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C’est place de la Bourse, au fond de la cour d’une vieille maison à compartiments, laide et d’aspect louche. Il y a les escaliers A, B, C, D, E, avec des corridors qui s’enchevêtrent, des demi-étages, des obscurités, des détours de labyrinthe, et, pour fil conducteur, des rampes poisseuses que n’éclaire pas le plus étroit carreau.
Les gens de la maison circulent là dedans comme des taupes. Ceux du dehors se hissent en tâtonnant, se cognant au mur, les yeux écarquillés.
Au bas de l’escalier B, à droite en entrant, une plaque noire avec lettres dédorées :
agence abel henriet
Àmi-chemin de l’entresol, une autre plaque :
entrée de l’agence
tournez le bouton s. v. p.
On tourne. La salle d’attente est remplie.
Un plafond bas ; le jour terne, qui vient par deux fenêtres écrasées, sans rideaux ; l’air, chauffé par un poêle rouge, est épais, puant d’haleines et de poussière remuée.
Près de la porte, un petit employé vous demande pour quelle affaire vous venez.
— Agence de publicité ? Droit devant vous, guichet n 1. — Réclames ? guichet n 2. — Est-ce pour le journal l’Industrie internationale ? Prenez l’escalier, entresol, porte à gauche… — La rédaction du Siffleur, journal des théâtres ? Au premier, corridor K, au fond, — Le directeur de l’Agence, affaires confidentielles ? Votre nom. Veuillez attendre.
Et l’on s’entasse ; car Abel Henriet reçoit beaucoup de visites confidentielles. À trois heures le défilé commence.
L’employé appelle :
— M. Martin-Dumont.
Un jeune homme se lève, salue madame Le Boterf, avec laquelle il causait depuis quelques instants, et pénètre chez le directeur par une double porte capitonnée qui retombe derrière lui.
— Il est intéressant, ce jeune homme, dit madame Le Boterf à sa voisine, une belle fille brune qui avait pris part à la conversation.
— Vous trouvez ? moi, il m’assomme avec ses inventions. Depuis que je viens ici, et, Dieu merci, j’y traîne souvent mes chausses, je n’ai pas manqué de l’y rencontrer et d’entendre le récit de ses découvertes. Il ferait mieux de se découvrir des rentes.
— Mais c’est ce qu’il cherche, sans doute.
— Lui, ce rêveur ? jamais de la vie. Il possède une ou deux douzaines de brevets pour toute sorte d’inventions merveilleuses et il se ruine en réclames pour l’honneur de la science et de son nom.
— C’est une noble ambition, prononça gravement madame Le Boterf.
— Des bêtises ! Faut-il être serin pour user son temps à ces farces-là ! Voilà un idiot qui est jeune, joli garçon, qui a dû posséder une certaine fortune et qui mène la vie la plus bête… Tenez, je parie qu’il n’a pas de maîtresse… Non, mais je le parierais…
Madame Le Boterf pinça les lèvres.
La belle fille se mit à rire.
— Je vous scandalise, madame ? que voulez-vous ! je suis artiste, j’ai le parler franc. Il ne faut pas m’en vouloir. Chacun ses manières.
— Artiste ? interrogea dignement madame Le Boterf.
— Nina, de l’Alcazar, pour vous divertir, madame. Il paraît que j’ai du chic.
— Vous chantez ?
— Un peu… Ayez donc de la réputation… dans votre quartier, dit-elle en riant.
Puis elle soupira.
— Ah ! si ce gredin d’Abel voulait me chauffer ça, lui qui dispose de tant de publicité, qui a la main dans tous les journaux, il m’enlèverait ce rôle de madame Ève qui va faire courir tout Paris dans notre prochaine revue. Et si j’avais le rôle…
— On augmenterait vos appointements ?
— Je m’en fiche un peu, par exemple ! Non ; mais j’aurais les diamants que mon baron m’a promis et qu’il ne me donne jamais. Or, sans diamants, le rôle est impossible. Et comme je le menacerais de rendre le rôle, par amour-propre, il s’exécuterait. Voilà.
— Des diamants pour le costume d’Ève ?
— Pardine ! après le péché.
Le jeune homme que l’on avait appelé Martin-Dumont quitta comme un fou le cabinet directorial, la face éclairée, le regard ensoleillé. Il emportait une espérance de gloire et déjà son front rayonnait.
Il passa sans rien voir et sortit.
L’employé appela :
— Mademoiselle Catherine Mordon.
