II
VOISIN ET VOISINE
Sur le carré de Coquelet, ainsi que l'avait dit Jabulot, il y avait deux mansardes.
L'une occupée par un jeune homme, l'autre par une jeune fille. L'appartement de Coquelet les séparait.
Contre toutes les règles de l'art, nous allons commencer par nous occuper du jeune homme.
Il a dix-huit ans à peine: sur sa figure innocente se démêle aisément, au milieu de la candeur qui en est le caractère principal, un air de poétique exaltation qui le fait ressembler à un de ces séraphins qui ressortent sur un fond d'or dans les tableaux des peintres du moyen âge.
Un séraphin dans une maison, dont le portier s'appelle Jabulot, et qui a M. Coquelet pour locataire! Vous ne me croyez pas! Vous avez tort: il ne faut pas abuser du scepticisme; il peut y avoir des séraphins partout.
Frantz en est un assurément; il est descendu sur la terre pour remplir quelque mission que nous ne savons pas. Sans cela, serait-il aussi sage, aussi rangé, aussi assidu à son travail? A son âge on aime les plaisirs, les distractions. Lui ne quitte pas sa table de toute la journée, et quand le soir est venu, son seul plaisir, sa seule distraction, consistent à s'accouder rêveusement sur le rebord de sa fenêtre, et à regarder le ciel parsemé d'étoiles brillantes.
Vous me demanderez sans doute quel est le travail de Frantz. Rassurez-vous, il ne fait ni des romans, ni des sonnets, ni des drames, ni des vaudevilles.
Que fait-il donc?
Pour contenter tout de suite votre curiosité, je vous avouerai qu'il copie de la musique.
Voilà pour l'ange; passons maintenant au démon. Il s'appelle Mlle Pierrette.
Elle a seize ans, un sourire perpétuel sur les lèvres, un éclair à domicile dans ses yeux.
Ses lèvres sont roses et ses yeux noirs.
Je ne vous parle ni de sa taille, ni de ses pieds, ni de ses mains, ni de ses cheveux. Je vous renvoie à tous les portraits de grisettes qui ont paru depuis mil huit cent trente jusqu'en mil huit cent quarante-six inclusivement.
Car Mlle Pierrette n'est pas autre chose qu'une grisette. Il est vrai qu'elle prend le titre d'artiste en couture.
Il faut vous dire que M. Coquelet n'a pas toujours été d'aussi mauvaise humeur contre Mlle Pierrette que nous l'avons vu ce matin.
La veille, il s'était présenté chez l'artiste en robes, autrement dit: la couturière.
Midi venait de sonner.
M. Coquelet frappa discrètement à la porte de Mlle Pierrette. Pan! fit-il une première fois; pan! pan! continua-t-il. Voyant ensuite qu'on ne lui répondait pas et trouvant la clef sur la serrure, il entra.
C'était bien hardi ce que faisait M. Coquelet, mais le but même de sa démarche doit l'excuser à nos yeux.
La jeune fille dormait sur un fauteuil vermoulu; à son côté pendait tout l'attirail d'une défroque de bergère. Une chandelle, dont il ne restait que le bout, brûlait encore dans le goulot de bouteille qui lui servait de chandelier.
--O jeunesse, jeunesse inconsidérée! dit M. Coquelet en se parlant à lui-même. Avant de pousser cette exclamation, le rentier, prévoyant que son discours pourrait dépasser les bornes ordinaires, prit soin d'éteindre la chandelle.
M. Coquelet, entre autres vertus, possédait au suprême degré celle de l'économie.
Comme il allait reprendre le fil interrompu de son discours, la jeune fille se réveilla.
--Tiens! dit-elle en apercevant M. Coquelet, debout, les bras croisés; c'est vous?
--Moi-même, mademoiselle.
--Quelle heure est-il?
Mlle Pierrette se frottait les yeux en parlant ainsi.
M. Coquelet s'approcha de la fenêtre et tira le rideau.
--Regardez, dit-il d'un ton magistral.
La rue était pleine de bruit et de mouvement, un beau soleil de la fin du mois de février inondait la chambre de ses rayons joyeux.
--Voulez-vous bien fermer les rideaux! s'écria Mlle Pierrette d'un air d'impatience; pourquoi m'avoir ainsi réveillée?
--Je veux vous parler.
--Et moi je veux dormir.
Elle se retourna sur son fauteuil, et pencha sa jolie tête sur le dossier, comme pour mettre ses paroles à exécution.
Cette fois, M. Coquelet ne tint nul compte du désir de Mlle Pierrette; il prit devant elle une posture résolue, et lui dit d'un ton ferme et indigné à la fois:
--Jusques à quand, malheureuse femme, vous laisserez-vous aller à tous les caprices de votre légèreté? Jusques à quand votre inconduite fera-t-elle le sujet des conversations de tout le quartier? Quoi! ni la mine renfrognée du portier, ni les plaintes, ni les clameurs des locataires contre vous n'ont pu vous avertir!
--Aurez-vous bientôt fini votre sermon? demanda Pierrette en bâillant: je vous préviens que je tombe de sommeil.
--C'est cela, reprit Coquelet: quand on a fait de la nuit le jour, il faut bien changer le jour en nuit. Mais ne voyez-vous pas qu'à ce train de vie vous allez perdre votre jeunesse, ruiner votre santé?
--Qu'est-ce que cela vous fait?
--Vous me demandez ce que cela me fait, ingrate? Eh bien, apprenez...
--Quoi donc?
Avant de répondre, Coquelet se campa fièrement devant son interlocutrice.
--Quel âge me donneriez-vous?
--Soixante-deux ans.
--Je n'en ai que cinquante-huit; je possède une jolie place.
--Après?
--Je peux demander ma retraite.
--Et puis?
--Me retirer avec trois bonnes mille livres de rente.
--Ensuite?
--Les partager avec une femme, et faire son bonheur.
--Vraiment!
--Voulez-vous être cette femme? consentez-vous à devenir madame Coquelet?
Le vieux rentier songea un instant à se mettre à genoux; mais, comme il n'était pas sûr que Pierrette consentît à le relever, il aima mieux entendre la réponse sur ses jambes.
Cette réponse fut un éclat de rire. Après quoi, la jeune fille mit M. Coquelet à la porte.
C'est depuis ce jour que celui-ci s'était aperçu que Mlle Pierrette rentrait tard, qu'elle faisait du bruit, qu'elle l'empêchait de dormir.
Il donnait congé par vengeance.