DEUXIÈME PARTIE
<Une rue, à Toulouse.>
MOI, <un sac de voyage à la main, interrogeant un passant>. M. Cazenave, s’il vous plaît?
LE PASSANT. Quel Cazenave? Il y a cent cinquante Cazenave à Toulouse.
MOI. Diable! (<Après quelques minutes d’irrésolution, il se met bravement à la recherche de son Cazenave; vers la fin de la journée il en a FAIT soixante-quinze. Il s’adresse, pour le soixante-seizième, à une femme du peuple.>) M. Cazenave, s’il vous plaît!
LA FEMME. C’est bien facile; vous voyez ce puits qui fait le coin de la petite place, à côté du marchand de balais? Eh bien, c’est la seconde rue en tournant sur votre droite, après la boutique des demoiselles Fabrègue, dans la maison du menuisier, l’étage au-dessus de M. Subleyras le fils.
MOI. C’est limpide. (<Il arrive à la maison indiquée, monte deux étages, et sonne à une porte percée d’un guichet.>)
UNE DOMESTIQUE, <ouvrant le guichet>. Que voulez-vous, vous?
MOI. Voir Cazenave et m’asseoir!
LA DOMESTIQUE. Comment vous nomme-t-on?
MOI. J’aurais préféré lui faire une surprise... (<Il donne sa carte; la domestique referme le guichet, et le laisse sur le palier.>)
MOI. Précieuse rusticité des mœurs de la province!
LA DOMESTIQUE, <revenant au bout de dix minutes, et rouvrant le guichet>. Vous êtes bien seul?
MOI. Tiens! cette idée!
LA DOMESTIQUE. Entrez. (<Elle l’introduit dans un salon.>)
CAZENAVE, <survenant, froid, embarrassé, parlant à demi-voix>. Monsieur, veuillez m’excuser de vous avoir fait attendre.
MOI, <les mains tendues>. Cher monsieur... Enfin!... j’ai cru que je ne vous trouverais jamais!
CAZENAVE. J’avais d’abord mal lu votre nom sur votre carte; mais j’ai fini par me rappeler... Nous nous sommes vus si peu de temps!...
MOI. Cela m’a suffi pour me souvenir continuellement de votre courtoisie. Aussi, vous voyez, je suis fidèle à ma promesse. (<Montrant son sac de voyage.>) Où puis-je déposer ceci?
CAZENAVE. Mais... où vous voudrez... sur le premier meuble venu.
MOI. Cet excellent Cazenave! Pas changé; toujours aussi bonne mine... Je vous aurais reconnu entre mille Cazenave. (<Riant.>) Il est tellement ému qu’il oublie de m’offrir une chaise. Ma foi! sans façon, je l’accepte! (<Il s’assied.>)
CAZENAVE, <avec un rire forcé>. Ah! ah!--Et... peut-on vous demander, au risque d’être indiscret, ce qui vous amène à Toulouse?
MOI. Hein?--Ce qui m’amène à... Ah? oui, oui, oui... je comprends... Elle est bonne!--Ce qui m’amène à Toulouse? (<Feignant un grand sang-froid.>) Je ne sais pas. (<Sur un ton joyeux.>) Farceur de Cazenave!
CAZENAVE. Où êtes-vous descendu?
MOI. Je ne suis pas descendu; je vous dis que j’arrive.
CAZENAVE. Dans ce cas, je vous recommande l’hôtel des Colonies; c’est ce que nous avons de moins mal.
MOI, <stupéfait>. Ah! l’hôtel des...
CAZENAVE. Ou celui des Quatre-Sœurs. La table d’hôte y est préférable.
MOI. Je vous sais gré de ce renseignement.
CAZENAVE. En toute autre circonstance, je me serais fait un plaisir de vous offrir un logement; mais nous sommes si petitement, si petitement... Et puis, j’ai la tante de ma femme qui est venue demeurer chez nous depuis six semaines.
MOI. Pas un mot de plus, Cazenave; je n’ai jamais prétendu être un gêneur. Vous savez quelles ont été mes résistances à ce sujet. L’hôtel des Quatre-Sœurs fera parfaitement mon affaire; je vous dirai même plus: cette nouvelle combinaison me met à mon aise.
CAZENAVE. J’en suis ravi.
