I
UNE LECTURE DANS LES BOIS
LA Fée aux Fleurs avait établi son domicile sur la terre, autant pour fuir un lieu qui lui rappelait des souvenirs désagréables, que pour être plus à portée de surveiller de près les actions de mesdames les Fleurs.
Chaque jour lui apportait un nouveau chagrin, un nouveau sujet de mécontentement.
La Rose était son enfant de prédilection, sa fille chérie. La vie qu'elle lui avait vu mener remplissait l'âme de la Fée d'une amère douleur!
Elle n'avait pas, non plus, à se féliciter du sort du Lis, de la Tulipe, du Bleuet, du Coquelicot, de la Pensée, et d'une foule d'autres fleurs dont on trouvera les aventures dans le courant de cet ouvrage.
Si sa vengeance paraissait certaine, son cœur de mère était déchiré.
Parmi les fleurs, les unes étaient malheureuses parce qu'elles restaient fidèles à leur caractère; les autres, au contraire, parce qu'elles voulaient en changer.
C'est ainsi que la Violette courait à sa perte. Le jour même, la Fée l'avait rencontrée dans un somptueux équipage, étincelante d'or, de soie et de pierreries.
La Violette avait renoncé à l'obscurité.
Pour secouer la tristesse que cette vue lui avait causée, la Fée aux Fleurs sortit de la ville et prit le chemin de la campagne, vêtue à la façon d'une femme de conseiller, et menant après elle un petit domestique joufflu qui portait son parasol et son coqueluchon.
A l'entrée d'un petit bois, elle congédia son domestique, et pénétra sous les arbres, pour y goûter en paix la fraîcheur et le plaisir d'une lecture solitaire.
Le livre qu'elle tenait à la main était une histoire complète des fleurs.
Cette lecture plaisait beaucoup à la Fée, qui y trouvait ample matière à moquerie touchant les bourdes que les hommes débitaient gravement, à propos des fleurs et de leur origine.
Elle en était, pour le moment, à l'histoire de la Violette.
La Violette, disait l'auteur du livre en question, est fille d'Atlas. Cette jeune nymphe, poursuivie par Apollon, allait devenir la proie de ce don Juan, lorsque les dieux, touchés de son sort, la métamorphosèrent en violette.
C'est le moyen ordinaire employé par les dieux pour déjouer les projets galants d'Apollon. L'imagination féconde de Jupiter devrait bien, de temps en temps, inventer un nouveau procédé.
La Fée laissa tomber le livre et s'assit sur le gazon pour rire plus à son aise. Le fait est que, debout, elle était obligée de se tenir les côtes.
Ces auteurs, dit-elle, sont vraiment des gens cocasses. Où diable ont-ils pris que la Violette est fille d'Atlas et nymphe de son métier? tandis que son père s'appelait tout simplement Jérôme, et qu'elle exerçait la profession de couturière au bourg, sous le nom de Marcelle.
Je ne puis décemment pas laisser s'accréditer plus longtemps de semblables erreurs, continua la Fée; il est temps de rétablir les faits, et elle rentra dans sa maison pour travailler au mémoire suivant qu'elle adressa à l'Académie.