V
Quant au prisonnier, il tomba dans un morne accablement. Il lui sembla qu’en perdant sa Giroflée, il avait perdu une seconde fois sa liberté. L’hiver vint, triste saison pendant laquelle, du moins, il ne songeait pas à sa plante chérie; mais au printemps, un matin que les rayons du soleil pénétraient dans son cachot, il ne put s’empêcher de lever ses yeux baignés de larmes sur le donjon.
Une autre Giroflée se balançait sur sa tige, et disait bonjour au pauvre prisonnier.
[Illustration]
[Illustration: THÉ ET CAFÉ]
LE THÉ & LE CAFÉ
La Fleur de Café voulut un jour faire le voyage de Chine pour aller rendre visite à sa sœur la Fleur de Thé. Celle-ci la reçut avec une bienveillance dans laquelle perçait un léger sentiment de supériorité.
Pour la Fleur de Thé, en effet, le Café n’était qu’une Fleur barbare avec laquelle elle consentait à entrer en relations, malgré la distance qui sépare une Chinoise civilisée d’une étrangère encore plongée dans les ténèbres de l’ignorance.
Mais la Fleur de Café avait trop de finesse et de pénétration pour ne pas s’apercevoir de cet accueil, et en même temps trop de fierté pour le supporter.
--Ma chère, dit-elle à la Fleur de Thé, quand elles se trouvèrent seules, vous prenez avec moi des airs qui ne me conviennent nullement; sachez que je n’ai pas besoin d’être protégée et que je vous vaux bien de toutes les façons.
La Fleur de Thé haussa dédaigneusement les épaules.
--Ma noblesse, répondit-elle, est de six mille ans plus vieille que la vôtre; elle date de la fondation même du royaume de Chine, qui est le plus ancien des royaumes connus.
--Qu’est-ce que cela prouve?
--Que vous me devez du respect.
Il faut vous dire que cette conversation avait lieu autour d’une petite table en laque sur laquelle étaient déposées une cafetière et une théière. Les deux Fleurs avaient fréquemment recours à l’excitant déposé dans ce récipient pour animer leur verve.--Vous êtes si fade, s’écria le Café, que les Chinois eux-mêmes ont été obligés de vous abandonner pour l’opium. Vous n’êtes plus pour eux un excitant, père de doux rêves, mais une simple boisson de table, comme chez nous le cidre ou la petite bière.
--J’ai conquis, répliqua le Thé avec vivacité, un peuple qui a vaincu les Chinois. Je règne en Angleterre.
--Et moi en France.
--J’ai inspiré Walter Scott et lord Byron.
--J’ai animé la verve de Molière et de Voltaire.
--Vous êtes un poison lent.
--Et vous un vulgaire digestif.
La Fleur de Thé reprit:--Dans l’harmonieux murmure de la bouilloire, on croit entendre chanter les esprits du coin du feu, ma couleur ressemble aux cheveux d’une blonde: je suis la poésie du Nord, mélancolique et tendre.
--J’ai le teint noir des filles du Tropique, répondit la Fleur de Café; je suis ardente comme elles, je me glisse dans les veines comme une flamme subtile: je suis l’amour du Midi.
--Tu brûles, moi je console.
--Je fortifie, tu fais languir.
--A moi le cœur.
--A moi la tête.
Les deux Fleurs, exaspérées, allaient se prendre aux feuilles, lorsqu’elles convinrent de s’en rapporter à un tribunal mi-parti de buveurs de Thé et de Café. Ce tribunal siége depuis des siècles, il n’a pu encore formuler un jugement.
[Illustration]
LA MUSIQUE DES FLEURS
Ceux qui aiment les fleurs aiment aussi la musique. Quels sont les rapports qui lient entre eux ces deux instincts?
L’harmonie des tons ne répond-elle pas à l’harmonie des couleurs? Qu’on nous laisse croire que le résultat, l’air de cette double harmonie, c’est le parfum.