DIOMÈDE, <entrant>. Comment vas-tu, Cazenave, mon vieux?
MOI. Monsieur Diomède!--Parbleu! la place m’est heureuse!
CAZENAVE, <à Diomède>. Est-ce que tu ne remets pas ce monsieur!
DIOMÈDE. Attends donc...
CAZENAVE. C’est monsieur N..., de Paris, avec qui nous avons soupé un soir... tu sais bien... et avec Roucoumille.
DIOMÈDE. Bah! C’est étonnant comme ma mémoire s’en va! Enchanté néanmoins de vous revoir, monsieur...--Qu’est-ce que vous venez faire ici?
MOI, <à part>. Lui aussi!
DIOMÈDE. Quelle diantre d’affaire peut vous avoir conduit dans notre trou?
MOI. Un trou?
DIOMÈDE. Eh oui! morbleu! et de la pire espèce. (<Il se jette sur un canapé.>)
MOI. Vous ne disiez pas cela, il y a six mois; Cazenave non plus. A vous entendre, Toulouse...
CAZENAVE. Ah! Toulouse est bien changée!
DIOMÈDE. Changée du tout au tout.
CAZENAVE. Le commerce est mort.
MOI. Bon! il reste encore les monuments, les bons repas, les femmes charmantes, le théâtre...--Vous me mènerez chez le père Morel, au restaurant de Clémence Isaure.
DIOMÈDE. Le père Morel?... Ah oui!--Mais c’est qu’il est retiré; il a cédé son fonds.
MOI. Eh bien, nous irons chez son successeur. Je ne tiens pas au père Morel, moi; je ne tiens qu’à ses fourneaux. Vous m’avez aussi prôné un vin dont je veux boire: le vin de l’avocat.
DIOMÈDE. Hum! il ne doit pas lui en rester beaucoup.
MOI. Nous boirons le reste.--Oh! j’ai votre programme gravé dans la tête, et je ne vous ferai grâce d’aucun article. Lequel des deux me présente au cercle?
CAZENAVE. Ce sera Diomède, car moi, je n’y mets presque plus les pieds, autant dire.
DIOMÈDE. Le cercle!... Moi, présenter quelqu’un au cercle! Il y a bel âge que je les ai tous envoyés coucher... un tas d’imbéciles, de serins!
MOI. Je vois qu’il faudra que je me rabatte sur le théâtre.
CAZENAVE. Il est fermé.
MOI. Fermé!
DIOMÈDE. Est-ce qu’il y a un théâtre possible à Toulouse? Est-ce qu’on vient à Toulouse pour aller au théâtre!
MOI. Mais dites donc, si je suis venu à Toulouse, c’est parce que vous m’avez engagé à y venir, entendez-vous!
DIOMÈDE. Une fichue idée que nous vous avons donnée là.
MOI. Allons, allons, vous êtes des sournois; vous hésitez et vous vous consultez avant de me recevoir dans votre confrérie. Rassurez-vous, je suis un drille de votre trempe, et je ne trahirai pas vos secrets. A Issoudun, j’aurais été un des plus hardis compagnons de la Désœuvrance; à Toulouse, je ferai merveille dans votre bande de lurons.
DIOMÈDE. Ah bien, oui! notre bande! dissoute, mon cher monsieur, dissoute. Nous nous couchons maintenant à neuf heures.
MOI, <incrédule>.--Mariette aussi?
DIOMÈDE. Quelle Mariette?
MOI. Vous savez bien... qui tient un magasin de modes.
DIOMÈDE. Il n’y a plus de Mariette pour moi. Il n’y a plus de veilles; il n’y a plus rien. C’est fini.
MOI. Comment? fini!
DIOMÈDE. Je ne bois plus, je ne mange plus, je me soigne. Voyez-vous, les bons dîners, les noces, tout cela c’est de la duperie. On y laisse sa peau à ce jeu-là. (<Tirant sa montre.>) Cinq heures! Je vais prendre mon huitième bouillon aux herbes. Rien ne vaut cela, monsieur, rien! vous y viendrez comme les autres. Adieu, Cazenave. (<Il sort.>)
CAZENAVE, <après un moment de silence>. Il a raison.
MOI. Il a raison?
CAZENAVE. Oui. C’est bon, à vous autres, Parisiens, cette vie de dissipation. C’est votre élément.
