IV. – LA QUESTION DES CHIFFONS.
Les belles choses sont pour les belles, » – dit Shakespeare.
Les femmes ont un goût naturel pour tout ce qui est beau, élégant, éclatant et riche ; c’est un goût auquel il faut attribuer les plus grands progrès de l’industrie et des arts. En France, je le sais, ailleurs, je le suppose, les vrais poètes en tous genres, qu’ils soient musiciens, écrivains ou peintres, ne travaillent que pour les femmes ; semblables en cela à nos ancêtres les Gaulois, qui, « ne connaissant d’autre art que l’art sauvage de la guerre, étaient surtout sensibles aux louanges des femmes après le combat, » dit Tacite.
Outre le goût naturel pour les pierreries, les étoffes précieuses, les ornements de toutes sortes, les femmes attachent à la parure des idées qui augmentent singulièrement ce goût et en font une passion.
Les femmes reçoivent tout des hommes ; les hommes donnent aux femmes parce qu’ils les aiment ; ils les aiment parce qu’ils les trouvent belles. Le témoignage des miroirs ne suffit pas, les parures sont pour les femmes un tribut payé à la légitime royauté de leurs charmes ; elles sont une reconnaissance de ce pouvoir, elles augmentent pour une femme la conscience de sa beauté, et en donnent une preuve aux autres femmes. – La femme parée n’est pas seulement la femme qui croit sa beauté augmentée par ses ornements, c’est le Huron portant à sa ceinture les chevelures, témoignages de ses victoires ; c’est le soldat orné de ses épaulettes et de ses croix. C’est la divinité païenne, qui, non satisfaite de humer l’encens des humains, veut encore voir ses autels chargés d’offrandes et d’ex-voto, et exige qu’on immole des victimes grasses et qu’on fasse des sacrifices à sa puissance.
Ainsi, pour la plupart des femmes, il ne suffit pas que les offrandes soient des objets riches et éclatants, il faut encore que ce soit un peu extravagant, et qu’ils attestent que la piété de leurs adorateurs va jusqu’à la folie.
Les femmes étant ainsi faites et ainsi élevées, il s’ensuit un désordre moral qui doit offenser tout esprit droit.
On apporte en France un châle, une étoffe, un diamant, auxquels la rareté, la beauté réelle, donne une grande valeur. Pour qui sera ce diamant ? Pour qui sera cette étoffe ? Pour qui sera ce châle ?
Logiquement, cette question serait facile à résoudre, puisque les robes, les châles et les diamants sont les seules récompenses que la société permette aux femmes d’obtenir, puisque c’est la seule gloire qu’elles aient à espérer, puisque c’est le seul prix, le seul honneur, la seule distinction qu’on leur ait fait envisager depuis leur enfance, où l’on a dit à la petite fille « Si tu es sage, on te mettra ta robe neuve ;» – puisque c’est la grande préoccupation de toutes les femmes et la seule préoccupation du plus grand nombre ; puisque toutes les circonstances de la vie des femmes ont pour résultat et souvent pour cause un changement de robe, – les robes divisent la vie des femmes en une foule d’ères et d’hégires : « Tel événement est arrivé à l’époque où j’ai eu cette robe de velours violet, tel autre quand j’ai acheté ma robe de satin broché. » Et pour les dates plus précises et plus rapprochées, vous entendrez : « La première fois qu’il m’a vue, j’avais une robe bleue. »
Quand on ne se marie pas uniquement pour mettre enfin la toilette de la mariée, soyez certain que cette pensée entre au moins pour quelque chose dans le mariage. – Tel mari n’aurait jamais été accepté si on avait fait attention à lui ; mais on ne peut mettre le voile et la couronne de fleurs d’oranger, qui vont si bien, qu’en se mariant, et pour se marier, il faut un mari. – On le prend donc comme circonstance accessoire, comme on fait publier les bans, comme on loue des voitures ; – beaucoup aimeraient autant se marier sans mari, mais ce n’est pas l’usage. – On va confier son bonheur et sa vie tout entière à un homme presque inconnu, on va subir des devoirs nouveaux et plus sérieux qu’on n’en a eu jusque-là ; on va quitter la maison où on est née, les parents qui vous ont élevée. – Eh bien ! tout cela disparaît, ou au moins s’efface beaucoup et se range parmi les sensations du second plan, en face des préoccupations de la toilette de la mariée.
