‹ Les fleurs animées - Tome 1Chapitre 19 sur 96 · L'ALBUM DE LA ROSE

L'ALBUM DE LA ROSE

C'EST par une belle matinée de mai que je fis ma première apparition sur la terre.

L'air était plein de parfums et de doux murmures d'amour; les feuilles venaient d'éclore, l'alouette chantait dans un rayon de soleil, la bergeronnette trottait le long des buissons.

Je jetai les yeux autour de moi; un frelon doré se roulait sur le sein d'une rose entr'ouverte à l'aurore.

Pauvre sœur! me dis-je, elle n'a pas osé, comme moi, briser son enveloppe et s'élancer vers une nouvelle vie; elle est condamnée à subir les embrassements d'un insecte vulgaire; ce soir, ses feuilles souillées et flétries couvriront le sol autour d'elle.

Heureuse d'être femme, je poursuivis mon chemin.

--Où allez-vous donc si matin, la jeune fille aux fraîches couleurs? me dit un jeune paysan. Êtes-vous la déesse de Mai qui vient parcourir ses domaines?

--Holà! mon joli bouton de rose, me cria un beau cavalier, que faites-vous si tard sur la route? Ne voyez-vous pas que le soleil s'est levé? Ses rayons vont brûler votre teint vermeil; montez en croupe et venez avec moi: le galop de mon cheval est rapide, et le sentier qui mène à mon château est bordé d'arbres verts et d'aubépines en fleur.

Je suivis le beau cavalier.

Temps heureux de ma jeunesse, sous quelles riantes couleurs vous vous présentez à mon souvenir!

J'étais entourée d'hommages et de flatteries: mes moindres désirs étaient à l'instant satisfaits. On me disait sur tous les tons que j'étais belle; vingt poètes se disputaient l'honneur de m'adresser des sonnets. Je n'avais aucun vœu à former, et pourtant je désirais quelque chose.

A tout prendre, je n'étais qu'une reine champêtre, régnant sur de simples villageois et sur quelques vieux littérateurs retirés à la campagne. Il me fallait le bruit de la ville, les hommages de la cour.

Une nuit, je quittai le château pour suivre furtivement le gouverneur de la province, nommé à une des grandes charges de l'État.

Dire quelle sensation produisit mon arrivée dans la capitale, est chose impossible. Jamais rien de plus parfait ne s'est offert à nos regards, disaient les courtisans. Le roi demanda à me voir et devint éperdument amoureux de moi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bénie soit l'heure où j'ai quitté le jardin de la fée, me disais-je souvent; la rose sur sa tige reçoit le tribut d'admiration universelle, et moi, seule rose vivante, je lui dispute le sceptre de la beauté. Comme fleur et comme femme, mon amour-propre goûtait les douceurs d'un double triomphe.

Le roi s'épuisait pour moi en attentions délicates; il m'avait surnommée sa rose précieuse, et institua dans le goût des jeux Olympiques, sous le nom de _Jeux de la Rose_, un concours en mon honneur pour déterminer quelle était l'origine de cette fleur. Le vainqueur devait recevoir une couronne de mes mains et un baiser de mes lèvres.

La valeur de la récompense à mériter mit le feu à toutes les imaginations de l'empire. Plus de six cents poètes se présentèrent au concours.

Un premier poète s'avança et se mit à chanter l'embarras de la terre au moment où Vénus sortit de l'écume des flots. Comment orner le front d'une aussi belle créature! La terre fit naître la rose, et le problème fut résolu.

Un second poète raconta comment la rose s'échappa du sein de l'Aurore jouant avec le jeune Tithon.

Ce n'est point la terre, ce n'est point l'aurore, c'est une déesse qui nous a donné la rose, s'écria un troisième poète. Voici son origine, et il chanta les strophes suivantes en s'accompagnant de la lyre à trois cordes: