L. COUAILHAC.
[Illustration: LE POSTILLON.]
[Illustration]
LE POSTILLON.
QUELLE QUE soit la route de France que vous parcouriez, il n'est pas une ville, pas un bourg où vos yeux ne soient tout d'abord frappés de ces mots inscrits sur les murs de l'une des principales maisons: Poste aux chevaux. C'est là qu'entouré de ses nombreux serviteurs réside le représentant de l'une de nos plus belles institutions, le maître de poste.
De création royale, tour à tour décorés du titre de maistre et de celui de chevaucheur de l'escurie du roi, maintenus dans leurs priviléges à ces époques de révolutions où les droits mêmes du souverain étaient méconnus, riches propriétaires pour la plupart, les maîtres de poste forment un corps d'élite dans les cadres duquel se trouvent étroitement joints, par un lien commun d'industrie, le prince et l'agriculteur, le duc et pair et le fermier.
Ce serait peu cependant pour la gloire de Louis XI d'avoir créé les postes, si, le même jour, il n'eût exclusivement attaché à leur service la guide, aujourd'hui le postillon. N'est-ce pas le postillon, en effet, qui entretient l'union et le mouvement entre ces nombreux relais dont notre France s'enorgueillit à bon droit? n'est-ce pas à lui que sont matériellement dus les rapports d'homme à homme, de ville à ville, d'État à État? à chaque voyage, arbitre de notre vie ou de notre mort, n'est-il pas enfin, par son travail, le principal élément de la prépondérance ordinaire dont son maître jouit, la source première de l'air d'aisance et de supériorité répandu sur tout ce qui l'approche?
Arrêtons-nous devant une de ces habitations placées sur la route de ***. Elle appartient, depuis la restauration, à un vieux général qui s'y repose en paix des fatigues de vingt années de guerre: accoutumé au tumulte des camps, c'est encore avec plaisir qu'il contemple le mouvement inséparable d'une maîtrise de poste fréquentée. Nous ne dirons rien de la partie réservée à sa demeure particulière; celle destinée à l'exploitation nous semble seule utile à décrire.
On la reconnaît facilement à un mur élevé, qui, appuyé contre l'une des faces latérales de la maison de maître, est partagé par la grande porte, au-dessus de laquelle se lit en longs caractères noirs l'inscription sacramentelle: Poste aux chevaux.
Entrons, et si vous n'avez jamais été à même de parcourir un de ces intéressants établissements, placés sous la surveillance immédiate de l'autorité, et se ressemblant tous, à l'importance du lieu près, vous ne regretterez pas, j'espère, la visite que nous allons faire de compagnie.
A droite, à gauche, devant nous, s'élèvent les bâtiments, tous destinés à des usages différents. Ici, les écuries surmontées de greniers aérés où se conserve le fourrage nécessaire à la consommation de chaque jour; là, la fainière ou vaste magasin de réserve où s'entassent les provisions faites pour l'année; de cet autre côté, les remises, les hangars, la sellerie, la forge, tous les communs enfin nécessaires à une exploitation de ce genre.
L'espace demeuré libre entre ces trois corps de logis forme une belle et vaste cour au milieu de laquelle s'élève un puits artésien qui fournit une eau saine et abondante.
Le pansage est terminé, les musettes[17] se reposent; l'heure du repas approche, de nombreux postillons se mettent en mouvement. Avant de passer outre, faisons une connaissance plus intime avec eux.
[17] Sac dans lequel le postillon renferme les objets nécessaires au pansement, et qui sont sa propriété.
De toutes les classes, la plus difficile peut-être à régir est celle des postillons. Après avoir vanté les services qu'ils rendent, pourquoi faut-il ajouter que, fiers de leur origine, ils possèdent au suprême degré les défauts ordinaires aux valets de grandes maisons, c'est-à-dire qu'ils sont pour la plupart insolents, ivrognes, paresseux, méchants, et quelque peu bavards? Joignez à cela une grande propension à faire danser le fourrage confié à leur garde, des habitudes d'indépendance inséparables de la vie active qu'ils mènent, une haute opinion d'eux-mêmes due à de nombreux succès obtenus sur les Lucrèces du pays, et vous comprendrez facilement qu'être sévère, mais juste avec eux, est le seul moyen d'en obtenir la soumission nécessaire. Les règlements qui les régissent sont écrits dans ce double but. Récompenses pour blessures graves, indemnités en cas de maladie, pension de retraite au bout de vingt ans de service, devoirs à remplir, discipline exacte, tout y est prévu, voire même les punitions qui, selon la faute, consistent tantôt dans une amende, tantôt dans une mise à pied, quelquefois dans le renvoi, mais pour les cas les plus graves seulement. Au maître de poste appartient l'exécution de ce code, sauvegarde de son autorité.
Ici le général a transmis cette tâche pénible à un de ses anciens compagnons d'armes, qui, après y avoir gagné le surnom de singe, sobriquet obligé, dans le métier, de tout gérant ou homme d'affaires, est parvenu, avec l'aide d'une discipline toute militaire, à établir les choses sur le pied où elles sont aujourd'hui.
Aussi voyez quelle activité et pourtant quel ordre parmi ces hommes: les uns charrient le foin, les autres vannent l'avoine, celui-ci mouille le son, celui-là porte la paille; tous travaillent, et les chevaux, par des hennissements répétés, témoignent à l'envi le désir de recevoir la ration qui leur est destinée.
Pénétrons dans l'intérieur des écuries, assez larges pour laisser un libre passage entre une double rangée de chevaux normands parmi lesquels il est facile de reconnaître ceux de volée à leur jambes fines, au feu qui s'échappe de leurs naseaux, les porteurs et les sous-verges à leur taille plus élevée, à leurs formes carrées et vigoureuses. Râteliers, mangeoires, coffres à avoine, coussinets destinés à recevoir les selles, chandeliers auxquels se suspendent les harnais, comme tout y est propre et bien tenu! Une litière fraîche attend les chevaux en course, dont les barres mobiles indiquent la place; à l'extrémité la plus reculée, des stalles fixes séparent ceux qu'une maladie récente ou légère met momentanément hors de service. Des seaux, des lanternes fermantes, seul mode d'éclairage permis par la prudence, deux grandes boîtes sans couvercle appendues aux traverses supérieures et appuyées contre les murs, complètent l'ameublement des écuries. Pompeusement décorées du nom de soupentes, et placées à une distance convenable l'une de l'autre, ces caisses, auxquelles on ne parvient qu'à l'aide d'une échelle mobile, contiennent chacune un matelas à l'usage des postillons de garde la nuit. C'est là ce qu'ils appellent leur chambre à coucher.
