II - I
FEMMES BIBLIOPHILES
Mais, ainsi que le disait tout à l'heure le brave Alkan aîné, «il y a _quelques_ exceptions», et ce sont ces exceptions, ces femmes qui ont aimé les livres et contribué à les faire aimer, que je voudrais à présent passer en revue.
Une des plus anciennes de ces bibliophiles[31] est SAINTE RADEGONDE (521-587), fille de Berthaire, roi de Thuringe, femme de notre roi Clotaire Ier, que le poète latin Fortunat a maintes fois célébrée et dont il a écrit la vie.
[31] J'aurais pu remonter plus haut, chercher, dans l'antiquité grecque et dans l'antiquité latine, les rares femmes amies des livres et des lettres, nommer Aspasie, Leontium, Hypatie, etc. A défaut de ces préliminaires, voici d'intéressantes considérations empruntées à SAINTE-BEUVE (_Nouveaux Lundis_, t. IX, p. 390):
«Dans l'Antiquité..., si quelques femmes s'éprenaient hautement pour le talent, pour le génie, pour la sagesse, c'est parmi les femmes libres qu'il les faut chercher, parmi les _hétaïres_ ou courtisanes. Aspasie, Leontium, qui s'éprirent pour Périclès ou pour Épicure, étaient de cette classe brillante et vouée à une publicité qui ôtait au don du cœur son plus grand charme et son prix. Passons vite. C'est un sujet de thèse que je propose à d'autres: _la passion littéraire et le goût de l'esprit chez les femmes dans l'Antiquité_. La femme de Mantinée, Diotime, qui est invoquée dans _le Banquet de Platon_, et qui dit de si belles choses par la bouche de Socrate, est une initiée, une sorte de prêtresse ou de femme docteur ès sciences amoureuses et sacrées, et elle sort des conditions ordinaires. En général, les femmes honnêtes, renfermées dans le gynécée, pouvaient orner leur esprit, mais elles contenaient leurs prédilections au-dedans. Les Pénélope ne filaient et ne brodaient, même en matière d'esprit, que pour leurs époux. Chez les Romains, en ceci assez pareils aux Grecs, Calpurnie, la femme de Pline le Jeune, était assurément une femme lettrée et des plus cultivées par l'étude, mais à l'usage et en l'honneur de son mari seulement: à force de tendresse conjugale et de chasteté même, elle s'était faite tout entière à son image, lisant et relisant, sachant par cœur ses œuvres, ses plaidoyers, les récitant, chantant ses vers sur la lyre, et, quand il faisait quelque lecture publique ou _conférence_, l'allant écouter comme qui dirait dans une loge grillée ou derrière un rideau, pour y saisir avidement et boire de toutes ses oreilles les applaudissements donnés à son cher époux.»
Radegonde était encore tout enfant, elle atteignait à peine sa huitième année, quand, dans un partage de butin et de prisonniers, elle tomba entre les mains de Clotaire. Sa grâce et sa beauté produisirent sur le roi frank une si vive impression qu'il décida de la faire instruire et de la prendre plus tard pour épouse. Elle reçut ainsi, «non la simple éducation des filles de race germanique, qui n'apprenaient guère qu'à filer et à suivre la chasse au galop, mais l'éducation raffinée des riches Gauloises. A tous les travaux élégants d'une femme civilisée, on lui fit joindre l'étude des lettres latines et grecques, la lecture des poètes profanes et des écrivains ecclésiastiques. Soit que son intelligence fût naturellement ouverte à toutes les impressions délicates, soit que la ruine de son pays et de sa famille et les scènes de la vie barbare dont elle avait été le témoin l'eussent frappée de tristesse et de dégoût, elle se prit à aimer les livres comme s'ils lui eussent ouvert un monde idéal meilleur que celui qui l'entourait[32].»
[32] Augustin THIERRY, _Récits des temps mérovingiens_, cinquième récit; t. II, p. 146-147 (Paris, Furne, 1868; in-18).
Devenue femme de Clotaire et reine--ou plutôt l'une des reines des Franks neustriens, car, selon les mœurs de la vieille Germanie, Clotaire ne se contentait pas d'une seule épouse,--elle prit en haine ses richesses et sa condition, au point que le roi disait: «C'est une nonne que j'ai là, ce n'est pas une reine!»
