A MAITRE JEAN RICHEPIN
Nuits, jours, de l’aube au soir & du soir au matin,
Aussitôt elle dort, bouche ouverte & ronflante ;
Les insectes de l’herbe, amis de chaleur douce
Quelquefois, elle fait un geste gauche, à vide,
Le pacage où pousse en tas la floraison belle,
La force, bossuant de nœuds le tronc des chênes,
Ses mains sont de rougeur crue & rèche ; la sève,
Midi d’un baiser d’or la surprend sous les saules,
Que tu peignes reines, déesses,
Ou femelles aux contours pleins,
Et pour les créer grasses, nues,
Elles flamboyaient de tons clairs,
Les Sylvains rôdaient autour d’elles,
Ils amusaient par leur laideur,
Ces chiens en rut cherchaient des lices ;
Et telles, plus folles encor,
Les invitaient aux assauts rudes,
Des femmes blanches & moroses,
Leurs fronts tristes comme les soirs
Leurs grâces fausses & gommées,
Vos pinceaux ignoraient le fard,
Et les Vénus de colportage,
Les sujets vifs, les sujets mous,
Dans la splendeur des paysages,
Vos femmes, suaient la santé,
A MAITRE EDMOND PICARD
Partout d’herbes en Mai, d’orges en Juillet pleines,
Sous les éclats cuivrés & flambants du soleil
Une atmosphère ardente encercle la moisson ;
Où les seigles, chargés à leurs sommets d’épis,
Alors par-dessus ces champs remplis, un grand vent,
Un tressaillement d’or court au ras des moissons,
De partout sort le flot des germes fécondants,
Des débris d’incendie encor chauds. Chaque arpent,
Et les fermes & leur chaume neuf & coquet
Et telles,
Villages & hameaux, geignent au vent du Nord ;
Les chiens au seuil des cours de ferme sont muets ;
L’Escaut à clapotis rudes fouette son bord.
Des bruits lointains & sourds sortent des horizons,
La terre geint & crie à les subir, les bois
Ils s’acharnent au ras des champs planes & mous,
Les sapins isolés sont coupés au jarret,
Et dans la plaine vide, on ne rencontre plus
Que de maigres troupeaux, rentrant par bataillons,
Kato, la grasse enfant, la pataude, s’assied,
Un tablier de cuir troué sert de cuissart,
Pendant qu’au réservoir d’étain jaillit le lait,
C’est sa besogne à l’aube, au soir, au cœur du jour,
De son gars, le meunier, un grand rustaud râblé,
Mais son étable avec ses vaches la retient,
Propres ? Rien ne luit tant que le poil de leur peau ;
Elles mâchonnent tout d’un appétit goulu,
Avec des coups de dents donnés vers le panier,
L’écurie est construite à plein torchis. Le toit,
Les lucarnes du fond permettent au soleil,
Mais au dedans, s’attise une chaleur de four,
Et c’est là qu’elle vit, la pataude, bien loin
Quand l’étable au repos, est close prudemment,
A MON VIEIL & CHER AMI GEORGES RODENBACH
A voir la ferme au loin monter dans les verdures,
Si grande semblait-elle avec ses rangs de fours,
Son verger luisant d’herbe & grand comme un chantier,
Au centre reposaient les bêtes étalées :
Parfois sur des monceaux de foin, près des hangars,
Et, se haussant tout droit, avec ses rameaux verts,
De vieux ceps tortueux les ascendaient, alertes,
Et par elles, sortait le ronron des moulins,
On eut dit que le cœur de la ferme battait,
Dans les coins, des fagots étagés, des banques
Sur les herses de fer, les timons & les socs,
Un couple de moineaux sur le sol se vautrait,
Pendant vingt ans, malgré l’hiver & ses grêlons,
Maintenant ils couvraient de leur largeur les murs,
Leurs troncs géants, crevés partout, suaient des gommes ;
Ils passaient dans le vert fleuri du paysage ;
Souvent l’hiver, sous les cieux morts, lorsque le soir
Mais dès Juin, on menait dans les ors son cortège ;
Dans la moite chaleur de la ferme au repos.
