‹ Les Fiancés de LochesChapitre 16 sur 44 · Scène III

Scène III

Les Mêmes, Gévaudan, Alfred et Laure’'

Plucheux, paraissant au fond.

Messieurs et mademoiselle Gévaudan.

Saint-Galmier.

Qu'est-ce que c'est que ça ?… Tu les connais, toi ?

Rachel.

Pas du tout ! Ce sont peut-être des parents de Léonie !

Laure, en grande toilette décolletée. Paraît au fond, suivi de Gévaudan et Alfred en habits noirs, des claques à fonds roses à la main.

Tous deux sont frisés.

Saint-Galmier, saluant.

Messieurs… madame… (À part.) Il me semble que j'ai vu ces têtes-là quelque part !

La famille Gévaudan salue.’'

Rachel.

Je vous demande pardon… Je vous laisse avec mon frère. Je vais chercher la fiancée qui nous manque et je suis à vous…

Gévaudan, à part.

C'est ça… à eux trois, ça fera le compte !

Rachel sort par le fond.’'

Saint-Galmier, très aimable, aux Gévaudan.

Si vous voulez vous asseoir.

Alfred.

Saint-Galmier, à Laure.

Débarrassez-vous donc, madame !

Il lui prend sa mantilleGévaudan et Alfred lui donnent leurs paletots qu'il met sur son brasGévaudan s'assied sur la chaise à droite de la table : Saint-Galmier reste debout au milieu de la scèneLaure et Alfred vont s'asseoir sur le canapé.’'

Gévaudan, assis, avec désinvolture.

Vous voyez, cher monsieur, que nous nous sommes rendus à votre aimable invitation.

Saint-Galmier., étonné.

Mon invitation !…

Gévaudan.

Oui… hier, à l'agence !…

Saint-Galmier, à part, abasourdi.

Hein !… les domestiques !… (Haut.) Comment, c'est vous…

Gévaudan, se carrant sur une chaise.

Mon Dieu, oui !… Nous sommes un peu en retard… c'est la petite qui n'en finissait pas avec sa toilette !

Saint-Galmier, sèchement.

Avec vos toilettes ! Vous feriez mieux de ne pas rester assis !

Alfred., à Laure en se levant.

Il a raison… ça pourrait les chiffonner !…

Saint-Galmier.

D'abord, qu'est-ce que c'est que ces costumes-là !

Laure, allant à lui, minaudant.

C'est la dernière mode de Loches…

Saint-Galmier.

Mode de Loches… mode de Loches !… Ce ne sont pas des costumes de domestiques !…

Gévaudan.

Mais nous n'avons pas l'habitude de nous habiller comme des domestiques !…

Laure a gagné l'extrême gauche et s'est assise sur la chaise à gauche de la table.’'

Alfred, à part.

Il a l'air de nous reprocher notre province !… ce Parisien ! Sapristi ! que j'ai mal à la tête !…

Gévaudan, à part.

Je lui trouve un air froid !… Je vais le mettre à l'aise ! (Il se lève, va à Saint-Galmier et avec désinvolture, lui frappant sur l'épaule.) Eh bien, voyons ! quoi de neuf, aujourd'hui ?

Saint-Galmier.

Hein ! (À part.) Ah ! mais il manque de style !… Il a dû servir chez des cocottes ! (Haut.) Vous croyez que je suis là pour causer avec vous !…

Gévaudan.

C'est juste !… Nous avons autre chose à faire !… (À Laure.) Laure, viens ici… (À Saint-Galmier, tenant Laure dans ses bras.) Je vous présente ma sœur, je l'ai vue naître.

Saint-Galmier.

Ca ne vous rajeunit pas !

Gévaudan.

C'est un tempérament solide et une nature aimante !… Le jour venu… elle remplira ses devoirs matrimoniaux avec conscience…

Saint-Galmier, à part.

Qu'est-ce que ça me fait à moi ?

Gévaudan, à Laure.

Embrasse-moi, Laure !

Il l'embrasse avec effusion.’'

Saint-Galmier.

Voyons ! Ce n'est pas ici l'endroit des épanchements de famille !

Laure.

C'est mon frère, monsieur !… (À part.) Il est déjà jaloux !

Alfred, mettant sa tête sur le marbre de la cheminée.

