‹ Les femmes qui font des scènesChapitre 33 sur 119 · VII

VII

Il fut condamné à mort.

Cela ne parut pas l’affecter outre mesure.

Il conserva sa présence d’esprit et sa douceur jusqu’au dernier moment, ce qui est le propre des grands coupables.

Il se refusa à toutes les visites, afin d’éviter les attendrissements; et, en fait de consolation suprême, il se contenta philosophiquement de la compagnie du concierge de la prison, avec lequel il avait obtenu la permission de jouer au piquet.

Le jour de l’exécution, il mangea de bon appétit la classique aile de volaille, et but les trois-quarts d’une bouteille de vin de Bordeaux,--prise derrière les fagots.

Après quoi, les cheveux rafraîchis, il se mit en route pour la place publique, par un petit soleil de printemps.

Ses regards, qu’il ne cessa de promener sur la foule pendant le trajet, le convainquirent du sentiment unanime de réprobation dont la société était animée contre lui.

Arrivé au lieu de destination, il monta tranquillement l’escalier.

Une fois sur la plate-forme, il voulut parler au peuple; mais les aides exécuteurs l’en empêchèrent, et l’on n’entendit que ces mots immédiatement tranchés par le couperet:

--Ma fem...

LA ROSIÈRE

PERSONNAGES:

LA ROSIÈRE. LE PÈRE. LA MÈRE. LE FRÈRE. LE TAMBOUR. UNE VOIX DU CIEL.

SCÈNE PREMIÈRE.

<Un village aux environs de Paris.--Le théâtre représente une pauvre chambre.>

LE PÈRE, LA MÈRE.

LE PÈRE, <soucieux>. Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir depuis deux jours?

LA MÈRE. Qui ça?

LE PÈRE. Notre vache.

LA MÈRE. Un peu d’échauffement, peut-être. Espérons que cela ne sera rien.

LE PÈRE. Faudrait la montrer à M. Maillard, le vétérinaire.

LA MÈRE. Oui, tu as raison; il faudra aller demain chez lui... Mais aujourd’hui, ne pensons qu’au bonheur de voir couronner notre Thérèse.

LE PÈRE. C’est donc aujourd’hui?

LA MÈRE. Eh! tu le sais bien, mon homme.

LE PÈRE. Ce n’est pas dommage; je commence à être ennuyé de toutes ces allées et venues dans notre maison.

LA MÈRE. Mais c’est pour le bien de ta fille.

LE PÈRE. La prime de trois cents francs, oui...

LA MÈRE. Et l’honneur donc!

LE PÈRE. L’honneur, l’honneur, ce n’est pas ça qui guérira notre vache. (<Il retombe dans sa rêverie.>) Elle rechigne sur tout, ce n’est pas naturel.

LA MÈRE. Une rosière dans notre famille!

LE PÈRE. Pauvre Biquette...

LA MÈRE. Elle s’habille en haut, aidée par la vieille mademoiselle Chuquet, la tapissière. Tu verras comme elle est belle. Chère enfant! c’est le premier beau jour de sa vie. (<Le père se lève.>) Ne t’impatiente pas, Bertrand, la cérémonie n’est que pour dix heures.

LE PÈRE, <avec agitation>. Je me moque de la cérémonie! je te parle de notre vache, et je dis comme ça que c’est n’avoir pas de cœur que d’attendre à demain, quand on peut aujourd’hui procurer du soulagement à cette bête.--Donne-moi ma veste.

LA MÈRE. Pour quoi faire?

LE PÈRE. Pour aller chez M. Maillard, et l’amener avec moi voir Biquette.

LA MÈRE. Attends au moins à ce tantôt. Tu ne seras pas de retour assez à temps pour donner le bras à ta fille.

LE PÈRE. Son frère l’accompagnera.

LA MÈRE. Auguste? Où veux-tu que j’aille le chercher à présent?

LE PÈRE. Enfin, tu feras comme tu pourras. Mais je ne connais que la justice: notre vache est notre vache, et je n’aime pas à voir souffrir personne. Je vais chez M. Maillard.

LA MÈRE, <suppliante>. Bertrand!