Après le repas vient la conduite à l'abreuvoir.
Un seul homme suffit pour mener attachés l'un à l'autre les quatre, cinq, quelquefois même six chevaux dont se compose son équipage. Monté à poil sur l'un d'eux, n'ayant d'autre frein que son licol, il en demeure pourtant parfaitement maître, et il est fort rare qu'un accident fâcheux vienne interrompre les exercices de voltige auxquels il se livre souvent dans l'eau, aux applaudissements prolongés des villageoises accroupies au lavoir, et au grand ébahissement des moutards, espoir de la commune.
Rien ne peut donner une idée de l'union intime qui existe entre un bon postillon et les chevaux qui lui sont confiés. Ils se parlent, ils s'entendent, ils se comprennent. Un mot, un geste, un nom,--car chacun d'eux a le sien,--un coup de sifflet, le moindre signe, suffit pour que l'ordre donné soit immédiatement exécuté. On a vu des postillons quitter un relais parce qu'on leur avait enlevé un animal favori, des animaux qui, privés de leur conducteur ordinaire, se sont laissé mourir misérablement, ne voulant recevoir de nourriture d'aucune main étrangère.
Bientôt les chevaux rentrent de l'abreuvoir; après avoir été légèrement bouchonnés, tous, par un instinct infaillible, reprennent d'eux-mêmes leurs places accoutumées. Les longes sont attachées, les postillons libres, une scène nouvelle se prépare dans la cour. Quelques explications aideront à son intelligence.
En outre des lois auxquelles ils sont soumis, les postillons, ainsi que la plupart des corps d'état ou de métier existants, reconnaissent des coutumes dont l'usage seul perpétue chez eux les traditions. De ce nombre sont, avant tout, le baptême et la savate: la savate, punition infligée au capon, c'est-à-dire au camarade convaincu d'avoir fait des rapports au maître; de lui avoir appris, par exemple, par quelle ruse nouvelle l'avoine continuait à se transformer en piquette au cabaret voisin. Tout le monde connaît ce genre de supplice, qui consiste à appliquer au coupable, sur les parties du corps le mieux appropriées à cet effet par la nature, un nombre de coups de soulier proportionné à la gravité de la faute: justice expéditive, et dont les suites compromettent parfois la vie même de l'infortuné patient.
Le baptême est une tout autre chose. Cette cérémonie, car c'en est une, n'a rien que de jovial et d'innocent. Elle s'adresse au novice qui paraît pour la première fois dans un relais. Sont seuls exceptés les enfants de la balle, ou fils de postillons, et le nombre en est assez grand, car ce n'est pas chose rare, malgré l'antipathie que ces derniers ont pour le mariage, que de rencontrer deux et même trois générations attachées à la même poste. C'est que le métier, quoique rude, n'est pas des plus mauvais. Le vrai postillon reçoit de toutes mains: du voyageur en poste, du courrier de malle, du conducteur, dont il seconde trop habilement la fraude, de l'hôtelier, auquel il amène des voyageurs, de son maître enfin, qui ne lui paye pas moins de 50 à 60 francs de gages mensuels.
Initiés dès l'enfance aux devoirs de leur profession future, ces jeunes louveteaux ont à peine atteint leur seizième année, âge de rigueur, qu'ils passent en pied, et, grâce au livret octroyé par l'autorité municipale, acquièrent gratis, du moins aux yeux des camarades, le droit de nous verser, vous ou moi, à l'occasion.
Il n'en est pas de même à l'égard du surnuméraire auquel vont être accordés pour la première fois le privilége de faire connaissance avec les corvées d'écurie, et l'honneur insigne d'apprendre à manier la fourche à fumier. Celui-là doit subir une épreuve.
Nous allons y assister.
Au milieu de la cour, et tout à côté du puits, s'élève un tréteau de bois sur lequel une selle est posée. Recouverte de quelques planches mobiles, l'auge lui sert de piédestal; des branches de verdure placées à l'entour achèvent la décoration, et cachent les supports du tréteau.
La poste entière est sur pied; de nombreux spectateurs venus du dehors ont obtenu la faveur d'être admis dans l'intérieur de l'établissement; les femmes surtout--avides de spectacles à la ville, comment ne le seraient-elles pas au village?--les femmes sont en grand nombre; et là, comme partout, c'est à qui sera la mieux placée. Dans cet espoir, chaque postillon s'entend appeler de la voix la plus séduisante: «Mon p'tit m'sieu Nicolas... Mon bon père Delorme...»
Soudain un profond silence s'établit. Le néophyte a paru, conduit par le loustic du relais, qui lui sert de parrain; il est amené près de la monture préparée. Là, il doit s'enfourner dans une paire de bottes fortes, bottes de l'une desquelles, pour notre bonheur passé et pour celui de nos enfants, sortit un jour l'épisode le plus curieux de la véridique histoire de Poucet. A peine a-t-il introduit la seconde jambe dans sa lourde prison de cuir, qu'on l'abandonne à lui-même. Que d'efforts ne doit-il pas faire en ce moment pour conserver un équilibre perdu à chaque pas! De trébuchement en trébuchement, de chute en chute, il arrive enfin au pied de l'auge; alors on le hisse sur le tréteau plutôt qu'il n'y monte lui-même; on lui met le fouet en main, et comme, à dessein, la selle est demeurée veuve de ses étriers, et que les jambes du cavalier, cédant au poids énorme qui les entraîne, pendent, à sa grande souffrance, de toute leur longueur, on dirait, à le voir ainsi perché, d'une de ces figures de triomphateur romain peinte ou tissée dans quelque antique tapisserie de Flandre. Commence aussitôt, au milieu des rires et des lazzis de toute sorte, l'examen du récipiendaire, espèce d'interrogatoire que son sel fort peu attique nous interdit de reproduire. Chaque demande, chaque réponse devient le sujet de nouvelles acclamations joyeuses. Un nom lui est donné, nom de guerre, qui peut-être remplacera pour toujours son véritable nom. Arrive enfin cette dernière question, prononcée d'une voix solennelle: «Tu as eu le courage de monter sur ce cheval, jeune homme, sais-tu comment on en descend?» Quelle que soit la réplique du malheureux, ces mots sont le signal de son supplice: à peine ont-ils été prononcés, que les planches qui recouvrent l'auge disparaissent sous les efforts instantanés des spectateurs les plus voisins. Le tréteau tombe de tout son poids dans l'eau dont elle est remplie, et entraîne nécessairement dans sa chute l'inhabile cavalier; mais ce bain n'est point encore assez pour la purification du novice: chaque assistant, armé d'un seau rempli à l'avance, vient l'immerger à l'envi, et il ne recouvre sa liberté qu'après avoir consenti à arroser à son tour le gosier de ses anciens d'un nombre de litres illimité.