Ne vous est-il pas arrivé bien souvent, en écoutant une mélodie, de voir naître en vous le souvenir de certaines fleurs? Weber nous transporte au fond des bois, parmi les pudiques marguerites et les chastes violettes. Rossini au milieu d’un parterre où s’étalent les cent variétés de la rose. L’harmonieux Beethoven semble sortir d’une de ces haies où l’aubépine, le seringa, le sureau, le genévrier mêlent leurs fleurs variées et leurs odeurs.
Lorsqu’on chante devant nous un opéra de Donizetti, ne croyez-vous pas voir s’élever une de ces pivoines éclatantes qui brillent un moment et dont les fleurs sont si vite flétries?
La musique d’Halévy rappelle le camélia. Celle d’Auber rappelle ces convolvulus si flexibles, si gracieux, qui se plient à toutes les exigences, qui flottent au gré de tous les vents. En entendant une mélodie de Schubert, il semble qu’on se promène le soir au clair de lune sur un coteau tapissé de bruyères. De même, en respirant une fleur, vous sentez s’élever dans votre cœur de vagues réminiscences musicales. Il est impossible de se promener longtemps seul au milieu des fleurs, sans avoir envie de chanter. Une femme trouve qu’elle chante mieux quand elle a un bouquet à la main.
Qui de nous, dans le recueillement d’une belle nuit, au milieu des bruits étouffés, des murmures mystérieux qui s’élèvent du sein des eaux, de la terre et des bois, n’a pas démêlé distinctement le chant varié des Fleurs, la cavatine brillante de la Rose racontant ses amours, le saint cantique du Lis, la chaste romance de la Violette? Aux chansons isolées succédait un concert, toutes les Fleurs unissaient leurs voix dans un chœur aérien qui se perdait peu à peu dans les profondeurs du feuillage, sous les herbes frissonnantes, dans l’espace où la brise venait les recueillir. Le son est invisible, insaisissable, comme le parfum. Le parfum flotte, pénètre, s’échappe comme le son: l’un est la musique de l’homme, l’autre est la musique de la nature, la voix des Fleurs. Il y a des gens qui ont rêvé une gamme de parfums. Tous les rêves sont dans la nature et dans le cœur de l’homme.
Pour celui qui a entendu une seule fois le concert dont nous venons de parler, les concerts ordinaires n’ont pas grand charme. Le chant humain ne lui paraît qu’un faible et terne reflet des mélodies de la nature. La musique ordinaire ne sert plus qu’à lui faire souhaiter plus ardemment les beautés idéales et mystérieuses de la musique des Fleurs.
[Illustration]
[Illustration: LILAS]
LE JOUR DU LILAS
Le Lilas s’est levé de bonne heure ce matin; il a mis sa robe de fête, il s’est entouré de guirlandes: voyez les jolies fleurs qui brillent dans ses cheveux! Il n’y a pas de fleur plus aimable que le Lilas; un léger incarnat colore ses joues blanches, il a la taille souple et flexible: sa physionomie candide a cependant un petit air espiègle qui fait plaisir.--Bonjour, charmante fleur. Où vas-tu, joli petit Lilas?--Le printemps est venu ce matin me dire: Réveille-toi; tu dors encore, paresseux! N’entends-tu pas le chant de l’alouette? Viens m’aider dans mes travaux. Que de choses nous avons à faire ensemble! Le ruisseau emprisonné par la glace va redevenir libre; ne faut-il pas qu’il retrouve ses bords couverts de mousse? A sa vue, la mousse a reverdi; la rose, piquée d’émulation, s’est entr’ouverte; le saule s’est paré de feuilles verdoyantes; le rossignol est venu se poser sur une de ses branches, et de ses chants joyeux il a salué le Lilas. Le Lilas attire les jeunes gens