LE PÈRE. Veux-tu que je te dise? Eh bien, toi, tu as toujours eu le cœur sec. (<Il sort.>)

LA MÈRE, <seule>. Qu’est-ce qu’il a dit? J’ai mal entendu, ce n’est pas Dieu possible... Voici mon fils!

SCÈNE II

LA MÈRE, LE FRÈRE, <dix-huit ans environ; pâle comme sa blouse. Il entre silencieusement et va au buffet.>

LA MÈRE. Trois jours sans rentrer? Où étais-tu?

LE FRÈRE. Je travaillais au pont.

LA MÈRE. La nuit aussi? (<Le frère ne répond pas>). Comme tu as chaud, mon cher fils! viens ici que je t’essuie la figure.

LE FRÈRE. Finis donc.

LA MÈRE. Tu sais, mon ami, le bonheur qui nous est arrivé...

LE FRÈRE. Où est le vin?

LA MÈRE. Ta sœur a été nommée rosière.

LE FRÈRE, <haussant les épaules>. Qué malheur!

LA MÈRE. Tu penses si j’ai remercié le bon Dieu! Notre Thérèse, la plus sage de la commune!

LE FRÈRE. C’est flatteur pour les autres.

LA MÈRE. Tu vas mettre ta redingote; je t’ai repassé une chemise.

LE FRÈRE. A cause? Je ne m’habille pas le dimanche, c’est trop commun.

LA MÈRE. Mais il faut que tu conduises ta sœur à la mairie.

LE FRÈRE. Qu’est-ce qui a dit ça?

LA MÈRE. C’est M. Bersalotte, l’adjoint, qui est venu hier chez nous.

LE FRÈRE. C’est tout ce qu’il paye? (<Il prend sa casquette et se dispose à sortir.>)

LA MÈRE. Auguste! où vas-tu?

LE FRÈRE. Jouer au tonneau.

LA MÈRE. Ne fais pas affront à ta sœur; accompagne-la, je t’en prie.

LE FRÈRE. Merci! Pour qu’on m’embête encore au chantier, comme on fait depuis trois jours. J’en ai assez, des rosières.

LA MÈRE. Oh? mon fils, un si grand honneur...

LE FRÈRE. Laisse donc; de la comédie en bâton!

LA MÈRE. Auguste, mon cher enfant, va mettre ta redingote.

LE FRÈRE. Eh! je l’ai vendue.

LA MÈRE. Ah!

LE FRÈRE. Adieu, maman. (<Il sort.>)

LA MÈRE, <un moment interdite>. Allons je n’ai pas le temps de pleurer.

SCÈNE III

LA MÈRE, LA ROSIÈRE.

LA ROSIÈRE. Eh bien, qu’est-ce que tu fais donc, maman? Voilà une heure que je t’appelle. Tu n’entends jamais quand on a besoin de toi.

LA MÈRE, <en extase>. Belle comme une reine!

LA ROSIÈRE. Ma robe a craqué à l’épaule; il a fallu y faire un point. Comme c’est agréable!

LA MÈRE. Cela ne se voit pas, je t’assure... Mais embrasse-moi donc, ma Thérèse!

LA ROSIÈRE. Voyons, ne me touche pas; tu vas toute me salir. Où est papa?

LA MÈRE. Il est sorti.

LA ROSIÈRE. Et Auguste?

LA MÈRE, <embarrassée>. Auguste aussi.

LA ROSIÈRE. Tous les deux! Qui est-ce qui m’accompagnera alors?

LA MÈRE. Dame!... moi, mon enfant.

LA ROSIÈRE. C’est pour rire, n’est-ce pas?

LA MÈRE. Il faut bien que ce soit quelqu’un, puisque ton père et ton frère...

LA ROSIÈRE. Et avec quoi t’habilleras-tu? Tu n’as seulement pas de bonnet à te mettre.

LA MÈRE. J’ai ma robe verte.

LA ROSIÈRE. Elle est propre, ta robe verte! Tu veux donc me faire honte?

LA MÈRE. Ma chère fille, on sait que nous ne sommes pas riches; c’est connu.

LA ROSIÈRE. C’est connu ici; mais il viendra beaucoup de monde de Paris. Qu’est-ce qu’on dirait en te voyant à côté de moi?

LA MÈRE. On dirait que je suis ta mère. Une mère n’a pas besoin de coquetterie.