Laissons le malheureux se remettre de la rude épreuve à laquelle il vient d'être soumis, et examinons les figures qui nous entourent.
Vieilles et jeunes, toutes ont un galbe particulier, dû partie à la fatigue et aux veilles inséparables du métier, partie à l'intempérance, qui se trahit sous une peau plus ou moins bourgeonnée.
L'une d'elles surtout est remarquable: couronnée de rares cheveux presque blancs résumés dans une petite queue, image dégénérée de l'énorme catogan, gloire des postillons du siècle dernier, elle appartient au père Thomas, qu'achèvent de caractériser le serre-tête blanc noué autour du front, l'escarpin à boucles d'argent, le bas bleu et le pantalon de peau descendant jusqu'à la cheville qu'il embrasse étroitement. Agé de près de soixante ans, ses services datent du camp de Boulogne, et rien, en aucun temps, pas même la crainte de perdre un état qu'il ne saurait quitter sans en mourir, n'a pu l'engager à se séparer de deux choses qu'il estime avant tout, le portrait de son empereur, comme il le nomme, et ces quelques poils réunis qui lui rappellent ses plus beaux jours. Excellent postillon dans son temps, l'adresse supplée chez lui à ce qu'il peut avoir perdu du côté de la vigueur, et peu de jeunes gens réussiraient encore mieux que lui à couper un ruisseau ou à brûler une concurrence. La seule chose à laquelle il n'a pu se soumettre entièrement, c'est le menage en cocher, qu'il regarde comme bien au-dessous de lui; et jamais il ne s'assied sur un siége de voiture sans pousser un profond soupir, et marmotter entre ses dents, à travers la fumée de son vieux brûle-gueule culotté: Si mon empereur n'était pas mort, ils n'auraient pas fait ça...»
C'était beau, en effet, de voir ce postillon à la veste bleue, aux parements rouges brodés d'argent et couverts d'une innombrable quantité de boutons, à la culotte de peau, aux grandes bottes éperonnées, le chapeau de cuir sur le coin de l'oeil, la verge dans une main, la bride du porteur dans l'autre, guider d'un bras ferme cinq chevaux lancés au triple galop!
La sûreté des voyageurs gagne, dit-on, au mode de conduite presque généralement adopté aujourd'hui: c'est donc bien qu'on le préfère. Mais on ne peut nier que la tenue extérieure, que l'amour-propre de l'homme, si nécessaire en toute chose, que l'uniforme, quoique officiellement demeuré le même, n'y aient considérablement perdu. Sans catogan et sans bottes fortes, le postillon n'est plus que l'ombre de lui-même; je l'aimerais presque autant en bas de soie, en gants beurre frais et en perruque à la Louis XIV...
«Ohé! père Thomas! ohé! v'là une poste qu'arrive!--J'ai d'la chance aujourd'hui,» répond l'ancien, dont c'est le tour à monter.
En effet, le son lointain des roues suffisait pour faire reconnaître une chaise de poste à une oreille exercée, et les triples appels du fouet indiquaient clairement que le bourgeois qu'elle renfermait payait les guides au maximum.
Dans ce cas, les chevaux sont lestement garnis et sortis à l'avance hors de la grande porte.
Le relayage s'opère donc en un clin d'oeil, et nous laisse à peine le temps de distinguer le voyageur assis dans la voiture; cependant, à ses bottes à l'écuyère ostensiblement placées près de lui, on reconnaît un courrier de cabinet ou de commerce.--Oui, un courrier: c'est ainsi qu'ils voyagent généralement. Notre délicatesse ne s'accommode plus des courses à franc étrier, et rien de plus rare à rencontrer aujourd'hui sur nos routes qu'un courrier proprement dit.
Le père Thomas est prêt; une mèche neuve a été lestement ajoutée à son fouet de malle; il part, faisant à son tour résonner l'air de ses clics-clacs les plus harmonieux.
C'est ici le lieu de faire observer que la langue du fouet est d'un usage universel parmi les postillons. Sur la grande route, endormi dans sa charrette, un voiturier du pays, un ami tarde-t-il à livrer passage? une salve prolongée le rappelle affectueusement à son devoir; un roulier mal-appris met-il trop de lenteur à céder la moitié du pavé? le fouet, plus rude alors dans ses éclats, lui ordonne de se hâter; hésite-t-il encore?--le fouet, au passage, lui lance une admonition des plus vives à la figure.
Sans le fouet, comment indiquer la générosité des voyageurs que l'on conduit? comment dire s'ils payent les guides à la milord, à l'ordinaire ou au règlement; seul, dans son langage conventionnel, il sert de base à la célérité du service à leur égard.
On raconte à ce sujet une anecdote assez singulière.
Un plaisant paria, il y a quelques années, aller en poste de Paris à Bordeaux, dans le laps de temps le plus court, en ne payant cependant aux postillons que les 75 centimes de pour-boire rigoureusement dus par cheval.
Affublé d'une grande robe de chambre, entouré d'oreillers et de fioles de toute espèce, il réussit à se donner l'air d'un moribond prêt à trépasser, et comme, à chaque relais, il demandait avec instance qu'on le menât au pas le plus doux, et qu'on épargnât sa tête et ses membres endoloris, le postillon, prévenu de son avarice par celui qu'il remplaçait, se faisait un malin plaisir de le secouer de son mieux en le menant au galop le plus forcé, et de l'assourdir en ne laissant aucune interruption entre des salves de coups de fouet lancées de toute la vigueur de son poignet. Chaque relais étant trompé par cette fausse annonce, la ruse réussit: il gagna. Mais à moins que vous ne soyez décidé à l'imiter, mieux vaudrait, je vous assure, voyager en patache que de vous entendre annoncer par un seul coup de fouet, indice ordinaire de M. Gillet, c'est-à-dire de celui qui ne paye les guides qu'au taux prescrit par l'ordonnance.
