‹ Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de MarussiaChapitre 7 sur 24 · L’ARTICLE 27 DU CODE PÉNAL

L’ARTICLE 27 DU CODE PÉNAL

L’arrivée de ce dernier causa une impression désagréable. On savait l’affection de l’avocat pour la danseuse et la confiance que celle-ci avait en lui. Qu’allait-il se passer? Des scènes de désespoir pénibles étaient à craindre. Peut-être la condamnée allait-elle se cramponner après son défenseur qui lui avait fait croire à sa grâce? Nous étions en train de nous poser la question, quand l’avocat demanda à conférer avec le commissaire du gouvernement.

--Mata-Hari ne peut être exécutée ce matin, dit-il. Je m’y oppose formellement et j’invoque pour surseoir, le code pénal, Livre I, Chapitre Iᵉʳ, article 27 ainsi conçu: «Si une femme condamnée à mort se déclare et s’il est vérifié qu’elle est enceinte elle ne subira la peine qu’après sa délivrance.»

Tout le monde se regarda avec stupéfaction.

--C’est impossible, déclara le directeur. Aucun homme n’est entré dans sa cellule. Vous le savez bien, cher maître.

--Si, il y a... moi!

--Oh!... vous? fit le lieutenant Mornay, mais votre âge? Vous avez plus de 75 ans je crois?

--Il n’importe. J’invoque l’article 27 du code pénal.

--Alors le docteur Socquet procèdera tout à l’heure à une visite pour vérifier votre affirmation.

Nous étions fixés d’avance sur le résultat de la visite. Mais on ne sait jamais... Un doute peut surgir, une situation délicate survenir.

Dans le cabinet du Directeur, nous apprîmes aussi certains détails sur la santé de la condamnée de nature à la dépoétiser quelque peu...

Le temps était venu.

DEVANT LA CELLULE

Le cortège avançait maintenant dans un sombre couloir à peine éclairé par quelques becs de gaz vacillant. Le bruit des pas lourds retentissait bruyamment dans les corridors: on marche toujours ainsi vers la cellule des condamnés à mort en faisant le plus de bruit possible dans la pensée de trouver le condamné éveillé.

C’est une minute tragique que celle qui précède l’arrivée devant la porte fatale. On se dit que, à quelques mètres, il y a là un être humain qui dort, qui rêve ou qui pense, qui espère certainement, et que, dans quelques secondes, cet être va être bouleversé, terrorisé à l’annonce brutale qu’il va mourir.

Cet instant est véritablement terrible. Chaque fois que je me suis trouvé dans le lugubre cortège allant frapper à la porte du condamné--j’ai conduit à la mort une vingtaine de traîtres et d’espions--j’ai senti mon cœur battre avec violence et j’ai éprouvé une angoisse indicible.

Cette fois, il s’agissait d’une femme, jeune encore, célébrée dans tous les cénacles comme la déesse de la danse, la prêtresse de l’amour, l’incarnation de la poésie et de la beauté. «Son corps onduleux flottait avec une grâce infinie parmi le désordre des voiles et l’ivresse des parfums»,--cette phrase d’un de ses adorateurs me revenait à l’esprit--et toute cette chair rose, vivante, pensante, palpitante, n’allait plus être dans quelques heures qu’une masse hideuse...

Mais je me reportais vite au magistral réquisitoire du lieutenant Mornay évoquant la mort de nos soldats, les souffrances des blessés, les larmes des mères et des enfants. «Le mal que cette femme a fait est incroyable: c’est peut-être la plus grande espionne du siècle.»

Allons! Allons, pas de pitié.

Le chemin pour arriver jusqu’à la cellule de Mata me parut tout de même long. Encore un couloir. C’est ici. Le verrou est poussé brusquement avec fracas. La porte s’ouvre...