MOI, <à part>. Des injures, par-dessus le marché. (<Prenant son sac de voyage.>) Adieu.
CAZENAVE. Je vous retiendrais bien à dîner, si je n’avais pas aujourd’hui ma belle-mère, qui est loin d’être gaie, la pauvre femme. Mais il faudra que vous me donniez un jour...
MOI. Vraiment?
CAZENAVE. Lorsque vous repasserez par Toulouse...
LE PHOTOGRAPHE
<La scène est chez un photographe,--célèbre, cela va sans dire,--ils le sont tous. Le théâtre représente la salle de pose; plusieurs objectifs sont dressés çà et là, menaçants comme une batterie. Sur une estrade, un fauteuil sculpté, frangé, en velours vert;--à côté, une colonne en bois;--une toile de fond, figurant un paysage italien. Des livres et des vases de fleurs encombrent une table recouverte d’un tapis, qui tombe jusqu’à terre. Il est midi et demi; le soleil boude, comme un associé mécontent.--Au lever du rideau, le photographe, habillé à l’instar d’un premier rôle de l’Ambigu, joue aux cartes avec un de ses apprentis.>
L’APPRENTI. Je demande.
LE PHOTOGRAPHE. Combien?
L’APPRENTI. Quatre.
LE PHOTOGRAPHE. En voilà quatre. (<A un domestique qui se présente.>) Est-ce qu’il y a beaucoup de monde au salon?
LE DOMESTIQUE. Six personnes, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Sont-elles inscrites?
LE DOMESTIQUE. Oui, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Ont-elles donné des arrhes?
LE DOMESTIQUE. Oui, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Fais-les attendre.
LE DOMESTIQUE. C’est qu’elles attendent déjà depuis une heure.
LE PHOTOGRAPHE. Donne-leur à feuilleter les collections, dans ce cas.
LE DOMESTIQUE. Je les leur ai données, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Même la Galerie des rois de France?
LE DOMESTIQUE. Même la Galerie.
LE PHOTOGRAPHE. Et l’Album du Notariat aussi?
LE DOMESTIQUE. Ah! non, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Étourdi! le plus beau fleuron de ma couronne! Va vite leur faire admirer l’Album du Notariat. (<Sortie du domestique. A l’apprenti.>) Nous disons...
L’APPRENTI. Le roi.
LE PHOTOGRAPHE. Que le diable t’emporte!
L’APPRENTI. Valet de trèfle.
LE PHOTOGRAPHE. Atout... atout... Conçois-tu quelque chose à la rage qu’ont tous ces individus de faire faire leur portrait?
L’APPRENTI. Inexplicable.
LE PHOTOGRAPHE. Ils n’ont donc pas de miroir chez eux pour s’y regarder tant que cela leur plaît! (<Au domestique, qui se représente.>) Encore?
LE DOMESTIQUE. Monsieur, ce n’est pas ma faute. On se plaint.
LE PHOTOGRAPHE. Bah! murmures flatteurs de ma renommée grandissante... Il fallait annoncer que j’étais avec les ambassadeurs du Pic de Ténériffe. Qu’est-ce que tu as à la main?
LE DOMESTIQUE. C’est la carte d’une demoiselle qui insiste pour être introduite tout de suite.
LE PHOTOGRAPHE. Folle naïveté!
LE DOMESTIQUE. Elle prétend qu’elle vous est recommandée par M. Jules Prével.
LE PHOTOGRAPHE. Diable! M. Jules Prével, une influence, une tête de lettre! Passe-moi cette carte: «Mademoiselle Acacia, artiste dramatique.»
L’APPRENTI. Joli nom.
LE PHOTOGRAPHE. S’est-elle fait inscrire à l’avance?
LE DOMESTIQUE. Non, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. A-t-elle donné des arrhes?
LE DOMESTIQUE. Non, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Fais-la entrer. (<A l’apprenti.>) Toi, misérable apprentif, au laboratoire!
LE DOMESTIQUE. Par ici, mademoiselle.
MADEMOISELLE ACACIA. Oh! la drôle d’odeur!
LE PHOTOGRAPHE. Détestable, en effet... C’est du collodion... quelque chose d’infect, et qui s’attache aux vêtements. Il faut huit jours pour s’en débarrasser.
