‹ Les fiançailles: Féerie en cinq actes et onze tableauxChapitre 1 sur 12 · L'ANCÊTRE ASSASSIN.

L'ANCÊTRE ASSASSIN.

AUTRES ANCÊTRES. QUELQUES «MOI» DE TYLTYL. DIVERS ENFANTS DU SÉJOUR DES ENFANTS. LES CINQ PETITS. LE PLUS PETIT. LA MÈRE TYL. MYTYL. LE PÈRE TYL. LA VOISINE.

ACTE PREMIER

PREMIER TABLEAU

LA CABANE DU BÛCHERON

C'est la chaumière de l'Oiseau Bleu, l'intérieur d'une cabane de bûcheron, simple, rustique, mais non point misérable. Cheminée à manteau où s'assoupit un feu de bûches, ustensiles de cuisine, armoire, huche, horloge à poids, rouet, fontaine, etc. Un chien et une chatte endormis. Un grand pain de sucre blanc et bleu. Accrochée au plafond, une cage ronde renfermant un oiseau bleu. Au fond, deux fenêtres dont les volets sont fermés. A gauche, la porte d'entrée de la maison, munie d'un gros loquet. Échelle menant au grenier. Mais il n'y a plus qu'un seul lit, celui de Tyltyl qui maintenant a seize ans. Il fait nuit; la scène n'est éclairée que par quelques rayons de lune qui filtrent à travers les volets. Tyltyl dort profondément. On frappe à la porte.

· · ·

TYLTYL, s'éveillant en sursaut.

Qui est là?... (On frappe encore.) Attendez que je passe ma culotte, le verrou est tiré, je vais ouvrir....

LA FÉE, derrière la porte.

Ce n'est pas la peine, ce n'est pas la peine.... Bonjour!... C'est encore moi!...

La porte s'est ouverte d'elle-même. Entre la Fée Bérylune, sous la forme d'une vieille femme, comme au premier tableau de l'Oiseau Bleu. En même temps pénètre dans la chambre, une étrange clarté qui ne disparaît pas lorsque la porte se referme.

TYLTYL, stupéfait.

Qui êtes-vous?...

LA FÉE

Tu ne me reconnais pas? Voyons, Tyltyl, il n'y a pas sept ans que nous nous sommes quittés....

TYLTYL, ahuri et bouleversant vainement sa mémoire.

Oui, oui, je me rappelle et je vois ce que c'est....

LA FÉE

Oui, mais tu ne vois pas qui je suis et tu ne te rappelles rien du tout.... Je vois, moi, que tu n'as pas changé.... Toujours le même petit garçon oublieux, ingrat et distrait.... Mais que tu as grandi et forci, mon enfant, et que te voilà beau!... Si je n'étais pas fée, je ne t'aurais pas reconnu!... Mon Dieu que tu es beau!... Mais le sais-tu, au moins, tu n'as pas l'air de t'en douter?...

TYLTYL

Il n'y avait dans la maison qu'un tout petit miroir, pas plus grand que la main; c'est Mytyl qui l'a pris et le garde dans sa chambre....

LA FÉE

Ah! Mytyl a une chambre à présent?...

TYLTYL

Oui, elle couche à côté, sous l'escalier; et moi je dors ici, dans la cuisine.... Voulez-vous que je la réveille?...

LA FÉE, se fâchant subitement et sans raison, comme autrefois.

C'est absolument inutile!... Je n'ai pas à m'occuper d'elle; son heure n'est pas venue, et quand elle sonnera, je saurai bien la retrouver sans qu'on me guide comme une aveugle.... En attendant, je n'ai besoin des conseils de personne....

TYLTYL, consterné.

Mais madame, je ne savais pas....

LA FÉE

Il suffit. (Se radoucissant non moins subitement qu'elle s'était courroucée.) A propos, quel âge as-tu?...

TYLTYL

J'aurai seize ans quinze jours après l'Épiphanie.

LA FÉE, se fâchant encore.

Quinze jours après l'Épiphanie!... Qu'est-ce que cette manière de compter?... Et moi qui justement n'ai pas mon almanach que j'ai laissé chez le Destin, à la dernière visite que je lui fis, il y a cinquante ans.... Je ne sais plus où j'en suis.... Enfin, tant pis; quand nous le reverrons, je ferai le calcul, car il faut que ce soit très exact.... Et qu'as-tu fait durant ces sept années que nous ne nous sommes vus?...

TYLTYL

J'ai travaillé dans la forêt avec papa....

