XII
POUR EN REVENIR AU CACIQUE
Une fois baptisé sous le nom d'Esteban, il se fixa à Mexico, où il vécut d'une pension modique que lui faisait le gouvernement en qualité de descendant de Montézuma.
Des doutes s'étaient élevés plusieurs fois sur la sincérité de sa conversion, et on songeait à le faire passer de nouveau devant le saint Office, lorsqu'il tomba gravement malade. Il demanda à voir un médecin: ses voisins, plus charitables, lui envoyèrent un prêtre.
--Frère Esteban, lui dit le prêtre, le moment est venu de recommander votre âme à Dieu.
--Je ne m'appelle pas Esteban, dit le cacique, on me nomme Tumilco. Allez-vous-en.
--Songez à Dieu, mon frère.
--Ton Dieu n'est pas le mien, reprit Tumilco; qu'on ouvre les fenêtres.
On obéit à ce désir. Le soleil à son déclin brillait encore à l'horizon.
--Voilà mon Dieu, s'écria le cacique, c'est celui de mes pères. Soleil, reçois ton enfant dans ton sein!
Le prêtre se cacha les yeux avec la main, fit le signe de la croix et murmura: _Vade retro, Satanas_.
Tumilco était mort.
--Vous empêcheriez plutôt le tournesol de suivre la marche du soleil, que ces hérétiques de revenir au culte de leur astre. Voilà ce qu'on a gagné à ne pas le brûler.
Le voisin charitable qui prononçait cette oraison funèbre ne se doutait pas que Tumilco le cacique n'était autre chose que l'incarnation du Tournesol. En adorant le soleil, il ne faisait que suivre la loi de la nature.
[Illustration]
[Illustration: PAVOT]
NOCTURNE
LE PAVOT
[Illustration]
J'ÉTAIS autrefois la fleur du sommeil; mais le sommeil ne suffit plus à l'homme pour oublier ses maux.
L'homme ne veut plus dormir, il faut qu'il rêve. J'étais l'oubli, je suis devenue l'illusion.
Il m'a frappée au cœur, et il a bu le sang qui coulait de ma blessure.
Hélas! pour moi, depuis ce jour, plus de tranquillité, plus de bonheur, plus de joie!
Dès que ma tige s'élève un peu au-dessus de la terre, le fer s'approche de moi, on me perce le sein, d'où s'échappe la liqueur qui donne des visions, ces longues ivresses de la tête et du cœur.
Dès que l'homme m'a approchée de ses lèvres, son âme prend des ailes; elle quitte la terre.
Elle retourne vers le passé ou s'élève vers l'avenir.
Elle plane sur le souvenir ou sur l'espérance.
Où est le temps où je me promenais le soir dans l'espace, laissant tomber ma graine innocente sur le front des humains?
J'appelais auprès de moi le doux sommeil, fils du travail, père des rêves paisibles.
A la mère endormie, je montrais son nouveau-né frais et souriant; à l'orphelin, je faisais voir sa mère doucement inclinée sur ses lèvres pour lui donner sa bénédiction dans un baiser.
Ma vie s'écoulait heureuse et paisible, courte et radieuse, comme le printemps.
Quel génie malfaisant a révélé à l'homme l'existence du philtre renfermé dans mon sein, de ce philtre qui est la cause funeste de ma mort?
Mais pourquoi me plaindre?
Je suis semblable au poète: les hommes lui doivent leurs plus douces jouissances, leurs plus charmantes illusions, et il est leur première victime.
[Illustration]
[Illustration: FLEUR D'ORANGER]
ÉPITHALAME
LA FLEUR D'ORANGER
TES compagnes, ô jeune fille! ont cherché ce matin dans la campagne humide de rosée une fleur pour former ta parure virginale.
Tu vas nous quitter pour suivre celui que tu aimes; tu ne partageras plus nos danses et nos jeux.
Accepte cette fleur d'oranger; c'est son doux parfum qui nous a conduites vers elle.
Nous nous sommes approchées de l'arbre, et la fleur d'oranger nous a dit:
--Vous cherchez un bouquet pour orner le sein d'une fiancée, cueillez-moi.
Je suis blanche comme elle, douce comme elle; semblable à la chasteté, mon parfum dure longtemps encore après qu'on m'a cueillie.
--Fleur des fiancées, lui avons-nous demandé, pourquoi portes-tu des fruits sur ta branche?
Elle nous a répondu:
--Je suis l'emblème de la mariée; amante encore, elle est mère; la femme vit auprès de ses enfants, la fleur à côté du fruit.
Alors nous l'avons cueillie.
Partage cette branche d'oranger, jeune fille; mets-en la moitié dans tes cheveux, l'autre moitié sur ton sein. C'est le dernier don de tes chères compagnes.
Ce soir nous te conduirons à l'église, et ta mère, en t'embrassant, fermera derrière toi la porte de la maison de l'époux.
Conserve notre guirlande et notre bouquet, jeune fille; conserve-les bien, et puisses-tu, quand la fleur d'oranger sera fanée, ne pas regretter le temps où tu étais blanche comme elle.
[Illustration]