MADEMOISELLE ACACIA. Ah! mon Dieu!
LE PHOTOGRAPHE. N’en croyez pas un mot.--Tiens! mais je vous ai vue quelque part.
MADEMOISELLE ACACIA. Au théâtre.
LE PHOTOGRAPHE. Au théâtre, je veux bien: je ne suis pas méchant, moi. A quel théâtre?
MADEMOISELLE ACACIA. Vous savez: rue de la Tour-d’Auvergne.
LE PHOTOGRAPHE. Il y a donc un théâtre rue de la Tour-d’Auvergne?
MADEMOISELLE ACACIA. Voyons, vous n’allez pas me faire poser?
LE PHOTOGRAPHE. Si... en pied.
MADEMOISELLE ACACIA. A la bonne heure! Promettez-moi de me faire aussi bien que mon amie Clémentine.
LE PHOTOGRAPHE. Clémentine qui?
MADEMOISELLE ACACIA. Eh bien, Clémentine. Vous ne connaissez donc rien?
LE PHOTOGRAPHE. Je ne connais pas Clémentine, voilà tout.
MADEMOISELLE ACACIA. J’ai sa carte sur moi, tenez.
LE PHOTOGRAPHE, <jetant un coup d’œil dédaigneux sur la carte>. Cela ne sort pas de nos ateliers. Ensuite, mademoiselle, nous n’aurons pas beaucoup d’efforts à vous faire aussi jolie que votre amie.
MADEMOISELLE ACACIA. Vrai?
LE PHOTOGRAPHE. Surtout si vous consentez à poser dans le même costume qu’elle.
MADEMOISELLE ACACIA. C’est bien comme cela que je l’entends... dans mes costumes de théâtre.
LE PHOTOGRAPHE. De théâtre, puisque vous le voulez. Est-ce que vous en avez plusieurs?
MADEMOISELLE ACACIA. Je le crois bien! C’est moi qui joue les fées dans les revues, les lutins dans les ballets, les sylphes dans les féeries, les pages dans le drame, les jockeys dans le vaudeville...
LE PHOTOGRAPHE. Je vois cela d’ici, sans jumelles. Mais alors, vous allez entrer dans cette chambre, à côté.
MADEMOISELLE ACACIA. Pour quoi faire?
LE PHOTOGRAPHE. Pour vous habiller.
MADEMOISELLE ACACIA. Oh! il n’y a qu’à ôter.
LE PHOTOGRAPHE. Raison de plus. Vous trouverez là une toilette garnie.
MADEMOISELLE ACACIA. Y a-t-il une pomme d’api?
LE PHOTOGRAPHE. Une pomme d’api elle-même... avec une boîte à couleurs.
MADEMOISELLE ACACIA. Peste! vous faites bien les choses, vous.
LE PHOTOGRAPHE. En avez-vous pour longtemps?
MADEMOISELLE ACACIA. Trois secondes! Changement à vue!--Pourquoi cette question?
LE PHOTOGRAPHE. C’est que je vous demanderai la permission d’expédier une ou deux têtes de bourgeois, en vous attendant.
MADEMOISELLE ACACIA. Autant de têtes que vous voudrez; je ne suis pas plus pressée que cela.
LE PHOTOGRAPHE. Car je ne dois pas vous céler que je vous ai fait passer avant un secrétaire de ministre et deux agents de change.
MADEMOISELLE ACACIA. Oh! des agents de change! On les connaît tous, mon photographe. J’ai leur tableau dans ma chambre à coucher.
LE PHOTOGRAPHE. Des agents de change ou des banquiers, je ne sais pas au juste. Enfin, des gens excessivement bien.--Vous ferez sonner le timbre quand vous serez prête. (<Mademoiselle Acacia entre dans une chambre voisine. Il appelle le domestique.>) Domitien!
LE DOMESTIQUE. Monsieur?
LE PHOTOGRAPHE. Introduis les clients... par ordre alphabétique.
LE DOMESTIQUE. Les clients sont partis, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. Comment, partis? Depuis quand? Et de quel droit?
LE DOMESTIQUE. Ils se sont impatientés.
LE PHOTOGRAPHE. Bravo, c’est une réclame magnifique; ils vont se plaindre partout.