LA FÉE

C'est-à-dire que tu l'as aidé à abattre des arbres.... Je n'aime pas beaucoup ça.... Tu appelles ça travailler!... Enfin, puisqu'il paraît que les hommes ne peuvent plus vivre sans saccager les dernières beautés de la terre.... Parlons donc d'autre chose.... (Mystérieusement.) On ne peut pas nous entendre?...

TYLTYL

Je ne crois pas...

LA FÉE, se fâchant encore.

Il ne s'agit pas de ne point croire, il s'agit d'être sûr... Ce que j'ai à te dire est extrêmement important et tout à fait confidentiel.... Approche-toi, que je te parle à l'oreille.... Qui aimes-tu?...

TYLTYL, ahuri.

Qui j'aime?...

LA FÉE, toujours irascible et oubliant complètement qu'il importe de parler à voix basse.

Mais oui, ce n'est pas du latin, je suppose.... Je te demande si tu aimes quelqu'un?...

TYLTYL

Mais oui, j'aime tout le monde, mes parents, mes amis, ma sœur, mes voisins, tous ceux que je connais....

LA FÉE

Ne fais pas l'idiot, n'est-ce pas?... Tu sais bien ce que je veux dire.... Je te demande si tu aimes particulièrement l'une ou l'autre jeune fille, parmi celles que tu as rencontrées?...

TYLTYL, rougissant et se renfermant en lui-même.

Je ne sais pas....

LA FÉE, se fâchant plus fort que jamais.

Comment, tu ne sais pas!... Mais qui le sait alors?... A ton âge on ne doit plus penser qu'à ça, sinon on est un niquedouille, un Niçaise et un pas grand'chose.... Il n'y a pas de quoi rougir; c'est quand on n'aime pas qu'il faut rentrer sous terre.... Nous ne sommes plus ici dans le mensonge des paroles, mais dans la vérité de la pensée et c'est tout le contraire.... Voyons, parmi toutes celles que tu as rencontrées....

TYLTYL, timidement.

Je n'en rencontre pas beaucoup....

LA FÉE

Ce n'est pas une raison; il n'est pas nécessaire d'en rencontrer des tas.... Il suffit bien souvent de n'en découvrir qu'une; quand on n'en a pas d'autres on aime celle-là, et l'on n'est pas à plaindre.... Mais voyons, parmi celles qui sont autour de toi....

TYLTYL

Il n'y en a pas autour de moi....

LA FÉE

Il y en a chez les voisins....

TYLTYL

Il n'y a presque pas de voisins....

LA FÉE

Il y en a au village, à la ville, au fond de la forêt, dans toutes les maisons.... On en trouve partout lorsque le cœur s'éveille.... Laquelle est la plus belle?...

TYLTYL

Mais toutes sont très belles....

LA FÉE

Combien en connais-tu?...

TYLTYL

Quatre dans le village, une dans la forêt et une près du pont....

LA FÉE

Hé! hé!... Ce n'est déjà pas mal!...

TYLTYL

Vous savez, ici, on ne voit pas grand monde....

LA FÉE

Tu es plus dégourdi qu'on ne croirait.... Mais dis-moi, confidentiellement, est-ce qu'elles t'aiment aussi?...

TYLTYL

Elles ne me l'ont pas dit; elles ne savent pas que je les aime....

LA FÉE

Mais on n'a pas besoin de savoir ni de dire ces choses-là!... On voit ça tout de suite quand on vit dans le vrai.... Il suffit d'un regard, on ne s'y trompe point; et les mots qu'on prononce ne servent qu'à masquer ce que le cœur a dit.... Voyons, je suis pressée, veux-tu que je les fasse venir ici?...

TYLTYL, effrayé.

Les faire venir ici?... Mais elles ne voudront pas... Elles me connaissent à peine.... Elles savent que je suis pauvre.... Elles ignorent où j'habite, surtout celles du village, elles ne viennent jamais par ici.... Il y a une heure de marche de l'église jusqu'à la maison, les chemins sont mauvais, difficiles, il fait nuit....

LA FÉE

Quoi? quoi? et quoi encore?... Ne parlons pas de ça.... Nous sommes de l'autre côté du mensonge.... Elles viendront à l'instant, quand je leur ferai signe....

TYLTYL

Mais je ne sais même pas si elles m'ont remarqué....

LA FÉE

Les as-tu regardées?...

TYLTYL

Oui, des fois....

LA FÉE

Et elles t'ont rendu ton regard?...

TYLTYL

Oui, des fois....

