‹ Les fleurs animées - Tome 1Chapitre 10 sur 96 · ICI REPOSENT BLAISE ET LUCAS. - I

ICI REPOSENT BLAISE ET LUCAS. - I

ILS FURENT BONS PÈRES, BONS ÉPOUX, BONS BERGERS. QUI QUE TU SOIS, ARRÊTE, ET DONNE UNE LARME A LEUR MÉMOIRE, UNE PRIÈRE A LEUR AME. R. I. P.

[Illustration]

[Illustration: PENSÉE]

COMMENT LE POÈTE JACOBUS

CRUT AVOIR TROUVÉ

LE SUJET D'UN POÈME ÉPIQUE

Chapitre dans lequel se trouve résumé tout ce que les anciens et les modernes ont écrit sur le langage des Fleurs

OU LES FLEURS PARLENT

LA Pensée se promenait sur la terre, ne sachant où se fixer.

Elle avait successivement frappé à bien des portes sans être admise nulle part. D'abord elle s'était offerte comme dame de compagnie à un bas-bleu fort célèbre; elle avait essuyé un refus.

Un philosophe de grande renommée n'avait pas voulu de la Pensée, même comme femme de ménage.

Repoussée successivement par un académicien, par un ministre, par un prédicateur, par un peintre, par un romancier, par un sculpteur, la pauvre Pensée résolut de quitter la ville et de reprendre le cours de ses voyages.

Elle se mit donc en route par une belle matinée de printemps, peu chargée de bagage, mais ferme, résignée, prête à supporter courageusement tous les inconvénients de sa situation.

Enfoncée dans ses méditations, la Pensée marchait sans s'apercevoir de la longueur du chemin; le soir venu, cependant, la fatigue la prit, et, jetant les yeux sur les environs, elle chercha un endroit où elle pût demander l'hospitalité.

La façade d'un château brillamment illuminée resplendissait à quelques pas de la route. Elle se dirigea de ce côté. Le maître du château, la table dressée sur la terrasse, assis sous une tente de soie, chantait, buvait, mangeait, riait avec ses amis.

--Ouvrez-moi, fit une voix faible, qui parvint cependant jusqu'à l'oreille des convives.

--Qui êtes-vous? demanda le maître du château. Si vous êtes un gai compagnon, sachant charmer les heures lourdes de la vie, entrez.

La voix répondit:--Je suis la Pensée.

--Valets, fermez les portes, chassez cette hôtesse maussade, cette compagne importune qui fait qu'on se souvient. Oublions! oublions!

Le maître du château remplit sa coupe et but à l'oubli.

--J'aperçois là-bas une chaumière modeste, se dit la Pensée, qui, pour se délasser un moment, s'était accoudée sur un vase de marbre placé à l'entrée du château: les pauvres sont toujours hospitaliers. Allons leur demander asile pour la nuit; je suis fatiguée, et je commence à sentir les atteintes de la faim.

Elle prit le chemin de la chaumière.

--Pan! pan! pan!

--Qui va là?

--L'hospitalité, s'il vous plaît?

--Si vous voulez vous contenter d'un morceau de pain, d'un verre d'eau et d'un peu de paille fraîche, dites-moi qui vous êtes, et entrez.

--Je suis la Pensée.

--Arrière, maudite! tu viendrais troubler mon sommeil. J'ai arrosé le champ de mon maître de ma sueur, et maintenant il se réjouit dans la joie des festins, tandis que ma femme pleure et que mes enfants ont faim. Si demain je veux avoir la force de recommencer mon travail, il faut que j'oublie. Tu troubles le repos de l'âme et du corps; va-t'en, je ne t'ouvrirai pas.

Ainsi, ni le riche ni le pauvre ne voulaient de la Pensée. Elle s'assit au rebord du fossé et laissa tomber son front dans ses mains.

Un jeune homme vint à passer sur la route: il marchait en regardant les étoiles et en murmurant tout bas des mots et des phrases qui lui faisaient ouvrir énormément la bouche et écarquiller les yeux.

Un soupir étouffé que poussa la Pensée l'avertit qu'un être souffrant avait besoin de son secours. Il s'approcha de la voyageuse, lui prit la main, et, la voyant belle quoique toujours grave et recueillie, il lui demanda en grasseyant un peu pourquoi elle pleurait.

La Pensée lui répondit qu'ayant fait un long voyage, elle avait vainement demandé l'hospitalité à la chaumière et au château; personne n'avait voulu la recevoir.

--Pauvre enfant! reprit le jeune homme en accompagnant ses paroles d'un geste tragique.

Il passa un bras autour de la taille de la Pensée, et l'aida à se relever; puis il lui montra, dans un massif d'arbres, une petite lumière lointaine qui brillait.

--C'est la maisonnette que j'habite; venez, vous y passerez la nuit en sûreté. Sous quel nom faut-il que je vous présente à ma mère?

--On m'appelle, répondit-elle en hésitant, la Pensée.