LE DOMESTIQUE. Il y en avait de furieux.
LE PHOTOGRAPHE. Je ne redoute pas la réclame au courroux.--Pourtant, cela me gêne à l’heure qu’il est; voilà justement le soleil qui se lève: un jour superbe! Il faudrait utiliser ce météore, comme dirait un vaudevilliste. (<Jetant les yeux sur son domestique.>) Domitien!
LE DOMESTIQUE. S’il vous plaît, monsieur?
LE PHOTOGRAPHE. Ai-je fait ton portrait?
LE DOMESTIQUE. Vingt-sept fois, monsieur.
LE PHOTOGRAPHE. En vérité?
LE DOMESTIQUE. Je suis exposé à tous les coins de rue du quartier, debout, assis, tête nue, en casquette, avec mon plumeau, sans mon plumeau, avec ma culotte de peluche, de face, de trois-quarts...
LE PHOTOGRAPHE. C’est que tu as, en effet, une très-belle tête de serviteur. Allons, mets-toi là, et profitons du soleil.
LE DOMESTIQUE. Quoi! monsieur serait encore assez bon?...
LE PHOTOGRAPHE. Oui, je serai encore assez bon.--Diables de clients!
LE DOMESTIQUE. Cela fera la vingt-huitième fois.
LE PHOTOGRAPHE. Bah! bah! je te retiendrai cela sur tes gages.
LE DOMESTIQUE. C’est que si cela était égal à monsieur, moi je ne tiens pas beaucoup à avoir un nouveau portrait.
LE PHOTOGRAPHE. Eh bien, je te le ferai pour rien. Dépêchons.
LE DOMESTIQUE, <grognant>. Mon ouvrage n’avance pas pendant ce temps-là...
MADEMOISELLE ACACIA, <sortant de la chambre, en maillot et en jupe de gaze>. Là, me voilà! Suis-je bien? (<Apercevant le domestique, et riant.>) C’est ça votre agent de change?
LE PHOTOGRAPHE, <embarrassé>. Non, c’est mon domestique. Je faisais une étude... de queue-rouge. N’est-il pas vrai qu’il a une bonne tête de Jocrisse?--Tu peux te retirer, mon garçon.
LE DOMESTIQUE, <indigné>. Jocrisse! (<Il sort.>)
MADEMOISELLE ACACIA. Comment me trouvez-vous?
LE PHOTOGRAPHE. Pas mal.
MADEMOISELLE ACACIA. Est-ce que je ne suis pas assez décolletée?
LE PHOTOGRAPHE. Oh! si, si.
MADEMOISELLE ACACIA. Ma jupe est peut-être un peu longue... je vais la raccourcir.
LE PHOTOGRAPHE. Non pas! non pas! Diantre! c’est déjà furieusement court comme cela.
MADEMOISELLE ACACIA. Elle est coupée sur le modèle de celle de Clémentine.
LE PHOTOGRAPHE. Ah! c’est une garantie.--Et puis, d’ailleurs, nous mettrons au bas: «Mademoiselle Acacia, dans le rôle de... de...
MADEMOISELLE ACACIA. De Trilby.
LE PHOTOGRAPHE. De Trilby... cela sauve tout. Essayons l’attitude, à présent.
MADEMOISELLE ACACIA. Je vais me mettre à cheval sur une chaise, comme Clémentine.
LE PHOTOGRAPHE. Fi! vous n’y pensez pas!
MADEMOISELLE ACACIA. Aimez-vous mieux que j’aie un pied à terre et l’autre posé sur cette table?
LE PHOTOGRAPHE. De pis en pis. Pourquoi pas tout de suite faire: Portez armes avec votre jambe?
MADEMOISELLE ACACIA. Tout de même.
LE PHOTOGRAPHE. Ou le grand écart?
MADEMOISELLE ACACIA. Je peux essayer.
LE PHOTOGRAPHE. Ma chère belle, ne sortons point des bornes de l’anacréontisme; laissons à Vénus sa ceinture...
MADEMOISELLE ACACIA. Laissons les roses aux rosiers. Cependant je ne peux pas rester droite comme un piquet.