LA FÉE

Eh bien, cela suffit et c'est là que se trouve la seule vérité. C'est ainsi qu'on se donne dans la réalité où je vais te conduire.... Le reste est inutile.... Elles ne s'y trompent point. Tu verras comme elles savent tout ce qu'il faut savoir, quand nous sommes entre nous; car ce qu'on voit n'est rien, c'est ce qu'on ne voit pas qui mène le monde entier.... Maintenant, attention!... C'est encore le petit bonnet vert que j'extrais de mon sac!... Le reconnais-tu?...

TYLTYL

Oui, mais il est plus grand....

LA FÉE, se fâchant.

Naturellement! Il a grandi en même temps que ta tête.... Toujours des observations inutiles....

TYLTYL

Et le diamant a changé de couleur.... On dirait qu'il est bleu....

LA FÉE

Mais ce n'est plus le diamant!... Il s'agit cette fois de tout autre chose que de l'âme du pain, du sucre et de quelques objets simples et sans importance.... Il s'agit de choisir le grand et le seul amour de ta vie; car chaque homme n'en a qu'un.... S'il le manque, il s'en va comme un malheureux sur la terre.... Il cherche jusqu'à la mort, sans avoir rempli le grand devoir envers tous ceux qui sont en lui.... Mais d'habitude, il ne s'en doute pas.... Il marche les yeux fermés, il saisit au hasard une femme dans la nuit, et la montre à ses frères, comme s'il avait conquis l'entrée du paradis. Il se croit seul au monde et s'imagine que tout commence et finit dans son cœr.... Tout cela est absurde.... Mais en voilà assez.... Voyons, tout est-il prêt?... Mets ton bonnet et tourne le Saphir; elles vont entrer....

TYLTYL, effaré.

Mais je ne suis pas habillé!... Attendez, attendez!... Qu'est-ce que je vais mettre?... Veine!... Voilà justement sur la chaise mes habits du dimanche, ma culotte presque neuve et ma chemise propre....

Il s'habille en toute hâte.

LA FÉE

Voyons, finissons-en.... Tout cela n'a aucune importance; elles ne s'occuperont pas de ta toilette.... Tu n'auras pas affaire à de petites dindes.... Elles sont peut-être telles dans l'autre vie; mais pas dans celle-ci qui est la seule qui compte; et c'est leur vérité qui sortira de l'ombre....

TYLTYL, fort inquiet.

Elles viendront en même temps?... Il y en a six, au moins.... Je ne me rappelle plus.... Si elles allaient se quereller et s'arracher les yeux?...

LA FÉE

Serais-tu un peu fat, par hasard?...

TYLTYL

Non, mais je crains le bruit, à cause de papa....

LA FÉE

Mais puisque je te dis que nous ne sommes plus dans le monde d'en-bas!... Tu ne sens donc pas que l'air est bien plus pur et la clarté tout autre?... Les hommes et les femmes ne se querellent plus, ne se veulent plus de mal, dans la sphère où nous sommes.... Tout cela n'était qu'apparences et n'existe pas, au fond.... S'il en est qui s'attristent en voyant que tu hésites dans ton choix, elles espéreront jusqu'au bout et puis elles savent bien qu'il n'est pas possible d'éviter la tristesse dans l'amour....

TYLTYL

Par où entreront-elles?...

LA FÉE

Ma foi, je n'en sais rien.... Chacune d'elles agira selon son idée; l'une prendra la fenêtre, l'autre le toit, le mur, la cave ou la cheminée.... Il en est même qui entreront par la porte; mais ce sont les moins intéressantes, elles n'ont pas d'imagination.... Du reste, nous verrons bien.... Assez bavardé, le temps presse, tourne donc le Saphir....

TYLTYL, cherchant à gagner du temps, pour dissimuler sa frayeur.

De quel côté faut-il tourner?...

LA FÉE

Toujours de droite à gauche, comme pour le diamant.... (Regardant Tyltyl.) Dieu que te voilà pâle!... Qu'est-ce qui te prend?... Tu n'as pas peur au moins?...

TYLTYL

Pas du tout.... Au contraire.... Je suis toujours comme ça....

LA FÉE

Il n'y a pas de honte à l'avouer; c'est un moment très grave et si les hommes savaient toutes les conséquences, en cette vie et dans toutes les autres, d'un choix qui n'est pas bon, ils n'oseraient plus aimer.... Mais tu es trop heureux de différer l'instant terrible, et moi je suis trop bête de t'écouter... Tourne donc le Saphir!...

Tyltyl tourne le Saphir; aussitôt la chaumière s'emplit d'une lumière surnaturelle qui revêt toutes choses de beauté, de pureté et d'allégresse nuptiales. Une fenêtre s'ouvre sans bruit, et une jeune fille, vêtue comme un bûcheronne et tenant à la main une hâchette, descend dans la chambre et court embrasser Tyltyl.