On perd une parente ; la douleur est profonde, mais elle sera bientôt suspendue par le soin du deuil ; il ne se passe pas une heure sans que
L’on se soit demandé :
« Que porte-t-on ? comment témoigne-t-on sa douleur cette année ? » Il faut aller chez la modiste, chez la couturière, chez la marchande de nouveautés, ce qu’on fait avec moins de scrupule depuis qu’on a imaginé d’ouvrir des magasins où l’on ne vend que des objets de deuil ; cela finit bien vite en soins de parure, et il ne reste plus guère de place pour le chagrin, à moins que le chapeau ne soit trop large ou trop étroit de passe, selon que cette année on les porte trop étroits ou trop évasés ; à moins que la robe n’aille pas bien. Mais il n’arrive jamais d’accident de ce genre, le chapeau est à la dernière mode. Quand vous faites une visite à une amie, elle vous dit : « Vous avez donc perdu votre cousine ***, c’est un événement horrible. – Vous avez là un ravissant chapeau… – Elle était toute jeune… – Est-ce toujours madame *** qui vous l’a fait ?
– Oui, elle me coiffe depuis trois ans.
– Il vous sied on ne peut mieux. – Je prends bien part à votre chagrin.
– Je l’aimais comme une sœur, c’est un grand vide qu’elle laisse dans ma vie. – Comment trouvez-vous cette étoffe ?
– Admirable. – Où l’avez-vous eue ?
– Au Sarcophage… – Elle laisse deux pauvres petits enfants. »
Et l’amie vous porte envie ; elle perdrait volontiers quelqu’un pour pouvoir porter ce chapeau et cette robe, et elle se dit : « A mon premier deuil, j’irai au Sarcophage ; » et elle cherche dans la famille qui est assez vieux ou assez malade pour faire espérer bientôt cette belle robe.
De même que tout événement, toute alliance, toute amitié sert de prétexte à une robe. – Une amie donne un bal : – robe ; – elle se marie : – robe ; – elle meurt : – robe, robe et toujours robe.
Puisque les ajustements ont cette importance dans la vie des femmes ; puisque vous les voyez y tout sacrifier avec un dévouement qui va jusqu’à l’héroïsme ; puisque vous voyez celles qui n’ont qu’un médiocre revenu s’imposer plus de privations pour avoir de belles robes qu’aucun religieux solitaire ne s’en est jamais imposé pour gagner le ciel, – et même faire mourir de faim un mari et des enfants, avec un courage et un détachement des affections naturelles qui rappellent Brutus sacrifiant ses fils ; puisque rien dans l’éducation des femmes ne tend sérieusement à diminuer ce culte de soi-même, il faut donc, – logiquement, – que ce diamant, ce châle, cette étoffe, que la plus belle récompense soit pour la femme la plus sage, la plus vertueuse, pour celle qui a mis le plus de fidélité dans l’accomplissement de ses devoirs.
Eh bien ! – vous vous tromperiez grossièrement, – comme il arrive presque chaque fois qu’on veut juger ou préjuger logiquement les actions humaines, rien ne m’a autant trompé dans ma vie que la logique, et je m’en garde aujourd’hui de mon mieux. Le riche châle de l’Inde, l’étoffe nouvelle et précieuse, le diamant invraisemblable, ont mille chances contre une d’être destinés à quelque courtisane, laquelle l’étalera en loge à l’Opéra ou aux Italiens, à la grande humiliation des autres femmes.
Aussi les femmes de la société sont-elles tombées dans ce mauvais goût de s’occuper singulièrement des beautés vénales qui doivent quelque célébrité à là sottise de leurs adorateurs ; – elles connaissent la figure et le nom des courtisanes un peu achalandées, et elles en parlent souvent entre elles avec une insistance qui prend le caractère de l’envie. – Elles critiquent leur beauté et savent qui leur a donné ce bracelet ou ces pendants d’oreilles ; – si elles ne le savent pas, elles voudront le savoir, – une femme de la meilleure compagnie le demandera à un homme qui l’accompagnera à l’Opéra, ou qui sera allé la visiter dans sa loge ; – elle se fâchera si, ayant été bien élevé et voulant rester un homme comme il faut, il refuse de lui manquer de respect, et, lui parlant de ces courtisanes, – s’il lui dit qu’il ne les connaît pas, elle n’en croira pas un mot. – Je ne sais rien qui m’ait plus choqué que ce mauvais ton des femmes du monde dans mes voyages à Paris depuis quelques années. Il faudrait donc, en bonne morale, ou ne pas donner de préférence, ce qui est l’objet de l’ambition de toutes, à celles qui manquent ouvertement à tous les devoirs que nous imposons à nos femmes, ou bien s’efforcer sérieusement de modifier les idées des femmes à ce sujet, – et développer par l’éducation, jusqu’à en faire une religion, bien plus un préjugé, – ce proverbe : « Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, » – c’est-à-dire attacher à la simplicité des vêtements des idées d’honnêteté et de considération tellement connexes, qu’il soit honteux d’être parée à un certain degré.