LA ROSIÈRE. Tu crois cela? Non, maman, reste. Il est nécessaire qu’il y ait quelqu’un pour garder la maison.

LA MÈRE. Mais je veux te voir couronner, moi!

LA ROSIÈRE. Je t’apporterai ma couronne. Je te la donnerai. Tu pourras la serrer dans ta commode.

LA MÈRE, <joignant les mains>. Je t’en prie...

LA ROSIÈRE. Sois raisonnable; cela ne se peut pas. (<On entend les cloches.>)

LA MÈRE. Ah! j’ai ma robe de noce!

LA ROSIÈRE. Je l’ai donnée l’autre jour à la petite Maria pour sa première communion. Est-ce que je ne te l’avais pas dit?

LA MÈRE. Tu... as donné ma robe de noce?

LA ROSIÈRE. Une guenille!

SCÈNE IV

LES MÊMES, LE TAMBOUR, AMIES DE LA ROSIÈRE.

LE TAMBOUR. Serviteur, la compagnie. Mademoiselle Thérèse Hallut, c’est pour vous prévenir comme cela que voilà vos amies qui viennent vous chercher, vu qu’il est l’heure.

LA ROSIÈRE. Vous êtes bien honnête, monsieur Laflême. Je suis prête; mais vous nous ferez le plaisir de vous rafraîchir, n’est-ce pas? Ces demoiselles aussi.--Bonjour, Flore; bonjour, Annette.--Maman, donne des verres.

LA MÈRE. Oui, tout de suite.

LE TAMBOUR, <après avoir bu, à la mère>.--Eh bien, madame Hallut, êtes-vous assez heureuse!

SCÈNE V

<Le théâtre change.--Tableau rustique.--Les rues sont tendues de grands draps blancs; les chemins sont jonchés d’herbes odorantes et de fleurs: coquelicots, bluets.--Tout le monde aux fenêtres.--Une rumeur annonce que le cortége sort de la mairie et se dirige vers l’église.>

CORTÉGE DE LA ROSIÈRE.

=Le tambour de la commune.=

=Le garde champêtre=, <sabre nu>.

=Dix jeunes filles=, <vêtues de blanc, formant la haie>.

=Une enfant de cinq ans=, <portant une couronne de roses sur un coussin de velours>.

=La rosière.=

=La rosière de l’an précédent.=

=Monsieur le maire.=

=Monsieur l’adjoint au maire.=

=Deux pompiers.=

=Les notables de l’endroit.=

<Des coups de fusil et des détonations d’artifices signalent l’entrée du cortége dans l’église.>

SCÈNE VI

<Le soir. Une tente ornée de drapeaux tricolores, avec cette inscription: BAL MOREL.>

UN EMPLOYÉ DU BAL. En place! en place, pour le quadrille!

UN PAYSAN. Viens, Denise.

UNE PAYSANNE. Je veux bien; où est Marie? (<Criant.>) Marie! ici! viens donc!

L’EMPLOYÉ. Un vis-à-vis! un vis-à-vis!

UN COUPLE. Voilà! (<On se place. La musique joue. Le frère de la rosière, ivre, traverse les groupes.>)

UN DANSEUR. Hé! faites attention.

LE FRÈRE. De quoi?

UN PAYSAN. Tiens, c’est Auguste. Oh! là, là, Auguste!

UN AUTRE. Est-ce que ta sœur va bientôt venir?

LE FRÈRE. Colle-moi la paix avec ma sœur...

VOIX DIVERSES. Voilà la rosière! Vive la rosière! (<On monte sur les banquettes.>)

UN PARISIEN. C’est là une rosière? Je demande la tête de Florian!

UNE PARISIENNE. Elle a des gants de coton.

L’EMPLOYÉ. En place! en place!

UN ZOUAVE, <s’approchant de la rosière>. Mademoiselle, vous m’avez promis un quadrille?

LA ROSIÈRE. Le second, oui, monsieur; je danse celui-ci avec M. Maillard.--Mais qu’est-ce que vous avez à la joue? du sang...

LE ZOUAVE. Oh! ce n’est rien; une égratignure... Un polisson qui se permettait des plaisanteries sur vous...

LA ROSIÈRE. Sur moi?