A la chaise de poste succède la malle. Celle qui arrive est du dernier modèle. C'est un coupé à trois places, très-large, parfaitement peint, on ne peut mieux verni, dans l'intérieur duquel rien n'a été épargné pour la commodité des voyageurs; coussins élastiques, accotoirs moelleux, portières en glaces, rien n'est épargné. Deux choses seules,--assez peu importantes d'ailleurs,--semblent avoir été négligées dans sa construction: la sûreté des dépêches, qui, placées dans un coffre en contrebas à l'arrière de la voiture, ne peuvent, en aucune façon, être surveillées par celui à qui elles sont confiées, et la vie du courrier, qui, perché à la manière anglaise, sur la banquette dure et étroite d'un cabriolet élevé derrière la caisse, demeure exposé à toutes les intempéries, et court risque de se casser le cou au moindre cahot. Le postillon appelé à conduire la nouvelle mode, comme il l'appelle, se presse d'autant moins que le courrier le gourmande d'autant plus. Enfin il monte sur le siége en rechignant, et celui qui en descend nous apprend, non sans accompagner ses plaintes de jurements fort énergiques, «que ces guimbardes-là ne pourront marcher longtemps, qu'elles sont trop brutales à traîner; avec ça que les roues cassent des noix, et que la mistration ne paye que trois chevaux au lieu de cinq qu'on y attelle, etc. etc.»
Le temps apprendra s'il a raison.
Quant à nous, notre visite au relais est terminée; il ne nous reste plus qu'à nous mettre en route.
La diligence arrive.
«Conducteur, de la place?--Deux banquettes.--C'est bon.--Vos bagages?--Voilà!»
Hissés tant bien que mal sur l'impériale, nous demeurons silencieux auditeurs du colloque suivant établi entre le conducteur et le postillon, dernier coup de pinceau à ajouter au portrait de ce dernier.
«Bonsoir, m'sieu Bibi, vous v'là ben à bonne heure aujourd'hui; l's autres sont pas encore passés.--J'crois ben, j'les ai perdus au repas.--Ohé! oh! toi Péchard.--Amène donc le porteur!--Arrière, arrière, Cou-de-Cygne.--A cheval, à cheval.--Donne-moi les traits, Abel Cadet; y êtes-vous, m'sieu Bibi?--Marche, marche.--Hi!...»
La voiture roule emportée par cinq chevaux habilement lancés au grand trot.
La conversation continue. Le postillon raconte en détail le baptême dont il a été l'un des principaux acteurs.
Il est interrompu par le conducteur: «Fais donc attention à ton sous-verge.--Ahu! ahu!... Queu dommage qu'ma Suzon ait pas pu voir ça, aurait-elle ri, aurait-elle ri! vous la connaissez ben, m'sieu Bibi; c'est c'te p'tite blonde qu'a de grands yeux de couleur, si ben que l'neveu à M. Cornet, l'épicier, dit toujours, histoire d'compliment, qu'all' r'semble à un vrai gruyère! farceur, va!... Ahu! le marsouin!... Vous voyez pas l's autres, m'sieu Bibi!--Hardi, hardi!--Amour d'femme, va!... St.!... Flamme de punch!... J'sis altéré tout de même; l'air est sèche à c'soir. Nous allons arrêter aux volets noirs, pas vrai, m'sieu Bibi, c'est vous qui régale.--J'arrête pas, j'ai des ordres.--Des ordres, est-y bon enfant, pisque l'inspecteur a passé z'hier, à même que c'gros qui marche avant vous, vous savez ben, m'sieu Bibi, il avait cinq lièvres qu'étions pas su feuille; si ben que l'inspecteur a dit: pincé, vieux, qu'y dit; les lièvres, c'est des lapins[18]. Fameux. Enfoncé l'gros. Avec ça qu'y a pas gras avec lui pour les pour-boire[19]; quand y a d's enfants, y m'fait rendre deux yards... Attends, la Marquise, j' t'vas ressoigner le cuir... Voyez-vous l'bouchon au bas d'la côte. La mécanique y est, pas vrai?--N't'inquiète pas.--Hu, l's Arabes!... C'te satanée descente, elle est d'un mauvaise. Et les cantonniers qui s'foulent pas la rate, et qu'y sont pas gênés pour dire que l'gouvernement fait pas les routes pour s'en servir, que la loi nous y défend. Ohé! oh!... oh!...»
[18] On appelle lapin, en terme de messagerie, toute place ou tout port d'article perçu en fraude par le conducteur au détriment de son administration.
[19] Le pour-boire légalement dû par le conducteur au postillon est de 5 centimes par poste et par voyageur.
La voiture s'est arrêtée devant les volets noirs. Le postillon et le conducteur sont descendus.
«Du rouge ou du blanc, m'sieu Bibi?--J'y tiens pas la main.--A vot' santé, m'sieu Bibi, la compagnie; r'doublons-nous?--Pu souvent... enlevé, c'est payé.--Nous allons nous r'venger d'ça, ayez pas peur... donne mon fouet, toi, mal-appris... Hu, les braves!...»
Nous repartons au galop; on dirait que le canon bu par le maître a donné un nouveau nerf à ses chevaux.
La nuit est venue: la lassitude et le balancement de la voiture invitent le voyageur au sommeil...
Bonne nuit donc, et surtout bon voyage!...
J. HILPERT.
[Illustration: LA NOURRICE SUR PLACE.]
[Illustration]
LA NOURRICE SUR PLACE.
SI j'avais l'honneur d'être père de famille, je n'oserais pas écrire cet article, tant je craindrais d'exposer ma race au ressentiment des nourrices futures; il y a trop de petits vices, trop de péchés mondains, trop de qualités négatives à dévoiler. La seule chose qui pourrait peut-être accroître mon courage, c'est cette pensée consolante qu'en général les nourrices ne savent pas lire.