Une toute jeune fille, simple, l’air modeste, se leva très troublée et disparut derrière les lourdes portes. La chanteuse continua :
— Mais c’est une scie, voyez-vous, les hommes mariés. Le mien, sa femme le ruine. On parle assez d’elle et de ses splendeurs dans toutes les feuilles de choux. Ça m’agace.
Madame Le Boterf tourna vers elle ses yeux subitement allumés :
— Serait-ce une indiscrétion de vous demander… ?
— Son nom ? Tout le monde le sait : c’est le baron de Monthaut.
— Ah !…
Yvonne se recueillit une minute. Un émoi passait sur ses traits. Ses lèvres s’amincissaient davantage. L’œil se plissait sournois et dur.
Elle reprit tout à coup :
— C’est pour cela que vous désirez parler à M. Abel Henriet ?
— Oui, madame.
La chanteuse baissa la voix :
— Mais c’est encore un fichu animal, celui-là. Il se conduit comme un rien du tout avec les femmes. Celles qui ont besoin de lui, savent comment il se paye. S’il vous rendait service encore ! Mais, dès qu’on a tourné le chignon, il n’y pense plus.
Et il faut venir cent fois pour qu’il vous oblige une. C’est une sale corvée.
— Il y a d’autres agences…, commença madame Le Boterf.
— Ah ouiche ! c’est partout la même boutique. J’ai roulé dans toutes ces boîtes, moi, avant d’avoir une situation, et je sais de quoi il retourne.
— Alors, vous croyez que toutes les femmes qui viennent ici… ?
— Parbleu ! À moins qu’elles n’aient les moyens de payer leur réclame comme celle-là, en face de nous : Thérèse Leroy…
— Thérèse Leroy ? C’est vrai, je la reconnais.
Après cette exclamation, madame Le Boterf se mit de trois quarts pour éviter le regard affectueux qu’une très belle jeune femme, qui paraissait aussi la reconnaître, lui adressait, timide, n’osant pas saluer.
La chanteuse reprit :
— Elle ne manque pas de talent. Mais elle s’est amourachée d’un grand barbu de poète, celui qui a fait les Occidentales…
— Jean Delorme ?
— Précisément. Elle en est folle. Les trois quarts du temps, elle est sans engagement, parce que les directeurs n’aiment pas ça. Il faut qu’on cascade : ça pose ; et puis elle le fait à la Lucrèce avec eux. Ça ne prend pas. C’est une tragédienne. Certainement elle joue aussi bien que Favart : c’est son élève. Eh bien, elle joue chez Ballande, voilà.
Àce moment, la porte du cabinet reçut une poussée brusque, et Catherine Mordon se précipita dans la salle d’attente. Puis elle s’arrêta comme défaillante, et se laissa tomber sur la banquette, à côté de la jeune femme qui se nommait Thérèse Leroy. Elle suffoquait, rouge, ses paupières battaient, retenant ses larmes.
On la regardait dans la salle avec des chuchotements.
Thérèse Leroy se pencha et lui dit quelques mots tout bas. Catherine la remercia d’un regard et lui répondit par des exclamations étouffées :
— C’est indigne !… si vous saviez !… Je suis une honnête fille, madame… si je demande un emploi, c’est afin de vivre de mon travail, et pas autrement. Il a osé me proposer…
— Madame Le Boterf ! appela l’employé.
Yvonne eut un tressaillement ; puis elle se leva, tenant serré dans ses mains un petit sac de cuir, et elle passa, à son tour, chez le directeur.
Un étroit salon rouge, banal, mal éclairé. Auprès du bureau traditionnel un grand jeune homme blond, la tête allemande, des yeux bleus, clairs, souriants.
— Vous désirez, madame ?
Il parlait le français comme un Autrichien. Sa voix douce rendait l’accent agréable.
Yvonne tremblait de tout son corps en s’asseyant ; sa bouche était si pâle et crispée, qu’on ne la voyait plus.
Il reprit, aimable :
— Madame est une jeune veuve qui désire consulter mes registres ? Nous avons de très beaux partis ; mais c’est absolument confidentiel…
— Vous vous occupez de mariages… aussi ? demanda Yvonne.
— En France et à l’étranger. Nos nombreuses relations…
Elle l’interrompit :
— Tant mieux ; cela me servira de prétexte, si l’on me rencontrait ici.
Il la regarda, attentif, et cessa de sourire.
