Chapitre 1
Hector Fleischmann
Les Filles Publiques sous la Terreur.
D'après les rapports de la police secrète, des Documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives Nationales.
PARIS ALBERT MÉRICANT ÉDITEUR
Les Filles Publiques sous la Terreur
DU MÊME AUTEUR
Les Horizons hantés épuisé L'Épopée du Sacre, avec une préface de M. Henry Houssaye, de l'Académie française 1 vol. Napoléon et la Franc-Maçonnerie, nouvelle édition considérablement augmentée 1 vol. La Guillotine en 1793, d'après des documents inédits des Archives nationales 1 vol. Réquisitoires de Fouquier-Tinville (Fasquelle, éditeur) 1 vol. Les Discours civiques de Danton (Fasquelle, éditeur) 1 vol. Napoléon et l'Amour 1 vol. Une Maîtresse de Napoléon, d'après des documents nouveaux et des lettres inédites 1 vol.
LES DESSOUS DE LA TERREUR
Les Femmes et la Terreur (Fasquelle, éditeur) 1 vol. Anecdotes secrètes de la Terreur 1 vol. Les Filles publiques sons la Terreur 1 vol.
En préparation:
Apologie de Maximilien de Robespierre 2 vol. Réhabilitation de Fouquier-Tinville 1 vol.
Hector FLEISCHMANN
· · ·
Les Filles Publiques sous la Terreur
_D'après les rapports de la police secrète, des documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives nationales_
[Vignette: A M]
PARIS Albert MÉRICANT, Éditeur 1, RUE DU PONT-DE-LODI, 1
_Droits de traduction et de reproduction littéraires et artistiques réservés pour tous pays, y compris la Hollande, la Suède, la Norvège et le Danemark._
_S'adresser pour traiter à M. A. MÉRICANT, Éditeur._
_A_
_Xavier Roux_
_Son ami_,
H. F.
[Illustration]
[Illustration]
Avant-Propos
L'auteur, en écrivant la première page de ce livre, ne se dissimule pas à quel point est scabreux et délicat le sujet qu'il se propose de traiter. Ce n'est pas sans quelque crainte qu'il a pénétré dans ce cabinet secret de la Terreur, cabinet qui tient à la fois de l'alcôve, de la clinique, de la geôle et du cabanon. S'il s'y est cependant décidé, c'est que, ainsi qu'on l'a dit excellemment, à l'heure «où chaque historien éprouve le besoin d'une spécialisation toujours plus étroite et plus profonde[1]», il s'est aperçu qu'on avait volontiers négligé cet aspect de la crise nationale de 93. Pourquoi la vie galante de la Terreur a-t-elle été frappée de cet ostracisme? Comment n'avait-on pas songé à évoquer le tableau grouillant de la luxure vénale révolutionnaire? Double question qu'il n'a pu se résoudre à expliquer que par un sentiment de pudeur attardée, de pudibonderie contemporaine, comme si la pudeur et la pudibonderie avaient quelque rôle à jouer en matière d'histoire! D'autre part, si le sujet semble scandaleux aux réactionnaires et mérite pour eux d'être dédaigné, il constitue peut-être, pour des esprits plus avancés, une tache sur laquelle il convient, sans doute, de laisser tomber le voile d'une indulgente ignorance. Ni l'une ni l'autre de ces raisons, un peu spécieuses, ne doivent paraître suffisantes à l'historien. Ce serait dédaigner ou négliger la source la plus merveilleuse des études pathologiques que peut mériter la Révolution; ce serait enlever à l'examen de la névrose terroriste la meilleure part de ses documents psychologiques et priver l'histoire d'une page qui, pour être brutale, populacière mais passionnée, n'en mérite pas moins d'être recueillie et connue.
[1] M. Charles Velay, _Annales révolutionnaires_, nº 1, janvier-mars 1908, p. 126.
C'est dans cet esprit que fut composé et écrit ce livre. Pour ce faire, deux procédés s'offraient à l'auteur. Le premier consistait à déduire des événements particuliers des conséquences générales, suivant la méthode de Taine et de Michelet; le second exigeait qu'on remontât aux sources manuscrites, originales, aux dossiers des archives où dorment tant de papiers poussiéreux, et à présenter ce qu'ils offraient comme des faits particuliers, simplement comme des faits divers, en un mot, de la vie parisienne et galante sous le régime de la Terreur.
C'est à cette dernière manière que l'auteur s'arrêta.