Quoi qu'en puisse dire Jean-Jacques Rousseau, pendant longtemps encore, sinon jusqu'à la fin du monde, toutes les dames de France, et celles de Paris en particulier, continueront à ne pas allaiter leurs enfants. Ce sont pour la plupart d'excellentes mères de famille, irréprochables à l'endroit des moeurs, élevées dans le respect de l'opinion et la crainte du bavardage, et qui savent à une unité près le nombre de sourires et de valses qu'elles peuvent oser sans risquer de se compromettre. Si donc elles n'allaitent pas les héritiers que la Providence leur octroie, c'est que toute leur bonne volonté échoue devant ces deux obstacles indépendants l'un de l'autre: le mari et le bal.
Pour ces pauvres femmes, le monde est un despote impertinent auquel il faut obéir sous peine de voir l'ennui se glisser au sein du ménage: le bal ne souffre point de rival, et si les jeunes mères donnaient leur lait à leurs enfants comme elles leur ont donné la vie, que deviendraient les fêtes, les parures, les danses, les concerts? La chambre à coucher serait un cloître habité par la solitude, et nous savons beaucoup de dignitaires de l'État, beaucoup de satrapes de la banque, qui ne voudraient pas d'une vertu dont le premier acte serait d'enlever au monde les charmantes reines qui aident à leurs projets par les grâces de leur esprit et le charme de leur sourire.
Quant aux maris, aujourd'hui que toute chose se calcule et s'exprime par des chiffres, ils savent combien il y a de dépenses économiques et d'économies coûteuses; ils n'ignorent pas que toutes les femmes sont plus ou moins poitrinaires ou sérieusement affligées par des symptômes de gastrite, quels que soient d'ailleurs l'éclat de leurs yeux et la fraîcheur de leur teint. Donc l'allaitement ne pourrait que développer la malignité du mal que leurs lèvres roses respirent dans l'atmosphère chaude et parfumée des bals; et quand viendra le sevrage, un pèlerinage en Suisse ou en Italie, une promenade aux eaux des Pyrénées, seraient indispensables pour raffermir la santé précieuse ébranlée par les devoirs de la maternité.
Or, toutes choses égales d'ailleurs, il est plus économique de payer une nourrice que de courir en chaise de poste avec une adorable malade qui prend texte de ses souffrances pour se faire pardonner ses plus chères fantaisies.
Tous les maris savent cela. Lors donc qu'en vertu de la parole divine, qui, au commencement du monde, a dit aux hommes: Croissez et multipliez, une femme riche des hautes classes de la société approche du terme de sa grossesse, le médecin de la maison se met en quête d'une nourrice jeune et vigoureuse.
Bientôt, par les soins de ce personnage imposant sous un frac de jeune homme, la nourrice est amenée de la campagne. Soit qu'elle arrive de la Normandie avec le haut bonnet traditionnel, soit qu'elle vienne du Bourbonnais avec le chapeau de paille recourbé et garni de velours, c'est toujours une forte et puissante fille qui trahit la richesse de son organisation par la vigueur de ses contours. Son fichu de cotonnade grossière à carreaux a peine à contenir les rondeurs sphériques de deux seins qui promettent une nourriture aussi abondante que saine à l'enfant qui dort au berceau.
La nourrice est installée. Sa chambre communique par un cabinet à celle de sa maîtresse, et tout le luxe du comfort lui est prodigué.
Pauvre femme des champs habituée aux rudes labeurs de son ménage, aux travaux incessants de la ferme, transportée soudain au milieu des splendeurs que donne la fortune, éblouie de l'éclat qui l'entoure, elle ose à peine se servir des belles choses qui sont à son usage, ni toucher aux meubles qui garnissent sa chambre; silencieuse et craintive, elle obéit sans répondre, remue sans bruit, baisse les yeux, et prodigue à son nourrisson les gouttes emmiellées d'un lait suave et pur.
Son caractère a des contours arrondis comme ceux de ses formes; toujours douce, avenante, timide et bonne, elle sourit et remercie quoi qu'on fasse. Elle a l'humeur calme et patiente ainsi que l'onde d'un petit ruisseau qui glisse sur un lit de sable et de mousse, et rien ne saurait obscurcir la placide lumière de ses yeux ou plisser l'épiderme brun de son front poli comme du marbre.
La jeune mère s'applaudit du hasard qui lui a fait rencontrer la perle des nourrices, et s'étonne qu'un aussi angélique caractère se puisse trouver sous la robe d'une femme.
C'est l'aurore splendide et vermeille d'un jour souillé d'orage. Un mois s'est à peine écoulé que déjà de petites bourrasques de mauvaise humeur ont rendu boudeuse la bouche entr'ouverte qui n'avait jamais fait divorce avec le rire; les sourcils se sont froncés; des paroles rapides, grommelées à voix basse, accompagnent des gestes brusques qui coûtent la vie à quelque porcelaine, tasse ou soucoupe; et l'enfant s'endort, s'il peut, sans le secours de la complainte.
La fille d'Ève se révèle sous l'enveloppe de la nourrice, et la maîtresse du logis reconnaît enfin que l'ange n'était qu'une femme, et quelle femme encore! un vrai diable plein de malice et d'astuce, de rouerie et d'entêtement.
Cependant la transformation ne s'opère pas avec la magique rapidité d'un coup de baguette: la femme ne se dévoile que lentement; ses progrès négatifs suivent une marche oblique, mais, soyez-en bien sûr, il ne s'écoulera pas un long temps avant que le masque ne soit tout à fait arraché.
Les premiers symptômes de la métempsycose se développent d'ordinaire dans les basses régions de l'office; c'est autour de la table commune où cuisinières et laquais, grooms et femmes de chambre dévorent, en se reposant de leur oisiveté, que la nourrice laisse apparaître les inégalités d'un caractère revêche que la timidité, autant que la diplomatie naturelle aux gens de la campagne, avaient couvert d'un voile menteur.
