L'ORACLE DES PRÉS
ANNA s'est réveillée à l'aube, et elle a pris le chemin de la prairie.
L'oiseau commence à peine son doux ramage, les fleurs inclinent encore leur tête trempée de rosée.
Anna étend ses regards de tous côtés et elle les arrête sur une Marguerite.
C'était bien la plus jolie Marguerite du pré; fraîche épanouie sur sa tige mignonne, elle regardait doucement le ciel.
Voilà, se dit Anna, celle qu'il faut consulter.
--Belle Marguerite, ajouta-t-elle, en se penchant vers la blanche devineresse, vous allez m'apprendre mon secret. M'aime-t-il?
Et elle arracha la première feuille.
Aussitôt elle entendit la Marguerite qui poussait un petit cri plaintif et lui disait:
--Comme toi j'ai été jeune et jolie, petite Anna; comme toi j'ai vécu et j'ai aimé.
Ludwig ne s'adressa pas à une fleur pour savoir si je l'aimais.
Il me le demanda lui-même, tous les jours m'arrachant une syllabe de ce mot amour, me forçant peu à peu à le lui dire. Comme tu enlèves mes feuilles une à une, il m'enleva un à un tous ces doux sentiments qui sont la protection de l'innocence.
Mon pauvre cœur resta seul et nu, comme va rester ma corolle, et je souffrais, je regrettais mes blanches feuilles, mes doux sentiments.
Ne fais point de mal à la Marguerite, petite Anna, car la Marguerite est ta sœur; laisse-la vivre de la vie que Dieu lui a donnée. En récompense, je te dirai mon secret.
Les hommes traitent les femmes comme les marguerites; ils veulent aussi avoir une réponse à la double question: M'aime-t-elle? ne m'aime-t-elle pas? Jeune fille, ne réponds jamais. Les hommes te rejetteraient après t'avoir effeuillée.
On ne sait pas si Anna, la petite Anna, a bien profité du secret de la Marguerite.
[Illustration]
ALTRA CANZONE
LA FLEUR DU SOUVENIR
DE sa chevelure tomba une fleur; lui voulut la ramasser, mais elle l'arrêta.
--Laisse, lui dit-elle, laisse la fleur que le vent emporte, et prends celle-ci.
En me tirant de son sein, elle me mit dans la main de son ami.
--Fleur délicate et chérie, dit-il à son tour en me souriant, je veux te garder sans cesse, fleur aimée, fleur du souvenir!
Il m'emporta chez lui, il me mit dans un vase de pur cristal; il me regardait sans cesse, et en me regardant, c'était elle qu'il voyait.
--Fleur de ma bien-aimée, disait-il souvent, que ton parfum est doux, comme il enivre le cœur!
Elle t'a touchée, elle a laissé glisser sur toi son haleine; je te reconnaîtrais entre mille.
Cependant mes couleurs se flétrissaient, ma tige s'inclinait languissante, il me prit un jour d'un air triste.
--Pauvre fleur, me dit-il, tu vas mourir, je le vois; viens, je veux te faire une tombe dans un lieu secret et privilégié, c'est comme si je t'ensevelissais à côté de mon âme.
Il me glissa parmi les lettres de sa bien-aimée.
J'étais bien pour reposer dans cette atmosphère suave. Souvent il visitait ma tombe, et, fantôme reconnaissant, je retrouvais mes anciens parfums, je lui apparaissais dans tout l'éclat de ma jeunesse, et son amour lui semblait plus jeune aussi.
Peu à peu je l'ai vu moins souvent.
L'autre jour, il est venu, il a pris les lettres sans les lire, et les a brûlées.
Il m'a vue et m'a longtemps regardée:--Pourquoi es-tu là? semblait-il me demander.
Il m'a saisie, et s'approchant de sa fenêtre, je sentis que je glissais entre ses doigts distraits.
L'ingrat ne me reconnaissait plus, moi, la fleur tirée du sein de sa bien-aimée, la fleur du souvenir!
Le vent a dispersé dans le vide mes pauvres feuilles desséchées.
[Illustration]
[Illustration: BELLE-DE-NUIT]
LES CONTRASTES
ET
LES AFFINITÉS