VI - VII
APARTÉ
Il est certain que le poète Jacobus commet une grossière erreur, et que la version de la Fée aux Fleurs est la seule bonne, la seule véritable.
Ceci n'est qu'un monument de plus de l'ineptie des corps savants en général, et des académies en particulier.
LA VIOLETTE DEVENUE FEMME
Pour nous et pour les esprits avancés, il reste donc bien constaté que la Fée aux Fleurs a seule raison.
Les personnes qui ont suivi, avec toute l'attention que comporte une besogne aussi grave et aussi importante, le fil de ce récit, n'ont point oublié qu'il a été question au commencement de l'apparition de la Violette dans un somptueux équipage, dans tout l'éclat de la toilette et du luxe.
Qu'a-t-elle fait de sa modestie première? Comment la fille du peuple est-elle devenue grande dame?
O Marcelle! devais-tu nous tromper ainsi en reparaissant sur la terre sous ton ancienne forme!
De tous les changements dont la Fée aux Fleurs a été le témoin, c'est le tien qui lui a été le plus sensible.
Ne nous hâtons pas cependant de condamner Marcelle.
Il lui est arrivé la même chose qu'à tant d'autres de ses compagnes qui manquent d'expérience.
On est jeune, on est belle, on est femme, on entend deux voix qui chantent dans votre cœur.
L'une vous dit: Reste dans le pré à côté de la touffe d'herbe, sur le bord du ruisseau où le ciel te fit naître: le bonheur est dans l'obscurité.
L'autre murmure à votre oreille: La beauté et la jeunesse sont deux présents du ciel; malheur à l'avare qui les enfouit. Le ruisseau ne retient aucune image, la touffe d'herbe ne garde aucun parfum, le bonheur est parmi les hommes.
Longtemps l'âme flotte indécise, elle écoute les deux concerts: bientôt l'une des deux voix s'efface, l'autre continue à se faire entendre: c'est celle qui vante le bruit, l'éclat, les plaisirs du monde; il faut bien finir par l'écouter.
Alors on se lance dans le tourbillon des fêtes, des spectacles; on est d'autant plus adulée, plus recherchée, que le fond du caractère forme un piquant contraste avec la vie que l'on mène.
Un moment on peut se croire heureuse.
Mais bientôt survient le désenchantement, et avec lui le dégoût, la fatigue, le dédain.
Au milieu de toutes les joies extérieures, on éprouve le regret de l'ancienne existence, et le remords de celle qui est devenue votre partage.
Ne vous est-il jamais arrivé de voir, dans l'entraînement du bal, s'étendre subitement sur un front jeune et brillant un voile de tristesse, et de beaux yeux se détourner dans l'ombre pour pleurer?
Voulez-vous savoir ce qui cause cette tristesse, ce qui fait couler ces larmes?
C'est le regret de l'innocence perdue, c'est le souvenir de la douce obscurité d'autrefois.