Radegonde fit si bien qu'elle amena l'évêque de Noyon à rompre son mariage,--cet étrange mariage toléré et même consacré par l'Église, qui ne voulait pas s'aliéner les rois franks; et, après s'être mise sous la sauvegarde du tombeau de saint Martin, à Tours, elle se réfugia à Poitiers, où, en dépit de la colère et des violences de son époux, que les influences religieuses ne tardèrent pas d'ailleurs à calmer, elle fonda le monastère de Sainte-Croix. Alors commença, pour cette pieuse et savante femme, l'existence calme, austère et studieuse qu'elle avait toujours rêvée. «L'étude des lettres figurait au premier rang des occupations imposées à toute la communauté; on devait y consacrer deux heures chaque jour, et le reste du temps était donné aux exercices religieux, à la lecture des livres saints et à des ouvrages de femme. Une des sœurs lisait à haute voix durant le travail fait en commun, et les plus intelligentes, au lieu de filer, de coudre ou de broder, s'occupaient, dans une autre salle, à transcrire des livres pour en multiplier les copies.[33]»
[33] Augustin THIERRY, _ouvrage cité_, p. 157-158.
Les auteurs favoris de Radegonde étaient, nous apprend Fortunat[34], saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Athanase, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, Sedulius et Paul Orose.
[34] Dans Augustin THIERRY, _ouvrage cité_, p. 159, note 2.
Radegonde ne voulut pas demeurer à la tête de la congrégation qu'elle avait fondée, et elle fit élire pour abbesse une femme beaucoup plus jeune qu'elle et qui lui était toute dévouée, Agnès, fille de race gauloise, qu'elle avait depuis longtemps prise en affection. «Volontairement descendue au rang de simple religieuse, Radegonde faisait sa semaine de cuisine, balayait à son tour la maison, portait de l'eau et du bois comme les autres; mais, malgré cette apparence d'égalité, elle était reine dans le couvent par le prestige de sa naissance royale, par son titre de fondatrice, par l'ascendant de l'esprit, du savoir et de la bonté[35].»
[35] Augustin THIERRY, _ouvrage cité_, p. 159.
Le poète Fortunat,--Venantius Fortunatus,--né en Italie vers l'an 530, étant devenu l'hôte de Radegonde et d'Agnès, et se voyant comblé par elles de soins, d'égards et surtout de louanges, se trouva si bien dans cette retraite qu'il ne songea plus à la quitter. Il s'établit à Poitiers, prit les ordres, devint prêtre de l'église métropolitaine, et aussi le conseiller, l'intendant et le secrétaire de la reine et de l'abbesse. La vie que menaient ces trois personnes, vie pieuse et chaste, mais non triste, tant s'en faut, où le goût des choses de l'esprit, les agréments d'une conversation délicate, enjouée et instructive, se mêlaient à de joyeux festins, a été racontée jour par jour par l'épicurien Fortunat, qui donne volontiers à la reine et à l'abbesse les noms de mère et de sœur, et aussi ceux de «ma vie, ma lumière, délices de mon âme», ce qu'on aurait tort d'interpréter comme des témoignages de charnelle tendresse, nous avertit Augustin Thierry[36], et ce qui n'était au fond «qu'une amitié exaltée, mais chaste, une sorte d'amour intellectuel».
[36] _Ouvrage cité_, p. 164.
Si, à Athènes et à Rome, le goût des lettres et des choses de l'esprit était surtout l'apanage des courtisanes, nous ne voyons guère, dans les premiers siècles du moyen âge, que des religieuses dignes de figurer parmi les amies des livres. Après sainte Radegonde nous mentionnerons sainte Gertrude, sainte Odile, sainte Wiborade, et les abbesses Relinde et Herrade de Landsberg.
SAINTE GERTRUDE (626-659), fille de Pépin de Landen, maire du palais du roi d'Austrasie, première abbesse du monastère de Nivelles (Belgique, Brabant), qu'avait fondé sa mère en 645, était en relations avec des savants, et elle fit entreprendre à plusieurs d'entre eux de longs voyages pour se procurer des livres[37].
[37] Cf. Ludovic LALANNE, _Curiosités bibliographiques_, p. 150.
SAINTE ODILE (657?-720?), qui est une des patronnes de l'Alsace, établit, après maintes miraculeuses aventures, un couvent dans le château de ses pères, le château de Hohenbourg, et imposa à ses religieuses, issues, pour la plupart, de la noblesse austrasienne et bourguignonne, l'obligation de copier des manuscrits et de les orner de miniatures. Aucun monastère de femmes--sauf peut-être à Poitiers, où les bonnes traditions de sainte Radegonde avaient pu se maintenir--ne se livrait alors à ce genre de travail, et le couvent de Hohenbourg ou de Sainte-Odile conserva longtemps son caractère artistique, sa savante et glorieuse renommée. Aussi «l'imagination populaire, avide de tout personnifier, a fait de la patronne de l'Alsace le type du savoir et de l'étude, en même temps que le modèle de toutes les vertus monacales[38]».
[38] René MÉNARD, _l'Art en Alsace-Lorraine_, p. 242.