LA JEUNE FILLE

Bonjour, Tyltyl!... Tu m'appelles, me voici!...

TYLTYL

Tiens, tiens, tiens! c'est Milette!... (A la Fée.) C'est Milette, la fille du bûcheron Hachefer.... Nous nous voyons parfois, dans la forêt.... (A Milette.) Tu m'aimais donc?... Tu ne me l'avais jamais dit....

MILETTE

Est-ce qu'on dit ces choses-là dans la vie où tout est défendu?... Est-ce qu'on a besoin de les dire?... Mais j'ai su tout de suite, et dès le premier jour, que tu m'aimais; et moi, en même temps, je t'aimais pour toujours.... C'était un soir que tu passais avec ton père en portant un fagot de lauriers.... Tu ne savais pas encore mon nom; et tu me dis bonsoir en me regardant dans les yeux... Je répondis: «Bonne nuit», en baissant les miens, et j'avais ton regard dans mon cœr; et depuis, sans quitter ma maison, je venais ici bien souvent; mais tu n'avais pas l'air de t'en douter....

TYLTYL

Mais non, mais non, c'est moi qui allais chez toi tous les soirs après le coucher du soleil.... Je n'étais plus jamais à la maison.... Maman me disait: «A quoi penses-tu, Tyltyl?» Et papa répondait: «Le voilà encore dans la lune.» Je n'étais pas du tout dans la lune, mais chez toi; mais tu n'y faisais pas attention; tu t'occupais du feu, de la soupe, des lapins; tu taillais des bûchettes ou liais des fagots, comme si personne n'était entré dans ta chaumière....

MILETTE

Mais non, j'étais ici et je t'embrassais tout le temps; mais tu ne me rendais aucun de mes baisers....

TYLTYL

Je te dis que c'est moi qui t'embrassais toujours; je te dis que c'est toi qui n'étais jamais là....

MILETTE

C'est curieux comme on est bête et comme on ne voit rien, quand on n'y voit pas encore.... Mais maintenant qu'on sait, mais maintenant qu'on voit, on va s'embrasser tant qu'on peut....

TYLTYL, embrassant ardemment Milette.

Oui, oui, embrassons-nous encore, encore et tant qu'on aura des baisers sur les lèvres!... Dieu que c'est bon, que c'est bon, que c'est bon! Je n'avais jamais embrassé personne jusqu'ici; et je ne savais pas du tout ce que c'était!... Dieu que c'est bon, que c'est bon, que c'est bon!... Je n'en aurai jamais assez!... Nous n'allons plus faire autre chose!...

MILETTE

Moi aussi, moi aussi!... Moi non plus, moi non plus!... Je n'avais embrassé que papa et maman; ce n'est pas du tout la même chose.... Mais c'est bien vrai que tu m'aimes, mon Tyltyl, et que tu n'aimes que moi?... Qui entre là?...

Entre, en ouvrant le mur qui se referme derrière elle, une jeune fille vêtue d'un corsage et d'un cotillon rouge sang. A sa ceinture pendent un fusil et un couteau à dépecer. Elle s'élance vers Tyltyl et l'embrasse en s'écriant: «Me voici, mon Tyltyl, me voici...?»

TYLTYL, à la Fée.

C'est Belline, ma cousine, la fille du boucher.... Qu'as-tu donc, te voilà tout en eau et tout essouflée, ma Belline?...

BELLINE

Je crois bien!... Il y a loin du village à chez toi!.... Je n'ai pas pris le temps de me laver les mains.... J'aidais papa à dépecer un veau; dès que ta pensée m'a fait signe, j'ai lâché mon couteau, j'ai tout quitté pour accourir plus vite.... Il paraît même que là-bas je me suis fait au doigt une profonde entaille; mais ici ça ne se voit plus.... Papa n'y comprend rien, il doit être furieux. (Apercevant Milette.) Bonjour, Milette!...

MILETTE

Bonjour, Belline.... Tu l'aimes aussi?...

BELLINE

Mais oui, je l'aime aussi.... Tu ne m'en voudras pas?...

MILETTE

Pas du tout, au contraire.... On l'aimera toutes deux...

BELLINE

Que tu es jolie ce soir, ma Milette....

MILETTE

Mais non, c'est toi, Belline, tu n'as jamais été plus belle....

TYLTYL, à la Fée.

Elles prennent fort bien la chose....

LA FÉE

Naturellement, elles savent qu'il n'y a pas de ta faute....

Ici l'âtre s'illumine, s'entr'ouvre et livre passage à une troisième jeune fille, vêtue comme une servante d'auberge, serrant sous le bras gauche un plateau d'étain et sous le bras droit une bouteille.

