‹ Les Français peints par eux-mêmes, tome 2, Encyclopédie morale du dix-neuvième siècleChapitre 10 sur 13 · L’HOMME A TOUT FAIRE.

L’HOMME A TOUT FAIRE.

Si la société s’encombre chaque jour un peu plus de travailleurs sans travaux, d’employés sans emplois, à qui donc faut-il s’en prendre? Nous voyons apparaître chaque jour des spécialités nouvelles, et les occupations les plus infimes monter au rang de profession!

Cependant les besoins, et ce qui est plus impérieux, les caprices d’une civilisation comme la nôtre, ne seraient pas encore tous satisfaits, si de précieux individus ne se dévouaient à remplir, çà et là, les lacunes que laissent apercevoir et sentir les professions, les spécialités entre elles.

L’homme dont l’état consiste dans une disponibilité indéfinie, se rencontre donc aux différentes hauteurs de l’échelle sociale; il se place entre les échelons. C’est lui qui les rapproche quand ils sont trop espacés, et qui les remplace lorsqu’ils se rompent. Mais la tête nous tournerait, le pied nous manquerait à le poursuivre jusqu’au sommet de cette échelle tremblante; saisissons-le sur les degrés inférieurs:--nous en serons moins exposés aux erreurs de perspective.

Et maintenant voulez-vous un individu qui soit généralement prêt à tout et exclusivement propre à rien?--Prenez,--je vous livre l’homme à tout faire.

Demandez-vous un fiacre?--Voilà!--Faut-il vous retirer vivant ou mort, à votre choix, de la Seine ou du canal?--Voilà!--Avez-vous une récompense honnête à donner pour l’objet que vous avez perdu, cet objet fût-il un amant, une maîtresse, un perroquet?--Voilà!--Faut-il vous porter ça, bourgeois?--Voilà!

L’homme à tout faire constitue une spécialité d’autant plus digne d’intérêt, qu’elle n’est pas brevetée et que ses produits restent modestement à la portée du palais (quand il y en a un) de notre industrie nationale. Là, il ouvre les voitures et les parapluies, garde les chiens et les chevaux des visiteurs, et vend en contrebande des billets de faveur pour les jours réservés. C’est lui qui infuse ainsi mille premiers venus dans la société choisie que l’autorité avait projeté de réunir à certains moments. Cette intervention a ses inconvénients, ses périls, mais qu’importe? Il est toujours beau de combattre et d’extirper le privilége; les principes d’abord! nos poches ensuite.--Remercions donc l’homme à tout faire et donnons-lui deux sous avant qu’on ne nous ait volé notre bourse.

L’homme à tout faire offre de vingt-cinq à cinquante ans; il a reçu en baptême plusieurs noms qui ne lui suffisent pas, et il a pris de lui-même un sobriquet: Joseph, Napoléon, Ricard, dit l’homnibus. Il est grand, fort; il a été joli garçon, puis bel homme. La courbure concave de son nez indique à l’œil physiologiste, et surtout à l’œil qui ne l’est pas, une aptitude sans bornes, et la ligne de son front à l’oreille droite, un défaut d’application sans limites. Il a un poil dans la main, ce qui est le signe infaillible de la méditation et de la mélancolie. Il se met bien, sans affecter de changer souvent son linge; il a eu de bonnes fortunes, mais c’est la meilleure qu’il poursuit.

A ces mots, n’allez pas vous imaginer qu’il soit ambitieux; il fait de tout sans doute, mais par horreur du travail régulier, assidu; il tient plus à varier son désœuvrement que ses bénéfices. Notre héros serait peut-être désintéressé, si le marchand de vin et le charcutier n’existaient pas; il est vrai que, s’ils n’existaient pas, l’homme à tout faire serait de force à les inventer. Il y a une foule de destinées qui tournent ainsi dans un cercle vicieux.

Si l’on nous permettait de plaisanter avec notre sujet, nous dirions qu’il représente un véritable exemplaire vivant et relié en veau du Conducteur Parisien, et du Guide de l’étranger à Paris. Sans parler spécialement aucune langue, il possède comme une sorte d’intelligence de tous les idiomes, et il indique du doigt, avec beaucoup de perspicacité, aux Anglais, l’hôtel de Windsor, aux Allemands, l’hôtel du Rhin, aux princes russes, les Champs-Élysées et le faubourg Saint-Honoré. Il apprend aux provinciaux à ne pas confondre le Panthéon avec les Invalides; le Garde-Meuble de la couronne avec la Chambre des Députés.

Il aime à cultiver le Jardin des Plantes. Là il exerce une domination cartérienne sur plusieurs animaux. Donnez-lui quelques sous, et il fera monter l’ours Martin à l’arbre;--pour deux liards de plus, il fera faire la roue aux paons. Il vous montrera aussi l’éléphant adressant sa prière au soleil... c’est-à-dire qu’il vous fera voir séparément l’adorateur et le dieu; quant au moment de la prière, il est difficile à saisir, et vous serez probablement arrivé beaucoup plus tard... à moins que vous ne soyez venu de trop bonne heure.

L’homme à tout faire se charge de retenir des places sur le devant, pour les jours de revue, de cortége, d’enterrements solennels. Comme il ne pourrait pas suffire à la besogne, il loue des enfants aux femmes de sa connaissance intime, et recommande la veille de les lui envoyer le lendemain, franco, et à domicile... chez le marchand de liqueurs.

Le grand jour a lui; la peau d’âne résonne dans tous les quartiers de la ville, et donne le signal militaire aux peaux de buffle et aux oursons (style d’état-major); autrement dit, le rappel bat. L’homme à tout faire a déjà donné l’ordre à ses jeunes recrues de s’emparer de toutes les hauteurs du terrain que le cortége doit parcourir.--Il viendra lui-même les relever de la consigne.

Il vient en effet, quelques minutes avant l’heure officielle fixée pour le défilé par troupes, et il amène avec lui un curieux, ou pour mieux dire un badaud qu’il a racolé et auquel il a promis, moyennant vingt sous, de le loger au-dessus même du premier rang; le gamin s’empresse de quitter la place qu’il a échauffée ou salie depuis le matin; le badaud débourse et travaille ensuite à se tenir en équilibre, sans balancier, sur la borne qu’il a payée, jusqu’à ce qu’un agent de police accoure lui interdire, au nom de l’autorité, cet exercice périlleux;--l’homme à tout faire a depuis longtemps disparu avec sa recette. Le badaud, tout honteux, rentre dans la foule, où il est bafoué, bousculé, honni comme il arrive à tous les gens qui ont voulu s’élever au-dessus des autres et qui sont tombés.