Alors le jeune homme frappa des mains en signe de joie, passa le premier pour indiquer à la Pensée le chemin de la maisonnette.

A son tour, la Pensée voulut connaître le nom de son hôte.--Je suis, lui dit-il, un homme de fantaisie connu dans la contrée sous le nom de Jacobus le Poète.

Il vivait dans une maisonnette au milieu d'un bois, seul avec sa mère, qui lui racontait des histoires de fées et des légendes d'enchanteurs. Ces contes le charmaient encore, car Jacobus avait à peine dix-huit ans; ses joues étaient rouges, ses cheveux blonds, et ses gros yeux bleus brillaient à fleur de tête. On le trouvait beau dans la contrée.

La mère de Jacobus, quand elle sut quelle voyageuse il avait recueillie, voulut elle-même mettre le couvert de la Pensée.--Nous serons bien malheureux, se dit-elle, si elle ne donne pas à mon fils l'idée de quelque bon gros livre qui nous rapportera de l'argent, et le fera bien venir du prince.--Mais la Pensée s'opposa à ce qu'on fît trop de préparatifs. Peu de chose suffit à sa nourriture; elle eut bientôt repris ses forces, et elle se trouva en mesure de faire des observations sur tout ce qui l'entourait.

La salle où ils se trouvaient ressemblait à une serre, tant elle était pleine de fleurs et d'arbustes: ceux-ci grimpaient contre les murs, celles-là s'accrochaient en arabesques au plafond; il y en avait qui entr'ouvraient à peine leurs boutons à côté de leurs voisines épanouies; d'autres dont les feuilles déjà ternies se détachaient lentement, et pour cela n'en paraissaient pas moins belles. Des livres ouverts ou fermés, marqués à certains endroits de feuilles vertes, pour indiquer les passages favoris, étaient disséminés çà et là parmi les vases. Les rayons de la bibliothèque de Jacobus étaient des branches d'arbuste ou des touffes de fleurs.

Le regard attaché sur la Pensée, le poète oubliait de prendre son repas: jamais il n'avait vu de femme aussi belle, et d'une beauté si attachante! Il aimait surtout son œil calme et profond, qui semblait n'avoir qu'à se fixer sur un objet pour lui communiquer aussitôt un charme plus doux, une chaleur plus féconde.

La Pensée comprit qu'il était de son devoir de remercier son hôte; mais Jacobus l'arrêta au premier mot qu'elle voulut prononcer à ce sujet.

--La maison où vous entrez est bénie, s'écria-t-il, en ayant soin de suivre exactement la ponctuation et de scander chaque phrase; votre présence seule comble l'homme de tous les biens. C'est vous, ô Pensée, qui donnez la force à l'âme du jeune homme et qui rajeunissez le cœur du vieillard. Avec vous, les heures de la vie s'écoulent sans connaître la lassitude et l'ennui; sans vous, la durée des jours paraît trop longue, et le temps, qui n'a plus d'ailes, vous écrase sous son poids. Restez dans ma demeure, tout ce qu'elle renferme est à vous; fixez-vous près de moi, belle voyageuse; où seriez-vous mieux qu'ici?

Jacobus ne disait pas que les idées de sa mère germaient aussi dans sa tête, et qu'il espérait mettre à profit, dans l'intérêt de sa gloire, le séjour de la Pensée.

Elle sourit de la naïveté du jeune poète, ce qui ne l'empêcha pas de sentir vivement le bon accueil qu'il lui faisait. Elle résolut de se montrer reconnaissante.

Jacobus ne put fermer l'œil de toute la nuit: l'idée de recevoir la Pensée sous son toit lui donnait comme une espèce de fièvre. Son cœur battait, son front était brûlant, un feu étrange brillait dans ses yeux. Voyant qu'il appelait en vain le sommeil, il se leva et descendit dans la bibliothèque, pensant que la vue de ses fleurs le calmerait.

Il entra donc et s'approcha d'une Aubépine. Comme il s'inclinait pour aspirer son parfum, il lui sembla entendre une voix douce qui s'élevait du fond de sa corolle:

--Respire mon haleine, ami; une seule de mes branches, cachée au milieu des haies, suffit pour embaumer les environs: je suis la fleur des premiers printemps, je suis l'Espérance!

--Jacobus! Jacobus! fit une voix cristalline.

Le jeune homme se retourna et aperçut un Liseron qui le regardait avec ses petits yeux bleus et qui lui disait:--Moi, je me livre à tous les souffles qui passent, je cours çà et là à l'aventure, m'accrochant aux branches du chêne, serpentant dans la bruyère, vivant tantôt avec les grands, tantôt avec les petits; ne m'oublie pas, je suis le Caprice.

--Moi, je représente les liens d'amour, s'écria un Chèvrefeuille.

Une Clématite voulut prendre la parole, mais un Érable l'interrompit.