LA JEUNE FILLE, exubérante et se précipitant sur Tyltyl.

Voilà, voilà! c'est moi!... Bonsoir à tous, à toutes, et d'abord mes baisers à Tyltyl!...

TYLTYL

Tiens! toi aussi, Roselle!... (A la Fée.) C'est Roselle, la fille de l'auberge du Soleil-d'Or. Il n'y avait donc personne à l'auberge ce soir, que tu aies pu venir?...

ROSELLE

Au contraire!... Il y a un monde fou!... Tu comprends, un soir de Noël.... Il y a des buveurs jusque sur le comptoir et sur le seuil de toutes les fenêtres.... J'ai laissé tomber un plateau chargé de douze verres quand tu m'as appelée.... Tiens, j'ai encore un plateau sous ce bras et une bouteille de fil-en-six sous celui-ci.... Elle me gêne pour t'embrasser.... Ils sont encore là-bas, à crier après moi, comme si j'avais mis le feu à la maison.... Ils doivent se demander si je suis folle.... Mais ça m'est bien égal.... J'étais bien trop heureuse de sentir tout à coup que tu pensais à moi.... Il m'a pris tout à coup un éblouissement.... Eh, bonsoir, mon Tyltyl!... Embrasse-moi encore!... Ça va bien?... Tu es encore plus beau que la dernière fois que je t'ai vu....

TYLTYL, l'embrassant.

Toi aussi, ma Roselle, tu es bien plus belle qu'autrefois, et que tes joues sont douces et sont fraîches ce soir!... Je n'avais pas encore osé t'embrasser jusqu'ici.... Quand d'autres t'embrassaient, je me disais toujours «comme ils doivent être heureux!»...

ROSELLE

Ça ne se compare pas, les autres ne comptent pas.... Mais je voyais bien que tu n'osais pas.... Je n'osais pas non plus, mais j'en mourrais d'envie.... Te rappelles-tu la première fois que tu vins à l'auberge, il y a six semaines?... C'était un dimanche matin, après la grand'messe; tu n'osais regarder personne; mais devant moi, tout à coup, tu as ouvert les yeux, comme en extase....

TYLTYL

Et toi aussi, tu as ouvert les tiens, comme s'ils allaient te manger le visage....

ROSELLE

Qu'est-ce qu'ils ont fait, nos yeux, qu'est-ce qui s'est passé?... Moi, depuis ce jour-là, je ne pense plus qu'à toi, je ne travaille plus, je suis toujours ici; mais toi, tu ne venais pas souvent....

Ici, descendant l'échelle du grenier, paraît une quatrième jeune fille dont les vêtements rustiques sont tout blancs de farine.

TYLTYL, se retournant.

Qui est là?... Toi, Aimette?... (A la Fée.) C'est Aimette, encore une cousine, la fille du meunier....

LA FÉE

Va toujours, va toujours, tu vas bien....

AIMETTE, un peu intimidée.

Je suis venue telle que j'étais dans le moulin.... Je n'ai pas eu le temps de me brosser....

TYLTYL

Ça n'a pas d'importance.... Embrasse-moi tout de même... Que tu es jeune et rose sous ta poudre!...

AIMETTE

Je n'oserai jamais.... Je vais te couvrir de farine....

A peine ont-ils eu le temps de prononcer ces mots, qu'entre par l'autre fenêtre une cinquième jeune fille, elle est nu-pieds, nu-tête, en haillons et tient à la main une sébile dans laquelle tintent quelques sous. Elle n'ose pas s'avancer.

TYLTYL

Encore une!... (A la Fée.) C'est Janille, la petite mendiante du pont de l'Ermitage....

LA FÉE

Ça va bien, ça va bien.... Mais je vais réveiller ton père afin qu'il fasse agrandir la maison....

TYLTYL

Mais ce n'est pas ma faute.... Je ne l' ai pas fait exprès.... On ne peut pas s'empêcher de les aimer.... Comment vas-tu, Janille?... Qu'as-tu fait de ton vieux père aveugle et cul-de-jatte?...

JANILLE

Je l'ai laissé au coin du pont....

TYLTYL

Quoi?... Tout seul dans la nuit?... Mais c'est très imprudent....

JANILLE, près de pleurer.

Oui, je sais que c'est mal.... C'est très mal, c'est très mal.... Je ne le ferai plus.... Mais que veux-tu, Tyltyl, c'était plus fort que moi. Quand tu m'as appelée, je n'ai pas pu rester....

TYLTYL, l'embrassant.

