‹ Les femmes qui font des scènesChapitre 5 sur 119 · IV

IV

=La scène après minuit.=

LUI, <un peu gai; fredonnant>. Buena sera... Docteur Barbe-à-l’eau... docteur Barque-à-l’eau! Bonsoir, mignonne; pas encore couchée?

ELLE. Oui, vous êtes dans un bel état; regardez-vous, je vous y engage.

LUI. Me regarder, moi? Jamais! Je crains trop le sort de Narcisse.

ELLE. Et votre chapeau? Depuis quand est-ce qu’on se coiffe de cette manière?

LUI. Mon chapeau penche un peu, c’est vrai. Tout penche en ce monde.--Tu es belle!

ELLE. S’il est permis de rentrer à des heures semblables! Où vous êtes-vous fourré, je vous le demande? Votre redingote est toute blanche.

LUI. On démolit tant dans ce Paris! (<Il s’assied.>)

ELLE. Vous allez défoncer le divan. Vous feriez mieux d’aller vous coucher. Vous mettez de la boue par tout le tapis.

LUI. Joue-moi sur le piano un air de Cimarosa.

ELLE. Et vous vous dites artiste! Est-ce avec de telles mœurs qu’on peut prétendre à ce titre élevé?

LUI. Bah! pour quelques flacons défaits en bataille rangée!--Tout s’est fort aristocratiquement passé, je t’assure. D’ailleurs, tu vois, il me reste encore la légèreté dans la démarche, la souplesse dans les mouvements, la grâce dans le geste... (<Il heurte un meuble.>)

ELLE. Mais faites donc attention; vous allez tout casser ici.

LUI. Ne veuillez voir en cela, ma belle, qu’un prétexte honnête pour renouveler votre mobilier.--Palsambleu! la jolie phrase!--Ah! ma Thérèse, que je t’aime!

ELLE. Vous me faites horreur.

LUI. Je te fais horreur?... horresco referens... Reviens de ce funeste sentiment.

ELLE. Je vous défends de m’approcher! je vous considère comme un monstre!

LUI. Ne disons pas de mal des monstres:

Il n’est point de serpent ni de monstre odieux Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux.

J’ai pour moi l’opinion du législateur du Parnasse... Les monstres sont fort bien portés aujourd’hui.--Mais pourquoi te tiens-tu à une lieue de moi? Viens t’asseoir, mon idole, sur ce cuir américain.

ELLE. Vous allez partir, n’est-il pas vrai?

LUI. Tu vas voir comme je vais partir. (<Il commence à ôter ses bottines.>)

ELLE. O mon Dieu! que vous ai-je fait, pour que vous m’ayez jetée sous les pas de cet homme!

LUI. Mignonne, allons voir si la rose...

ELLE. Mais vous n’avez donc ni cœur ni dignité? Le premier vagabond venu est au-dessus de vous par les sentiments. Entendez-vous?

LUI. J’entends.

ELLE. Si vous n’étiez que méprisable, mais vous êtes ignoble! On ne se dégrade pas à plaisir, comme vous faites. Vous sentez le vin!

LUI. Forcé de l’avouer.

ELLE. Quand donc m’enverrez-vous la mort? ô mon Dieu!

LUI. Te reste-t-il encore de cet excellent thé de la caravane?

ELLE. Ne me parlez pas! Ne me parlez pas!

LUI. D’abord, vous allez me faire le plaisir d’élever moins la voix. Ensuite, si vous exigez de moi une réponse à peu près sensée, écoutez. J’éprouve sans doute beaucoup de satisfaction à boire de bonnes choses, et en grande quantité, puisque, malgré les indispositions qui en sont le résultat, je recommence tous les jours. J’ai connu le vin avant de vous connaître. Il m’a consolé avant vous. Cessez donc de lutter contre une affection aussi ancienne,--et ne refusez pas de me préparer une tasse de thé, avec un nuage de lait, comme dans le Caprice, de Musset.

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