C'est à une abbesse de ce couvent de Sainte-Odile, à HERRADE DE LANDSBERG (....-1195), que l'on doit les monuments les plus importants de la peinture alsacienne au moyen âge; c'est elle qui, notamment, composa et calligraphia de sa propre main le célèbre _Hortus deliciarum_, sorte d'encyclopédie des connaissances humaines au point de vue religieux, admirable manuscrit de 648 feuillets, orné d'un grand nombre de dessins et de figures coloriées, qui formait le plus précieux joyau de la bibliothèque de Strasbourg, et a péri, en 1870, durant l'incendie allumé par les obus prussiens.
Herrade connaissait le grec et le latin et plusieurs langues vivantes; elle lisait non seulement les saintes Écritures et les Pères de l'Église dans le texte original, mais Aristote, Platon et Cicéron; elle enseignait aux jeunes filles confiées à ses soins la grammaire, la géométrie, l'astronomie, etc. Elle était poète, et grand poète, paraît-il, et chantait en vers latins les louanges de Dieu; elle mettait elle-même en musique ses pieux cantiques, et excellait à jouer de divers instruments.
Quant à son talent de calligraphe et de miniaturiste, elle le tenait de l'abbesse qui l'avait précédée dans le gouvernement du monastère de Hohenbourg, de l'abbesse RELINDE (....-....), au dire d'une tradition. «Il existe, dans l'ancien cloître de Hohenbourg, écrit M. Gérard[39], un monument qui nous rappelle l'abbesse Relinde. C'est un bas-relief du douzième siècle, représentant Relinde et son amie Herrade à genoux devant la Vierge, qui tient l'enfant Jésus dans son giron. Les deux abbesses soutiennent un livre, emblème de leur savoir et de leurs travaux, qu'elles déposent comme un hommage aux pieds de la Vierge. Ce témoignage de la double fraternité dans la science et dans la piété qui lia les deux saintes femmes a été posé par Herrade. J'y aperçois la preuve que Relinde a préparé avec Herrade l'œuvre qui a illustré sa jeune compagne. Ce livre, solennellement offert par la maîtresse et son élève chérie à la mère de Dieu, n'est-ce pas le _Hortus deliciarum_ lui-même?»
[39] _Histoire des artistes de l'Alsace pendant le moyen âge_, dans René MÉNARD, _ouvrage cité_, p. 18-31, où l'on trouve de nombreux et intéressants détails sur le _Hortus deliciarum_, «l'exemple le plus complet des traditions byzantines dans la miniature», et plusieurs reproductions de dessins ou de miniatures provenant de ce célèbre manuscrit et calqués avant sa destruction.--On pourrait rappeler encore ici le nom de l'abbesse du monastère de Gandersheim (Brunswick), ROSWITH ou ROSWITA (Xe siècle), auteur de poésies religieuses écrites en latin, et de celle du monastère de Saint-Rupert de Bingen (près de Mayence), SAINTE HILDEGARDE (1098-1180), qui composa, sous le titre de _Jardin de santé_, un répertoire de recettes médicales, souvent des plus bizarres. Hildegarde, exaltée mystique, s'est principalement occupée de botanique et d'histoire naturelle.
Antérieurement à Herrade de Landsberg, au dixième siècle, vivait une autre religieuse, une sainte, originaire de la Souabe, SAINTE WIBORADE (_Weibrath_, femme sage et de bon conseil), vierge et martyre, pour laquelle on a revendiqué le glorieux titre de «patronne des bibliophiles». C'est le baron Ernouf qui a formulé cette revendication, il y a une cinquantaine d'années[40].
[40] _Bulletin du bibliophile_, 14e série, 1860, p. 1429-1446; article intitulé: _Une martyre bibliophile_.
Sainte Wiborade, qui appartenait à une riche et puissante famille, se retira dans une cellule voisine du monastère de Saint-Gall, et s'occupa à broder et orner les étoffes destinées à couvrir les nombreux et somptueux manuscrits que possédait ce monastère. Une horde de barbares et de païens, des Hongrois, ayant envahi le pays, la noble recluse courut chez les moines en poussant ce cri, qui remplissait d'enthousiasme le baron biographe, et mérite encore la reconnaissance de tous les bibliophiles:
«Sauvez d'abord les livres! Cachez-les! Vous vous occuperez ensuite de mettre à l'abri les vases sacrés!»
Est-ce cette préférence qui valut à Wiborade un si prompt châtiment,--ou une si soudaine récompense céleste? Tant il y a que, les barbares partis, cette grande et passionnée amie des livres fut trouvée morte dans sa cellule, la tête fracassée par trois coups de hache, et baignant dans son sang.