Notre homme est de toutes les fêtes. On vous défie de donner un bal, fût-ce au cinquième étage, sans qu’il en soit informé. Comptez sur lui. Il profitera seulement de ce qu’on ne l’a pas invité pour agir sans façon; il se présentera en veste, en casquette et sans gants: c’est lui qui saluera le premier les danseuses, et qui leur offrira le premier la main... Oui, la main droite, tandis que de la gauche il étalera sur la roue de leur voiture, afin de préserver les falbalas et les écharpes, une guenille plus sale que la boue même. Il devance en ces occasions et chasseurs et valets de pied. Il est plus hardi qu’un amant; entreprenez donc, après cela, de le renvoyer. Si vous ne le souffrez pas à la porte, il entrera dans le salon. Choisissez.

La Providence, que vous n’attendiez pas là sans doute, mais qui est partout et qui nous aime encore plus que nous ne nous aimons nous-mêmes, ne manque pas pourtant de nous gratifier d’une foule de désagréments subits, vulgairement appelés tuiles. L’homme à tout faire s’applique à redresser les torts de la Providence, sans présomption et pour un fort modique intérêt, exemple:

C’était par un de ces beaux jours d’été, comme il n’y en a plus, etc., etc., etc.: le soleil, etc., etc., etc.; la nature entière, etc., etc., etc. En quelques mots, vous étiez sorti le matin sans parapluie. Tout à coup, et le plus arbitrairement du monde, les nuages sont accourus des quatre points cardinaux et vous ont composé un horizon effroyable. Le baromètre est modestement descendu à la tempête, et déjà quelques grêlons, de la grosseur d’un très-petit œuf, confirment le présage.--Vous êtes pris au dépourvu, mais Paris est la ville des ressources, vous vous enfoncez donc sous une porte cochère, et vous laissez passer l’orage. (Les orages prennent une heure; c’est le terme moyen de leur durée depuis qu’ils sont devenus si fréquents.) Enfin le ciel s’éclaircit et vous vous croyez libre, mais voici bien un autre oubli de votre part: les petits ruisseaux ont formé (afin que le proverbe soit accompli) de grandes rivières! Essaierez-vous de vous jeter à la nage? mais vos sous-pieds! Sauterez-vous? hélas! vous ne sautez plus, vous avez du ventre. Attendrez-vous sur le bord du fleuve qu’il soit écoulé ou qu’il ait tari..... mais on va dîner. Attendrez-vous..... non, non! Voici venir l’homme à tout faire; il pousse devant lui une longue planche, dont les extrémités sont garnies, exhaussées de roulettes; il improvise, il jette un pont, et le torrent est franchi.

Passez, payez.

Dans votre reconnaissance, vous voulez tirer cinq centimes de votre poche, c’est une pièce de cinq sous qui en sort; vous en demandez la monnaie à votre libérateur; mais il n’est point agent de change, et plutôt que de prendre un escompte, il préfère garder le tout. Vous vous y prêtez de bonne grâce; vous faites une bonne action et lui une bonne journée. Votre sort est encore le plus beau.

Notre homme excelle à retrouver les chiens perdus. On dit, mais nous ne l’affirmons pas, qu’au besoin il pourrait vous prévenir, la veille, de l’heure à laquelle Azor, Braque, Bichon doivent exécuter le lendemain leur fuite ingrate. Il a l’instinct des disparitions d’animaux. Il est, particulièrement à l’égard des chiens de Terre-Neuve, ce que les chiens du mont Saint-Bernard sont par rapport aux voyageurs des Alpes. Tel est le nombre des récompenses honnêtes qu’il a obtenues pour faits de ce genre, qu’on n’ose plus donner la même épithète aux moyens qu’il emploie afin de s’en rendre digne. Voyez la noirceur et la malignité des hommes! Heureusement les animaux ont plus de reconnaissance et ils se laissent bien retrouver plusieurs fois, quand ils ont été satisfaits de la première épreuve. L’homme à tout faire ramène aussi les enfants égarés par leurs bonnes. Mais vu la délicatesse des soins qu’exige l’humanité en bas âge, et la fréquente intervention du commissaire de police dans ces sortes de services rendus à la société, il ne s’y livre qu’avec discrétion et seulement lorsque ses devoirs l’appellent à traverser les Tuileries, le Luxembourg ou la place du Château-d’eau. Et puis il a remarqué que les animaux rapportaient davantage. A quoi cela tiendrait-il?

[Illustration]

La sollicitude de l’homme à tout faire ne se borne pas à une seule espèce du genre animal. Au printemps il va dénicher des merles, il élève des hannetons dans des chaussettes, pour les vendre quand ils seront en âge aux enfants et aux écoliers. Il teint en jaune des moineaux francs et les travestit en serins, à l’usage des vieilles propriétaires et des grisettes. Lorsque le canari frauduleux a entrepris de se soustraire, par la fuite, aux chagrins domestiques dont il est ordinairement abreuvé par le matou, l’homme à tout faire rapporte le voleur à sa maîtresse, et reçoit en échange... toutes sortes de bénédictions. Il en use peu; mais on ne sait pas ce qu’on peut devenir et voilà pourquoi il daigne accepter le suffrage des propriétaires, pour le cas invraisemblable, mais possible, où il serait contraint à élire un domicile. La prévoyance est au moins une demi-vertu!

Allez-vous me demander où il couche, l’homme qui n’a pas de domicile? Il couche où Dieu le mène, et le gîte ne lui manque pas plus que la pâture aux petits oiseaux. Un trottoir lui sert souvent d’oreiller, un parapet de canapé; il change de draps avec le printemps, car alors il va coucher sur le gazon ou dans les champs; et à la suite de ces dépenses-là, il n’a jamais de compte à régler qu’avec la préfecture.