Peut-être réussirait-on mieux dans la première tentative que dans la seconde ; mais on n’essayera ni l’une ni l’autre.
Cependant la femme réellement intelligente doit rechercher dans la parure, non ce qui la fait paraître riche, mais ce qui augmente sa beauté, et la femme honnête ne doit penser à être belle que pour l’homme qu’elle aime. – Il faut dire, – hélas ! – que presque toutes les femmes ne se parent ni pour un mari, ni même pour un amant, et que leur toilette est l’autel que les Grecs avaient élevé « à un dieu inconnu. »
Les femmes qui sont le plus justement heureuses et fières de leur beauté sont trompées en moins par leur miroir. Jamais elles ne sauront tout ce qu’un homme amoureux leur ajoute de charmes qui ne sont visibles que pour lui. Quand sonnait minuit, les beaux habits de Cendrillon redevenaient des haillons, son cocher redevenait un rat et son carrosse une citrouille.
Cette transformation n’est rien à côté de celle qui s’opère lorsque sonne l’heure de désenchantement. – Ah ! vous m’obligez de ne plus vous aimer, eh bien ! je vous reprends tout ce que mon amour vous avait donné ; – ah ! si vous saviez combien vous lui deviez de beauté et d’esprit, vous ne pourriez pas survivre plus de trois jours à la perte que vous en faites.
ON paraît être le grand tyran des femmes, – On fait ceci, On fait cela, – jamais on ne s’avise d’hésiter à obéir à ON.
Les femmes exigent même que les maris reconnaissent la puissance de ce terrible ON.
On porte les robes échancrées, On porte les chapeaux évasés, – On met cinq volants aux robes ; mais j’ai quelque soupçon qu’On n’est si bien obéi que parce qu’On n’ordonne que des choses que les femmes ont envie de faire. Que On s’avise jamais de prescrire de ne porter qu’un chapeau par an, de n’acheter une robe que lorsque la précédente est usée, de s’habiller simplement et modestement, vous verrez ce que durera sa royauté.
Qu’est-ce que la mode ? Qui est-ce qui promulgue les arrêts et les décrets de là mode ? j’évite le mot loi qui entraîne avec lui une idée de stabilité ou au moins de durée. Dans quel temple se rendent les oracles de la mode ?
Qui est-ce qui fait la mode ? Des femmes, sans doute. Qui est-ce qui la suit ? Toutes les autres. – il est bien humble à toutes de se soumettre ainsi à la décision de quelques-unes. Ecoutez une femme, elle ne porte rien dans sa parure qui ne soit commandé impérieusement par cela que toutes les autres le portent ; mais interrogez en particulier chacun de ces tyrans, vous verrez que chaque femme a la même obéissance, la même abnégation.
Brantôme raconte que lorsque la reine Marguerite fut menée par sa mère au roi de Navarre son mari, elle dit : « J’achève d’user mes belles robes, car quand j’arriverai à la cour, j’y entrerai avec des étoffes et des ciseaux pour me faire habiller selon la mode qui courra. »
La reine sa mère lui répondit : « Pourquoi dites-vous cela, ma mie ? car c’est vous qui inventez les belles façons de s’habiller – la cour les prendra de vous et non vous de la cour. »
« Comme de vrai, » ajoute Brantôme.
A la bonne heure ! voilà ce que j’appelle la conscience de la beauté. Si les modes sont créées par les femmes, pourquoi n’en créez – vous pas vous-mêmes ? Croyez-vous que celles qui inventent les modes ne les accommodent pas à l’assaisonnement particulier de leurs propres agréments ? – Soyez certaines qu’une mode imaginée par une autre femme aura pour but toujours de cacher un défaut chez elle ou de le montrer chez vous – ou de cacher une beauté chez vous, ou de la mettre chez elle en évidence. – La femme qui vous impose une mode arrive à ce résultat d’habiller non-seulement elle, mais aussi vous-même, au bénéfice de sa propre beauté. Celle qui a inventé les jupes traînantes, qui du reste ont de la majesté, cachait en même temps ses pieds qui étaient gros et plats, et les vôtres qui sont étroits et cambrés.
C’est une terrible position que celle d’un mari : – tout ce qu’il donne à sa femme, il doit le donner ; tout ce qu’il possède est à elle plus qu’à lui, car le partage égal le ferait déclarer égoïste, et jamais il n’arrivera à passer pour généreux dans l’esprit de sa femme, – de même qu’on n’est pas vertueux pour ne pas voler.