Une aile de poulet est souvent la pomme de discorde; le majordome la réclame, et la nourrice l'exige. Le droit des préséances de l'antichambre est mis en discussion; l'un s'appuie sur les galons de son habit brodé et sur l'importance de ses fonctions; l'autre fait parade de la sacro-sainteté de son emploi intime, qui suspend entre ses bras l'héritier présomptif de l'hôtel. L'office se divise en deux camps; mais l'envie que tout domestique inférieur nourrit en secret contre les serviteurs qui ont leurs entrées dans les petits appartements donne la majorité à l'intendant. L'aile de poulet tombe dans l'assiette masculine, et la nourrice quitte l'office en roulant dans sa main le taffetas gommé de son tablier, et dans son coeur des projets de vengeance.
Elle boude un jour, deux jours, trois jours même, s'il le faut. La gravité la plus sombre siége sur son visage; son allure affecte la colère dédaigneuse d'une grande dame insultée par des manants. Un désordre inaccoutumé préside à sa toilette, de lamentables soupirs soulèvent sa poitrine, et bientôt la pauvre mère, inquiète, cherche à pénétrer le mystère effroyable qu'on ne lui cache si bien que pour lui donner plus d'importance. Enfin après mille détours, mille circonlocutions entrecoupées d'exclamations plaintives, le fait de l'aile de poulet est révélé dans toute son horreur, avec enjolivement de petits mensonges, de médisances anodines, de doucereuses calomnies qui noircissent le malheureux intendant, et prêtent à la nourrice la blancheur d'une colombe innocente et persécutée. Pauvre victime d'un infernal complot, elle s'étiole ainsi qu'une fleur privée de nourriture; on lui refuse le nécessaire à elle qui prodigue son sang le plus pur au petit bonhomme qu'elle aime tant. Au besoin, l'embonpoint progressif de sa taille, la rotondité lustrée de son cou, orné d'un double menton, pourraient donner un éclatant démenti à sa mélancolique élégie; mais la mère ne voit que son fils en tout cela. On lui a si souvent répété que les enfants ne se portent bien qu'à la condition d'être allaités par des femmes dont rien n'altère la bonne humeur, qu'elle tremble déjà de voir le sien pâtir bientôt, victime des infortunes culinaires de sa nourrice.
Le majordome est appelé sur l'heure, vertement réprimandé et sérieusement averti que l'estomac d'une nourrice a des droits imprescriptibles auxquels il fait bon d'obéir.
A dater de ce jour, une haine sourde et profonde surgit entre elle et la gent de l'office; mais, orgueilleuse de sa position, et fière de son premier triomphe, elle se joue des efforts de la coalition qu'elle domine à l'antichambre comme au salon.
Les femmes, comme les enfants, n'ont jamais conscience de leur force qu'après l'avoir essayée; mais sitôt qu'elles la connaissent, elles en usent et en abusent sans pitié ni merci. Le premier essai tenté par la nourrice lui ayant révélé toute l'étendue de sa puissance, elle se hâte de la mettre de nouveau à l'épreuve.
Transplantée de la campagne, où du matin au soir elle vaquait à de pénibles travaux, dans une ville où les soins de l'allaitement vont devenir sa seule occupation, il était à craindre que la florissante santé de la nourrice, habituée à l'activité, à l'air, au soleil, ne s'altérât dans le repos, le silence et l'ombre d'un hôtel de la Chaussée-d'Antin. Le changement eût été trop rapide et trop complet. Afin de ménager à son sang et à ses humeurs une circulation toujours facile, et d'après les conseils du docteur, on attribue à la nourrice certains petits travaux d'intérieur qui ne demandent que du mouvement sans fatigue: l'arrangement et le nettoyage de sa chambre, les apprêts de son lit et du berceau en représentent presque la totalité.
D'abord humble et résignée, elle remplit sa tâche avec une ponctualité mathématique et une ardeur sans pareille. Mais une si louable activité se dissipe bientôt au souffle des mauvaises passions. La nourrice, après sa victoire sur l'office, trouve qu'il est malséant à ses maîtres de la laisser se fatiguer à balayer, frotter et nettoyer ainsi que le peut faire une simple femme de chambre. D'aussi viles occupations sont désormais incompatibles avec son caractère. N'est-elle pas payée pour être nourrice, et non pour être servante?
Alors commence une nouvelle lutte qui se termine encore par le triomphe de la nourrice. Elle murmure tout bas, se plaint, gémit, accuse de sourdes douleurs vagues, qui toutes proviennent d'une grande lassitude: si la maîtresse feint de ne pas comprendre, les douleurs deviennent intolérables, l'appétit cesse, la fatigue succède à la lassitude, l'accablement à la fatigue. Le médecin consulté ne découvre aucune fièvre; mais la mère, effrayée pour l'enfant, prescrit immédiatement le repos le plus absolu, et le retour de la joie et de la santé coïncide avec la promulgation de l'ordonnance.
La nourrice a vaincu; une servante subalterne est chargée d'office de l'administration de son appartement; comme sa maîtresse, elle gouverne et gronde quand tout n'est pas en ordre une heure après son grand lever.
Cependant l'enfant a grandi. Il s'agite dans ses langes ainsi qu'une carpe sur l'herbe; plus fort, il a besoin d'air et de mouvement; le docteur conseille la promenade, et la nourrice avec l'enfant, l'une portant l'autre, sont dirigés vers les Tuileries, cette patrie de l'enfance et de la vieillesse. C'est fort bien. Mais voilà qu'au bout d'un temps fort court, la face arrondie de la commère se rembrunit progressivement. De nouvelles manifestations agressives éclatent dans son geste et dans sa parole; des réponses aigres-douces se croisent sur ses lèvres, et les symptômes de sa mauvaise humeur apparaissent surtout au retour de la promenade. Enfin, après de minutieuses investigations, la maîtresse parvient à découvrir que la distance qui sépare la rue du Mont-Blanc des Tuileries est énorme pour une pauvre femme qui, quelques mois auparavant, franchissait sans se plaindre trois ou quatre lieues en pleines terres; quelques tours d'allées dans le jardin, entremêlés de stations prolongées sur les chaises, à l'ombre des marronniers, achèvent d'épuiser ses forces. Ses jambes fléchissent, et, dans ce labeur quotidien, elle sent que le dévouement seul peut encore la soutenir. L'insomnie vient pendant la nuit; l'enfant crie et pleure; au réveil la nourrice a les yeux battus: la mère s'épouvante. Faut-il s'étonner alors si le lendemain l'équipage de madame stationne à la grille des Tuileries, attendant qu'il plaise à la nourrice de reprendre le chemin de l'hôtel?
