‹ Les fiancés de 1812Chapitre 17 sur 37 · Toulon, 24 décembre 1812.

Toulon, 24 décembre 1812.

« Mon cher oncle,

Je ne sais si la présente trouvera son adresse. Depuis plus de quatre ans je n’ai eu aucune nouvelle de vous ni de mon père. J’ai écrit, et toujours le silence pour réponse. Enfin j’ai cru que mon père m’avait oublié ou qu’il me croyait mort. J’ai douté si lui-même existait encore. Me fondant sur le plus de facilité de communication avec vous, vu les lieux et votre nom si bien connu dans la classe commerciale, je vous adresse la présente, dans l’espoir qu’elle aura plus de succès que mes précédentes lettres. Depuis quatre ans, j’ai fait la vie de vingt personnes par la multiplicité des événements qui ont marqué cette époque. Ce n’est pas le lieu d’en faire le détail. L’important pour moi est de savoir si ma famille existe encore ; si je reverrai ma mère dont je n’ai reçu que les premières caresses de l’enfance ; si enfin je puis être encore heureux. Car j’ai épuisé toutes les manières de vivre, et je me retire las de la vie des chevaliers errants. À mon départ du Canada, j’avais une sœur qui m’aimait avec toute la force de ses quatre années ; j’avais une mère qui me comblait de tendresses ; j’avais un père qui me regardait avec espoir et bonheur ; j’avais un oncle qui m’affectionnait de sincère amitié… Depuis quatre ans tout est mort pour moi. Je vis errant, sans misère, mais sans bonheur. Je dispose de plus de trois cents francs par jour ; mais il manque beaucoup au bonheur de la vie, quand il n’y a que l’argent pour la remplir. J’ai plus de dix fortunes entre les mains. Un peu de soin me réaliserait un revenu annuel de plus d’un million de francs. Mais que faire de tous ces biens ?

Que je sache si mon père vit encore, et je serai heureux du bonheur que j’ambitionne. J’ai contracté une dette envers les malheureux ; je leur laisserai ma fortune avec plaisir, pourvu que je retrouve mon père. Jusqu’ici le courage m’a manqué pour aller personnellement savoir si ma famille n’avait pas laissé la terre. Mais redoutant toujours de ne trouver que des tombeaux, j’ai laissé à la fortune de disposer de ma vie. J’attendrai encore huit mois pour une réponse à cette lettre. Si à cette époque, je n’ai rien appris, je ferai le voyage du Canada. Mon seul refuge en cette incertitude est de croire que le silence de mon père est dû à la difficulté de communications. Toutefois si je ne suis pas orphelin, portez à ma famille les plus tendres sentiments d’affection de votre neveu »,

GUSTAVE DUVAL.

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