Je vois souvent à ce sujet une singulière erreur et une notable injustice des femmes :
Clotilde a un mari et un amant. – Je demande pardon à mes lectrices de cette horrible supposition. – Son mari n’a pas de fortune et elle ne lui en a pas apporté ; – mais, à force de travail, d’assiduité, de complaisances, d’abnégation, il est arrivé à occuper, dans une administration quelconque, une position importante, du moins quant aux émoluments.
Voilà le mari et la femme chacun dans une classe bien différente :
Le mari travaille ; – il vend son temps et sa vie ; – il arrive le matin à son bureau, et il y reste jusqu’au soir ; – il subit le supplice que le poète latin inflige à un damné de l’enfer païen :
Sedet œternumque sedebit
Infelix.
La femme est libre ; – elle se lève quand il lui plaît ; – elle n’a qu’à choisir entre les divertissements et les distractions. Elle est rentière, et le mari est ouvrier.
Elle a trois cent soixante-cinq jours chaque année à dépenser à son gré ; – le mari n’a que cinquante-deux dimanches et les soirées, – mais les dimanches et les soirées ne sont guère à lui. Quels reproches ne s’attirerait-il pas, s’il refusait d’accompagner sa femme dans le monde et au théâtre ! Qu’il avoue ou qu’il manifeste le besoin de dormir, lui qui s’est levé a six heures du matin et qui a travaillé tout le jour, sa femme, qui s’est levée à midi, et qui a passé la journée à se reposer de son sommeil ou de ses fatigues futures, l’accablera de sarcasmes et de dédain.
Car il y a deux choses que les femmes ne pardonnent pas : le sommeil et les affaires.
Mais ce n’est rien encore que cette inégalité entre le mari et la femme :
Le mari de Clotilde gagne quelques milliers de francs par an. Avec cela on paye le loyer, les domestiques, la table, la toilette de Clotilde, l’habillement des enfants, les voitures, car Clotilde ne sort guère à pied.
Le mari fait faire un habit quand le sien est hors de service, un chapeau lui dure un an – il va a pied ou en omnibus, excepté quand il conduit Clotilde quelque part ; de tout cela Clotilde ne songe pas à lui savoir le moindre gré – c’est le nécessaire : ne pas donner le nécessaire à sa femme et a ses enfants, ce serait une monstruosité.
L’amant est riche – il est parrain du second enfant de Clotilde ; les mauvaises langues lui attribuent des droits a un titre plus doux ; – il y croit lui-même, et n’est pas fâché qu’on ait l’air de le soupçonner. – Il est assez intime dans la maison pour pouvoir faire quelques cadeaux.
A la fête de Clotilde, au premier de l’an – à certains anniversaires, il se montre empressé et libéral ; – Ainsi, cet hiver, il lui a donné un châle qui a coûté mille francs. – Cet été, comme on doit aller aux bains de mer passer quelques semaines, il va offrir un très-beau nécessaire de voyage, il ne recule pas devant un prix de huit à douze cents francs. – Au premier de l’an, il a apporté pour son filleul une pleine voiture de joujoux magnifiques ; – on a estimé les joujoux à plus de cent francs ; – il a donné cinquante francs à la cuisinière de Clotilde et autant à la femme de chambre. Aussi il n’est question que de la générosité de M***. Le mari de Clotilde n’a donné à sa femme que des bagatelles ou des choses utiles, des choses indispensables ; – à ses enfants, y compris celui dont M*** est le parrain, – quelques joujoux sans importance ; Un louis à chacune des servantes.
Aussi à quelles comparaisons désobligeantes il est sans cessé exposé ! – C’est M*** qui est le vrai maître des servantes – les enfants lui font un bien meilleur accueil qu’à leur père – Clotilde est touchée, attendrie de sa générosité – tout le monde de la maison trouve que le mari de Clotilde est en comparaison mesquin, ladre et pingre – il est complètement écrasé et effacé.
Cependant faisons le compte des deux hommes.
D’abord M*** ne travaille pas, il est riche de son patrimoine, il donne un peu de son argent ; – mais il ne donne pas son temps, son travail et sa vie, ce que fait le mari de Clotilde qui en outre donne tout son argent.
Ceci est de l’arithmétique morale ; mais faisons de l’arithmétique pure et simple.
L’homme généreux, l’homme dont toute la maison parle avec attendrissement, respect et admiration, aura donné cette année à Clotilde, aux servantes et aux enfants, à peu près trois mille francs. – Eh bien ! comptez combien de fois trois mille francs aura donné le mari pour les nécessités un peu exagérées de la vie qui ne lui attirent ni respect ni reconnaissance.