LE ZOUAVE. Soyez tranquille, mademoiselle, je viens de lui donner son compte; il en a pour huit jours de lit.--Tenez, le voilà qu’on emporte.

LA ROSIÈRE. Ah! mon Dieu! c’est mon frère!

M. MAILLARD. Mademoiselle Thérèse, le quadrille commence. Votre main, s’il vous plaît?

LA ROSIÈRE. C’est juste, monsieur Maillard. (<Elle danse.>)

SCÈNE VII ET DERNIÈRE

<La chambre de la scène première.--La mère, seule, assise sur une chaise et pleurant.>

UNE VOIX DU CIEL. Humble femme, il est tard; les bruits s’éteignent dans le village; tu as travaillé toute la journée; tes genoux tremblent de fatigue; la lassitude est peinte sur ton visage; il est tard. Cesse de pleurer, ou plutôt endors-toi dans tes larmes; cherche un apaisement dans le sommeil, pauvre cœur meurtri. Oublie et pardonne; oublie les lâchetés et les ingratitudes; pardonne aux goujats et aux méchants. Endors-toi en priant: tes douleurs cesseront bientôt, et tu seras glorifiée alors pour tout ce que tu auras souffert.--Saintes fleurs du peuple, tristes fronts courbés dans la poussière, Dieu vous voit et vous bénit; il sait vos insomnies en attendant l’époux enivré et brutal; il compte vos supplications au fils détourné et farouche. Vous êtes les âmes naïves, vous êtes les âmes tendres à qui une éternité d’amour est promise. Endors-toi, pauvre mère, endors-toi, et je te ferai voir en rêve la couronne qui t’attend, ainsi que la robe étoilée dont tu seras revêtue le jour où tu monteras au Ciel! (<La mère s’endort.>)

LA BAGUE

SCÈNE PREMIÈRE

<Il est quatre heures de l’après-midi. Le théâtre représente le boudoir de madame de Monbazon, belle femme de quarante ans.>

Mme DE MONBAZON. En vérité, mon Georges, il faut que je vous aime bien pour oublier ainsi tous mes devoirs d’épouse. Oh! laissez-moi cacher ma rougeur dans votre sein!

SON GEORGES. Cachez, cachez.

Mme DE MONBAZON. Vous semblez préoccupé, mon Georges? Qu’est-ce qui peut mettre ainsi un pli à votre front! O mon Dieu? un malheur plane sur vous, peut-être!

SON GEORGES. Mais non, mais non.

Mme DE MONBAZON. C’est que, voyez-vous, un rien m’effraie, pauvre femme que je suis! Je vous aime tant!

SON GEORGES, <à part>. Et Adèle qui m’attend chez moi à quatre heures et demie.

Mme DE MONBAZON. Que vous êtes beau, mon Georges! que vous êtes distingué! Il n’y a que vous pour savoir porter une cravate rose. Je veux vous en envoyer une douzaine.

SON GEORGES. Pas de frais, voyons, pas de frais. (<A part.>) Quatre heures vingt!

Mme DE MONBAZON. Vos regards se portent toujours sur la pendule. Je finirai par croire que mon Georges a un rendez-vous.

SON GEORGES. Un rendez-vous?... oui, un rendez-vous d’affaires, avec mon banquier, qui demeure au Gros-Caillou. Ainsi permettez...

Mme DE MONBAZON. Qu’avez-vous donc fait de la montre que je vous ai donnée?

SON GEORGES. Est-ce que je ne l’ai pas sur moi? Elle sera restée accrochée... auprès de mon lit.

Mme DE MONBAZON, <soupirant>. Allez à votre rendez-vous, mon ami, à votre rendez-vous... d’affaires. Oh! si c’était une femme qui vous attendît?

SON GEORGES. N’y a pas de danger.

Mme DE MONBAZON. Si quelque rivale tentait de vous arracher à mon amour!... je ne sais pas ce que je lui ferais. Vous ne me connaissez pas encore, voyez-vous! Mais où mon esprit va-t-il s’égarer?... Vous n’aimez que moi, et vous n’aimerez jamais que moi, n’est-il pas vrai, mon noble Georges?

SON GEORGES. Naturellement.

Mme DE MONBAZON. Georges est à son Herminie, comme Herminie est à son Georges!