Le lit de Mata-Hari se trouvait à gauche dans le fond de la cellule. Les deux autres couchettes étaient placées perpendiculairement de chaque côté: les auxiliaires qui l’occupaient, réveillés en sursaut, se frottaient les yeux, hésitant sur ce qu’elles devaient faire au milieu de tous ces hommes qui les entouraient tout à coup: elles prirent le parti de s’habiller.

LE RÉVEIL

Les magistrats étaient entrés en trombe. Mata-Hari dormait. On la secoua doucement.

--L’heure de la justice est venue... Votre recours en grâce a été rejeté par M. le Président de la République... Il faut vous lever... Ayez du courage.

--Comment? fit la condamnée. Ce n’est pas possible!... Ce n’est pas possible!... Des officiers?...

Elle aperçut dans le groupe son avocat.

--Merci d’être venu, fit-elle en lui tendant la main.

Le défenseur, penché vers elle, murmura quelques mots à voix basse. Nous entendîmes:

--Marguerite, si vous voulez... enceinte... le Code pénal. Dites que... c’est l’article 27.

Le docteur Socquet s’approcha.

--Marguerite, je vous en supplie, laissez-vous examiner... fit l’avocat d’une voix tremblante.

La condamnée se mit brusquement sur son séant en rejetant la couverture. Assise, les jambes nues, elle dit, avec un mouvement de révolte, d’une voix forte:

--Non! Non! Je ne suis pas enceinte. Je ne veux pas recourir à ce subterfuge... Non... Il est inutile de m’examiner. Je vais me lever...

Et d’un bond elle se dressa dans sa chemise de grosse toile blanche, laissant voir sa poitrine.

--Petite sœur Marie, passez-moi mon beau linge que nous avons mis de côté, là-haut, sur la planche.

Le pasteur Darboux lui parla à l’oreille.

--Oui, tout à l’heure.

Et elle s’habilla tranquillement, à peine aidée par les deux auxiliaires.

--Puis-je mettre un corset?

Et sur un signe affirmatif du directeur:

--Donnez-moi aussi mon cache-corset en dentelles... Maintenant le peigne...

En même temps, elle s’agenouilla aux pieds du pasteur. Celui-ci prit un quart en fer-blanc, le remplit d’eau et le jeta sur la tête de Mata pendant que, toujours agenouillée, elle continuait à se coiffer.

C’était une sorte de baptême. Je n’ai pas compris cette cérémonie chez une protestante. On m’a dit que c’était un rite spécial à certaine secte de la religion de Luther[E].

Les auxiliaires lui avaient ajusté ses fines bottines: c’était à peu près tout ce qui lui restait de son ancien luxe.

--Maintenant, mes gants.

Elle les boutonna longuement, attentivement. On lui passa son chapeau.

--Il me va bien, n’est-ce pas, maître? dit-elle à son avocat. Mais il me faut mes épingles à chapeau.

--Nous ne les avons pas, dit petite sœur Marie.

--C’est défendu par le règlement, fit le directeur.

Le greffier capitaine Thibault s’avança, un crayon et une feuille de papier à la main:

--Avez-vous des révélations à faire?

--Moi? fit Mata, comme en colère. Je n’ai rien à vous dire et, si j’avais quelque chose à dire, ce n’est pas à vous que je le dirais.

Et elle haussa les épaules en toisant les officiers avec dédain.

Petite sœur Marie fondait en larmes.

--Ne pleurez pas, sœur Marie. Ne pleurez pas... Soyez gaie comme moi. Et lui tapotant les joues:

--Comme elle est petite, la sœur Marie! Il faudrait deux sœurs Marie peur faire une Mata!... Ne pleurez pas.

La brave sœur de charité était secouée par les sanglots.

--Voyons, reprit Mata. Figurez-vous que je pars pour un grand voyage, que je vais revenir et qu’on se retrouvera. D’ailleurs vous allez venir un peu avec moi, n’est-ce pas? Vous m’accompagnerez.

Et elle l’embrassa.