Elle respira fortement, et ouvrit son sac de cuir. Puis elle s’arrêta, les doigts perdus dans l’intérieur, le regard levé, fixe. Son visage se marbrait de taches blanches ; une lutte la secouait.
Il se rapprocha, et, entre ses lèvres :
— C’est une communication… sérieuse ?
— Très sérieuse. Vous êtes… correspondant de plusieurs journaux étrangers, n’est-ce pas, monsieur ?
Il dit oui d’un signe de tête.
— Si l’on vous confie des renseignements graves, dont l’authenticité ne soit pas douteuse, vous payez… cher ?
— Très cher.
Yvonne lui tendit brusquement une lettre.
Il la prit, se renversa sur son fauteuil, élevant le papier déployé qui lui cacha le visage et demeura quelques instants immobile.
Puis il pencha un peu la tête hors de cet écran qu’il ne lâchait pas et murmura :
— Combien ?
Elle souffla très bas :
— J’en ai d’autres…
Il se leva, écarta un rideau et lui dit :
— Voulez-vous passer par ici ?
Elle aperçut une sorte de bureau éclairé d’une lampe suspendue ; au milieu une table riche ; dans un coin, un coffre-fort gigantesque. Elle le suivit ; le rideau tomba.
Dans la salle, on s’impatientait : cette dame demeurait bien longtemps.
Thérèse Leroy regardait sa montre à chaque minute ; maintenant Jean Delorme l’attendait. Elle voulait cependant lui porter une bonne nouvelle : Abel Henriet lui avait parlé d’un engagement à l’Odéon.
— C’est comme moi, lui dit familièrement un jeune homme au menton bleu qui l’avait entendue causer théâtre, on me promet un engagement pour la Russie ; mais ça ne vient pas. Mademoiselle arrive aussi de province ?
Thérèse lui tourna le dos.
Le jeune homme alla s’asseoir près de la chanteuse de l’Alcazar, lui poussa le coude, et, clignant l’œil vers la tragédienne :
— Ça fait des manières !
— Ne m’en parlez pas, répondit la Nina avec son allure de bonne fille qui chante les gaudrioles de café-concert, entre artistes ! Ça fait suer. Vous cherchez un engagement ?
Ce pâle garçon, aux grands yeux noirs féminins, lui plaisait. Il dit :
— J’en ai assez, de la province. On n’y fait son trou que pour s’enterrer.
— C’est vrai. Mais vous trouverez à Paris.
Elle dit tout à coup :
— Savez-vous chanter ?
— Parbleu ! est-ce qu’il ne faut pas tout faire en province ? J’ai chanté les premiers ténors d’opérette dans les Cloches, la Petite Mariée, la…
— Bravo ! venez à l’Alcazar ; nous cherchons ça.
— Vrai ! vous y êtes ? Ça me décide. Vous devez enlever une salle, vous ! Mâtin, quel galbe !…
Elle souriait, flattée. Ils causèrent plus bas.
Madame Le Boterf allait sortir. Elle retraversait le salon rouge ; Abel Henriet, empressé, lui poussait les portes.
Elle se retourna.
— C’est entendu : cette fille, Nina, aura son rôle dans la Revue ?
— Elle peut y compter.
— Et maintenant, ce jeune homme ?…
— Hector Martin-Dumont ? Un excellent parti, je vous le répète. Famille irréprochable, de l’avenir, un cerveau remarquable. Il sera un jour de l’Institut.
— Bien, vous me le présenterez. Je préviendrai ma fille. Et nous pourrons nous voir sans qu’on soupçonne…
— Profession oblige : nous sommes discrets.
En sortant, Yvonne Le Boterf s’arrêta près de la chanteuse :
— Vous pouvez vous retirer, mademoiselle, votre cause est plaidée : le rôle d’Ève est à vous…
— Quoi ! comment ?…
La jeune fille s’était levée d’un coup, effarée, étourdie de joie.
Madame Le Boterf affila son regard et son sourire.
— Vous avez le rôle, tâchez d’avoir les diamants…
— Je les aurai, cria la chanteuse.
— Hum ! murmura Yvonne à son oreille, le baron pourrait bien se dérober. Il est très bas, de finances !
— Il me les donnera, dit-elle avec violence, le regard enfiévré.
Et, baissant la voix :
— Il me les donnera quand il devrait voler ceux de sa femme… — Venez, Léon !
La chanteuse prit le bras du cabotin et quitta la salle, triomphante, bruyante, traînant avec fracas par les escaliers sa robe, sa joie et le jeune homme pâle qui se laissait faire en souriant.