et les jeunes filles: c’est la fleur confidente de la jeunesse. Que de secrets on laisse envoler sous son ombre! Mais le Lilas est discret; il ne trahit jamais les secrets qu’on lui confie. Qui s’est jamais repenti d’avoir ouvert son cœur au Lilas? Sa présence vient d’être signalée dans les champs. Aussitôt la porte des chaumières s’ouvre, mille figures joyeuses paraissent aux fenêtres. On court au-devant de la fleur; c’est à qui la saluera des premiers. Les vieillards lui sourient de loin; filles et garçons s’empressent autour d’elle. C’est une grande fête dans la campagne, c’est le jour du Lilas. Les cœurs se sentent plus à l’aise depuis que la Fleur est de retour. C’est le moment de tenir la promesse donnée. Le Lilas leur a rapporté à tous leurs engagements; il a rempli l’air d’un parfum de paix, de bienveillance et d’amour. Il a séché toutes les larmes; personne ne pleure en présence du Lilas. La Fleur cependant continue sa course. Partout elle réveille les Lilas ses sœurs, les autres Fleurs ses compagnes. Des grappes d’un rose bleuâtre pendent le long des murs, se balancent au milieu des haies, frémissent au fond des bosquets. Le lilas veut consoler tout le monde. Un Lilas blanc se penchait le matin sur le front d’Arnold, lorsqu’il est venu prier sur la tombe de la pauvre Maria. Il n’y a qu’un jour du lilas dans l’année. On danse jusqu’au soir, on chante la fleur qui donne la gaieté, la consolatrice printanière, la fleur qui inspire les douces pensées et fait naître l’amour. L’ombre s’étend sur le village, les danses et les chants ont cessé. Où vas-tu, petite Lotchen? Pourquoi quittes-tu furtivement ta chaumière? Tu cherches, dis-tu, le Lilas? Qu’as-tu donc de si pressé à lui dire? Le Lilas a beaucoup travaillé aujourd’hui; il est fatigué, il s’est endormi heureux: Fais comme le Lilas, Lotchen: demain, à son réveil, tu lui diras ton secret; mais je crois, pauvre petite, que la Fleur le connaît déjà.
[Illustration]
[Illustration: TUBÉREUSE, JONQUILLE]
LA TUBÉREUSE
ET
LA JONQUILLE
La Jonquille et la Tubéreuse causaient ensemble de bonne amitié. La Jonquille s’était appuyée au rebord d’une fenêtre, la Tubéreuse assise sur un banc de gazon. Une vigne tapissait le mur et s’arrondissait sur la tête des deux Fleurs. Un Ramier chéri, élevé par la Tubéreuse, se trouvait partager cet entretien.
--L’autre jour, disait la Jonquille, mon maître, en me montrant à un de ses amis, s’est écrié: Voyez cette jolie fleur! c’est le Désir.--Moi, répondit la Tubéreuse, je suis la Volupté.--J’aime bien mieux être le Désir.--Cela vous plaît à dire, mais tout le monde n’est pas de votre avis.--Vous ne venez qu’après moi.--Mais je vous fais oublier.--Sans moi vous n’existeriez pas: je vous fais naître.--Moi, je vous ressuscite.
La conversation, comme on le voit, avait pris une tournure assez métaphysique. Le champ était vaste, et les deux Fleurs pouvaient disputer longtemps avec des avantages égaux. Entre le Désir et la Volupté, entre la Jonquille et la Tubéreuse, ce n’est pas nous qui oserons décider. Heureusement, le Ramier n’éprouvait pas les mêmes scrupules.
--Tout beau, mesdames, ne vous échauffez pas, dit-il, je vais juger le différend.--Vous! s’écrièrent dédaigneusement les deux interlocutrices.--Moi-même, répondit le Ramier; je ne manque pas d’expérience, malgré mon air simple, et j’ai longtemps réfléchi sur l’essence des choses. Vous allez voir.--Voyons.
La Tubéreuse et la Jonquille ne purent parvenir à réprimer entièrement un sourire ironique.