LES DERNIÈRES LETTRES

Les préparatifs étaient terminés. Se tournant vers son avocat, elle lui dit:

--Ah! Voici un paquet de lettres à remettre. Mais j’en ai encore deux ou trois à faire...

--Vous les écrirez en bas, au greffe, lui dit le directeur.

Mata jeta un coup d’œil sur la glace, rajusta son chapeau, arrangea ses cheveux, puis, tapant du pied, du ton d’une femme en colère, mais qui se dompte:

--Je suis prête, messieurs!

Les magistrats sortirent. La condamnée suivit, entre l’avocat et le pasteur. En franchissant la porte un gardien voulut lui prendre le bras:

--Ne me touchez pas! Ne me touchez pas! dit-elle avec véhémence. Je veux que personne ne me touche. Sœur Marie, donnez-moi la main.

Le cortège se mit en marche. Mata avançait d’un pas rapide, entraînant la petite Sœur de charité. On arriva au greffe.

--Voici de quoi écrire, lui dit le gardien-chef.

Mata s’assit, enleva un gant, et pendant sept à huit minutes fit des lettres et des enveloppes.

--Maître, dit-elle à son avocat, prenez ces lettres, mettez-les sous enveloppe... Mais ne vous trompez pas d’adresse!... Vous seriez la cause de troubles dans les familles...

Et elle se mit à rire.

--Surtout ne vous trompez pas d’enveloppe!

Elle était maintenant au seuil de la petite porte donnant sur la cour. Une automobile trépidait; un gendarme tenait la portière ouverte. Je fis baisser les stores et la condamnée alla s’asseoir dans le fond; le pasteur Darboux se mit à côté d’elle; en face, sur les strapontins, la sœur Marie et une autre sœur de charité.

Un gendarme prit place à côté du chauffeur. C’était tout comme gardiens: L’attitude de la condamnée n’exigeait aucune autre précaution.

Je donnai le signal du départ. En tête la voiture des magistrats militaires, puis la voiture de la condamnée, ma voiture, celle du docteur Socquet, et une voiture de secours en cas de panne. Cette dernière était vide au départ; à l’arrivée je m’aperçus qu’elle contenait six personnes!

Nous roulions à une allure modérée vers la place de la Nation et la porte Daumesnil, quand, tout à coup, nous fûmes entourés, précédés, suivis par une vingtaine d’automobiles contenant les journalistes. Ils se décidèrent à se grouper et à aller prendre la tête du cortège pour filer sur Vincennes. Au milieu de l’avenue ils prirent à droite pour se diriger par le bois vers la butte de tir. Mais ce n’était pas le chemin! Et la route était barrée!

Nous continuâmes tout droit pour aller au fort. Les journalistes constatèrent que nous ne les suivions pas et, pendant que nous les dépassions, je les vis faire des gestes de désolation. Je comprenais leur ennui et je les plaignis bien sincèrement.

COMME LA TOSCA

Décidément Mata-Hari se tenait bien et cela surprenait un peu.

--C’est une comédienne, disait-on. Et puis son défenseur lui a fait croire que, comme dans _la Tosca_, les fusils seront chargés à blanc. C’est pour cela qu’elle montre tant de confiance. Elle se figure qu’il n’y a pas de balles dans les cartouches et qu’on ne la tuera pas, à cause de ses hautes relations.

--C’est une histoire ridicule, répondis-je. La danseuse sait très bien qu’elle va mourir. Quand elle a refusé de se laisser visiter par le médecin, elle savait qu’elle repoussait sa dernière chance de salut. D’ailleurs son avocat a démenti formellement cette légende tout à l’heure.

La légende n’en a pas moins persisté. Il n’y a rien de plus difficile à détruire qu’une légende. J’ai même entendu des gens venir m’affirmer--à moi!--que Mata-Hari n’était pas morte. Si je n’avais pas été là j’aurais fini par le croire, tout au moins j’aurais douté...

Mais reprenons notre récit.