Madame Le Boterf descendit derrière eux, lentement, les bras fermés sur son manteau gonflé : on ne voyait plus le sac de cuir.
Thérèse Leroy s’était levée à l’appel de l’employé ; elle serra la main de Catherine et lui dit :
— Ne désespérez pas, et venez me voir.
— J’irai : merci.
Alors, Catherine Mordon baissa son voile et sortit.
En bas, sous la porte, un homme qui l’avait suivie l’arrêta. Poliment il s’inclinait devant elle, découvert, l’air bienveillant.
— Mademoiselle, permettez-moi de vous dire que je suis quelque peu dans vos confidences, puisque j’ai entendu, là-haut, celles que vous faisiez à votre amie…
Catherine rougit et détourna les yeux.
Il reprit très onctueux :
— Je voudrais de tout mon cœur vous venir en aide. Si j’ai bien compris votre situation, vous cherchez un emploi ?… Répondez-moi, mon enfant, je suis un bonhomme, père de famille. Votre honnêteté, votre révolte de tout à l’heure m’ont profondément touché…
Elle releva son regard surpris, presque joyeux et divinement pur sur la face de cet homme, où son innocence crut trouver une paternelle sympathie.
— En effet, monsieur, je voudrais une place… honorable…
— Vous êtes seule ?
— Toute seule.
— D’où venez-vous ?
— De province. Je suis orpheline. On avait fait de moi une institutrice de campagne. Ma santé est venue à s’altérer ; je ne suis pas forte. Obligée de crier tout le jour, et d’habiter une maisonnette humide dont les murs coulaient, ma poitrine commençait à se prendre. Je toussais beaucoup.
Alors une grande famille du pays m’a emmenée pour élever deux enfants. Une fois à Paris… j’ai dû quitter cette place…
— Pourquoi ?
— C’est pénible à dire… le père de mes élèves me tourmentait. Je ne me suis pas plainte, pour la paix du ménage ; je suis partie.
— Pauvre petite ! Et où demeurez-vous maintenant ?
— À Neuilly, dans une maison de pensionnaires. Mais je n’ai pas d’argent, il faut que je travaille. Je ne sais rien faire que la classe…
— Vous pourriez entrer dans un magasin.
— Je ne sais pas vendre.
— Vous sauriez toujours bien arranger des chiffons ; toutes les femmes ont cette science au bout de leurs doigts.
Elle ne sourit pas et répondit :
— S’il le faut, j’essayerai.
— Bien, dit-il, vivement. Puisque vous êtes si raisonnable, je m’occuperai de vous. Je sais un emploi qui va devenir vacant…
— Lequel ?
— Celui d’essayeuse dans un grand magasin de confection.
— Qu’est-ce que c’est que cela… essayeuse ?
— Voilà : vous êtes d’une taille moyenne, votre tournure est gracieuse, on drapera sur vous les vêtements qu’on voudra faire valoir aux yeux des clientes. Vous marcherez, lentement, avec art, et… c’est tout.
Elle murmura :
— Je n’oserai pas.
— Allons donc ! vous verrez que cela vous amusera bientôt de voir passer sur vos épaules toutes les fantaisies luxueuses de la mode. Et puis on vous habillera aux frais du magasin, d’une belle robe de satin ou de velours ; vous serez nourrie et payée cent francs par mois.
— Oh ! c’est beaucoup, dit-elle, joignant naïvement les mains.
Il rit bonnement de la voir émerveillée.
— Alors, vous voulez bien que je m’occupe de vous caser là dedans ?
— Je vous en prie, monsieur. Mais vous êtes trop bon, je vous serai reconnaissante toute ma vie…
— Donnez-moi votre adresse. Bien. Voici la mienne.
Elle lut sur le carton qu’il lui remit :
« Aristide Beauséjour, commissionnaire en marchandises, rue de Provence. »
— Je vous écrirai, lui dit-il.
Et il s’éloigna, après l’avoir saluée très bas.
— Enfin, dit-elle en s’envolant toute légère, le cœur empli de joie, enfin, il y a encore des honnêtes gens de par le monde ! Quel bonheur ! Je vais pouvoir vivre tranquille en travaillant. Cent francs ! Douze cents francs par an ! une fortune ! J’aurai bientôt des économies, et alors !…
Elle se perdit dans un rêve où il y avait un jeune mari, un petit ménage propre et rangé, avec des fleurs et beaucoup, beaucoup d’enfants.