‹ Les fleurs animées - Tome 1Chapitre 26 sur 96 · IV

IV

MARCELLE

C'était jour de fête. Toutes les jeunes filles du bourg sortaient de leur demeure en beaux déshabillés.

Les unes allaient se promener dans la campagne, les autres accouraient aux sons du tambourin, donnant le gai signal de la danse.

Toutes songeaient à rire, à folâtrer, à s'amuser et à paraître belles.

Une seule restait enfermée chez elle: c'était Marcelle, la jolie fille à Jérôme le jardinier.

--Viens avec nous, Marcelle, lui criaient ses compagnes en passant: l'air est embaumé de la douce senteur de l'arbre aux prunelles, le ciel est bleu; viens avec nous à la danse de mai.

Marcelle secouait la tête doucement, et si quelque jeune garçon voulait lui jeter un bouquet, elle fermait ses volets et se mettait à travailler de plus belle.

Comme tout est propre et reluisant dans la chambre de Marcelle! on dirait qu'elle a communiqué sa grâce virginale à tous les objets qui l'entourent. Voilà son lit avec sa courte-pointe à franges blanches, l'armoire de noyer, la chaise de paille, le rouet de sa mère, l'étroit miroir fixé contre le mur, le bénitier, et l'image de la Vierge qui veille sur elle quand elle s'endort.

Si Marcelle travaille un jour de fête, ce n'est pas par avarice, au moins, ni par coquetterie: son aiguille se meut pour le pauvre. Aussi, comme elle va et vient avec rapidité, comme elle est agile et vive! Demain la vieille Jacqueline aura un casaquin bien ample, bien chaud, pour préserver ses membres usés et affaiblis des atteintes de la bise.

En faisant aller son aiguille, Marcelle chante sa chanson favorite:

Je voudrais être petite fleur. Si j'étais petite fleur, je choisirais un endroit écarté dans la mousse, Un endroit écarté au bord de l'eau, Et cachée dans l'herbe, je passerais ma vie à regarder le ciel.

Cette chanson a encore bien d'autres couplets, mais c'étaient ceux-là que préférait Marcelle.

Vers le soir, elle descendit dans son jardin, un jardin plein de beaux arbres, de belles fleurs, d'eaux murmurantes et de hautes touffes d'herbe.

C'était le père Jérôme, le vieux jardinier du château, qui cultivait ce jardin, sa seule distraction et celle de sa fille; aussi fallait-il voir comme les fleurs se mariaient harmonieusement aux arbustes, quelles gracieuses formes prenaient les rameaux, et comme le gazon se courbait mollement sous les pas!

La Fée aux Fleurs aimait beaucoup le père Jérôme; elle venait souvent dans son jardin et elle le regardait travailler, bêcher la terre, tailler ses arbres, émonder ses fleurs; prenant plaisir à essuyer de temps en temps, du bout de son aile, la sueur tombant du front du vieillard.

Ce jour-là, elle était venue visiter le jardin du père Jérôme. Lorsque sa fille descendit dans le jardin, la Fée avait l'œil fixé sur le calice d'une reine-marguerite.

Il lui prit fantaisie de regarder au fond du cœur de Marcelle: calice pour calice, le cœur de la jeune fille était aussi pur.

L'écho apportait cependant au milieu de la solitude le son du tambourin, les cris joyeux des jeunes filles, toutes les harmonies, tous les parfums, tous les désirs d'une belle fin de journée de printemps.

Marcelle s'était assise sur l'herbe, et elle ne songeait qu'au bonheur qu'éprouverait, le lendemain, la vieille Jacqueline.

En voyant tant d'innocence et de candeur, la Fée aux Fleurs se sentit attendrie.

Pauvre fille du peuple! dit-elle; pure comme la neige des glaciers, bonne comme la nature, ta seule institutrice; belle comme l'innocence, parfumée de chasteté et de modestie, qui te préservera des tentatives des riches et des méchants? qui te sauvera des piéges où sont tombées tant de tes compagnes?

Sans se douter du monologue dont elle était le sujet, Marcelle, les yeux fixés au ciel, murmurait son refrain habituel:

Je voudrais être petite fleur. Si j'étais petite fleur, je choisirais un endroit écarté dans la mousse, Un endroit écarté au bord de l'eau, Et cachée dans l'herbe, je passerais ma vie à regarder le ciel.

La Fée aux Fleurs voulut exaucer cette prière: elle étendit sa baguette sur Marcelle.

Aussitôt elle disparut sous un voile de feuilles, et, à la place où elle était, apparut une fleur dont les feuilles étaient couvertes des perles de la rosée; on eût dit des larmes dans un œil bleu.

C'était Marcelle qui disait adieu à son père.

La Violette, c'est la fille du peuple, c'est avec son dévouement, sa candeur, sa pureté, sa modestie, que la Fée aux Fleurs a composé le parfum de la violette.