Outre que Taine et Michelet sont des écrivains trop considérables pour être suivis ou imités dans leur procédé d'analyse, on a pu croire, non sans raison, que cette manière ne pouvait s'appliquer au travail que voici. On ne saurait déduire de cette chronique de l'amour et de la luxure en 93 et 94, des conclusions quant au régime et à la vie générale du pays dans l'orage qui déracina la vieille société française. De ces exceptions, il importe de ne point faire des généralités; de ce que le jardin de la Révolution fut le galant rendez-vous des «nymphes» et des «odalisques» de Paris, il ne faudrait pas conclure que toutes les promenades des grandes villes de France furent celui de toutes les filles perdues de la République.
A l'histoire de Paris sous la Terreur, nous ajoutons un document oublié ou inconnu, et c'est notre seul désir qu'il soit trouvé curieux et digne d'être conservé.
· · ·
· · ·
Il n'est aujourd'hui personne qui ignore la part de la femme dans l'oeuvre politique de la Révolution. Ce qu'on a plus volontiers négligé, c'est son influence dans la vie quotidienne, son rôle dans cette partie de la société que fait oublier le salon girondin de Mme Roland et le boudoir amoureux de la Du Barry à Louveciennes. Depuis plus d'un siècle, l'histoire argumente autour de ces vies passionnées, mais nous, qui avons voulu les oublier ici, estimons que cette passion se retrouve au même titre, avec la même intensité, dans la vie d'une des courtisanes de la Terreur. La fièvre où vécut Olympe de Gouges, cette amazone, vaut bien celle où s'agita la Bacchante, cette fille publique. C'est une soeur de Mme Roland, que la prostituée menée à l'échafaud pour avoir crié, étant ivre: _Vive le Roi!_ Toutes deux meurent bien, mais la seconde se rattache davantage à la vie sociale de cette époque où «la multiplication des filles, l'énervation de l'homme était un vrai fléau[2]». De la première on sait tout; de la dernière, peu ou rien. N'y a-t-il pas là l'attrait d'un mystère, d'une vie, qui sollicite la curiosité?
[2] J. Michelet, _La Révolution française_; tome VI, _la Terreur_; préface de 1869, XVII.
Et quel singulier et émouvant contraste! La patrie soulevée à l'appel guerrier, la Convention lançant aux quatre coins de l'Europe la foudre jacobine, la France faisant explosion, un pays debout, héroïque et vociférant, et, à côté de ce volcan, aux flancs du cratère, l'amour! L'amour furieux, innombrable, exaspéré, l'amour frère de la mort, mêlant les roses rouges aux obscurs cyprès[3]!
[3] C'est donc à tort, pensons-nous, que Bonaparte écrit dans un manuscrit de jeunesse: «Un peuple livré à la galanterie a même perdu le degré d'énergie nécessaire pour concevoir qu'un patriote puisse exister.» Qu'on considère les événements de l'époque pour voir à quel point le lieutenant d'artillerie s'abusait.--Manuscrit publié par Frédéric Masson et Guido Biagi, dans _Napoléon inconnu_, papiers inédits (1786-1793) accompagnés de notes sur la jeunesse de Napoléon; Paris, 1895, p. 185.
Une telle époque mérite certes mieux que les quelques pages que consacrent les historiens à cette phase. C'est que, entre le cri à la Jean-Jacques de 1789: «Aimez vos femmes et vos châteaux» et celui de 1793: «Aimez vos citoyennes et la patrie», toute une société nouvelle est née, a grandi et s'apprête à prolonger sa vie jusqu'aux premières fanfares de l'Empire. Cette société ne doit pas être étudiée qu'en ses héros, ses grandes figures et ses premiers acteurs. Ainsi qu'en la Convention on néglige trop souvent la Plaine au détriment de la Gironde et de la Montagne, on oublie volontiers la société de la Terreur au bénéfice des protagonistes de la tragédie. Dans cette société, nous avons choisi aujourd'hui les filles publiques. Demain, de moindres comparses solliciteront peut-être notre attentive curiosité, mais d'avance nous sommes persuadés que la vie des unes éclairera singulièrement celle des autres. Enfin, nous faut-il pour étudier, par exemple, Maximilien de Robespierre ou Jean-Paul Marat, dédaigner ceux et celles qui soutiennent le pavois triomphal sur lequel ils s'élèvent?
Nous ne l'avons point pensé. De là cette étude pathologique, de là ce livre.
H. F.
_Germinal, 1908._
[Illustration]
[Illustration]