Vous remarquerez, je vous en prie, par combien de points l’homme à tout faire est exposé à se voir confondu avec le commissionnaire du coin de la rue, et combien pourtant il s’en sépare et s’en distingue. L’homme à tout faire ne stationne jamais; il va au-devant des besoins de ses semblables; il met sa dignité à ne pas attendre. Lorsque le commissionnaire s’assujettit à l’exactitude et aux antiques traditions de la probité professionnelle, l’homme à tout faire n’est fidèle qu’à lui-même, et ne relève que de cette conscience avec laquelle il est de si nombreux accommodements. Le commissionnaire appartient à sa clientèle; l’homme à tout faire est à tout le monde. Voilà bien la vraie liberté.

Sans doute, en passant par l’indépendance, il arrive moins vite à la considération; mais la considération n’est pas ce qu’il préfère: chacun son goût.

On a bien raison de dire qu’il n’y a pas de sots métiers! Si vous saviez quelle étonnante perspicacité il a acquise ainsi. Voulez-vous la mettre à l’épreuve? Voyez: écoutez; on se presse, on crie, on jure, on s’indigne et l’on rit dans la rue. Qu’est-il arrivé? A vous qui connaissez Paris, je le donne en cent à deviner. Eh bien lui, il reconnaît tout de suite la nature d’un rassemblement populaire, il distingue au premier coup d’œil s’il s’agit de changer la forme du gouvernement ou de conspuer un ivrogne. Les agents de l’autorité en sont encore à s’enquérir des motifs de l’émeute, quand il est à l’ouvrage, lui. Il a déjà aidé à renverser un omnibus, ou relevé trois fois son semblable. Quelle est dans le premier cas son ambition? L’espoir d’une petite récompense nationale. Cela vous indigne, et j’en suis bien aise; pourquoi ignorez-vous encore la théorie des barricades. Vous ne savez pas que, dans certains moments, rien ne ressemble tant à l’action de faire cesser le désordre que l’action de le commettre; l’homme à tout faire s’utilise: voilà son opinion. Quand les insurgés s’emparent d’un coin de rue, il démolit, dépave et crie: vive la ligne! Lorsque l’armée triomphe, il démolit encore... les démolitions précédentes, il repave et crie: vive le roi! Il a vaincu, notre héros, lorsqu’il a attrapé une entorse, une égratignure au service de ses principes, une blessure enfin qu’il pourra montrer également aux amis et aux ennemis et qui lui fera obtenir, en retour, une pension ou un secours tout au moins. Ce dernier emploi de l’homme à tout faire est, après ceux de se faire écraser, et de recevoir sur son dos les malheureux qui se laissent tomber d’un ou de plusieurs étages, le plus périlleux de son répertoire. Il y succombe quelquefois, mais cela ne compte pas et il a toujours un successeur.

Il figure volontiers en qualité de témoin à charge, dans les procès politiques et autres. Ce n’est pas qu’il soit méchant, mais une bonne déposition pose bien un homme.--La police et lui ne se voient pas toujours d’un mauvais œil.

Les révolutions de la terre ne suffisent pas à l’industrie de l’individu qui nous occupe. Il se tient au courant des mouvements célestes. L’Observatoire prédit l’éclipse, notre héros l’exploite; il montre la conjonction du soleil et de la lune dans un seau d’eau fraîche; il vend aussi des verres noircis à la fumée de la chandelle et qui permettent aux yeux du dernier des mortels de contempler à leur aise les deux premiers astres du firmament.

Lorsqu’un pays renferme un grand nombre d’hommes nécessairement disponibles, et toujours prêts à mille petits dévouements, en vue d’un salaire, il est bien difficile que le sacrifice y conserve tout son prestige, et ne souffre pas des plates contrefaçons des Curtius au rabais. Les Antony, cette race autrefois magnifique et peu nombreuse d’individus à passions fortes, les Antony se trouvent maintenant partout où il y a une grande dame pour s’évanouir, et des chevaux pour prendre le mors aux dents; ces héros pullulent dans la grande allée des Champs-Élysées, au bois qu’ils profanent; ils sauvent régulièrement la vie à deux ou trois héroïnes par semaine, et ce n’est pas à l’honneur de ces femmes qu’ils en veulent, les monstres! c’est à la simple générosité du père ou du mari. Malédiction sur ces infâmes! Malgré ce nouveau travestissement, nous venons de reconnaître l’homme à tout faire. Le malheureux ne nous laissera rien. Rends-nous de grâce nos Antony; ménage au moins la poésie du bras en écharpe.

L’homme à tout faire sert parfois de sanction aux succès et aux réputations dramatiques. Il envahit dès l’aurore le péristyle des théâtres qui rêvent la vogue; c’est lui qui simule avant l’heure cette chose si agréable, si nécessaire aux entreprises, la file, la queue. Les jours de première représentation, il vous vendra un prix fou, lorsque les bureaux ne sont pas ouverts, le droit d’entrer à sa place dans la barrière, et d’aller vous faire dire au contrôle qu’il n’y a plus de billets à distribuer; il est sous-entendu que l’auteur a retenu depuis un mois, et pour huit jours, la salle entière.--Vous ne voyez pas la pièce, mais vous avez cru un moment que vous la verriez. Votre argent n’est pas tout à fait perdu.

L’homme à tout faire ne mériterait pas son nom, s’il était totalement étranger à la littérature; il n’en fait pas encore, mais il l’inspire. C’est lui qui donne au critique, au poëte descriptif l’idée de rendre compte d’un fronton, d’une colonne, d’une fontaine; l’homme à tout faire publie ensuite l’œuvre dont il a fourni le sujet: et voilà, pour deux sous, après avoir lu, la description exacte et détaillée de la superbe place Louis XV, le nom et la demeure des ornements et le détail des artistes qui la décorent. Demandez la colonne de juillet, la colonne Vendôme, avec le signalement des inventeurs; faites-vous servir.

Il édite les discours du roi, sur papier gris, et fait la réclame en criant de toutes ses forces: voilà le superbe discours en faveur du peuple français. Quel puff!

Lorsque l’imagination lui manque absolument, il se jette dans quelque métier connu: il se fait gérant, ou bien il s’enrôle parmi les balayeurs. La pelle sur l’épaule en manière de carquois; le bonnet abaissé sur les yeux, en guise de bandeau, il se transforme en Cupidon de la petite voirie.

On l’a vu se vendre... c’est bien commun, mais lui du moins il n’aliénait que sa propre indépendance; son rang, sa vie, tout était compris dans le marché: il était devenu remplaçant militaire.