--Je suis l'Érable aux fleurs éclatantes, aux branches dures, le symbole de la réserve; écoute mes conseils, Jacobus. Méfie-toi de la Clématite qui grimpe sournoisement le long des murs, et montre sa petite tête aux rebords des fenêtres où les jeunes filles viennent rêver le soir: l'artificieuse Clématite surprend leurs secrets et va ensuite en faire des gorges chaudes avec son camarade l'Amandier étourdi et l'Ébénier perfide.

La Clématite voulait répondre, mais la Fougère l'en empêcha; elle se mit du parti de l'Érable. La sincérité de la Fougère est trop connue pour que la Clématite osât se mettre en lutte avec un tel adversaire; elle se tut.

Jacobus ne revenait pas de sa surprise; les fleurs vivaient, elles lui parlaient. Il ne pouvait se lasser de les entendre.

--Songe à moi, lui disait un Lilas: j'ai des feuilles verdoyantes et des grappes de fleurs parfumées; ma physionomie a quelque chose de naïf et de coquet à la fois, je fleuris vite et je dure; je suis le premier amour.

--La neige brille sur les rameaux noueux du chêne et sur le gazon de la prairie, et cependant une frange de fleurs borde le manteau blanc des prés. Est-ce déjà le printemps? est-ce encore l'hiver? C'est le temps où la Primevère ouvre ses houppes safranées. Venez cueillir la fleur de la première jeunesse.

--Aux premiers chants du rossignol, le Muguet répand dans l'air le parfum de ses fleurs d'ivoire. Frère du Lis, j'aime comme lui le bord des ruisseaux, l'ombre épaisse des bois, les solitudes de la vallée. En me voyant, l'homme songe au printemps écoulé, à sa félicité passée, et je le console, parce que j'annonce le retour du bonheur.

--Les abeilles viennent butiner sur mes fleurs, les jeunes couples aiment à errer sous mon ombre doucement parfumée; mes feuilles desséchées fournissent à l'homme un breuvage bienfaisant. En moi tout est douceur, bonté, utilité. Je suis le Tilleul, la fleur de l'amour conjugal.

--Partout on voit mes blanches étoiles scintiller au milieu des branches; je laisse diriger au gré de l'homme mes rameaux souples et flexibles; on m'étend en palissade, on m'arrondit en tonnelle, on me déploie comme un rideau le long de la terrasse du château, on me fait serpenter autour de la fenêtre de la chaumière. Je me prête à toutes les exigences, je suis heureux dans toutes les situations. Je suis la fleur de l'amabilité, l'ami des papillons et des abeilles, le Jasmin!

Chaque fleur venait à son tour dire son mot à l'oreille de Jacobus.

--Parbleu! se dit-il, je serais un bien grand sot si je ne fixais sur le papier ce que je viens d'entendre. Avec toutes ces choses charmantes, j'écrirai un petit poème épique en seize chants, qui me vaudra la place de ministre ou tout au moins celle de premier valet de chambre du Roi.

Jacobus fit ce qu'il disait; il passa une grande partie de la nuit à écouter les fleurs. Comme elles s'exprimaient toutes en langage littéraire, c'est-à-dire un peu longuement, il prit le parti de résumer leurs discours, et comme c'était un esprit fort méthodique, il rédigea, par ordre alphabétique, les notes suivantes, qui devaient lui servir à composer son petit poème en seize chants.

A

Absinthe.--Absence. Ananas.--Perfection.

Acacia.--Amour platonique. Ancolie.--Folie.

Acacia rose.--Élégance. Anémone.--Abandon.

Acanthe.--Arts. Anémone des prés.--Maladie.

Achillée.--Guerre. Anémone hépatique.--Confiance.

Adonide.--Souvenir douloureux. Angélique.--Inspiration.

Adoxa.--Faiblesse. Ansérine ambroisie.--Insulte.

Agavé.--Sûreté. Argentine.--Naïveté.

Airelle myrte.--Trahison. Armoise.--Bonheur.

Alisier.--Accords. Arum commun.--Ardeur.

Aloès bec de perroquet.--Caquet. Arum gobe-mouche.--Piége.

Aloès soccotrin.--Amertume et Arum serpentaire.--Horreur. douleur.

Alysse saxatile.--Tranquillité. Asphodèle jaune.--Regret.

Amandier.--Étourderie. Astère.--Arrière-pensée.

Amarante.--Immortalité. Aubépine.--Espérance.

Amaryllis jaune.--Fierté.

B

Baguenaudier.--Amusement frivole. Boule-de-neige.--Ennui.

Balisier.--Rendez-vous. Bouquet.--Galanterie.

Balsamine.--Impatience. Bourrache.--Brusquerie.

Bardane.--Importunité. Bouton de rose.--Jeune fille.

Basilic.--Haine. Brize tremblante.--Frivolité.

Baume du Pérou.--Guérison. Bruyère commune.--Solitude.

Belle-de-jour.--Coquetterie. Buglosse.--Mensonge.

Belle-de-nuit.--Timidité. Bugrane arrête-bœuf.--Obstacle.

Blé.--Richesse. Buis.--Stoïcisme.

Bleuet.--Délicatesse.