‹ Les Fausses Conséquences morales et sociales du darwinismeChapitre 1 sur 6 · I

I

Selon les darwinistes purs, la loi d’association ne serait qu’un raffinement de la loi de compétition, au lieu de lui être opposée. Ils s’appuient, pour le soutenir, sur cette hypothèse que l’association serait née de la compétition même. Supposez que des individus, poussés par une impulsion commune en présence d’un ennemi supérieur à chacun d’eux individuellement, se voient victorieux de cet ennemi, en vertu de leur coopération accidentelle : l’expérience de l’effort en commun sera répétée, d’abord par accident, puis par habitude, et deviendra enfin un procédé systématique. De là on veut conclure que l’association et la sympathie sont secondaires, ultérieures, dérivées de la lutte même. La coopération et tous les instincts qui s’y rattachent, bienveillance, bienfaisance, moralité, ne sont que des incidens de la guerre universelle, des mouvemens stratégiques dictés par la considération de l’utilité. L’association n’est qu’une récente découverte de la nature, laquelle est essentiellement insociabilité. La paix n’est, plus ou moins inconsciemment, qu’une ruse de guerre. L’amour est le fils clandestin de la haine. Le philosophe américain qui exposa cette théorie dans la Revue internationale de morale, n’a pas manqué d’en conclure la légitimité de l’impérialisme américain, de la conquête de Cuba et des Philippines, etc. C’est ce qu’il appelait, par un euphémisme à la mode, la « morale de l’expansion. » La guerre contre les Boërs en fut un nouvel exemple, qui deviendra bientôt classique pour les moralistes de la même école. Que dire de l’expansion des Russes en Mandchourie et de l’expansion des Japonais au détriment des Russes ? C’est partout l’éternel droit du plus fort, réduit en système par les Calliclès modernes. Inutile d’ajouter que les Allemands ont, depuis longtemps, adopté une tactique analogue, qu’ils ont invoqué Hegel, Schopenhauer et Darwin, en même temps que le Dieu des batailles, pour soutenir la légitimité, la moralité, la religiosité même de leurs récentes conquêtes. Nietzsche, que nous retrouvons toujours en ces questions, n’a fait que pousser la même doctrine jusqu’à un cynisme enthousiaste et fanatique ; car, chez lui, tout devient toujours forcené : en faisant l’éloge de la brutalité, il croit faire l’éloge de la vie même et du progrès humain. Du moins ne prétend-il pas, lui, à la « morale » et à la « religion, » mais, ce qui est plus sincère, à l’« immoralisme. » Pour l’Allemand Nietzsche comme pour l’Anglais Hobbes, ce qu’il y a de radical dans la société, c’est le désir d’exploiter autrui, d’attaquer autrui, d’en faire sa propriété ou son instrument, de s’incorporer son semblable, comme on s’incorpore une proie ; voilà, selon lui, le sens profond de la vie sociale, parce que c’est le sens même et la fonction de toute vie organique. L’homme, comme tous les animaux, doit manger pour vivre ; donc il vit pour manger ; l’action de manger se retrouve au fond de toutes nos démarches prétendues sociales. C’est ce que, non seulement Hobbes, mais d’Holbach, Feuerbach, Stirner et Marx avaient exprimé d’une autre manière. Si, conformément aux rêves des réformateurs français, la société humaine se donnait pour but d’éviter que les hommes s’attaquassent, comme elle se donne aussi pour but, semble-t-il, d’« éviter qu’ils s’entre-mangent, » la société irait « dans le sens d’une négation de la vie. » Poussez la doctrine anglo-allemande jusqu’au bout et vous direz : l’affirmation de la vie par excellence, c’est l’anthropophagie, car c’est là qu’il y a « incorporation » de ses semblables, au sens le plus positif du mot, exploitation et « imposition de ses propres formes » ou plutôt réduction à ses propres formes par l’assimilation de la nourriture. Nietzsche, malgré ses boutades contre Darwin, est l’enfant terrible du darwinisme.

On voit ce que devient, poussée à ses extrêmes conséquences, la doctrine, qui dit, avec le vieil Héraclite : « Le combat est le père de toutes choses. » Cherchons cependant la part de vérité que contient cette théorie de lutte universelle, et nous verrons ensuite si, au point de vue de la science, on a le droit de l’ériger en vérité totale.

Ce qu’on ne peut refuser à Darwin et à ses disciples, c’est l’omniprésence de la concurrence vitale, dont le combat pour la vie n’est qu’un cas particulier. La concurrence vitale a pour cause, non pas, sans doute, le fait même et « l’essence de la vie, » comme le soutient Nietzsche, mais la limitation que le milieu habitable et la quantité finie des alimens apportent à la multiplication naturellement indéfinie des êtres vivans. Dans un milieu limité, les substances alimentaires ne peuvent pas ne point disparaître graduellement ; les substances « excrémentielles, » et impropres à la vie, au contraire, s’accumulent de plus en plus ; les conditions de milieu changent donc forcément. Il en résulte que tel milieu qui, hier, était favorable à la vie de plastides d’une certaine espèce, ne le sera plus aujourd’hui ; en revanche, ce milieu conviendra au développement vital d’une autre espèce qui, hier, ne pouvait s’y trouver qu’à l’état d’indifférence chimique, ou à l’état de destruction. De là dérive la succession des faunes de protozoaires, des flores de microbes et de champignons ; nous en voyons maint exemple dans les infusions de nos laboratoires, par exemple dans la fameuse infusion de foin, qui sert de type. Une partie des protozoaires se trouve nécessairement détruite, faute de conditions chimiques suffisantes. Quand il s’agit de métazoaires, les plus forts mangent les plus faibles, et c’est alors qu’il y a vraiment lutte pour l’existence. Chez les êtres qui ne mangent pas, comme les végétaux, il n’y a pas de lutte, et cependant il y a toujours concurrence, prétentions simultanées et partiellement incompatibles. Dans la mer et sur la terre, se produit un balancement de profits et pertes, tel que la quantité totale des substances plastiques reste sensiblement la même, puisqu’elle a certainement atteint, depuis fort longtemps, avec de petites oscillations insignifiantes, le maximum qui lui est permis dans l’état actuel du globe. « Il faut donc qu’en un laps de temps déterminé, il se détruise une quantité de substances plastiques à peu près égale à celle qui s’est produite dans le même temps. » Cela revient à dire que le budget de la vie dont parle Goethe se conserve à peu près invariable. Mais il peut être différemment employé et produire des résultats tout nouveaux. Les espèces se succèdent les unes aux autres dans la jouissance de ce budget, et c’est aujourd’hui le tour de l’humanité.