Voyons, ne pleure pas.... Je t'aiderai à le rentrer.... Tu te rappelles que je l'ai fait un soir, en passant sur le pont, et que je t'ai donné le dernier petit sou que j'avais dans ma poche?...

JANILLE

Je l'ai toujours, Tyltyl.... Je l'ai mis dans une boîte.... Je ne le perdrai pas....

TYLTYL, l'embrassant encore.

Mon Dieu! que tu sens bon la verveine et le thym!...

Ici la porte s'ouvre lentement. Entre une sixième jeune fille. Elle est en toilette de soirée, sous un manteau de fourrure entr'ouvert et tient un éventail à la main.

TYLTYL

Qu'est-ce encore?...

LA FÉE

Mais d'où sortent-elles donc?... A ton âge!... Je n'aurais jamais cru....

TYLTYL

Mais je ne savais pas.... (A la Fée.) Mon Dieu! c'est Rosarelle!... C'est la fille du maire!... Vous savez, la grande, grande ferme, avec ses trois tours rondes, à l'entrée du pays?... Qu'est-ce que je vais faire?... Elle qui est si fière!...

LA FÉE

Mais non, mais non, elle ne sera pas plus fière que les autres. Parle-lui, tu verras....

TYLTYL

Je n'oserai jamais.... Qu'est-ce que je vais lui dire?...

ROSARELLE, s'avançant.

Eh bien, Tyltyl, tu ne me reconnais pas?...

TYLTYL

Mais si, Mademoiselle, mais je ne croyais pas....

ROSARELLE

Mademoiselle?... Qu'est-ce que ça veut dire?... Je ne connais pas ce nom-là... Je m'appelle Rosarelle, tu sais bien... Il y avait un grand dîner chez mon père, à cause de la Noël... Ta pensée est venue me chercher au dessert... Je me suis levée tout de suite, en renversant une coupe de Champagne... On était très inquiet, on s'empressait autour de moi, on croyait que j'étais souffrante... J'ai eu du mal à m'échapper, mais enfin me voici, et l'on peut s'embrasser... Te rappelles-tu comme on se regardait quand tu venais apporter des fagots dans la cour?...

TYLTYL

Oh! oui, tu étais belle et je n'osais pas remuer.... Mais tu es encore bien plus belle aujourd'hui....

ROSARELLE

Mais tout a commencé et je n'ai bien compris ce qui m'arrivait que le jour où tu m'as donné les trois petits bouvreuils que tu avais trouvés dans la forêt....

TYLTYL

Oui, oui, je me rappelle.... Moi aussi j'ai compris.... Est-ce qu'ils vivent encore?...

ROSARELLE

Deux des petits sont morts, mais le troisième est magnifique.... Je l'ai mis dans une cage dorée, au coin de ma fenêtre, et chaque fois qu'il chante....

LA FÉE

Voyons, voyons, c'est très intéressant, ces petites confidences, mais nous n'avons pas de temps à perdre... Il faut que tout soit terminé cette nuit, car de telles occasions ne se représentent point et chaque homme dans sa vie n'en a qu'une de ce genre... Malheur à ceux qui ne la saisissent point!... Il s'agit à présent de s'entendre, de s'organiser et de faire le grand choix qui décide du bonheur, tout d'abord de deux êtres, et de beaucoup d'autres ensuite....

TYLTYL, très troublé.

Faudra-t-il choisir tout de suite, et ne pourrai-je en choisir qu'une?...

LA FÉE

Ne te tourmente point, ce n'est pas ton affaire, ce n'est pas toi qui choisiras....

TYLTYL, stupéfait.

Ce n'est pas moi qui choisirai?...

LA FÉE

Mais non, ça ne te regarde pas....

TYLTYL, de plus en plus suffoqué.

Ça ne me regarde pas?...

LA FÉE

Mais non, je te l'ai déjà dit, ce n'est pas ton affaire....

TYLTYL, n'y comprenant plus rien.

Alors, je ne peux pas aimer qui je veux?...

LA FÉE

Mais non, personne n'aime qui il veut ni ne fait ce qu'il veut dans la vie.... Avant tout, il faut apprendre à connaître ce que veulent tous ceux dont tu dépens.

TYLTYL

Tous ceux dont je dépens?...

LA FÉE

Mais oui, tes ancêtres d'abord....

TYLTYL

Mes ancêtres?...

LA FÉE

Tous ceux qui sont morts avant toi....

TYLTYL

De quoi se mêlent-ils puisqu'ils sont morts?... Je ne les connais pas.

LA FÉE

Oui, mais eux te connaissent.... Et puis tous tes enfants....