SON GEORGES, <à part>. Oh! il y a des dents nouvelles à la scie. (<Haut.>) Adieu.

Mme DE MONBAZON. Attendez! Georges, c’est aujourd’hui le 8 novembre.

SON GEORGES. Eh bien?

Mme DE MONBAZON, <avec émotion>. Cette date ne vous dit-elle rien?

SON GEORGES. Je croyais être au 9.

Mme DE MONBAZON. Oublieux! C’est l’anniversaire de notre liaison... de notre coupable liaison.

SON GEORGES. Pas possible!

Mme DE MONBAZON. Acceptez cette bague en souvenir d’un jour qu’il n’est plus en notre pouvoir d’effacer de notre existence.

SON GEORGES. Une bague?

Mme DE MONBAZON. Oh! bien simple... Je veux vous la passer au doigt. Si elle ne peut nous fiancer devant les hommes, qu’elle nous fiance au moins devant Dieu!

SON GEORGES, <à part>. Je n’éviterai pas une scène d’Adèle.

Mme DE MONBAZON. Et maintenant, partez, Georges; allez à vos occupations. Je ne prétends pas être un obstacle dans votre vie; je ne veux pas qu’on dise: «Cette femme a brisé l’avenir de ce jeune homme.» Ah! c’est que je ne vous aime pas d’un amour égoïste, moi! Vous reviendrez samedi, à la même heure.

SON GEORGES. J’aurais mieux aimé lundi.

Mme DE MONBAZON. Pourquoi?

SON GEORGES. Oh! pour rien... Va pour samedi. Mais votre mari?

Mme DE MONBAZON. Ne craignez rien; je l’éloignerai, comme toujours.

SON GEORGES. A samedi donc. Adieu, ma belle comtesse. (<Sortie.>)

Mme DE MONBAZON, <le regardant s’éloigner par la fenêtre>. Qu’il est gracieux, mon Georges! qu’il a l’air comme il faut!

M. DE MONBAZON, <entrant dix minutes après>. Bonjour, chère amie. Il n’est venu personne pendant mon absence?

Mme DE MONBAZON. Si fait... ce jeune homme qui désire tant vous voir... M. Georges Mac’Interlop.

M. DE MONBAZON. C’est étrange! Voilà dix-huit mois que ce monsieur a une lettre de recommandation pour moi, et il n’est pas encore parvenu à me la remettre.

Mme DE MONBAZON, <indifféremment>. Vous vous croisez toujours.

SCÈNE II

<Il est cinq heures et demie de l’après-midi. Le théâtre représente la chambre de Georges dans un hôtel garni de deuxième ordre. Adèle, jeune blanchisseuse des environs, s’y trouve seule en ce moment.>

GEORGES, <entrant, tout essoufflé>. Je te jure qu’il n’y a pas de ma faute, mon Adèle! Ouf!

SON ADÈLE. Merci! je te retiens, toi. Une heure de retard! Que dira ma maîtresse de magasin!

GEORGES. Si tu savais que de courses j’ai faites! J’en suis esquinté.

SON ADÈLE. Avec cette toilette de notaire et ces souliers de bal? Tiens, regarde-moi, tiens, tiens! (<Elle hausse les épaules.>)

GEORGES. J’ai été à l’enterrement d’un de mes amis.

SON ADÈLE, <chantonnant>. Trou la trou, trou la trou... Si tu avais été à l’enterrement, tu sentirais le vin.--Approche ta tête, s’il vous plaît.--Et ton mouchoir? Pouah! Monsieur se met du musc à présent, comme les vieilles femmes.

GEORGES, <à part>. Le parfum préféré d’Herminie! Profanation!

SON ADÈLE. Tu sais bien pourtant que je t’ai défendu de te servir d’autre chose que du Bully.

GEORGES. C’est vrai; je ne le ferai plus; pardonne-moi, ma petite Adèle.

SON ADÈLE. Non; tu n’es pas gentil; tu me traites comme la première venue.--Vois, nous sommes au commencement de l’hiver, et tu n’as pas encore retiré mon manteau de chez la mère Trudaine.

