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Chapitre 2

Le soleil était au milieu de sa course ; un air serein commandait la paix dans l’atmosphère. Gonzalve, assis tristement sous l’ombre d’un chêne, tenait un papier à sa main, qui tremblait en le froissant convulsivement. Il le portait parfois à ses lèvres et l’inondait de ses larmes.

Il arrive souvent qu’une imagination exaltée se crée un monde chimérique, se fait une vie d’infortune par la seule pensée qu’elle s’y croit destinée. Tel, sous l’influence de cette cruelle illusion, croira l’univers déchaîné contre lui, se sentira sans cesse dans le malheur sans en connaître la cause, et comme y étant invinciblement entraîné. Tels on rencontre tous les jours ces caractères mélancoliques pour lesquels le reste des mortels semblent autant de persécuteurs. Tel on pourrait penser de Gonzalve si, ignorant le sujet de ses tourments, on pouvait le juger d’après les apparences, plus souvent trompeuses que réelles. Mais son cœur venait de recevoir un choc propre à énerver les plus fortes résolutions et à déjouer les ressorts de l’âme la plus favorablement douée. Jamais sa force et son énergie n’avaient été mises à une plus violente épreuve. Mais la magnanimité saura encore prendre le dessus.

Bientôt on le voit se lever précipitamment, comme venant de prendre une résolution ferme et énergique. Ses yeux étaient mouillés de pleurs, mais ses traits, que la tristesse et le malheur avaient formés, mettaient sur les plus fortes expressions de ses peines un voile impénétrable aux regards les plus éclairés. À quelques instants de là on le voit, tout en armes, sortir du camp appuyé sur le bras d’Alphonse et prendre le chemin de la forêt.

Quoi qu’il y eût une bien intime similitude entre le caractère de ces deux amis, l’humeur semblait en faire une différence extrême. Alphonse, aussi jovial et plaisant que Gonzalve était triste et sérieux, abondait en réparties de toutes espèces.

Dès qu’ils furent éloignés du camp et qu’ils eurent fait quelques pas dans la forêt, ils entendirent le bruit des mousquets de leurs amis, qui, comme nous l’avons vu, étaient partis quelques heures avant eux en la compagnie des deux assassins. Ils les eurent bientôt rejoints et Gonzalve prenant à part l’un des deux jeunes officiers de la troupe, lui demanda mystérieusement où il se proposait d’aller passer la nuit. « Sous le Pin-Noir », répondit-il. La chasse était heureuse, il ne le retint pas plus longtemps. Le Pin-Noir était un endroit bien connu où se faisait ordinairement les rendez-vous des chasseurs. C’était un amphithéâtre formé de vignes sauvages et dominé par un pin énorme dont la tête semblait toucher aux nues. Soit que cela tînt de la nature du sol ou de quelque autre raison inconnue, ce pin était couronné de branches noires, et on eut dit que son écorce avait été peinte de cette couleur.

On se sépara sans aucune autre explication et Gonzalve prit avec son compagnon le chemin le plus frayé qui conduisait au Pin-Noir.

Plus on avançait, plus le colonel devenait triste et oppressé d’un poids énorme. Enfin épuisé de douleur, il sent ses jambes plier sous lui, et tombe comme si son courage ne voulût lui permettre d’aller plus loin. Alphonse court à lui et s’informe de ce qui vient de causer cette faiblesse. Son amitié lui avait, depuis longtemps, fait connaître l’état de son frère d’armes. Mais comme la familiarité n’était pas encore bien établie entre eux, il n’avait osé l’interroger sur les secrets qu’il semblait vouloir celer aux yeux de tous. Quand il le vit dans un si complet état d’accablement, il ne douta pas que son âme ne fût seule le siège du mal, et pensa avec raison qu’un épanchement confidentiel lui rendrait le courage qui s’affaiblissait insensiblement en lui. « Gonzalve, lui dit-il, qu’avez-vous donc ? Pourquoi ne pas me laisser partager vos chagrins ? Je sais que vous souffrez ; me jugez vous indigne de souffrir avec vous ? »

— Hélas ! non, mon ami ; mais l’infortune qui me poursuit ne saurait se partager. Quoiqu’il en soit reposons-nous un instant et apprends si le cœur de l’homme peut être soumis à plus d’épreuves, que l’a été le mien ; apprends si ton âme saurait me soulager de mes peines. Tiens, lis cette lettre, et explique-toi ma présence en ces lieux.

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