Oh ! que j'ai mal à la tête !

Gévaudan, quittant Laure.

Mais ce n'est pas tout ça !… avant d'engager nos paroles… je voudrais subsidiairement…

Saint-Galmier, à part.

Oh mais ! il est phraseur, ce domestique ! (Haut.) Qu'est-ce encore ?

Gévaudan, à mi-voix, l'amenant sur le devant de la scène.

Eh bien, voilà ! J'ai vu hier à l'agence une demoiselle Michette qui vous appelle son gros lapin.

Saint-Galmier, à part.

Hein ! il sait !… (Haut.) Eh bien ?

Gévaudan.

Eh bien, mais j'aime à croire, monsieur, que ce n'est pas une amante ! Sans cela, je ne connais que mon devoir, je dirai tout à votre fiancée !

Saint-Galmier, à part.

À Léonie ! Sapristi ! (Vivement.) Ne faites pas ça ! Tenez ! voici pour vous.

Il lui remet une pièce de monnaie.’'

Gévaudan, ahuri.

Quarante sous ?…

Saint-Galmier.

Oui ! acceptez-les ! D'ailleurs tout est fini avec Michette !… j'ai rompu !…

Gévaudan.

Ah ! je l'espère, monsieur, mais nous verrons ! Abordons maintenant la question d'argent !

Saint-Galmier, à part.

Il va me faire chanter, c'est sûr !

Gévaudan, fait signe à Laure de s’approcher

Il est bon d'établir les situations respectives ! (À Saint-Galmier.) Qu'est-ce que vous donnez ?

Saint-Galmier, embarrassé.

Mon Dieu ! j'ai pensé que soixante francs…

Tous

Soixante francs !

Saint-Galmier, vivement.’

Eh bien non ! quatre-vingts !… j'irai jusqu'à quatre-vingts francs par mois…

Gévaudan.

Comment !… Vous ne donnez pas tout à la fois ?

Laure.

Oh ! ces questions d'intérêt devant moi… l'inclination seule me guide…

Gévaudan.

Laisse donc ! Laisse donc !

Saint-Galmier.

Maintenant, si après je suis content, je vous augmenterai !

Gévaudan.

Oh ! vous en serez content ! Mon Dieu… c'est une éducation à faire…

Saint-Galmier.

Hein !… elle n'a jamais servi ?…

Gévaudan, indigné.

Saint-Galmier.

Eh bien, c'est agréable !

Gévaudan, à part.

Il n'y a qu'à Paris qu'on entend des choses pareilles !

Saint-Galmier, à part.

Ah ! quelle fichue idée j'ai eue d'arrêter ces domestiques-là !…

Gévaudan.

Mais voyons ! ces quatre-vingts francs… ce n'est pas sérieux !… Voulez-vous que nous disions partout que vous n'apportez rien en dot !…

Saint-Galmier, furieux.

Comment ! vous iriez dire ?…

Gévaudan, s'échauffant.

Laure a vingt-cinq mille francs, monsieur !…

Saint-Galmier, se montant.

Eh ! tant mieux pour elle !… mais quel intérêt ?…

Gévaudan.

Quatre et demi !

Saint-Galmier.

Mais non ! je dis : quel intérêt cela a-t-il pour moi ?… Je m'en moque qu'elle ait vingt-cinq mille francs !…

Gévaudan.

Mais je me moque encore plus de vos quatre-vingts francs !…

Laure.

Eugène !… calme-toi !…

Alfred, s'échouant sur le canapé.

Oh ! ce qu'ils me font mal à la tête !

Gévaudan, à Saint-Galmier.

Comment ? vous vous mariez et vous n'apportez pas un sou de dot !

Saint-Galmier, exaspéré.

Je n'apporte pas un sou, moi ?…

Gévaudan, id.

Puisque vous ne donnez que quatre-vingt francs !

Saint-Galmier, id.

Mais sapristi !… je vous donne quatre-vingts francs, mais ça ne m'empêche pas d'apporter deux cent mille francs en mariage.

Gévaudan, calmé.

Eh ! dites-le donc ! D'accord ! je ne dis plus rien…

Il passe au 3.’'

Saint-Galmier, n° 2, à part, avec joie.

Il ne dira rien !…

Gévaudan.