Ah ! si le mari et l’amant pouvaient changer de rôle pendant une année seulement ! Le mari ferait des économies et passerait pour généreux, – l’amant se ruinerait et s’entendrait reprocher son avarice.
Mais je dois demander encore pardon à mes lectrices de cette supposition – je ne connais pas Clotilde, je l’invente, et je doute fort qu’on voie de pareilles choses dans aucune maison ; j’ai seulement voulu démontrer que les femmes ne connaissent pas toujours le prix des choses et se trompent quelquefois sur la valeur des hommes.
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Ce sont les femmes qui mettent un peu d’ordre et de raison dans la société ; – elles seules ont le courage, dans un salon, d’assigner son rang à un grand poète, à un artiste distingué, fussent-ils pauvres, et de remettre à leur place les gens qui n’ont que de l’argent ou le nom de leurs ancêtres.
A ce sujet, je me permettrai une parenthèse.
Je ne suis pas tout à fait ennemi de la transmission héréditaire d’une partie de la considération qu’un homme de cœur et de génie a répandue sur son nom. – Noblesse oblige… quelquefois. – Mais il me semble incontestable qu’à l’égard de la noblesse, car c’est ainsi qu’on appelle ce reflet de considération, on devrait compter et procéder précisément en sens inverse de ce qu’on fait. D’après les idées admises sur ce sujet, les derniers descendants des grands hommes auxquels certaines familles doivent leur illustration sont beaucoup plus nobles que ces glorieux ancêtres.
Or, le fils d’un nègre n’est que mulâtre, le fils du mulâtre est quarteron ; puis, sous diverses dénominations, les descendants d’un nègre effacent graduellement et perdent à la fin le caractère de leur race.
C’est ainsi qu’il serait logique de procéder pour la noblesse. Le fils du grand homme anobli ne serait qu’à moitié noble, et le fils de celui-ci ne serait que quarteron ; puis, graduellement, il viendrait un moment où, au lieu d’être d’une plus haute noblesse, à proportion qu’il y a plus longtemps qu’on n’a eu de grand homme dans sa famille, on retomberait dans l’espèce commune, à moins qu’on ne se fît à son tour des titres nouveaux et personnels.
Si quelquefois noblesse oblige, on peut remarquer plus souvent qu’un homme très-distingué a absorbé pour quelque temps la sève de sa race et que rarement son fils a une valeur égale à la sienne. C’est une sorte de repos que prend la nature, de la même façon qu’on laissait autrefois une terre en jachère, c’est-à-dire sans culture pendant une année, après un certain nombre d’années de production, afin qu’elle put réparer ses pertes et recouvrer ses forces. Le produit des récoltes précédentes payerait l’impôt et le formage de l’année de jachère, mais ne suffirait pas pour payer dix ans, vingt ans de repos : de même le rayonnement de la gloire de ceux qui sont les ancêtres ne doit s’étendre que sur un nombre restreint de ceux qui n’ont pour mérite que d’avoir des ancêtres.
Revenons à notre sujet.
Dans l’amour, tout se fait à la dérobée, les amants aiment, désirent et recherchent la solitude. Ils n’imaginent pas d’île assez déserte pour y cacher leur bonheur ; ils ont horreur de l’indiscrétion des regards, et qui enlèverait le mystère à l’amour lui ôterait plus que je ne saurais dire. – C’est par degrés insensibles que des ravissements poétiques de l’âme on descend jusqu’à des joies plus substantielles ; l’amante n’a pas prévu l’instant de sa défaite, ni l’amant celui de son triomphe. Ces rapides moments sont ensevelis ensuite dans le mystère qui les fait presque oublier, ou du moins leur laisse une incertitude qui leur conserve longtemps tout leur charme.
Dans le mariage, au contraire, – non seulement pour la fiancée et pour le fiancé, tout est prévu, fixé d’avance, – tous deux savent le jour et l’heure de chaque chose, mais encore toutes les connaissances des deux familles sont averties de façon à ne pouvoir s’y tromper. Tout se passe en public, et, si de quelques détails on est séparé par une porte fermée, ni les circonstances, ni le moment précis, ne sont pour cela ignorés de personne ; c’est comme le récit de l’ancienne tragédie :
A peine nous sortions des portes de Trèzène…
Tout se passe conformément à un programme connu de tous.
Cela vient de ce que la civilisation a donné à l’amour toutes sortes d’infinies délicatesses, et que le mariage est resté pour ainsi dire à l’état sauvage et a gardé toute la crudité des mœurs antédiluviennes, c’est-à-dire de l’époque où la femme et l’amour n’étaient pas inventés.