TYLTYL

Mes enfants?... Quels enfants?... Je n'en ai jamais eu!...

LA FÉE

Mais si, mais si, tu en as des milliers qui ne sont pas encore nés et attendent la mère que tu vas leur donner....

TYLTYL

Alors c'est eux qui choisiront ma fiancée?...

LA FÉE

Mais naturellement; c'est toujours ainsi que ça se passe.... Mais assez discuté; il nous faut faire quelques préparatifs en vue du grand voyage, car il sera fort long et assez fatigant.... Et d'abord, il importe de se procurer de l'argent.... Je n'en ai plus chez moi. La baguette qui m'en fournissait est en réparation au centre de la terre.... Je ne vois pas trop où trouver la somme indispensable.... Les frais sont assez élevés.... (S'adressant aux jeunes filles.) L'une de vous a-t-elle quelques milliers de francs sur elle?...

JANILLE

Je n'ai que treize sous dans ma sébile, puis le sou de Tyltyl que je ne peux donner....

ROSELLE

Moi j'ai sept francs cinquante, la recette de ce soir....

MILETTE

Moi je n'ai rien du tout....

ROSARELLE

Moi je n'ai rien sur moi, mais grand-père est très riche....

LA FÉE

C'est bien, c'est tout ce qu'il nous faut; il pourra nous prêter....

ROSARELLE

Oui, mais il est avare!...

LA FÉE

Mais non; c'est une erreur, il n'y a pas d'avares.... Grâce au Saphir qui découvre le fond des choses, vous verrez qu'il n'est pas plus avare que vous ou moi, et qu'il nous donnera tout ce que nous demanderons. C'est la première course que nous ayons à faire.... Voyons, tout est-il prêt?... Par où sortirons-nous?...

Ici s'ouvre une trappe, au milieu de la scène; et il s'en élève lentement, semblable à une tour, une gigantesque forme deux fois plus haute qu'un homme. Elle est carrée, énorme, imposante, écrasante et donne l'impression d'une masse de granit et d'une puissance aveugle et inflexible. On ne voit pas son visage. Elle est vêtue de draperies grisâtres et rigides comme des arêtes de rocher. La Fée nous dira tout à l'heure que c'est le Destin.

LE DESTIN

C'est moi.... On m'avait oublié, comme toujours....

TYLTYL, assez effrayé.

Qu'est-ce que ce Monsieur?...

LA FÉE

Il a raison, je l'avais oublié.... Ce n'est rien, c'est le Destin.... Je n'avais pas prévu que le Saphir le rendrait visible, lui aussi.... Il faut qu'il t'accompagne; on ne peut pas l'en empêcher, c'est son droit.... Donne-lui la main....

TYLTYL

C'est lui qui nous conduira?...

LA FÉE

C'est à voir.... Nous verrons ce que dira la Lumière; c'est à elle de s'entendre avec lui....

TYLTYL

Mais c'est vrai, la Lumière?... Où est-elle?... Elle ne nous accompagne pas?...

LA FÉE

Si, si; mais elle a fort à faire en ce moment.... Elle n'était pas libre ce soir.... Nous la retrouverons chez moi, où nous nous rendrons tout de suite après ta visite à l'Avare....

TYLTYL

Que je serai heureux de la revoir!... Elle était si gentille, si douce, si belle, si affectueuse et si bonne!...

LA FÉE

Voyons, donne la main au Destin, nous partons....

Tyltyl tend le bras vers le monstre qui saisit la menotte de l'enfant dans son énorme main couleur de bronze.

TYLTYL

Voilà, Monsieur.... (Poussant un cri.) Aïe!... Ce n'est pas une main, c'est une pince d'acier!...

LA FÉE

Ce n'est rien, on s'y fait.... Voyons, tout est-il en règle, à la fin?... Plus rien n'est oublié?... Une, deux, trois, nous sortons....

On frappe à la porte.

LA FÉE, irritée.

Qui vient encore nous déranger?... Nous ne sortirons donc jamais de cette masure?...

On frappe encore.

TYLTYL

Entrez!...

On frappe une troisième fois.

Qui est là?... Mais entrez donc!...

La porte s'ouvre lentement, et l'on voit se dresser sur le seuil une forme de femme enveloppée de longs voiles blancs, comme une statue antique. Le visage, les mains, la bouche, les yeux, les cheveux et les sourcils, sont d'une blancheur de marbre et dénués de vie. Elle demeure immobile sur le seuil.

Qu'est-ce que c'est?...

LA FÉE

Ma foi, je n'en sais rien.... Ce doit être une de celles que tu as oubliées....