--Pour vous juger, reprit le Ramier, je n’ai qu’à voir la manière dont les hommes vous traitent; la nature a pris soin de multiplier la Jonquille: elle abonde dans les prés, elle s’épanouit à côté des fleurs les plus simples. Son parfum est doux sans être enivrant. Sa tête penchée qui semble cachée sous un voile blanc, sa robe vert d’espérance charment le regard. L’homme aime à s’entourer de jonquilles. Sur la fenêtre du pauvre, sur la cheminée du riche, partout elle est bien accueillie. C’est que le désir plaît.--Quant à vous, madame la Tubéreuse, c’est autre chose. Vous êtes originaire de l’Inde, vous êtes fille de la terre d’où nous viennent tous les poisons. Vos grandes fleurs blanches lavées de rose séduisent, il est vrai, par leur beauté; mais leur parfum ne peut se sentir longtemps. En vous voyant pour la première fois, un charme puissant s’empare des sens, on voudrait se livrer tout entier au plaisir de vous respirer; mais bientôt une fatigue étrange remplace cet enivrement passager. On vous éloigne, on vous évite, on craint de vous approcher. C’est que la volupté tue.
Il y a longtemps qu’on a donné la préférence à la Jonquille sur la Tubéreuse. Nous souscrivons de grand cœur à ce jugement, mais nous craignons bien qu’on n’en conteste la validité. Les sages seuls sont de l’avis du Ramier. Le reste des hommes hésite encore entre le Désir et la Volupté.
[Illustration]
[Illustration: BAL]
LE BAL DES FLEURS
De joie de se trouver réunies après tant de vicissitudes, les premières Fleurs de retour se décident à donner un bal avant de reprendre leur forme primitive. La Fée aux Fleurs avait fait construire une salle de bal magnifique; mais nous nous dispenserons d’en donner la description, attendu que les Fleurs n’y entrèrent pas. Elles préférèrent danser en plein air.
Il est vrai que le plein air au pays des Fées ne ressemble nullement à celui de nos climats. Le ciel est si rapproché de la terre qu’il ressemble à un plafond parsemé d’étoiles; le vent est caressant et léger: on dirait une gaze invisible. Les Fleurs d’ailleurs craignaient, en se retrouvant dans un salon, d’être obligées de se rappeler la terre.
Des milliers de Lucioles, girandoles vivantes, traînaient partout comme une mouvante illumination. Rien n’était joli comme de voir ces insectes gracieux décrire sur la tête des danseuses leurs courbes lumineuses.
Enfin, l’orchestre commença; il était entièrement composé de Rossignols, membres du Conservatoire de la Fée de la musique. L’Oiseau bleu le dirigeait en marquant la mesure avec un bâton d’or incrusté de diamants.
Les musiciens jouèrent d’abord une contredanse, puis une polka, puis une valse, ainsi que cela se pratique maintenant dans les salons du grand monde.
Au bout de deux contredanses, les Fleurs se sentirent fatiguées. Comment avons-nous pu voir un plaisir dans la danse? se disaient-elles avec étonnement. La Belle-de-Nuit elle-même ne comprenait pas la passion qu’elle avait eue pour les bals masqués.
--Tous ces pas, disait le Lis, ne valent pas le doux balancement que m’imprime le Zéphire.
--Elle a raison, répétèrent toutes ses compagnes, plus de danse; allons supplier la Fée de mettre fin à notre métamorphose, et de nous rendre au doux balancement du Zéphire.
La Reine-Marguerite présidait en ce moment un immense galop; il fallut le rompre et se joindre aux autres Fleurs qui s’avançaient vers la Fée.
En reconnaissant leur ancien asile, le premier sentiment qu’elles éprouvèrent fut un sentiment de joie auquel succéda bientôt la crainte. Quel accueil allait leur faire la Fée?
Elles étaient parties malgré elle, sans vouloir écouter ses sages avertissements. Maintenant, les trouverait-elle assez punies? consentirait-elle à les recevoir?
Aucune d’elles n’osait s’avancer pour sonner et se faire ouvrir la grille du jardin.
Tout à coup la porte s’ouvrit comme d’elle-même à deux battants, et l’on vit paraître la Fée. Les Fleurs tombèrent à ses genoux en versant des larmes, mais elle les releva avec bonté.
--Entrez, leur dit-elle, pauvres enfants; venez reprendre auprès de moi la place que vous n’auriez jamais dû quitter.
L’Oiseau bleu était perché sur l’épaule de la Fée.
--Va, reprit-elle, gentil messager, retourne sur la terre, et guide vers moi les pauvres égarées qui ne savent plus retrouver le chemin de la patrie.