Il faut que je revienne sur un sujet que j’ai déjà traité, parce que plusieurs lettres que j’ai reçues témoignent suffisamment que je suis loin d’avoir convaincu toutes mes lectrices. – Je veux parler des vêtements et des manières qui sont communes aux deux sexes.
Il n’y avait pas, dans l’origine, plus de différence entre un homme et sa femelle qu’entre un mouton et une brebis, qu’entre deux hirondelles où deux pigeons de sexe différents. – C’était assez pour le but de la nature, la propagation de l’espèce ; on aimait momentanément une fois par an, vers le mois de mai ; par suite de quoi la femelle mettait bas un petit vers le mois de février. Mais, depuis ce temps, l’homme a perfectionné beaucoup de choses autour de lui ; aux glands des forêts il a substitué graduellement tous les raffinements de la cuisine ; à la feuille de figuier il a fait succéder des progrès qui, pour le moment, ont pour résultat des robes trop longues pour les femmes, et l’habit de sénateur pour les hommes. Il a trouvé les roses remontantesqui fleurissent toute l’année, et des femmes dont on est amoureux toute sa vie. On a compris pour ce dernier perfectionnement qu’il fallait rendre la femme beaucoup plus différente de l’homme que la nature ne l’avait créée ; – on a coupé les cheveux de l’homme, et on a laissé aux femmes le diadème de leur chevelure ; on a donné à celles-ci les vêtements flottants qui ont tant de grâce, de mystère, de décence et de majesté ; – on a mis les hommes à l’air et au soleil pour les rendre basanés ; on a serré les femmes à l’ombre pour les étioler un peu et leur faire une peau fine et blanche ; il a été dit qu’en public les femmes mangeraient à peine ; il a été convenu que les femmes feraient semblant d’être faibles et timides, et que les hommes feraient semblant d’être forts et courageux.
On a percé d’abord le nez, puis les oreilles aux femmes pour y accrocher divers ornements ; on a laissé leurs mains inoccupées pour qu’elles fussent grêles et blanches, et on a couvert leurs doigts effilés de bagues en pierreries ; on leur a réservé les riches étoffes et les couleurs éclatantes – les hommes ne se permettant que le drap et les nuances sombres. En un mot, les hommes ont voulu que les femmes fussent belles, non-seulement de leur propre beauté à elles, mais aussi de la laideur qu’ils se faisaient à eux-mêmes. – Ils sont allés jusqu’à fumer du tabac pour se rendre l’haleine infecte, afin de faire ressortir davantage l’haleine pure et suave de l’autre sexe. – Ils ont imaginé tout ce qu’ils ont pu pour s’enlaidir, je n’en veux pour preuve que le chapeau auquel on s’est arrêté, et qui a résisté à toutes les transformations de la mode.
Ils ont procédé comme les Gaulois, nos ancêtres, qui choisissaient un tronc d’arbre dans une forêt, et, à force d’y appendre tout ce qu’ils possédaient de précieux et les dépouilles de leurs ennemis, la pourpre des sénateurs et les anneaux d’or des chevaliers romains, en faisaient une divinité qu’ils adoraient sous le nom d’Irminsul.
C’est ainsi que l’on a fait la femme et l’amour.
Mais il s’est rencontré des hommes d’abord qui n’ont pas compris cette charmante conquête – la seule dont je sache peut-être un véritable gré à l’esprit humain – ils ont été infidèles à ce pacte, à cette convention qui seuls peuvent nous conserver la femme, sans laquelle la vie serait une mystification monotone. Ils ont laissé pousser leurs cheveux et les ont fait friser ; ils ont coupé leur barbe ; ils ont enfermé leurs mains oisives dans des étuis de peau, pour les rendre aussi blanches et aussi faibles que les mains des femmes ; ils ont chargé leurs doigts de bagues, ils ont disputé aux femmes les riches étoffes, les couleurs éclatantes, les pierreries ; ils sont devenus débiles et ont abandonné tous les exercices du corps ; ils ont fait des mines et ont adopté de petites manières.
Alors naturellement il s’est trouvé des femmes qui, voyant ces hommes venir à elles, ont fait la moitié du chemin et sont allés à eux : – elles ont pris l’habitude de secouer la main, au lieu de donner leur main à baiser ; elles ont laissé voir qu’elles sont aussi fortes et plus résolues que les hommes ; elles ont revêtu les gilets, les pantalons et les cravates des hommes, sous prétexte de monter à cheval ; elles ont arboré jusqu’à notre hideux drapeau ; elles ont, au moyen du gilet et du jabot, dissimulé leur gorge ; elles sont allées dans les tirs et dans les écoles de natation, et quelques-unes ont fumé des cigarettes pour perdre la douceur de leur haleine.