Alors, les quatre-vingts francs… c'est pour le service courant ?…

Saint-Galmier.

Naturellement !… Maintenant, à chaque enfant, vous aurez cinquante francs…

Gévaudan, souriant.

Il n'y a pas besoin de ça !… n'est-ce pas, Laure ?…

Laure, n° 1, minaudant.

Oh ! Eugène !… voyons !…

Gévaudan, à Saint-Galmier, lui envoyant plusieurs renfoncements, en riant bêtement.

Il n'y a pas besoin de ça !… Ah ! ah ! ah !

Saint-Galmier.

Vous n'avez pas fini ! (À part.) Quelle brute !… (Haut.) Dites-moi !… Est-ce que vous pourrez coucher ici ce soir ?

Gévaudan et Laure Hein ! Déjà ?…

Saint-Galmier.

Eh bien oui !… Vos chambres sont prêtes !… (À Laure.) La vôtre est à côté de la mienne… au moindre appel vous viendrez chez moi !

Gévaudan, vivement.

Eh là ! pas avant le mariage !

Saint-Galmier, passant au 1.

Mais laissez donc !… Ça ne vous regarde pas…

Gévaudan.

Comment ça ne me regarde pas ! mais je suis son frère !…

Saint-Galmier.

Mais quel rapport !… (À part.) Ah !… s'il ne me tenait pas avec Michette… mais, une fois marié, ce que le flanquerai à la porte, celui-là !

Gévaudan, gagnant le fond à droite, ainsi qu'Alfred.

Nous allons prendre possession de nos appartements !

Saint-Galmier.

C'est ça !… et faites-moi le plaisir de quitter ces costumes ridicules.

Tous

Ridicules !

Laure.

Ma toilette ne vous plaît pas ?

{{personnage|Saint-Galmier.|c} }Non ! j'aime à ce qu'une femme de ménage soit mise simplement.

Laure.

C'est assez ! Vos désirs sont des ordres !… Je sais qu'un grand philosophe a dit que la simplicité est la plus belle parure de la femme ! je vous comprends !… (Remontant au fond.) Seulement je n'ai rien ici…

Saint-Galmier, remontant également et indiquant le pan coupé de gauche

Eh bien, passez là… vous trouverez justement une vieille robe de ma sœur… elle voulait la faire jeter… cela fera votre affaire ! (Laure sort. — À Gévaudan et à Alfred.) Quant à vous deux, vous allez suivre le corridor jusqu'aux chambres 5 et 6… ce sont les vôtres… (À Alfred.) Vous trouverez un costume de groom !

Alfred.

De quoi !…

Saint-Galmier, redescendant à gauche.

De groom !… Ma sœur a la manie des grooms !…

Alfred.

Ce doit être un costume étranger !

Saint-Galmier, à Gévaudan.

Vous, vous resterez comme ça… vous êtes bien…

Gévaudan.

Trop aimable !… (À part.) Il me flatte !

Saint-Galmier., il est à l'extrême gauche.

Allez !…

Gévaudan.

Oui !… (Revenant sur ses pas.) Ah ! encore un mot ! Il redescend jusqu'à Saint-Galmier qui a les mains dans les poches, il lui retire la main gauche de la poche, Saint-Galmier impatienté la dégage brusquement, Gévaudan la rattrape au vol et la tient serrée pendant ce qui suit malgré les efforts de Saint-Galmier pour se dégager. Avec émotion.) Au moment de vous marier, laissez-moi vous le dire : rendez-la heureuse !

Saint-Galmier, furieux.

Oui !… c'est bien !… c'est bien !…

Gévaudan, à mi-voix.

Et plus de Michette !… ou vous savez… je dis tout.

Saint-Galmier.

Sapristi !… mais voulez-vous bien vous taire !… Tenez ! voilà encore pour vous.

Il lui donne une pièce de monnaie.’'

Gévaudan.

Quarante sous !… (À part, en remontant.) Ah ça ! pourquoi me donne-t-il toujours quarante sous ?… Ça doit être un acompte sur la dot. (À Alfred.) Viens, Alfred !

Il sort par le pan coupé de droite avec Alfred.’'

Alfred, en sortant.

Ah ! que j'ai mal à la tête !…

Page 1