GEORGES. Eh bien, et moi, ai-je retiré ma montre?--Voyons, viens m’embrasser, mon loulou. (<Il lui prend les mains, et cherche à l’attirer sur ses genoux.>)

SON ADÈLE. Aïe! tu me fais mal... Qu’est-ce qui me blesse donc?... Tiens, tu as une nouvelle bague!

GEORGES, <à part>. Pincé!

SON ADÈLE. Mais c’est un brillant!

GEORGES. Allons donc! une modeste pierre...

SON ADÈLE. Attends que je l’essaie... Elle me va comme si on m’avait pris mesure. Merci, Georges!

GEORGES. Pas de bêtises! Rends ça tout de suite.

SON ADÈLE. Eh bien, quoi? Du strass, tu peux bien m’en faire cadeau. Ne dirait-on pas?

GEORGES. C’est la bague de ma mère!

SON ADÈLE. Connu! Pourquoi ta mère ne la porte-t-elle pas, sa bague?

GEORGES. Elle me l’a confiée pendant vingt-quatre heures pour y faire graver...

SON ADÈLE. Son chiffre; encore connu!--Je sais un graveur qui ne te prendra pas cher. Adieu; il faut que je rentre au magasin.

GEORGES. Veux-tu bien me rendre cette bague?

SON ADÈLE. Madame doit être dans tous ses états. Je suis aussi sûre d’attraper un savon que deux et deux font quatre... Ce sera ta faute. (<Elle arrange ses cheveux devant un miroir.>)

GEORGES. Mon petit chat, sois raisonnable; tu ne veux pas que je me fâche?

SON ADÈLE. Si; je voudrais voir ça. (<Elle se dirige vers la porte.>)

GEORGES, <lui barrant le passage>. Adèle... Une fois, deux fois!... de bonne volonté!

SON ADÈLE. Non! (<Elle court à travers la chambre.>) Tu me casseras plutôt le doigt... Aïe!... je vais crier... Georges! Eh bien, je te la reporterai demain... bien sûr!

GEORGES. Bien sûr?

SON ADÈLE. Mais lâche-moi! Oh! le monstre! j’ai le poignet tout bleu. (<Elle gagne la porte.>) C’est égal, ta bague a fait mon caprice! (<Elle se sauve.>)

GEORGES, <la poursuivant>. Adèle!

SON ADÈLE, <dans l’escalier>. Écris ton linge; je l’enverrai chercher.

GEORGES, <seul>. Après tout, tant pis pour la Monbazon! Je trouverai une excuse.

SCÈNE III

<Il est six heures et demie. Le théâtre représente l’arrière-boutique de madame Trudaine, marchande à la toilette.>

ADÈLE, <entrant>. Êtes-vous seule, mère Trudaine?

Mme TRUDAINE. Oui, mon petit pruneau; qu’est-ce qu’il y a pour votre service?

ADÈLE, <ôtant la bague de son doigt>. Combien ça vaut-il, ça?

Mme TRUDAINE. Peste! ma fille, tu ramasses maintenant de ces petits cailloux-là? Je t’en fais mon compliment. L’amidon va bien, à ce que je vois.

ADÈLE. Combien? combien?

Mme TRUDAINE. Écoute, ma petite, ne joue pas la finesse avec moi; je connais ton jeu comme si je te l’avais taillé. Tu sors de chez le bijoutier, et tu sais son prix.

ADÈLE. Eh bien, après? quel mal y a-t-il à cela?

Mme TRUDAINE. C’est que le prix de maman Trudaine n’est pas tout à fait celui du bijoutier.

ADÈLE. Mais enfin, qu’est-ce vous en offrez, vous?

Mme TRUDAINE. A cause de toi, mon chéri, j’irai jusqu’à cent francs.

ADÈLE, <remettant la bague à son doigt>. Prenez donc garde d’attraper un effort.

Mme TRUDAINE. Ah! je sais bien, nous préférerions traiter avec le bijoutier, qui est plus généreux, plus large. Mais le bijoutier est curieux; il veut tout savoir, les tenants et les aboutissants; il exige des papiers, et quelquefois il ne paie qu’à domicile. Tandis que maman Trudaine ne demande rien du tout; elle est glissante, elle...

ADÈLE. Mais, dites donc, cette bague vient de mon Georges!