De sorte que, à force de perfectionnements de ce genre, nous revenons tout doucement à l’homme sauvage – c’est-à-dire à l’homme et à la femme semblables, c’est-à-dire à l’homme mâle et à l’homme femelle, c’est-à-dire à l’amour grossier et périodique.
J’ai vu ce que peut devenir une femme qui se rapproche des hommes et qui ne conserve avec notre sexe que les différences que la nature lui a assignées ; je voudrais pouvoir faire passer un instant devant les yeux des lectrices cette hideuse chose. Mais dix volumes de paroles ne produiraient pas l’effet que causerait une minute de l’aspect de cette créature que je n’ai vue qu’une fois – Dieu aidant et moi aussi.
Cet être était logeur dans une rue qui avoisine la rue Rochechouart. Il avait une redingote vert-olive et un pantalon gris, de grosses bottes déformées, un chapeau devenu, sous la pluie, roux et un peu chauve, une cravate bleue et un col empesé : – il portait un jonc à la main – elle avait l’allure cadencée d’un tambour-maître – il n’avait gardé de son ex-sexe que des oreilles percées ; elle avait des cheveux gris taillés en brosse.
Un homme de ma connaissance demeurait dans l’hôtel garni que tenait ce monstre. Il m’avait averti du sexe de son logeur. Ledit logeur sortait comme j’arrivais. Je lui demandai l’homme que j’allais voir. « Jean, cria-t-elle à un domestique d’une voix rauque, monte voir si M. *** est chez lui. Allons donc ! – plus vite que ça, b… de clampin ; as-tu peur de te fatiguer, sac… n…de D… de femmelette ? »
Elle exigeait qu’on l’appelât monsieur, et disait souvent : « Je suis bon garçon, moi » ou : « Parole d’honnête homme. »
Jamais je n’ai voulu, en retournant dans cette maison, m’exposer à revoir cet être hybride ; – mais je n’ai pu l’oublier, et chaque fois que je vois une femme adopter quelque partie de vêtement masculin, ou imiter les manières de notre sexe, je pense à ce personnage, et je me dis : «Voilà où cela conduit ! » Si je pouvais joindre ici son portrait dessiné par Gavarni ou Henry Monnier, ma cause serait à tout jamais gagnée, et celles des lectrices de cette feuille qui ont des gilets et des cravates en auraient bien vite fait justice.
Parlons d’autre chose :
Les Egyptiens pensaient que le cœur de l’homme grossit depuis la naissance jusqu’à cinquante ans, puis qu’ensuite il diminue progressivement jusqu’à la fin de la vie.
Une femme qui aime un homme d’esprit l’aime moins pour l’esprit qu’il a que pour l’esprit qu’on lui trouve.
C’est un homme peu recherché des femmes que celui qu’elles ne croiraient enlever à personne. Ce n’est pas pour l’avoir, mais pour l’ôter à une autre que l’on prend un amant. Si une femme aimait la peste, il se trouverait des femmes pour rendre la peste infidèle et tâcher de la lui enlever.
Rien ne rend aimable comme de plaire – le succès engendre le succès, c’est pourquoi les grands artistes qui doutent toujours d’eux-mêmes ont besoin d’être flattés. Les femmes sans cesse entourées de flatteries et ne doutant jamais de leur succès doivent un grand charme et une grande puissance à cette conviction.
On ne parle pas à dix heures du matin à une femme comme on lui parle à dix heures du soir – le soleil a une sévérité qui intimide les hommes ; la nuit, au contraire, donne aux amoureux tout le courage qu’elle ôte aux autres hommes. Il suffit que telle femme ait sa robe bleue pour qu’on n’ose plus lui exprimer des sentiments qui auraient fait explosion si elle avait eu sa robe rose.
Une jeune fille, belle et charmante, va épouser dans huit jours un vieillard décrépit, quinteux, sale et malsain. Tous les amis de sa famille se succèdent pour la féliciter, et ses amies à elle lui portent envie et la haïssent en pique-nique : – c’est que le vieillard est riche et a un titre. – Personne, excepté moi, ne songe à la plaindre de la voir condamnée à cette ignoble prostitution – et moi-même je cesse de la plaindre quand je l’ai vue, car elle est enchantée et enorgueillie. Personne non plus ne songe à la mépriser, le mépris est réservé pour les filles que la faim force à se vendre pour cinq francs. – Pour moi, après avoir vu ce spectacle, j’aime moins les femmes pendant huit jours : – un seul fait de cette nature déshonore toutes les femmes, en montrant que cela est possible.