Midi sonnant, les gars leur portaient, par brassées,
Tandis que les doigts gourds & durcis des servantes
Les récoltes en tas s’y trouvaient alignées :
Un silence énervant & lourd d’après dinée
Au reste les souris toutes se tenaient coites,
S’ils dormaient au soleil, raides comme des lattes,
C’étaient de ces grands chiens-bergers dont l’œil flamboie,
Ils remuaient l’oreille, à tout bruit dans les plaines ;
Le feu s’éjouissait sous le manteau tendu
Les rayons s’échappaient comme un jet d’émeraudes,
A voir sur tout objet tomber une étincelle,
Aux kermesses, aux jours de foire, en thermidor,
Les murs étaient crépis ; deux massives armoires
Et, — la table au milieu conviant les ivresses —
Un va-et-vient, mêlé d’appels hâtifs bruissait,
Et dès l’aube, on partait en troupe au long des haies,
Là haut, chantaient pinsons, mésanges, loriots,
Leurs mains, leurs doigts, leur corps entier fumait de hâte,
Dehors, les grands fournils chauffaient leurs braises rouges,
Et les flammes, par les gueules s’ouvrant passage,
Or, le temps des récoltes étant là, dès l’éveil
Malgré midi flambant, malgré le vent aride
Le soir tachait déjà la plaine de macules,
Près du purin barré des lames du soleil,
Mais Novembre approchant, on les tuait. Leur ventre,
Leurs fesses on eut dit qu’il coulait du saindoux ;
Récolte faite, on met leurs fanes en bucher,
A l’entour on dansait les rondes paysannes,
Puis, le tas s’écroulant en cendres consumées,
Dans les plaines, où plus ne s’entendait un chant,
Les gueux vaguaient, les pieds calleux, le sac au dos,
Puis reprenaient en chiens pouilleux, à l’aventure,
On eut dit, à les voir crêmer dans leur coin sombre,
Plus au fond, les tonneaux étaient couchés par rangs,
Et les flans bruns avec du sucre autour des bords,
Passent dans les champs nus les plaintes coutumières,
Mais sitôt que le ciel de gris s’était couvert,
Et l’amour s’éveillait, le soir, de gars à gouge,
Ta ferme s’étalait près du fumier vermeil,
Aujourd’hui, la voilà dans le deuil endormie ;
Lorsque la brise vient là-bas du cimetière,
Alors, dans les longues tablées,
De gros buveurs ventrus, fougueux,
Chacun avait, à droite, à gauche,
Chacun avait là deux brasiers,
Deux seins tout frais, tout ronds, tout rouges,
Bombant le haut des tabliers,
Toutes ces garces en folie
Râlaient en proie au rut fiévreux
Se battaient, tombaient pêle-mêle,
Qu’on eut dit entendre le bruit
Partout dans les clochers sonnaient les réveillées ;
Des groupes d’ouvriers à leurs tâches revêches
On entendait gronder des fracas de roulages
Les poternes s’ouvraient partout, le long des routes,
A droite — s’étendait l’immensité de plaines :
A gauche — les vergers rajeunis, qu’effiloque
Enfin par un dernier détour de sente verte,
La vache brusquement s’arrête au seuil du porche.
Des moutons appendus au mur, têtes fendues,
Et plus loin, au-delà de ces visions rouges,
Les génisses au poil maculé de marbrures,
Et voici que se fait la lumière complète,
Qui baigne les champs gras d’une sueur fumante,
La vache voit bleuir le grand ciel qui surplombe
A MAITRE LÉON CLADEL
Entre eux, ils sont parqués par villages ; en somme,
L’orgie avance & flambe. Une urine puante
Avant que le soleil n’arde de flammes rouges,
Les vieux songent aux ans de jeunesse & d’ardeurs.
Alors vautrés aussi dans leur rut d’alcool,
Les roseaux desséchés pendaient le long du bord,
Et sitôt qu’il gelait, des glaçons monstrueux
Et lorsque les terreaux & les bois se taisaient,
Il coulait clair & blanc dans les limpidités,
Là, sous la chaleur neuve & la clarté d’éveil,
Des mâts se relevaient : focs, misaines, beauprés,
Près des digues, bouillaient le limon & la vase ;
Plus loin, près d’une passe où le courant s’ensable,
Le site entier chauffait dans un air de fournaise
Les flots traînent ce grand horizon dans leurs moires,
Les voix du jour mourant, funèbres & lointaines,
Mais tous bruits vont mourir, & mourir toutes flammes,
A MAITRE CAMILLE LEMONNIER
C’était son rêve, un rêve ardent de paysanne,
Sur des tas de foin sec & fauché, couchez-vous !
Laissez-vous adorer, au grand air, dans les plaines,
Au temps où les taureaux fougueux sentent venir
Lorsque l’immense amour dans les cœurs se décharge,
Telles, avec vos corps d’un éclat éternel,
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.