Comme on ne sait pas ce qui peut arriver, l’homme à tout faire a grand soin de se munir en naissant d’une constitution athlétique. Pour ne pas laisser dépérir entre ses mains ce premier bienfait de la nature, il prend à douze ans des leçons de savate et de bâton; à trente ans c’est un querelleur formidable, et un rival toujours vainqueur; il a pris l’habitude de triompher sur toute la ligne. Mais ses principes d’obligeance reparaissent encore chez lui dans ces moments-là, et avant de démolir un homme (comme il dit), notre héros le prévient charitablement de numéroter ses membres.

Il sait par cœur le tarif des coups et blessures; il est de force à vous assommer sans vous réduire pour cela à une incapacité de travail de plus de vingt jours: voilà un véritable avantage pour vous... et pour lui que le tribunal de police correctionnelle ne peut condamner qu’au minimum de la peine. Il se contente de peu. Mais il y revient souvent.

Si nous en restions sur ces derniers renseignements, vous auriez peur désormais de vous trouver face à face avec l’homme à tout faire, et nous aurions, sans le vouloir, causé préjudice à son commerce. Or, il faut que tout le monde vive; écoutez donc le récit impartial et officiel de la dernière rencontre que nous fîmes de notre héros. C’était par une belle matinée du mois de juin. Le soleil était levé depuis longtemps, mais les concierges des jardins royaux dormaient encore; faute de jardin (même sur notre fenêtre) nous nous promenions sur le quai aux Fleurs; ce joli parterre situé entre la Conciergerie et la Morgue. Là, nous aspirions gratis mille parfums naturels, lorsqu’une femme mollement appuyée au bras d’un jeune homme nous apparut au milieu des fleurs: ils semblaient si heureux, elle et lui, qu’ils faisaient vraiment envie.

Nous sommes faible; nous les suivîmes. La femme parla d’abord: «N’est-ce pas, dit-elle, mon Paul, n’est-ce pas qu’un beau jour et le contentement donnent un bon cœur? Ce matin, je voudrais être riche et faire un heureux.» Paul, égoïste comme le sont tous les hommes, allait réclamer pour lui seul le bénéfice de cette disposition adorable.

L’homme à tout faire passa. Il venait exaucer ses vœux à elle, et Dieu apparemment le lui envoyait. Il portait une cage remplie d’hirondelles. Vous figurez-vous l’hirondelle captive, l’hirondelle des airs dans une cage d’osier?.... Comme elles étaient tristes les pauvres petites bêtes, et comme elles exprimaient noblement leur malheur par leur silence! L’hirondelle captive, ô mon Dieu! l’oiseau dont tous les chansonniers du monde ont célébré la liberté en prenant le pseudonyme du pauvre prisonnier (air tout fait). Ah! c’était un spectacle à fendre le cœur. Jugez si elle en fut émue, la noble femme. Déjà une larme tentait de s’échapper de ses jolis yeux, lorsque l’homme à tout faire s’approcha d’elle et lui dit: «Voulez-vous rendre une hirondelle à la liberté pour 2 sous?»

Comprenez-vous, une bonne œuvre pour deux sous! un élan du cœur pour 2 sous! une douce satisfaction pour 2 sous! un acte royal, une amnistie pour deux sous!

«Tenez, s’écria-t-elle avec joie, voilà cinq francs, et vos hirondelles sont à moi. A moi, non pas, mais au ciel et à la liberté.» Elle avait dit cela comme autrefois on devait entonner la Marseillaise.

Les oiseaux s’envolèrent à tire d’aile sans remercier leur libératrice; mais elle pouvait bien se passer de leur reconnaissance; son ami, son Paul venait de lui dire, de sa voix la plus douce, la plus persuasive, peut-être même la plus vraie: Je t’aime.

[Illustration]

P. S. Nous avons le regret de vous apprendre que les oiseaux étaient apprivoisés, et qu’ils sont tous rentrés en cage.

=BERNARD.=

[Illustration: LE COMPOSITEUR TYPOGRAPHE.]

[Tête de page]

LE COMPOSITEUR TYPOGRAPHE.

AVANT Guttemberg, la reproduction des œuvres littéraires se faisait, de temps immémorial, par des copistes à la main. A Rome, ces copistes étaient partagés en deux classes: ceux qui transcrivaient les livres et que l’on appelait librarii; ceux qui, au moyen d’un système d’abréviations, recueillaient les discours, les plaidoyers, en prenant des notes: ils avaient le nom de notarii. Pendant le moyen âge, il y eut des artistes qui savaient enjoliver les manuscrits d’ornements rouges, verts, bleus, rehaussés d’or; qui non-seulement encadraient ainsi le texte avec une patience infinie, mais coloriaient encore des missels, représentant ainsi les merveilleuses histoires de la Bible; grands peintres dont le nom même est encore ignoré. On pense bien que des livres, fruits d’un labeur aussi opiniâtre, devaient être fort rares et fort chers. Aussi voyons-nous plusieurs de nos rois léguer à leur fils, comme un brillant héritage, leur bibliothèque, composée de huit à dix volumes. Enfermés ainsi que des chrysalides dans leur cellule sanctifiée par le jeûne et la prière, les copistes, ces patients et modestes travailleurs, ne révélaient leur existence que par l’œuvre d’or qui sortait de leurs mains amaigries pour passer dans les petites mains roses et potelées des gentes damoiselles et des majestueuses châtelaines. La découverte de l’imprimerie, en tuant ces humbles héros de la foi, fit éclore à leur place une race toute différente de mœurs et de caractère: c’est d’elle que nous allons nous occuper.

Il y a des ignorants qui confondent le compositeur avec l’imprimeur. Gardez-vous-en bien! Cela est erroné et peu charitable. L’imprimeur proprement dit, le pressier, est un être brut, grossier, un ours, ainsi que le nomment les compositeurs. Entre les deux espèces, la démarcation est vive et tranchée, quoiqu’elles habitent ensemble cette sorte de ruche ou de polypier qui porte le nom d’imprimerie. La blouse et le bonnet de papier ont souvent ensemble maille à partir; et pourtant ils ne peuvent exister l’un sans l’autre: le compositeur est la cause, l’imprimeur est l’effet. La blouse professe un mépris injurieux pour ce collaborateur obligé qu’elle foule sous ses pieds, car les imprimeurs, avec leurs lourdes presses, sont relégués à l’étage inférieur. Mais le bonnet de papier, dont les gains sont souvent plus forts et plus réguliers que ceux de son antagoniste, s’en venge en lui infligeant l’épithète de singe, soit à cause des gestes drolatiques que fait en besognant le compositeur, soit parce que son occupation consiste à reproduire l’œuvre d’autrui.