LE PHOTOGRAPHE. Comme un piquet, non, mais comme un arbrisseau flexible. Voyons, montez sur ce tremplin; arrondissez le bras gauche par-dessus votre tête, d’une façon provocante; et, de votre main gauche, pincez votre jupe à la façon des danseuses espagnoles. Là! Appuyez votre tête entre ces deux branches de fer. Oui. Laissez-moi juger de l’effet à distance. Très-bien! Renversez un peu le corsage. Parfait! Est-ce assez Trilby, ô mon Dieu!
MADEMOISELLE ACACIA. Où faut-il que je regarde?
LE PHOTOGRAPHE. Du côté de la porte. Ne craignez pas de forcer l’expression. (<Il va à son objectif.>) Oh! que c’est bien comme cela!
MADEMOISELLE ACACIA. Dites donc, il n’est pas chargé?
LE PHOTOGRAPHE. Laissez-moi tranquille... Moins de jupe, lâchez un peu de jupe.
MADEMOISELLE ACACIA. Êtes-vous donc amusant avec votre voile noir sur la tête!
LE PHOTOGRAPHE. Pas de plaisanterie.
MADEMOISELLE ACACIA. Puis-je remuer les yeux?
LE PHOTOGRAPHE. Tant que cela vous fera plaisir; mais vous ne ferez plus aucun mouvement quand je dirai: Stope!
MADEMOISELLE ACACIA. Ne me regardez pas, vous allez me faire rire.
LE PHOTOGRAPHE. Y êtes-vous?
MADEMOISELLE ACACIA. Attendez. Il me prend une douleur au cœur.
LE PHOTOGRAPHE. Bon!
MADEMOISELLE ACACIA. Cela passe.
LE PHOTOGRAPHE. Ne parlez plus. Une, deux, trois... stope! (<Quelques secondes s’écoulent.>)
MADEMOISELLE ACACIA, <tressaillant>. Hein?
LE PHOTOGRAPHE. Chut.
MADEMOISELLE ACACIA, <entre ses dents>. Oh!
LE PHOTOGRAPHE, <frappant du pied>. Là, voilà que vous avez tout fait manquer!
MADEMOISELLE ACACIA. Écoutez donc j’avais des fourmis dans les mollets. (<Elle saute à bas de l’estrade.>)
LE PHOTOGRAPHE. Comme c’est agréable!
MADEMOISELLE ACACIA. Et votre branche de fer dans les oreilles, croyez-vous que c’est agréable aussi! Et puis quoi? Nous allons recommencer, mon petit photographe, voilà tout.
LE PHOTOGRAPHE. Voilà tout! Lorsqu’il y a plus de quinze personnes qui attendent dans l’antichambre!
MADEMOISELLE ACACIA. Connu!... Fume-t-on chez vous?
LE PHOTOGRAPHE. Parbleu!
MADEMOISELLE ACACIA. Alors, passez-moi le pot à tabac.
LE PHOTOGRAPHE. C’est une idée. (<Ils roulent des cigarettes.>)
MADEMOISELLE ACACIA. Dites-donc, mon petit photographe, est-ce que vous me mettrez dans un grand cadre, sur le boulevard?
LE PHOTOGRAPHE. Certainement.
MADEMOISELLE ACACIA. En belle compagnie?
LE PHOTOGRAPHE. Splendide!
MADEMOISELLE ACACIA. Ah! quel bonheur! (<Elle vient s’asseoir à côté de lui.>) Voulez-vous être gentil, gentil, gentil?... Placez-moi à côté d’un général.
LE PHOTOGRAPHE. Un général?
MADEMOISELLE ACACIA. C’est un caprice. Clémentine est à côté d’un député.
LE PHOTOGRAPHE. On tâchera de se procurer un général. (<Jetant sa cigarette.>) Allons, recommençons.
MADEMOISELLE ACACIA. Déjà! que c’est ennuyeux!
LE PHOTOGRAPHE. Au fait, l’heure est bien avancée, le soleil baisse, et je suis rompu de fatigue. Remettons la séance.--Ah! la journée a été rude!
MADEMOISELLE ACACIA. Quand faudra-t-il que je revienne?
LE PHOTOGRAPHE. Eh bien, mais... ce soir... Entre dix et onze heures.
MADEMOISELLE ACACIA, <pudiquement>. Monsieur...
LE PHOTOGRAPHE. Je vous ferai à la lumière électrique.