qui parlait ainsi était une femme de 33 ans environ, un peu rousse, d’une élégance raffinée, au verbe haut, aux gestes assurés et autoritaires, comme doit être une princesse authentique.
Princesse authentique elle l’était, quoique née à la maternité de l’hôpital Beaujon, le 4 novembre 1881, et inscrite sur les registres de l’état civil du huitième arrondissement sous les prénoms de Jeanne-Marie-Solange, de père et mère «non dénommés»:
Complètement abandonnée elle avait été confiée à l’assistance publique. Mais à quinze ans elle avait échappé à sa tutelle et commencé une vie vagabonde. En 1896, à la requête de la préfecture de police, elle fut enfermée à la maison départementale de Nanterre.
Vingt ans plus tard on trouve l’ancienne pupille de l’A. P. installée dans un luxueux hôtel, et se faisant appeler comtesse Jeannine Merrys, comtesse de Mussy, comtesse de Solange, comtesse de Grenier, etc., etc. Elle trône dans la haute galanterie, et demeure d’abord rue de la Tour-Maubourg, 42 _bis_, et peu après au château de Gastyne près Bonnières, ensuite à Neuilly, puis avenue Wagram, 165 (en 1903), et enfin 25, boulevard Berthier où nous venons de faire sa connaissance.
Le 11 août 1908 elle jugea bon de prendre un nom définitif et de choisir un titre nobiliaire plus relevé que celui de comtesse. Justement l’octogénaire Adam de Wisnievsky, né en 1826 en Pologne russe, naturalisé italien, pauvre, mais prince, était en disponibilité. Elle l’épousa, et devint ainsi princesse Wisniewska, sans que personne pût cette fois contester sa noblesse. Cette union fut bénie par le pape, mais resta stérile, heureusement.
Le prince eut le bon goût de ne pas la gêner trop longtemps, et de mourir, quelques années après son mariage, à Monte-Carlo, où il était allé tenter la fortune rebelle, et où gâteux, il expira entre les bras d’une domestique fidèle, aussi pauvre que son maître, mais honnête.
La princesse, n’ayant pas de parents, après s’être pourvue d’un mari, jugea utile de se munir d’un père. Elle le trouva dans la personne de Choukouski, sujet russe d’origine polonaise, qui la reconnut comme sa fille en 1910 par acte reçu à la mairie du huitième arrondissement.
Elle jugea bon aussi de se rajeunir de onze ans par un procédé facile: en 1915 elle se fit délivrer par le consulat d’Italie un passeport au nom de princesse Wiszniewska, née à Varsovie le 10 novembre 1892, de Choukouski et de Elisabeth Zoleska.
C’est sous ce faux état civil qu’elle fit sa déclaration au service des étrangers en 1915, et qu’elle obtint son permis de séjour.
Voilà pour la dame du boulevard Berthier.
LE COMTE D’ASTEK
Le monsieur à lunettes d’or, qui cohabitait avec elle, se faisait appeler docteur Emir d’Astek, comte égyptien, né à Alexandrie en 1873 et se prétendant sujet britannique.
Il s’était marié à Madrid à une Espagnole qui lui avait apporté en dot plusieurs millions. En 1913 il était venu à Paris avec sa femme, qui ne voulait pas rester à Madrid où son mari entretenait des maîtresses et dilapidait sa fortune.
Le changement de ville ne changea pas la conduite de d’Astek. Il quitta le domicile conjugal et prit d’abord comme maîtresse la théâtreuse Grent Boyer, puis la princesse Wiszniewska. Mais privé des subsides de son épouse légitime il fut bientôt obligé d’en appeler à la bourse de ses amies, et de recourir à des expédients.
Il s’improvisa homme de science, chimiste. Il se donna comme docteur ès-sciences de la faculté de Berlin, docteur en médecine de la faculté de Paris et installa un mystérieux laboratoire dans les combles de l’hôtel d’Iéna, place d’Iéna.
Là il se livrait à des expériences diaboliques en compagnie d’une bande de rastaquouères des plus remarquables tels que le marquis de Castellucia, l’ingénieur (?) Garchey, l’inventeur Pateras, Etchepare, etc.
Garchey prétendait avoir découvert un appareil de télégraphie sans fil destiné à repérer les sous-marins. Il négociait avec l’ambassade anglaise. Pateras se vantait d’avoir mis au point un appareil d’aviation piloté par Védrine.
Hôtes de la comtesse de Castelbaljac tous ces gentilshommes trouvèrent le moyen d’escroquer des sommes importantes à leur bienfaitrice qui finalement se décida à porter plainte. La bande se dispersa aussitôt comme une volée de corbeaux.
Quant à d’Astek, toutes «les grandes découvertes» de ses nobles amis lui avaient donné un prétexte pour fréquenter le cabinet du ministre de la marine et pour évoluer autour de la direction des inventions de guerre installée rue Saint-Thomas-d’Aquin. «Ça, c’est intéressant!» disait-il.
Ce couple bizarre avait donc une double couverture: la femme travaillait dans la noblesse, la galanterie et la diplomatie; le docteur se mouvait autour des secrets de la défense nationale.