Mme TRUDAINE. Oh! alors, c’est bien simple! Que ton Georges t’accompagne chez le bijoutier. (<Moment de silence.>)

ADÈLE, <embarrassée>. Ainsi, nous ne faisons pas affaire, mère Trudaine?

Mme TRUDAINE. Je n’ai pas dit cela, mon bibi.

ADÈLE. Cent francs! Ce n’est pas même le prix du Mont-de-Piété!

Mme TRUDAINE. Voyons, entendons-nous. Tu me dois douze francs pour l’engagement de ton manteau, n’est-ce pas? Bien. Huit francs pour ta robe écossaise. Douze et huit font vingt. Plus, quatre-vingts francs pour la montre de ton homme. Voilà déjà tes cent francs.

ADÈLE. Oui, mais...

Mme TRUDAINE. Laisse-moi finir. Je te rends le manteau, la robe et la montre. Ensuite... tu vas voir si je suis gentille... je te donnerai un joli chapeau, qui n’a pas été porté deux fois, et que je dois aller chercher tout à l’heure avec d’autres choses, chez Élisa Spiralifère, ma meilleure pratique. De plus, tu pourras choisir deux paires de bottines parmi celles que j’ai ici. J’espère que je fais bien les choses!

ADÈLE. Et cinquante francs d’argent.

Mme TRUDAINE. Ah! non.

ADÈLE. Je m’en vais, mère Trudaine.

Mme TRUDAINE. Mais, méchante enfant, tu ne me laisses aucun bénéfice.

ADÈLE. Qu’est-ce que ça me fait?

Mme TRUDAINE. Trente francs, et tais-toi.

ADÈLE. Non.

Mme TRUDAINE. Eh bien, va-t’en; j’aime mieux ça.

ADÈLE. Allons, quarante; voici la bague.

Mme TRUDAINE, <la prenant>. Les diamants ne sont plus à la mode; c’est d’un goût détestable aujourd’hui.--Je vais te chercher tes nippes.--Et ton petit enfant, comment va-t-il?

ADÈLE. Toujours en nourrice à Saint-Denis, mère Trudaine; il n’a pas été bien portant, ces jours-ci.

Mme TRUDAINE. Ce sont les dents.

SCÈNE IV

<Il est minuit passé. Le théâtre représente un salon particulier d’un restaurant du boulevard, où la célèbre Élisa Spiralifère soupe avec quelques-unes de ses amies.>

UN GARÇON, <entrant>. M. le marquis de Beffaria demande à présenter ses hommages à ces dames.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph, nous vous avons défendu de laisser entrer aucun homme ici. Présentez nos excuses à M. le marquis, et dites-lui de nous ficher la paix.

BLANCHE, CAMILLE, ERNESTINE. C’est cela; pas d’hommes! pas d’hommes!

NANCY. Cha tient trop de plache!

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph! un parfait!

CAMILLE. Joseph! des impériales!

BLANCHE. Joseph! une carafe frappée!

ERNESTINE. Joseph! le café! les liqueurs! la chartreuse!

NANCY, <au piano>. Mon arrêt, descends du ciel?.... Venez tous, c’est une fê...ê...ê...te!

TOUTES. Non! non! non!

CAMILLE, <à Élisa Spiralifère>. Oh! le joli diamant! Depuis quand l’as-tu?

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Depuis ce soir.

CAMILLE, <tristement>. Tu as de la chance, toi.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Je l’ai acheté à ma revendeuse.

CAMILLE. Cher?

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Je ne sais pas; nous sommes en compte.

BLANCHE, <à Ernestine>. Je n’ai jamais compris le javanais.

ERNESTINE. Que tu es bête!

NANCY. Pas à moi, ces dents-là! Regarde donc. (<Elle mâche la griffe à sucre.>)

ERNESTINE. Je te parie de casser cette autre assiette au même endroit.

BLANCHE. Je te parie que non!--Mesdames, taisez-vous donc; on ne s’entend pas casser les assiettes!

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph! (<Elle attire le garçon dans un coin du salon.>) Vous viendrez chez moi demain matin avec l’addition.

LE GARÇON. Très-bien, madame.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. A onze heures.

LE GARÇON. Oui, madame.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous insisterez pour être introduit. Il y aura peut-être un monsieur chez moi.