Animales ou humaines, les sociétés sont assurément composées d’êtres vivans. Or, la lutte pour la vie et la sélection naturelle s’appliquent à tous les êtres vivans (et il suffit, pour le comprendre, d’avoir observé ce qui se passe dans un jardin négligé). Ces lois doivent donc être aussi admises en sociologie, comme continuant d’agir pour leur part chez les êtres qui vivent en société. Les hommes, quoi qu’ils puissent être sous d’autres rapports, sont des organismes animaux, avec une tendance à se multiplier au delà des moyens de subsistance ; or ces moyens sont essentiellement limités : alimens, vêtemens, habitat, etc. La multiplication des désirs, et des individus qui désirent, est donc toujours, comme l’a dit Malthus, en avance sur les moyens de satisfaire les désirs. Dès lors, on ne peut espérer que jamais la compétition disparaisse entièrement de ce monde, et la compétition, par malheur, engendre la haine. C’est ce qui a fait dire au poète : « Il semble

Àcelui qui ne voit l’être que d’un côté
Qu’une haine inouïe emplit l’immensité.

Dans la relation même des sexes, la lutte a pris place : lutte entre les individus d’un même sexe, pour conquérir la faveur de l’autre ; lutte entre les deux sexes eux-mêmes, pour conquérir le pouvoir et la jouissance. Profitant de sa force, l’homme a fait de la femme sa subordonnée, parfois son esclave. De nos jours, les sexes continuent de lutter, avec des armes diverses, pour obtenir l’influence prédominante. Qu’est-ce que le mouvement féministe, sinon une lutte pour la conquête de droits, de fonctions, d’avantages autrefois réservés à l’homme ? Jusque dans les phases supérieures de la vie humaine, la rivalité pour l’existence et pour l’expansion subsiste ; elle n’est plus seulement un problème de nutrition et de reproduction ; elle n’est pas non plus une pure question de force physique, quelque importans que soient d’ailleurs tous ces élémens. Non, ce que la concurrence enveloppe, c’est toute la nature de l’homme, et de l’homme vivant en société avec d’autres hommes, qui ont des désirs et des besoins semblables aux siens. Il faut donc reconnaître que le germe de la division est partout.

L’imitation même, dont Gabriel Tarde a montré que le principe n’a rien de compétitif, ne nous semble pas détruire complètement les causes de conflit ; bien plus, par la diversité et l’opposition de ses courans, elle en crée de nouvelles. L’imitation mutuelle fait que l’un veut ce que veut l’autre, par exemple remplir telle fonction, occuper telle place, jouir de tel bien. La plupart des biens, au moins matériels, ne peuvent appartenir, tous ensemble, à tous. Il en résulte qu’il y a rivalité et, si les rivaux ne savent pas, ou ne peuvent pas, partager l’objet convoité en commun, au lieu de sympathie, l’imitation engendre antipathie.

La concurrence commerciale et industrielle enveloppe encore une certaine lutte pour l’existence, sous des formes pacifiques. Supposez qu’une telle concurrence ne soit en rien tenue en échec par d’autres facteurs, elle aboutira naturellement à la survie du mieux adapté, à la disparition du moins bien adapté.

La division des fonctions entre les hommes, si elle produit les coopérations dont s’enchantent les économistes, produit aussi par malheur, des séparations morales : les hommes finissent par s’ignorer les uns les autres, par ne plus se comprendre, parce qu’ils n’ont ni mêmes occupations, ni mêmes croyances, ni mêmes mœurs. La coopération, enfin, sur laquelle comptent avec raison les réformateurs sociaux a aussi un côté compétitif, surtout dans nos sociétés civilisées. Il n’est pas facile d’y trouver et d’y remplir une place de « coopérateur : » tout emploi est l’objet de rivalités, et les êtres incapables de remplir leur place finissent par voir leur descendance éliminée. L’homme est donc avec ses compagnons en une inévitable rivalité. De là une concurrence d’intelligences, de sensibilités, de volontés. Si nous sommes loin de la lutte primitive, nous sommes loin aussi de l’harmonie complète.

Il n’y a pas seulement compétition entre les divers égoïsmes ; il y a aussi compétition entre les divers « altruismes, » chez un même individu et entre divers individus. L’amour de la famille, celui de la patrie, celui de l’humanité, peuvent entrer en conflit dans une même conscience, et nous en voyons aujourd’hui maint exemple. Le désir de satisfaire les penchans sympathiques peut, entre diverses consciences, engendrer une rivalité pour le bien, — heureuse rivalité sans doute, qui enveloppe cependant un dernier germe de compétition morale.

Page 1