Ainsi que la ville de Romulus, la cité des typographes est une hôtellerie, un caravansérail, un lieu plein d’exilés, un asile. Là se réfugient les vocations avortées, les destinations manquées, les positions renversées, les espérances déçues, tout ce qui a perdu pied dans la marche, tout ce que le torrent des choses a jeté au dehors. Vous y rencontrerez des séminaristes défroqués, d’anciens professeurs, des marchands ruinés, des employés que la griffe de fer des révolutions a enlevés de leur fauteuil de cuir, des étudiants pauvres à qui les loisirs et la liberté dont on jouit dans cette profession permettent de suivre les cours, tout en gagnant de quoi suffire à leurs premiers besoins. Le plus petit nombre se recrute de fils de compositeurs ou d’imprimeurs. Ceux-là sont moins doctes, moins spirituels que les autres, mais en revanche plus habiles sous le rapport matériel, parce qu’ils ont la main faite par un long apprentissage. Dans cette classe si mélangée, si bigarrée, composée d’une multitude de pièces qui se touchent par un point et diffèrent par mille autres; dans ce pandémonium, cette Babel, ce Capharnaüm, il y a peu d’individus qui ne soient capables de faire quelque chose de mieux, et qui ne gardent une dent contre la société. Avant d’aller au delà, faisons bien remarquer que nous ne nous occupons que des généralités. Il est certains de ces messieurs auxquels notre esquisse ne ressemblerait pas plus que bien des portraits ne ressemblent à leurs modèles; mais ce sont des exceptions: Exceptio firmat regulam.

Suivez-moi. Nous voici dans une salle assez vaste, coupée longitudinalement par plusieurs rangs de tables en dos d’âne. Sur ces tables, de chaque côté, sont auprès l’une de l’autre des boîtes en bois que l’on nomme des casses, lesquelles casses sont divisées en un certain nombre de compartiments appelés cassetins. Chacun desdits cassetins renferme un des caractères de l’alphabet, ou un signe de ponctuation. Devant chaque casse, debout, se trouve une des blouses précédemment mentionnées, laquelle saisit adroitement un à un les caractères, et les pose délicatement dans un instrument en fer, dit composteur, de manière à en former des mots, puis des lignes, puis des pages, puis des feuilles. Nécessairement, lorsqu’on se trouve vis-à-vis l’un de l’autre toute une sainte journée, à moins d’être Anglais ou affecté de laryngite, il est impossible de ne pas desserrer les lèvres. Aussi, en mettant le pied dans la salle ou galerie, avons-nous entendu un bourdonnement, un dissonnant assemblage de voix dans tous les tons, depuis le fausset aigu des apprentis jusqu’à la basse-taille des doyens, qui grommellent sans cesse comme de vieux bisons en ruminant leur ouvrage. Donnons-nous la mine d’un auteur, et prenons un air sans façon, car ces messieurs n’aiment pas les étrangers qui viennent, avec un lorgnon enchâssé dans l’arcade sourcilière, les regarder travailler, comme on regarde les singes ou les ours monter à l’arbre et faire leurs exercices. Souvent ils se donnent le mot pour se livrer alors aux contorsions les plus bizarres, de sorte que le visiteur se croit traîtreusement amené dans une salle de maniaques ou d’épileptiques. Mais, grâce à notre visage bon enfant, on ne pense pas à nous. Nous ne sommes pas ici à la composition des journaux, où la nature du travail commande la célérité et le silence. Écoutons. Les intelligences, frottées incessamment l’une par l’autre, dégagent un feu roulant de saillies, de bons mots, de pointes, de sarcasmes, de calembours, de coq-à-l’âne à désespérer Odry. A l’atelier, on ne respecte rien, ni les hommes de lettres, ni les hommes d’état, ni les artistes, ni le talent, ni la richesse, ni même la sottise. Renvoyée d’un bout de la galerie à l’autre, l’épigramme rebondit, redouble de verve et de sel. Vires acquirit eundo. Les ridicules sont découverts avec une sagacité merveilleuse, mis à nu et fouettés sans miséricorde. C’est une première vengeance contre la société. Cela ne sert à rien, mais cela soulage. Parfois les compositeurs tournent contre leurs propres confrères cette rage de l’ironie, cette monomanie homicide de la satire. A-t-on surpris dans la galerie quelque figure frappée à un certain coin, quelque angle facial trop aigu, un crâne sur lequel la sottise en relief eût épouvanté Gall; une physionomie condamnée à l’avance par Lavater, un de ces tristes hères dont l’extérieur effacé, craintif, porte l’empreinte d’une création manquée, et qui occupent parmi les hommes la même place que l’unau et l’aï chez les animaux? Malheur! il sera comme un piton qui fait crever la nue et descendre la foudre. Sur lui les cataractes sont ouvertes; elles l’engloutiront, à moins que, comme cela arrive, il ne préfère abandonner la place et l’atelier; ou bien encore qu’il emploie sa force physique pour faire respecter sa faiblesse intellectuelle. Dans ce cas, on se met en quête d’un autre bouc émissaire, d’une nouvelle victime qu’on ne tarde pas à trouver et à immoler comme la première. Si le compositeur n’est pas en train de jaser, il rêve. Sa plus grande jouissance est de câler, c’est-à-dire de ne rien faire: Nunc libris, nunc somno. Il y a en lui beaucoup de l’organisation du chat pour la volupté, la gourmandise et surtout la paresse. Vous le verrez les deux coudes appuyés sur la casse, tenant à la main dans son composteur une ligne inachevée. Les yeux à demi fermés, la prunelle engourdie dans une molle torpeur, il suit les nuages qui défilent en haut dans le bleu, et sur leurs masses mouvantes son imagination bâtit un château plus prestigieux, plus féerique que celui d’Aladin. Là sont des divans somptueux, des bains parfumés, des chibouques, des oukas, des narguilés que lui allume un petit esclave noir. Là se trouvent des femmes telles qu’on en voit dans les illustrations de Shakspeare et de Byron, des houris demi-nues qui le servent, le sybarite! qui lui versent du vin de Schiraz dans des coupes couronnées de roses. A cette dernière et brillante transformation de son idée, le rêveur n’y tient plus, il fait un mouvement comme pour prendre la coupe, et dans ce mouvement, sa composition, retenue par une simple ficelle, tombe avec bruit et se met en pâte, c’est-à-dire que toutes les lettres sont éparpillées, mêlées, amalgamées, répandues dans une confusion horrible. Adieu le travail de la matinée! il faut recommencer sur de nouveaux frais, et auparavant rétablir le pâté. On appelle cela une danse de caractères. Lorsqu’on est las de railler, de mystifier le malheureux, on vient à son aide, et l’accident se répare bien vite. Ces innocentes distractions sont cause que l’on oublie, en composant, des mots, des lignes, même des phrases. Ces omissions portent le nom de bourdons. Lesdits bourdons exigent un grand travail pour être replacés, lorsque la feuille est imposée, ou serrée avec des coins de bois dans un cadre de fer. Lorsque le correcteur apporte l’épreuve, on se précipite pour voir celui qui a des bourdons, et on l’assourdit d’un bruit continuel imitant les cloches: din, din, baoum! din, din, baoum! D’autres fois on fait descendre un camarade sous prétexte qu’il est demandé dehors. A son retour il est accueilli par une roulance générale, ce qui signifie que chaque ouvrier frappe en mesure de son composteur sur sa casse, à peu près comme les représentants d’une petite partie de la nation frappent leurs pupitres de leurs couteaux à papier, quand certains orateurs du centre jugent à propos de donner un échantillon de leur éloquence. Il faut que le confrère mystifié essuie la fusillade avant de retourner à sa place. Par une étrange contradiction, cet homme contre lequel on vient d’épuiser le carquois de la raillerie, cet homme a-t-il besoin du moindre service, il n’a qu’à choisir: tout est à lui, on se dispute pour l’obliger. Presque partout le compositeur a, comme on dit, le cœur sur la main. Arrive-t-il à un confrère de faire une longue maladie? Lui a-t-on, pendant son absence, emprunté son mobilier? Est-ce un étranger qui débarque sans ressources, ou qui, faute d’ouvrage, veut retourner chez lui, ou bien un enfant pâle qui s’étiole et meurt de nostalgie pour avoir entendu la chanson de Béranger? Aussitôt une circulaire court les imprimeries, une liste de souscription se forme, s’allonge, se remplit, se gonfle, et se résout en une somme assez ronde qui tombe inopinément dans la main du pauvre diable. Cela se fait avec beaucoup de délicatesse, souvent même la charité porte les typographes à venir au secours d’individus qui ne sont pas de leur profession.