Mais l'orgueil est insatiable comme la paresse; c'est peu de revenir, il faut encore aller en calèche découverte, au trot de deux chevaux coquettement enharnachés. Or, ce que nourrice veut, Dieu le veut, car avant tout les nourrices sont femmes, et bientôt elle parvient à ne plus fouler de ses pieds dédaigneux les pavés de la rue de la Paix.
Jusqu'à ce jour, les articles du budget n'avaient pas été discutés; chaque mois la nourrice touchait son traitement, et en appliquait la totalité à satisfaire ses fantaisies sans contrôle. Mais une mauvaise administration absorbe et gaspille bientôt un budget ordinaire; il arrive souvent que la nourrice cherche vainement un écu dans le désert de ses poches et de ses tiroirs: alors la nécessité lui révèle le mécanisme des chapitres additionnels, des ressources extraordinaires, des crédits supplémentaires, tous les arcanes du système financier à l'usage des gouvernements représentatifs. Elle se pose devant ses maîtres, femme et mari, comme un ministère devant les deux Chambres, en solliciteur. Le capital du traitement demeure intact, mais le traité est une lettre morte que l'esprit vivifie, et l'esprit, en pareille circonstance, c'est l'adresse à exploiter les sentiments maternels. A ce jeu-là, la nourrice est d'une habileté à en remontrer aux plus fins diplomates; il n'est pas de ruses qu'elle n'emploie, pas de fils qu'elle ne fasse mouvoir, pas d'intrigues qu'elle n'ourdisse!
Elle est tour à tour et tout à la fois souple et roide, joyeuse et maussade, triste et gaie, rieuse et chagrine, naïve et madrée, impertinente et timide. Mais toujours et sans cesse elle fait jouer son nourrisson, comme le bélier qui brise les obstacles; pour elle il est le nerf de la guerre invisible et infatigable qu'elle a déclarée à la bourse des père et mère. L'enfant est entre ses mains l'enclume et le marteau qui lui servent à battre monnaie.
Les contributions indirectes qu'elle ne cesse d'obtenir, sans avoir l'air de les demander, arrivent sous toutes les formes: en offrandes métalliques aux anniversaires et aux jours de fêtes; en cadeaux de toutes sortes à des époques indéterminées; robes, foulards, bonnets, fichus, tabliers, tout est de bonne prise pour son insatiable vanité. A l'apparition de la première dent, il n'est pas rare de lui voir octroyer par la mère la chaîne et la croix d'or, objets d'une longue et patiente convoitise.
Elle se partage avec la femme de chambre, camarera mayor au petit pied, la défroque de sa maîtresse; à l'une ceci, à l'autre cela; l'adjudication se fait à l'amiable; car dans la hiérarchie de la domesticité, la femme de chambre est la seule personne avec qui la nourrice vive en paix, encore est-ce à l'état de paix armée. Ce sont deux puissances qui se respectent en se jalousant.
En ceci comme en beaucoup d'autres choses de ce monde, la forme emporte le fond; les intérêts triplent le capital, et il arrive à la fin du mois que les revenus perçus d'une façon indirecte dépassent de beaucoup le chiffre du traitement fixe.
La chrysalide a fait peau neuve. Quelques mois de séjour à Paris ont fait tomber la rude enveloppe qui cachait le papillon frais et dodu. La fille des campagnes a jeté, une à une et petit à petit, les pièces de son trousseau champêtre: la Berrichonne abdique le chapeau de paille tressée; la Cauchoise, le haut bonnet de tulle; toutes mordent à l'hameçon de la coquetterie, et une toilette fringante succède au déshabillé modeste de la fermière.
La dentelle s'entortille autour d'un bonnet coquet; les cordons de soie d'un soulier de prunelle se croisent sur un bas de coton blanc bien tiré; la robe est façonnée avec sabots, ou manches plates, suivant la mode; un mouchoir de Barége s'enroule autour du cou protégé par une collerette: on dirait une grisette en bonne fortune. Tous ces changements se sont opérés graduellement à la sourdine; l'oeil jaloux des cuisinières peut seul en suivre les modifications successives, depuis la jupe de percale blanche jusqu'au gant de peau de Suède.
Fraîche, pimpante, accorte, la nourrice, dans tout l'éclat de ses atours, se prélasse aux Tuileries en compagnie de ses collègues, tandis que les enfants s'amusent comme ils le peuvent, en suçant leur pouce ou leur hochet. Leurs vigilantes gardiennes ont bien d'autres choses à faire qu'à veiller sur leurs jeux, et parce qu'on est nourrice faut-il abdiquer tout droit à la coquetterie, cette nourriture des âmes féminines?
Aux Tuileries, la nourrice tient sa cour plénière; elle a pour boudoir les quinconces de marronniers, les longues allées pour galeries. Elle trône sur un banc ou sur deux chaises, et reçoit les hommages de ses vassaux, sur la terrasse des Feuillants en été, à la petite Provence en hiver. Le cercle de ses adorateurs s'étend ou diminue, soumis aux variations numériques de la garnison de Paris; un statisticien pourrait faire le compte des régiments qui casernent dans la capitale d'après le chiffre des guerriers qui flânent ou stationnent autour d'elle. L'artillerie passe l'aigrette rouge au vent et broyant le gravier sous ses bottes ferrées; la cavalerie tourne et retourne, faisant reluire au soleil ses grands sabres d'acier et ses longs éperons; l'infanterie est au port d'arme, le shako sur l'oreille et le petit doigt sur la couture du pantalon, comme un jour d'inspection; on y peut découvrir même le casque jaune du sapeur-pompier, dont l'inflammable sensibilité est devenue proverbiale.
C'est une joute de galanterie où l'on se bat à armes courtoises, à l'aide du pain d'épice, du sucre d'orge, de l'échaudé, modestes offrandes d'un coeur épris, et dont chaque prétendant en uniforme se dispute le privilége.
Ici une question se présente tout naturellement à l'esprit, question grave dont la solution morale n'est pas sans souffrir quelques exceptions. La nourrice, pendant son séjour à Paris, y demeure-t-elle vertueuse comme on l'est au village, à ce que disent les romances?
