‹ Les fleurs animées - Tome 1Chapitre 90 sur 96 · IX

IX

LA MARQUISE

Au bout d'un an de mariage, la marquise de l'Asnerie s'aperçut que son mari était avare, ignorant, grossier, sensuel. Malgré ses titres, le bout de l'oreille du manant perçait toujours.

Un procès qu'on lui intenta prouva, en effet, qu'il n'était point fils de son père; qu'il n'était qu'un enfant de paysan que le marquis de l'Asnerie avait introduit dans sa famille pour frustrer ses véritables héritiers.

Mlle Chardon en fit une maladie. Maintenant elle plaide en séparation contre son mari.

[Illustration: ÉGLANTINE]

LA VÉRITÉ SUR CLÉMENCE ISAURE

LES dieux et les hommes me sont témoins que je n'ai jamais sollicité les faveurs de la muse toulousaine; je suis pur de toute pièce envoyée au concours des jeux Floraux. On ne pourra donc m'accuser ni d'envie ni de dépit, si je dis la vérité sur Clémence Isaure.

On a vu au commencement de ce livre qu'en quittant le domaine de la Fée aux Fleurs, l'Églantine manifesta l'intention bien arrêtée de se faire femme de lettres.

Cette profession était tombée en discrédit, et on ne se souvenait guère que par tradition du temps où il existait des femmes de lettres, lorsque l'Églantine arriva en Gascogne. Ce pays lui plut naturellement, et elle se fixa à Toulouse, capitale des troubadours.

Jeune, belle, riche, elle obtint tout de suite un grand succès; ses salons ne désemplissaient pas; on la citait pour son esprit, son bon goût, l'éclat de sa parure. Comme il faut que toute femme de lettres ait sa manie, elle ne se montrait en public que chaussée de bas couleur d'azur.

De là le nom de bas-bleu qu'on a donné par la suite à toutes les personnes du beau sexe qui s'occupent de poésie et de littérature.

Comme un seul nom ne lui suffisait pas, elle s'appela Clémence Isaure.

Les journaux n'ayant pas encore été inventés, l'Églantine, autrement dit Clémence Isaure, n'eut pas le bonheur de voir paraître chaque matin le résultat de ses inspirations de la veille. Elle se contentait de lire ses productions à ses amis. A cette époque, on se réunissait déjà pour écouter des petits vers. On ne sait pas ce qui remplaçait le thé et les sandwichs.

C'est dans cette réunion intime qu'elle puisa la première idée d'une académie. Elle en fut détournée par son mariage, qui eut lieu vers cette époque.

Clémence Isaure épousa Lautrec, jeune et beau cavalier qui l'aimait passionnément, et qui, pour devenir son mari, brava la malédiction paternelle.

Quelques mois après, Lautrec en était à se repentir. Clémence Isaure voulait qu'il s'occupât des soins du ménage, qu'il comptât avec la cuisinière, avec la blanchisseuse, avec le boucher, avec l'épicier, avec tous les fournisseurs.

Un moment Lautrec se consola en songeant qu'il allait devenir père. Hélas! ce titre fut pour lui un nouveau surcroît de chagrin et de désespoir. Clémence Isaure lui laissait tout le soin du marmot: c'était à lui à le débarbouiller, à le bercer, à le garder. Clémence Isaure émit la première cette pensée, aussi ingénieuse que profonde: Un mari est une bonne donnée par le Code civil.

Lautrec mourut jeune; les uns disent de fatigue et de chagrin, les autres d'une fluxion de poitrine.

Quoi qu'il en soit, Clémence Isaure le pleura et composa une magnifique épitaphe en vers gascons, pour orner la tombe de son mari.

Au bout de six mois, cette veuve inconsolable voulut se remarier; mais l'exemple du jeune et beau Lautrec effraya les plus hardis. Pour se consoler des ennuis du veuvage, Clémence Isaure, libre de tout soin, fonda alors la célèbre académie des jeux Floraux, qui subsiste encore de nos jours.

Elle voulut que l'auteur du plus beau morceau de poésie fût décoré d'une églantine d'or: elle-même se donnait en prix.

Depuis cette époque, l'Églantine a subi mille métempsycoses. Elle a habité tour à tour le corps de Marguerite de Navarre,

De Mme Du Deffant,

De Mme de Staël.

Quelquefois elle a choisi des personnalités moins illustres. Sous l'Empire, elle s'appelait Mme Babois;

Sous la Restauration, elle signait: _la Contemporaine_.

Nous ne vous dirons pas sous quel nom elle est connue maintenant.

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.

Il y a des gens qui maudissent l'Églantine, mère de tous les bas-bleus. Franchement, ils ont tort: que deviendraient les poètes incompris, s'ils n'avaient le cœur d'un bas-bleu pour les consoler?

D'autres prétendent qu'on calomnie l'Églantine, en disant que cette jolie et charmante fleur représente la poésie. Eh! mon Dieu, oui! la poésie des bas-bleus, fleur agréable dans sa jeunesse, fruit fade et ridicule dans sa vieillesse.

[Illustration]

[Illustration: CAPUCINE]

LE COUVENT DES CAPUCINES