On prend soin de m’avertir de divers côtés que je commets une grave imprudence en parlant des femmes comme je le fais – cependant celui qui se plaint de la piqûre des cousins témoigne qu’il a été souvent piqué, qu’il a l’épiderme sensible, et qu’il se promène volontiers sur le bord des ruisseaux où voltigent les cousins. Il n’y a qu’un homme qui aime les femmes qui peut en avoir assez souffert pour en savoir et en dire un peu de mal. D’ailleurs, je ne crois pas en dire de mal.
Je sais du reste un moyen plus vulgaire et très-facile de se concilier les esprits : parler bien des femmes en général, et en particulier les immoler successivement toutes à la vanité de chacune. C’est parce que je les aime que je n’agis pas ainsi.
On a supprimé le divorce comme immoral. On lui a substitué la séparation. Je crois que l’on s’est trompé.
Depuis la suppression du divorce, on l’a vu dans une progression assez inquiétante remplacé par l’arsenic.
Il y aurait, tant que l’on conservera la séparation, au moins une importante modification à y apporter.
L’homme séparé légalement de sa femme a perdu sur elle toute autorité, ou du moins celle que la loi lui laisse dans certains cas très-graves est tout à fait illusoire.
Pourquoi laisser aux époux séparés un nom commun qui les conserve encore solidaires et responsables des faits l’un de l’autre ?
L’homme peut rendre le nom commun odieux ou ridicule, rien n’empêche alors la femme de le quitter ; mais, si c’est la femme qui traîne ce nom dans la fange, l’homme, qui n’en a pas d’autre, est forcé de le garder et de le porter, quelque sali qu’il soit. La femme d’ailleurs n’est pas déshonorée parce qu’elle porte le nom d’un homme qui a des maîtresses. Il n’est pas commode pour un homme de porter le nom d’une femme qui a dépassé un certain nombre d’amants.
La femme séparée emporte tout ce qu’elle a apporté, – pourquoi l’homme, de son côté, ne garderait-il pas son nom ? – La femme pourrait alors reprendre le nom de sa famille en se faisant appeler madame.
Il est singulier que dans les séparations chacun reprenne son bien, dont aucun des deux conjoints ne veut laisser l’administration à l’autre, et que l’un des deux soit obligé de laisser à l’autre l’administration de son nom et de son honneur.
Je voudrais connaître une raison en faveur de cette inégalité ; je n’en ai pas trouvé jusqu’ici.
L’amour cesse presque toujours au moment où il allait devenir raisonnable et fondé sur quelque chose.
Entre la nouveauté et l’habitude, l’une attrait invincible, l’autre lien puissant, il y a à franchir un abîme dans lequel l’amour tombe et périt presque toujours.
Il y a des gens tellement grossiers, qu’on s’attriste de partager quelque chose avec eux. On s’accoutume à leur voir les richesses et les honneurs – mais on est choqué de les voir aimer et être aimés.
Voyez si les femmes peuvent impunément ressembler aux hommes. La calvitie ne messied pas à un homme. – J’ai entendu dire, sans être jamais de cet avis : « Les lunettes vont bien à M. tel. » Eh bien ! qui peut se représenter comblant les vœux de son amant une femme chauve et en lunettes ?
Il est une grande vérité que j’ai découverte il y a longtemps déjà, et malheureusement je suis obligé de la garder pour moi, faute d’avoir pu trouver un moyen convenable de l’exprimer ; cependant, elle est si importante au fond, qu’il serait bon de la faire apprendre par cœur dans les pensionnats de demoiselles : elle garantirait les filles et les femmes d’un piège dans lequel elles tombent le plus souvent. – Mais elle est si rude, si peu mesurée dans la forme, que, depuis une dizaine d’années qu’elle s’est épanouie dans mon cerveau, je n’ai pas osé la livrer aux imprimeurs ; car il n’y a pas eu jusqu’ici moyen d’en modifier la forme sans la détruire tout à fait. Je sais bien que beaucoup de personnes pardonneraient à la forme en faveur du fond, – et que je pourrais la dire à presque tout le monde individuellement. – Mais je viens encore de chercher pendant une demi-heure, et il est impossible de l’expliquer publiquement. J’en suis d’autant plus fâché, que le piège que je signalerais est toujours tendu, et que chaque jour il y tombe de nouvelles victimes. Je chercherai encore, mais je n’espère guère trouver.
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