L’Oiseau bleu agita ses ailes de turquoise et prit son essor.
Pendant toute la journée, la grille du jardin s’ouvrit et se referma plus de vingt fois. Les Fleurs rentraient par bandes nombreuses. Le soir, deux ou trois retardataires seulement manquaient à l’appel.
Le Bleuet et le Coquelicot se présentèrent ensemble, suivis du Liseron, qui avait beaucoup de peine à marcher. L’Aubépine guidait la marche de la Belle-de-Nuit, dont les yeux faibles ne pouvaient supporter la clarté du jour. Le Lis, la Rose, la Capucine, le Jasmin, le Chèvrefeuille, l’Œillet, l’Oranger, la Pervenche, l’Aubépine, le Grenadier, la Violette, la Pensée, la Tulipe, la Guimauve, l’Églantine, le Myrte, le Laurier, le Narcisse, l’Anémone, toutes les fleurs dont nous avons raconté l’histoire avaient éprouvé le besoin de cesser d’être femmes; elles étaient venues en même temps solliciter le pardon de leur souveraine.
Pas une qui ne revît avec délices les lieux où elle était née; pas une qui ne se rappelât, avec une terreur mêlée de honte, les heures qu’elle avait passées sur la terre.
Bleuette et Coquelicot, les deux bergères, songeaient à la trahison dont elles avaient été victimes de la part des deux bergers si langoureux, mais si infidèles.
La Pensée maudissait les hommes qui, à l’envi les uns des autres, semblaient se faire un plaisir de la repousser. L’Aubépine frissonnait en pensant au Sécateur. La Tulipe se demandait comment elle avait pu s’habituer aux ennuis du sérail.
L’Églantine tremblait intérieurement qu’en punition de son escapade, la Fée ne la forçât à lire les livres qu’elle avait composés du temps qu’elle figurait parmi les bas-bleus.
La Capucine, libre en plein air, plaignait du fond de l’âme les pauvres jeunes filles qu’on condamne à vivre dans un couvent. Ainsi de suite des autres Fleurs.
La Fée, cependant, ne songeait pas à se venger, ainsi que l’Églantine et quelques autres Fleurs paraissaient le craindre, surtout en voyant qu’elle ne se hâtait pas trop de leur faire quitter leur costume terrestre. La Fée avait son projet. Nous le révélerons tout à l’heure.
Lorsque la fraîcheur commença à descendre du ciel avec l’ombre, la Fée réunit toutes les Fleurs dans son palais.
--Mes filles, leur dit-elle, je pourrais vous faire de la morale, mais je m’en dispense. Je lis au fond de votre cœur et je vois qu’il vous adresse lui-même une semonce que toutes les miennes ne vaudraient peut-être pas. Vous vous contenterez désormais d’être Fleurs, j’en suis certaine; si cependant quelqu’une d’entre vous voulait devenir femme tout à fait, elle n’a qu’à le dire. Je donne ma parole de Fée que son souhait sera exaucé à l’instant.
Un silence universel accueillit cette proposition.
--Maintenant, reprit la Fée, allez vous reposer. Demain commenceront les fêtes par lesquelles je veux célébrer votre retour. C’est pour cela que je vous ai laissé conserver vos vêtements humains. Tous les Sylphes du voisinage y seront invités.
Les Fleurs crièrent: Vive la Fée! et défilèrent devant elle. Il y eut un baisemain général.
[Illustration]
[Illustration: RETOUR DES FLEURS]
ERRATUM
Voici un chapitre que nous n’entamons qu’en tremblant. Méfions-nous des errata. On sait quand on les commence, et on ne sait pas quand on les finit.
Cependant les droits de la vérité sont imprescriptibles. Il faut que nous nous accusions de nos erreurs. Encore si nous pouvions les rejeter sur un prote distrait; mais les fautes que nous avons commises ne sont pas des fautes d’impression.
Elles touchent au fond même des choses; elles faussent leur signification morale, elles blessent la vérité historique, philosophique, mystique, que sais-je encore?
