‹ Les Fils de familleChapitre 70 sur 108 · Partie I · 70

Partie I · 70

San-Privato, en rival habile, ne parut pas se réjouir de la déception dont Jeane se voyait victime, car il eût ainsi semblé lui dire : « Au Morillon, mon seul crime a été de vous aimer ; vous m’avez accablé de votre mépris, vous m’avez outrageusement sacrifié à Maurice… Aujourd’hui, jugez entre lui et moi. » Non, San-Privato ne commit pas cette faute ; il possédait une trop grande connaissance du cœur humain, et il ne supposait pas que l’amour de Jeane pour Maurice fût subitement éteint dans l’âme de la jeune fille ; sa jalouse exaspération, la cruauté même de sa conduite ; sa sympathie affectée, exagérée pour Albert, témoignaient, au contraire, de la vitalité du sentiment qu’elle éprouvait, de même que les déchirements de la douleur témoignent de la vitalité du corps.

San-Privato savait aussi que les personnes d’une nature aussi nerveuse, aussi passionnée, aussi violente que celle de Jeane, sont exposées fatalement à des surprises de plusieurs sortes ; il n’ignorait pas la singulière attraction qu’il exerçait sur elle. Il ne voulut rien livrer aux chances du hasard et joua, ainsi que l’on dit vulgairement, son jeu serré.

La charmante figure du jeune diplomate, lorsqu’il demeura seul avec Jeane, se voila de tristesse, et, d’une voix touchante, il dit à sa cousine :

— Si vous saviez combien je suis désolé de ce que tout à l’heure vous m’avez appris, dans la première explosion de votre juste indignation !… Serait-il vrai ? Maurice, à peine arrivé à Paris, Maurice vous aurait déjà oubliée ? Non… non… c’est impossible, Jeane ; il vous aime toujours, il cède à un entraînement passager, il vous reviendra lorsque…

— Oui, lorsqu’il sera honteusement dupé ou chassé par cette femme, — reprit amèrement Jeane. — Mais assez parlé de lui… cela me fait mal… Parlons de vous, cher cousin ; j’ai été, je le reconnais maintenant, j’ai été, au Morillon, injuste, dure, cruelle à votre égard ; je veux obtenir de vous le pardon de tant d’iniquités ; vous viendrez nous voir souvent, n’est-ce pas ? bien souvent, afin que Maurice vous rencontre… il sera furieux !

— Je me garderai bien, au contraire, ma chère Jeane, de vous faire de fréquentes visites.

— Pourquoi cela ?

— Parce que je désire éviter autant que possible les occasions de me rapprocher de vous, trop dangereuse cousine…

— C’est peu galant.

— Mais c’est fort sage… à quoi bon vous voir ? À réveiller en moi une passion absurde, folle, dont je suis parvenu à grand’peine à triompher ?

— Vraiment… déjà ?…

— Oui, Jeane.

— C’est bien prompt, cher cousin. J’ai du malheur ; j’aurai été oubliée par vous presque aussitôt que par Maurice.

— Que voulez-vous ! je n’ai pas l’habitude de me heurter longtemps aux impossibilités. La douleur du premier choc me rappelle à moi-même.

— Ainsi, cette passion irrésistible, fatale, qui, disiez-vous, ne devait finir qu’avec votre vie… ?

— De cette passion, ma chère Jeane, le bon sens a eu raison. La mémoire de ce que j’ai souffert me préservera de souffrances nouvelles.

— Certaines souffrances sont, cependant, dit-on, parfois fécondes, mon cher cousin… elles peuvent éveiller la compassion dans les âmes généreuses.

— Être aimé par pitié me semble le comble de l’humiliation.

— Et être aimé par vengeance ?

— Je n’ai, ma cousine, à me venger de personne.

— Pas même de Maurice ?…

— Il vous méconnaît, Jeane, il dédaigne un trésor ; je suis assez vengé.

— Vous êtes véritablement un modèle de charité évangélique mon cousin ; vous pratiquez, avec une humilité toute chrétienne, l’oubli des plus sanglants outrages, — reprit Jeane avec amertume.

Puis, s’efforçant de prendre un accent de coquetterie provocante :

— Je vous croyais plus audacieux ; certains souvenirs que je devrais fuir au lieu de me les rappeler trop complaisamment, peut-être, me donnaient à penser que la hardiesse de votre esprit égalait…

— Tenez, Jeane, — reprit San-Privato interrompant sa cousine, — parmi vos qualités, il en est une que j’admire entre toutes : c’est votre franchise ; soyez donc sincère… Je vous ai inspiré un attrait passager ; vous l’avez dominé ; il n’existe plus, vous ne m’aimez pas, vous ne pouvez m’aimer, vous ne m’aimerez jamais ; à quoi bon ces adorables coquetteries, chère cousine ? À m’abuser par une fausse espérance ? à me faire croire qu’un jour vous pourrez m’aimer ? Non, non, et, selon mon habitude, je lis dans votre cœur plus clairement que vous n’y lisez vous-même.

— Et que lisez-vous, s’il vous plaît, dans mon cœur ?

— Vous aimez toujours Maurice.

— Juste ciel !

— Vous aimez toujours Maurice, ma pauvre Jeane !

— Vous me croyez donc bien lâche ?

— Je vous crois aussi lâche qu’il est possible de l’être en amour… aussi lâche que je l’étais, moi qui vous aimais malgré moi, malgré les dédains, les outrages dont vous m’accabliez au Morillon.

— Je vous le répète, Albert, — reprit Jeane pouvant à peine se contenir, — je serais la dernière des femmes si j’aimais encore Maurice.

— Eh bien, pour parler votre langage, ma pauvre cousine, vous êtes la dernière des femmes.

— Moi, l’aimer encore ! s’écria Jeane poussée à bout par les contradictions calculées d’Albert ; — mais vous ne savez donc pas de quoi je serais capable pour me venger si…

Jeane se tut, reculant d’épouvante devant la pensée qui surgissait dans son esprit. Madame Dumirail, en ce moment, rentrait éperdue, sanglotant et s’écriant :

— Plus d’espoir ! plus d’espoir !

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