Avec les auteurs, le compositeur est presque sur le pied de l’égalité. Il les voit face à face. Par lui, ils descendent de leurs piédestaux et se montrent avec leurs faiblesses. Le masque tombe, l’homme reste... et souvent le génie disparaît. Les dieux perdent leur auréole quand on est trop près de l’autel. Bien des secrets d’étude, de cabinet, de politique même, sont dévoilés au compositeur. Il se prend à rire en voyant le bon public accueillir sérieusement telle nouvelle de journal à la fabrication de laquelle il a pris part. Il a vu la filière, les creusets, les laminoirs par où passe la pensée de M. de Balzac, avant de revêtir cette forme éblouissante que chacun admire et envie. Il sait à quoi s’en tenir sur l’allégation du plus fécond de nos romanciers, lequel, dans la préface d’un de ses beaux ouvrages, prétend ne boire jamais que de l’eau. Il possède le nombre précis des collaborateurs secrets de bien d’autres. Devant lui tombent les voiles de l’anonyme et du pseudonyme. Ces mémoires attribués à de grands personnages défunts, c’est un auteur industriel qui les a inventés. Ces anecdotes du temps de l’empire n’ont jamais eu de fondement que dans une imagination féconde. Ce roman signé d’un nom de femme sort de la plume courtoise d’un homme de lettres. Que de petitesses, que de choses honteuses on découvre avec tristesse chez ceux qui prétendent guider la nation, et qui ne font, la plupart du temps, que la fourvoyer dans une vie mauvaise! Le compositeur connaît d’avance toutes les nouvelles. Il a lu hier le manuscrit de ce superbe discours que tel orateur vient d’improviser à la tribune. Aussi, fier de ses connaissances, s’établit-il juge souverain, arbitre suprême du bon et du mauvais en matière de littérature. A propos des écrivains et des artistes, il affecte un ton cavalier et supprime le substantif poli. Il dira: Chateaubriand, Balzac, Sand, Ingres, Delacroix, Scheffer; la Mars, la George, la Dorval. Notre homme a pris une teinture de omni re scibili. Il a travaillé pour M. Thénard, et s’est fait à moitié chimiste. Cuvier l’a rendu naturaliste; Biot, physicien; Poisson, mathématicien; Arago, astronome; Dalloz, jurisconsulte; M. Viennet, diplomate. Victor Hugo et Alexandre Dumas se sont frottés contre lui: le voilà poëte et dramaturge. Lorsqu’un auteur agit bien avec le compositeur, lorsqu’il se met à son niveau, lorsque sa copie, c’est-à-dire son manuscrit, est lisible, l’ouvrage sera soigné, le texte ne sera pas déparé par des contre-sens, des lettres retournées, des fautes de français, des mots tantôt trop écartés tantôt trop rapprochés l’un de l’autre. Le compositeur fera même disparaître des erreurs qu’il est capable d’apercevoir et de corriger. Mais si vous affectez de la morgue à son égard, si vous le traitez du haut de votre grandeur, si votre copie n’est pas mieux écrite que celle de M. Alphonse Karr (qui semble se servir de son terreneuvien en guise de secrétaire), si votre manuscrit est couvert de ratures, surchargé d’ajoutés, le compositeur se dégoûte et prend à tâche de mal faire. Quelquefois involontairement, souvent à dessein, il vous fera dire des choses ridicules. Rapporte-t-on que pendant un discours brillant de M. Viennet, l’émotion de M. Fulchiron était visible, le compositeur se trompe, et on lit risible. Un journal parle-t-il des services que tel honorable peu honoré rend au gouvernement, il mettra vend. Si M. Charles Dupin, après une grande dépense d’attendrissement, s’inscrit pour deux francs dans une souscription en faveur des ouvriers sans travail, souscription dont, par parenthèse, jamais aucun ouvrier ne voit un centime, l’artiste rancunier composera deux sous. Lors de la déplorable affaire d’Armand Carrel, une feuille disait: La balle traversa le péritoine. Un compositeur ignorant met le père Antoine. Le soir, grande rumeur au café. Ce diable de père Antoine montait toutes les imaginations. Beaucoup soutenaient qu’il y avait erreur: «Le père Antoine! s’écria un important, je le connais; c’est un de mes amis, un excellent homme; très-certainement il se trouvait là.» La discussion s’échauffa, et peu s’en fallut qu’un nouveau duel ne vînt s’ajouter à l’horreur du premier.