Aussi n’avons-nous pas hésité un seul instant à nous exécuter de bonne grâce. Nous ne voulons pas, dans un ouvrage de cette importance, rester en arrière des idées progressives, et nous faire traiter d’écrevisse littéraire par la critique.
La critique est sévère quand elle s’y met!
Une foule de lettres anonymes nous ont été adressées dans le cours de cette publication. Les unes nous portaient aux nues, les autres nous accablaient de malédictions. La dernière de ces lettres était foudroyante; le lecteur pourra en juger:
«Téméraire, craignez le courroux de Flore!»
Nous nous sommes empressé d’apaiser la déesse par des sacrifices convenables. Serons-nous aussi heureux auprès de la critique?
Nous savons qu’on nous a reproché, dans une des dernières séances de l’Académie des sciences morales et politiques, d’avoir usé d’un symbolisme rétrograde pour caractériser le Myrte et le Laurier. Nous nous empressons de reconnaître la vérité de ces observations. Le lecteur est prié de considérer comme non avenus les deux dessins représentant le Myrte et le Laurier. Grâce aux lumières qui lui ont été fournies par l’analogie, et après deux mois de conférence avec un professeur de myrtes indien, Grandville a fini par trouver que le Myrte ne pouvait pas mieux se représenter que par un vieux roué, et le Laurier par un vieux mousquetaire.
[Illustration: ERRATUM]
Dans le congrès scientifique de France qui a eu lieu cette année, plusieurs séances ont été consacrées à l’examen des Fleurs animées.La section de botanique, tout en constatant les services que ce livre est susceptible de rendre à la science, n’a point hésité à signaler une erreur de détail commise par nous. Le portrait que Grandville a donné de la Belle-de-Nuit dans la 20e livraison, est celui d’une Fleur qui appartient évidemment à la famille des Liserons. Dans le dessin ci-joint, on trouvera la véritable Belle-de-Nuit telle qu’elle est décrite par Linné, Tournefort, de Jussieu et de Candolle. Trop heureux si nous nous montrons digne, par cette rectification, de la bienveillance et des éloges du congrès scientifique!
Un impardonnable oubli nous avait fait négliger, à côté du Myrte et du Laurier, de placer l’Olivier. Il était digne cependant de figurer dans notre galerie allégorique. L’Olivier est l’arbre de Minerve; il représente la sagesse et la paix. Le lecteur le reconnaîtra sans peine sous son bonnet de coton.
Dans cette jeune fille à l’allure vive et dégagée qui fume avec tant d’intrépidité le havane de la régie, nous avons personnifié le Tabac, dont nous n’avions donné dans les livraisons précédentes que les attributs. Pour aller au-devant de toutes les objections, nous avons appliqué à l’Immortelle le même procédé qu’au Myrte, au Laurier et au Tabac. De l’emblème mort nous avons fait une créature vivante. Le dessin de l’Immortelle, qui figure dans le groupe joint à cette livraison, a été copié par Grandville dans les cartons de Phidias, récemment découverts à Athènes par un voyageur français. L’artiste grec comptait sans doute en faire une statue de l’Éternité.
Maintenant que nous avons réparé les fautes et comblé les lacunes signalées par la critique, il ne nous resterait plus qu’à nous féliciter d’avoir mené à bonne fin un ouvrage de cette importance morale, philosophique et littéraire. Le crayon peut se reposer en paix, lui du moins n’a pas de remords. L’esprit, la verve, la grâce, la finesse ne lui ont pas fait défaut un seul instant; mais, hélas! la plume ne peut en dire autant; pardonnez-lui, pauvres Fleurs! qu’avait-elle besoin de vous faire parler, vous, si éloquentes dans votre silence! La plume, c’est la bavarde du livre; le poète, c’est le crayon.
TAXILE DELORD.
[Illustration]
BOTANIQUE DES DAMES
BOTANIQUE
DES DAMES
INTRODUCTION
PAR
ALPHONSE KARR
Arrêtez-vous ici,--charmantes lectrices,--n’allez pas plus loin,--posez le livre,--on vous trompe.--M. Grandville, avec ses ingénieux et gracieux caprices; M. Delord, avec ses pages spirituelles, sont tout simplement deux traîtres: à travers des sentiers fleuris et parfumés, ils vous conduisent dans un piége; ils veulent vous livrer aux savants,--et à quels savants! aux botanistes,--à ces hommes qui sont vos ennemis, comme ils sont ceux des fleurs.