TYLTYL, fouillant en vain dans sa mémoire.

Moi?... Je n'ai oublié personne.... Je ne l'ai jamais vue... Je ne me rappelle pas.... (Rapprochant de la forme voilée.) Qui êtes-vous?.... (La forme voilée ne répond pas.)

LA FÉE

Inutile de l'interroger.... Elle ne peut rien te dire, elle ne peut pas revivre, tant que ton souvenir ne l'a pas ranimée....

TYLTYL

Mais je n'ai plus de souvenir.... J'ai beau chercher, j'ai beau creuser, je ne trouve rien du tout....

LA FÉE

Bon, bon, c'est bon; nous verrons ça plus tard quand tout s'éclaircira.... Puisqu'elle barre la porte, nous sortirons par la fenêtre.... En avant, par ici, le sort en est jeté et la fête commence....

LE DESTIN

Permettez, permettez, c'est moi qui suis le Sort, et c'est moi qui commence et c'est moi qui commande.... Je passe le premier, car c'est moi qui mène tout et je suis le seul maître!...

Les fenêtres s'ouvrent jusqu'à ras du sol et tous sortent dans la nuit étoilée, précédés du Destin qui entraîne Tyltyl par la main. La forme blanche les suit lentement, à distance.

RIDEAU

ACTE DEUXIÈME

DEUXIÈME TABLEAU

DEVANT UNE PORTE

Devant le rideau qui représente une grande porte à deux vantaux qui ferme une voûte surbaissée. La porte est énorme, épaisse, massive, antique, inébranlable, bardée de fer et hérissée de clous. Au milieu de la porte, une serrure impressionnante.

· · ·

Entrent la Fée et Tyltyl, qui porte sur l'épaule une besace vide.

LA FÉE

Voici la porte de l'Avare....

TYLTYL

Où sont mes petites amies?...

LA FÉE

Chez moi, dans mon palais; elles y sont en sûreté et t'attendent.... Fais vite et reviens tôt....

TYLTYL

Et le Destin?... Je croyais qu'il ne devait plus me quitter....

LA FÉE

En effet, c'est bizarre.... Mais nous n'avons pas à lui courir après; et puis c'est son affaire, il n'est rien de moins qu'indispensable....

TYLTYL

Vous m'accompagnerez chez l'Avare?...

LA FÉE

Non, il est préférable que tu sois seul en sa présence.... Je suppose que tu n'as pas peur?...

TYLTYL

Pas le moins du monde, mais je ne sais trop; comment m'y prendre....

LA FÉE

C'est pourtant bien simple: quand tu seras entré, tu tourneras le Saphir et il te donnera tout ce que tu voudras....

TYLTYL

Il ne fera pas le méchant?... C'est que je n'ai pas d'armes....

LA FÉE

Au contraire, il sera ravi de te rendre service....

TYLTYL

Comment faire pour entrer?... Il n'y a pas de sonnette, pas de marteau.... Faut-il frapper?...

LA FÉE

Garde-t'en bien!... Ce serait lui donner l'éveil et il deviendrait intraitable.... Mais c'est encore bien simple.... Je vais, de ma baguette, toucher la grosse serrure, les vantaux glisseront à droite et à gauche, et tu seras tout à coup de l'autre côté de la porte, c'est-à-dire au dedans même de sa caverne, sans qu'il s'en soit seulement douté. Une fois là, tu te tiendras tranquillement dans ton coin, à l'observer un moment, au milieu de son or, si ça t'amuse; et ça t'amusera, car c'est assez curieux, puis, quand tu l'auras suffisamment contemplé, tu tourneras le Saphir... Mets-toi là, à gauche, contre le mur de la voûte de manière à te glisser tout de suite et sans bruit dans son antre.... Attention!... La porte va disparaître. Quant à moi, je me sauve par ici....

TROISIÈME TABLEAU

LA CAVE DE L'AVARE

De sa baguette la Fée louche l'imposante serrure; aussitôt les lourds vantaux s'écartent par le milieu, glissent à droite et à gauche et disparaissent dans les coulisses, découvrant entièrement l'antre de l'Avare, vaste cave aux voûtes écrasées où sont entassés de gros sacs que crève de la monnaie de cuivre, d'or et d'argent. La scène n'est éclairée que par une chétive et fumeuse chandelle. Tyltyl se dissimule de son mieux dans un coin sombre. L'Avare, vieillard au nez crochu, à la barbe blanche et sale, aux cheveux longs et rares, est vêtu d'une sorte de robe de chambre sordide et rapiécée. Sur le sol est étendu un vieux tapis au coin duquel se trouvent trois sacs gonflés d'or.

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