Les inattentions du compositeur n’amènent pas toujours des résultats aussi désagréables. C’est à une faute typographique que l’on doit le plus beau vers de Malherbe. Dans son ode sur la mort de Rosette Duperrier, le poëte avait mis:

Et Rosette a vécu ce que vivent les roses, etc.

Il oublia de barrer les t, le compositeur les prit pour des l et écrivit Roselle. A la réception de l’épreuve, au passage en question, un éclair subit traversa la tête de Malherbe. Il fit de Roselle deux mots séparés, remplaça l’r capitale par un r bas de casse, et l’on mit en deux admirables vers:

Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses, L’espace d’un matin.

Il y a une grande irrégularité dans la distribution des compositeurs sur le sol de Paris. Du côté de la rive droite de la Seine se font tous les journaux et les forts ouvrages. Les imprimeries sont nombreuses et les compositeurs florissants. Les journalistes (non les rédacteurs, mais les compositeurs d’un journal), dont le gain est fixe et assez considérable, prennent vis-à-vis de leurs confrères de la rive gauche, tristes labeuriers dont l’existence est précaire et le dîner problématique, cet air d’insolente compassion avec lequel le chêne parlait au roseau. Généralement, comme profession libérale, la typographie est tombée tout à fait. Le temps est loin où des chefs-d’œuvre immaculés sortaient des presses des Aldes, des Estiennes, des Elzevirs! on ne voit plus les maîtres imprimeurs, armés d’une loupe, vérifier lettre à lettre la correction des épreuves. Comme toutes les autres branches de l’art, comme la littérature même, aujourd’hui la typographie est un métier, et rien de plus.

Le compositeur est pour le progrès en tout et partout. Il a été de chacune des religions nouvelles qui ont essayé de reconquérir notre foi lasse de tout, même de sa pauvre sœur l’Espérance. On l’a vu successivement saint-simonien, fouriériste, châteliste, etc. Un certain nombre se traîne pourtant encore dans l’ornière usée de l’école voltairienne, et s’attaque, en don Quichottes, à des choses qui n’existent plus. Pour la science, le typographe est de force à vous démontrer avec un grand renfort d’arguments que l’obscurité provient principalement de l’absence de la lumière. En politique, il marche avec l’extrême gauche et la dépasse trop souvent. M. de Cormenin, M. Mauguin, M. de Lamennais, voilà ses apôtres. Lui qui assiste et coopère à la fabrication des journaux de toute couleur, lui qui a observé des manœuvres de corruption, qui a vu des transfuges et des renégats de tout parti, il doit apprécier un peu la moralité des gens du pouvoir. Il sait ce que valent ces personnages tarés, ces hommes chiffres, ces valets titrés, ces incorruptibles consciences dont quelque part il existe un tableau synoptique avec les prix courants en regard. Un tel spectacle l’irrite, et nous avons dit que déjà il croyait avoir à se plaindre de la société. Sa tête se monte. Comme il est de nature très-expansif, très-liant, très-porté à se réunir à des camarades, il se trouve faire partie des sociétés plus ou moins bachiques, plus ou moins lyriques ostensiblement, et secrètement plus ou moins révolutionnaires. Fêté d’abord en qualité d’aimable visiteur, il ne tarde pas à devenir membre influent. Là les opinions fermentent d’autant plus qu’elles sont plus comprimées. Les chants et le vin chargé de litharge montent au cerveau; l’orgueil que donne au compositeur sa demi-érudition, sa supériorité intellectuelle, la fascination d’une autorité quelconque dont on l’éblouit, achèvent de lui renverser les idées, et malheureusement on le retrouve parfois jouant à l’émeute devant les boutiques fermées, donnant un spectacle aux oisifs, occasionnant d’interminables corvées au malheureux tourlourou, seule véritable victime; tandis que l’arbitraire se frotte les mains et se met à table en pensant à tout ce que cela va lui rapporter.

Lorsqu’ils ont secoué la poussière de l’atelier, certains compositeurs s’habillent assez bien; il y en a même qui affichent des prétentions à la fashion. Mais vous les reconnaîtrez sûrement à la liberté de leurs manières, de leur démarche, de leur langage. Quelque soignée que soit la mise du compositeur, il y a toujours un petit bout d’oreille qui passe, quelque chose qui cloche, qui jure, qui grimace, qui rompt l’harmonie, qui écorche le regard, qui fait deviner l’ouvrier sous les habits du lion: par exemple, un mauvais chapeau sur une chevelure bien frisée, un jabot et une cravate sale, des bottes luisantes au bout d’un pantalon crotté, un lorgnon et pas de gants, un luxe enfin qui vous rappelle malgré vous celui de Robert Macaire. Il néglige quelquefois de se laver les mains: alors des mots entiers qui s’y trouvent imprimés le trahissent. Sa conversation se débarrasse difficilement de certaines expressions suspectes, ayant une mauvaise odeur d’argot. Son allure retient toujours un peu de ce dandinement, de ce frétillement, de ce jeu des hanches qui caractérisent l’espèce de pyrrhique appelé cancan. Observez les passants dans une rue: ceux-ci ont les yeux à terre, ils songent au passé; ces autres regardent devant eux, ils s’occupent du présent; quelques-uns ont la prunelle tournée en haut, ils rêvent de l’avenir. Le compositeur est parmi ces derniers. Son pied ne se détache pas franchement de la terre: ses mouvements de locomotion s’exécutent en zigzag. Il décrit des méandres plus compliqués que ceux de M. Léon Gozlan. Il semble ne pas connaître cet axiome, que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre. Dans sa route il s’arrête aussi souvent qu’un omnibus, ou que le cabriolet d’un éligible qui va solliciter des votes. Vous le surprendrez à causer avec des amis, vous le verrez flâner devant les choses d’art, devant Susse et Giroux, à l’étalage d’Aubert et des marchands de gravures du boulevard. Un de ses plus doux plaisirs est de parcourir les quais en examinant la science et la littérature qui se hérissent, en forme de bouquins, sur les parapets. Le grand nombre quitte rarement la blouse, et le bonnet ou la toque, toujours d’une forme peu usitée. Joignez à cela des cheveux longs, ébouriffés, une barbe moyen âge, de formidables moustaches, une pipe de terre bien culottée, et vous aurez le véritable costume du typographe.