LE GARÇON. Madame peut compter sur la façon discrète...

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous êtes un serin. Vous parlerez très-haut, au contraire. Vous direz que vous me rapportez cette bague, que je vous ai laissée en nantissement. Prenez-la, avez-vous compris, cette fois?

LE GARÇON. Oui, madame.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ce n’est pas dommage. Allez maintenant, et envoyez-moi chercher du tabac turc!

LE GARÇON, <hésitant>. Madame...

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Quoi?

LE GARÇON. C’est qu’il y a dans le corridor le jeune M. de Chalossé qui sollicite la faveur...

ÉLISA SPIRALIFÈRE, <sévèrement>. Encore, Joseph!

TOUTES. A bas les hommes!

SCÈNE V

<Le lendemain. Il est onze heures du matin. Le théâtre représente la chambre à coucher d’Élisa Spiralifère, chez qui M. de Monbazon se trouve en visite.>

M. DE MONBAZON. Encore, si j’étais certain de votre amour, Élisa!

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Pouvez-vous en douter, Paul, après tous les sacrifices que j’ai faits pour vous!

UNE FEMME DE CHAMBRE, <entrant>. Madame...

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Qu’est-ce qu’il y a, Victoire?

LA FEMME DE CHAMBRE. C’est...

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Parle. Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour M. le comte.

LA FEMME DE CHAMBRE. Eh bien, madame, c’est un garçon de la Maison Dorée.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ah! oui, je sais ce que c’est. Fais-le entrer.

M. DE MONBAZON, <avec étonnement>. La Maison Dorée?...

ÉLISA SPIRALIFÈRE. N’allez-vous pas être inquiet déjà? C’est pourtant bien simple. Hier soir, en sortant des Variétés, j’ai invité trois ou quatre de mes bonnes amies à manger un morceau. Nous avons sucé des crevettes et bu deux doigts de tisane. Une orgie! J’avais oublié mon porte-monnaie; j’ai laissé la première chose venue, c’est sans doute cela que ce garçon me rapporte.

M. DE MONBAZON. Toujours évaporée! (<Entrée du garçon.>)

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ah! c’est vous, mon ami. (<A M. de Monbazon.>) Paul, donnez donc dix louis, je vous prie.

M. DE MONBAZON, <faisant la grimace>. Dix louis de crevettes! diable!

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Dix ou onze, je ne sais pas. Avez-vous votre papier, garçon, votre note... comment appelez-vous cela?

LE GARÇON. Voici, madame, avec la bague.

M. DE MONBAZON, <après s’être exécuté>. Voyons cette bague. Elle est gentille, oui, elle est gentille.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. La voulez-vous?

M. DE MONBAZON. Qu’est-ce que vous voulez à la place?

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous le savez bien, gros vilain... le cachemire... Hein?

M. DE MONBAZON. Oh! Oh!

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous n’en mourrez pas, chéri.

M. DE MONBAZON, <mettant la bague dans sa poche>. Encore, si j’étais certain de votre amour, Élisa!

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Pouvez-vous en douter, Paul, après tous les sacrifices que j’ai faits pour vous!

SCÈNE VI ET DERNIÈRE.

<Même jour. Il est midi et demi. Le théâtre représente le boudoir de madame de Monbazon. Même décoration qu’à la première scène.>

M. DE MONBAZON. Bonjour, chère amie. Vous allez bien? Allons, tant mieux. A propos... vous me reprochez toutes mes préoccupations, mon manque de galanterie. Je veux vous prouver aujourd’hui que j’ai été sensible à vos reproches. Permettez-moi de vous offrir ce bijou.

Mme DE MONBAZON, <avec stupeur, à part>. Ma bague!!!

LES INVITEURS

PERSONNAGES:

CAZENAVE, de Toulouse[1]. ROUCOUMILLE, id. DIOMÈDE, id. MOI, de Paris, personnage de convention.

[1] Il me fallait une ville de province pour les besoins de cette esquisse. Je n’ai pas choisi Toulouse, de préférence à une autre, avec l’intention de ridiculiser spécialement ses habitants; je l’ai prise précisément parce que je ne la connais pas, que je n’y suis jamais allé, espérant échapper de la sorte à des suppositions de satire trop directe. (Note de l’auteur.)

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