Pauvres fleurs!--voyez le sort qu’ils leur font subir: ils arrachent la pervenche aux bords des haies,--les wergiss-mein-nicht aux rives des fleuves,--le réséda au pied des vieux murs;--puis, comme nous l’avons dit dans notre monologue, ils les assassinent, les aplatissent, les écrasent, les dessèchent, leur ôtent leur parfum et leur couleur;--puis, sur ces tombes qu’ils appellent des herbiers, ils gravent de ridicules et prétentieuses épitaphes;--ils les rendent laides d’abord, et enfin ennuyeuses.
Prenez garde!--ils veulent vous rendre savantes.--Défiez-vous d’eux comme des hommes qui veulent vous faire fumer des cigarettes.--Au nom du ciel,--au nom de votre beauté, au nom de notre amour, restez femmes,--n’espérez pas devenir rien de mieux.
Vous devez savoir quelque gré à l’éditeur des Fleurs animées de ce qu’il a fait dans votre intérêt.
Il n’a pas osé ne pas mettre un petit traité de botanique dans son ouvrage; mais il a voulu écrire devant: Ici est un piége; ici est l’ennui.
A qui a-t-il demandé une introduction?--Certes, il n’avait pas besoin de moi.--M. Delord lui a fait un livre spirituel, et dix autres mieux que moi lui auraient écrit son introduction; dix autres qui demeurent à Paris comme lui,--qui sont ses voisins,--qu’il rencontre tous les jours.
Eh bien! il est allé me chercher aux bords de la mer, loin de Paris,--au lieu de dire à M. Delord: Monsieur Delord, finissez le livre, tout le monde y trouvera son compte.
Au lieu de dire à un botaniste: Monsieur le botaniste, faites-moi ici un éloge de votre science.
Il s’est adressé à moi,--parce qu’il sait que moi, qui suis jardinier,--que moi, qui aime toutes les fleurs, et que les fleurs aiment un peu, j’ai écrit bien des pages contre des gens qui ont dit que la rose à cent feuilles est un monstre.
Il n’osait pas ne pas joindre à son ouvrage un traité de botanique, mais il a placé à la porte une sentinelle vigilante pour vous crier: Au large! si vous tentez de franchir le seuil de ce petit temple élevé à l’ennui.
[Illustration: PERVENCHE DESSÉCHÉE]
En France, on aime le plaisir, mais on respecte, on vénère l’ennui;--on lui élève des temples et on lui fait des sacrifices,--comme les anciens sans doute en faisaient aux Euménides, à la fièvre, à la peste et à la guerre; les places, les honneurs, les dignités, sont pour les auteurs des gros livres ennuyeux.--On enferme les livres d’abord dans de magnifiques reliures,--puis dans une bibliothèque.
On gorge les auteurs de tout ce qu’ils peuvent désirer,--on tâche de les apaiser; puis alors on lit les charmants poètes,--et les historiens de cœur.
Peut-être aussi vous trompe-t-on--et me trompe-t-on en même temps.
Peut-être suis-je aussi,--mais sans le savoir,--un des complices des embûches qui vous sont tendues ici.
Peut-être, après avoir cherché les moyens de vous faire lire la botanique,--après vous y avoir fait amener tout doucement par les deux traîtres que je vous ai dénoncés; après avoir confié la machine infernale à un ouvrier adroit et spirituel, qui en a habilement déguisé la forme, a-t-on encore eu peur que vous ne lisiez pas le traité de botanique,--et a-t-on pensé que le seul attrait sérieux qu’on pût lui donner était d’en faire quelque chose de défendu.
Et c’est alors qu’on est venu me chercher.
Pour moi, si je suis complice de cette trahison, c’est, je le répète, à mon insu,--et je vous dis encore: Arrêtez-vous.--N’allez pas plus loin par le livre, on vous trompe!
ALPHONSE KARR.
[Illustration]