Hâtons-nous de le dire: malgré certaines apparences équivoques, la nourrice conserve presque toujours sa vertu aussi blanche que son tablier; cependant, en notre qualité d'historien impartial et véridique, nous devons ajouter que si cette vertu demeure intacte, elle le doit en grande partie au système de surveillance active que la maîtresse de la maison exerce envers la nourrice. La chair est faible et l'esprit est prompt, comme on sait, et il pourrait se faire que si par hasard... Mais à quoi bon analyser l'intention en dehors du fait?
De ses pérégrinations diurnes sous de frais ombrages, il résulte pour la nourrice un certain nombre de connaissances vêtues d'habits ou de redingotes, de fracs militaires surtout, dont quelques-unes viennent lui rendre visite jusqu'au logis. Il n'est pas rare même de les voir déjeuner, avec d'énormes tranches de gigot et de bonnes bouteilles de vin, aux frais de l'office. Aux questions qu'on lui pourrait faire à ce sujet, la nourrice a toujours une réponse prête, réponse invariable, imprescriptible, cosmopolite, que chaque nourrice répète avec aplomb à Paris comme à Brest ou à Marseille. Toutes ces connaissances sont des pays; au besoin même, elles sont des pays-cousins. On aurait vraiment mauvaise grâce à refuser quelques dîners aux parents de celle qui nourrit le jeune héritier, car il n'est pas tout à fait impossible que la réponse soit vraie, par hasard.
La nourrice fait donc en liberté les honneurs de céans; mais on a seulement grand soin de ne pas les lui laisser faire en tête-à-tête.
Cependant dix-huit ou vingt mois se sont écoulés; une révolution va s'accomplir dans l'éducation matérielle de l'enfant; une nourriture plus vigoureuse est offerte à son estomac. La nourrice comprend que son règne touche au crépuscule; au lait succède la panade. C'est alors que, pour prolonger autant que possible la douce existence qu'elle goûte au sein de l'abondance et du far niente, elle a recours aux ruses les plus adroites. Tout ce que son esprit excité par la crainte lui suggère pour reculer le terme fatal, elle l'emploie. Un quart d'heure avant la présentation de la soupe abominable qui lui donne le cauchemar, la nourrice abreuve l'enfant de plus de lait qu'il n'en désire, et l'enfant, qui téterait volontiers jusqu'au de Viris illustribus, repousse avec horreur le mets qu'on lui présente, sans prendre garde aux cajoleries dont on l'entoure.
Ce manége dure un certain temps; mais enfin l'heure critique a sonné. Malgré ses roueries, la nourrice ne peut éviter l'épreuve du sevrage, et son règne finit le jour où l'épreuve commence.
Elle se sépare enfin de son nourrisson avec des larmes et des gémissements. Madeleine repentante ne pleurait pas davantage; mais ce n'est peut-être pas la tendresse seulement qui la rend si plaintive et si larmoyante, un autre sentiment se mêle à sa douleur: elle pleure ses revenus directs et ses ressources indirectes, sa molle oisiveté, et la chair succulente qu'elle a si longtemps savourée. Dans la bruyante expression de ses regrets, l'estomac a autant de part que le coeur.
Quant à l'attachement maternel qui accompagne et suit l'allaitement, à ce que prétendent certains philanthropes, l'expérience démontre, hélas! qu'il ne subsiste pas longtemps, et ne résiste jamais à l'absence. Sa durée, le plus souvent, égale la cause qui l'a fait naître, et quand la cause n'est plus, l'attachement s'évanouit. Cependant on compte quelques exceptions à cette fatale règle.
Lorsque la nourrice a quitté sa première place, la comparaison de ce qui est avec ce qui a été lui fait vivement désirer de regagner le bien perdu; parfois elle s'évertue avec tant d'ardeur qu'elle parvient à trouver un second enfant à nourrir immédiatement après l'autre; mais ce cas est rare; les familles prudentes ne veulent pas d'un lait déjà vieux. Le plus souvent elle retourne au pays natal, au sein de sa famille, près de son mari. Mais elle s'est déshabituée du travail; les souvenirs du luxe de l'hôtel parisien la poursuivent dans la ferme où l'aisance habite à peine. Alors elle persuade à son mari, bon gros laboureur, simple et naïf, que la paternité est une source inépuisable de richesses, et que chaque enfant que le ciel lui envoie est une rente annuelle dont il lui fait cadeau, sans qu'il y mette beaucoup du sien. La fortune viendra sans grande fatigue pour lui le jour où il aura doté le monde d'une demi-douzaine de chérubins.
Le fermier ne sait rien à opposer à d'aussi beaux raisonnements marqués au coin de la logique, et, Dieu aidant, il se trouve si bien convaincu que, neuf mois après son retour au village, la nourrice accouche d'un nouvel enfant, ou, pour nous servir de son langage, d'une nouvelle rente.
Alors elle retourne à Paris, et postule une place, que sa forte et belle santé campagnarde ne tarde pas à lui faire obtenir. La fermière redevient nourrice: elle recommence encore la série de ses travaux, de ses bouderies, de ses promenades, de ses diplomatiques concussions; pendant vingt nouveaux mois elle exploite une nouvelle maison, et, plus habile encore cette fois, elle fait rendre à l'enfant tout ce qu'il est possible d'espérer, en pressurant les bons sentiments qu'il inspire à sa mère.
Elle économise et fait passer au pays de petites sommes successives qui, un jour agglomérées, acquitteront la valeur d'un pré ou d'un moulin; elle accapare peu à peu un vaste trousseau dont elle paye chaque pièce avec un merci peu coûteux, et elle bâtit l'aisance de son avenir en détournant les miettes du présent.
A trente ans elle clôt sa carrière. La nourrice a quatre ou cinq enfants au moins, souvent plus; la ferme appartient à son mari; quelques petits champs s'arrondissent alentour: elle a payé le tout avec des gouttes de lait.
L'allaitement, je dirais presque le nourriçat, n'était mon respect pour l'Académie, est aujourd'hui une profession périodique et lucrative, qui est en grand honneur au village; elle fait partie des industries en usage aux champs, et beaucoup de mères villageoises la font entrer pour une grosse somme dans l'inventaire de la dot qu'elles concèdent à leurs filles en les mariant à quelque meunier.
AMÉDÉE ACHARD.
[Illustration: L'EMPLOYÉ.]
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