Le vice qu’on reproche le plus au compositeur, c’est sa soif toujours ardente et presque inextinguible. Un calculateur patient a trouvé que la main d’un compositeur, en portant les lettres de sa casse à son composteur, faisait, pendant une année, un chemin équivalant à je ne sais combien de fois le tour du monde. Là-dessus de mauvais plaisants ont posé ce problème. Combien de fois la main du compositeur, en portant la coupe (mot que l’on emploie dans les goguettes pour désigner un verre rayé) à ses lèvres, fait-elle dans une année le tour du monde? Au nom de mon client, je dédaigne de répondre à de si plates insinuations. Certes, je n’essaierai pas de le disculper entièrement du défaut précité. Je ne serais pas cru si je disais qu’il fait partie de quelque société de tempérance et de sobriété. Je sais qu’il est de ceux qui disent:--Deux mauvais dîners tiennent bien dans le même ventre. Assez jeûne qui mal dîne, et--Vin maudit vaut mieux qu’eau bénite. Néanmoins, je réclame pour lui l’indulgence. Ce défaut est une conséquence de son caractère expansif, de son cœur débordant d’affection. L’avez-vous vu seul à une table d’estaminet ou devant un comptoir de marchand de vin? S’il quitte fréquemment son ouvrage, c’est pour régaler un ami; s’il passe des journées entières entre les cartes et la bouteille, c’est pour ne pas se séparer des amis; s’il met toute son attention à diriger une queue de billard, c’est pour enfoncer un ami. Vous l’accusez de rechercher avec avidité toutes les occasions possibles de dérangement? Mais s’il consulte l’almanach, c’est pour trouver le jour de la fête d’un ami, afin de la lui souhaiter. N’est-il pas naturel que celui-ci fasse preuve alors de savoir-vivre? Chaque fois qu’il achète quelque chose de nouveau, une blouse neuve: «C’est bien sec, disent en chœur les amis, il faut arroser cela!» Résiste-t-on à de telles paroles? Il a institué dans l’année une multitude de jours de chômage, c’est vrai. La Saint-Jean d’hiver, la Saint-Jean d’été, la Saint-Jean-Porte-Latine, le moment qui commence les veillées, celui qui les voit finir, sont autant d’époques où il est indispensable de prendre la barbe, c’est-à-dire de s’enivrer... c’est vrai, et je m’en tiens à ce que j’ai dit, c’est pour le plaisir d’être en société. Mais, nous répétera-t-on encore, il fait des libations jusque sur la tombe de ses amis! Un convoi auquel il assiste ne se termine pas sans une débauche! Quel scandale!... Aimez-vous donc mieux qu’il allonge une mine hypocrite? Et puis, est-il bien prouvé que le jour où l’homme meurt ne soit pas son jour le plus heureux? D’ailleurs les anciens ne célébraient-il pas le trépas de ceux qui leur étaient chers par des festins et des divertissements? Brillat-Savarin a dit depuis longtemps: «Les animaux se repaissent; l’homme mange; l’homme d’esprit seul sait manger.» On pourrait dire que, parmi les ouvriers, le compositeur seul sait boire. L’imprimeur s’administre solidairement des doses effrayantes d’un liquide frelaté; mais la quantité pour lui, c’est tout. Le compositeur se connaît en crûs; autant que ses finances le lui permettent, ce sont les qualités supérieures qu’il choisit. D’ailleurs, lui qui a éprouvé tant de mécomptes, il faut bien qu’il noie ses réflexions, qu’il tue sous des sensations grossières certains souvenirs douloureux, qu’il cherche à étouffer des facultés vivaces et créatrices dont il lui est à tout jamais interdit de tirer emploi. Le cabaret, mais c’est son athénée, son théâtre, son salon. S’il le fréquente, c’est que les jouissances plus nobles lui sont prohibées, et que, à défaut d’autres poésies, il accepte celle de l’ivresse!

Une autre accusation, dont cette fois je crains que tout mon zèle ne soit impuissant à sauver mon client, c’est celle d’être parfois en retard pour payer ses dettes. Malheureusement cette imputation est motivée. Le compositeur ne compte pas toujours; ce n’est pas un homme à ranger sa vie en tiroirs, à étiqueter ses actions, à tenir de son temps un journal minutieux comme un étudiant de Leipsick ou de Goëttingue. Son bon cœur, son besoin d’amitié, l’emportent; et quand vient le jour de la banque, c’est-à-dire le jour où il reçoit le salaire de la quinzaine, il se trouve que le doit dépasse l’avoir, que la recette est plus qu’absorbée par la dépense. Cela se conçoit, si l’on réfléchit que le compositeur est aux pièces, qu’il n’est rétribué qu’en proportion de sa tâche, et que son gain dépend de son assiduité. Ordinairement, lorsqu’il a des dettes, il travaille quelque temps avec ardeur et sans se déranger; c’est ce qu’il appelle être dans son dur. Mais, par guignon, il arrive souvent que, narguant sa bonne intention, l’ouvrage manque tout à coup. Le samedi de banque donc, à la porte de l’imprimerie sont embusqués des individus prêts à se jeter sur le passage de l’imprévoyant débiteur. C’est le tailleur, le chapelier, le bottier, le gargotier. Ils sont désignés sous la dénomination pittoresque de loups. Alors on entend crier de toutes parts: gare aux loups! Une fois son argent reçu, le compositeur paie les dettes qui lui semblent les plus essentielles: c’est le marchand de vin et le gargotier où il pourra retrouver de l’œil, c’est-à-dire du crédit. Il ne lui reste que quelques pièces de monnaie, et il les consacre exclusivement à faire la noce. Il n’est pas thésauriseur, lui, la monnaie ne s’oxide pas dans sa poche; le chemin du mont-de-piété lui est plus familier que celui de la rue de la Vrillière. Le tailleur et les autres fournisseurs d’habillements deviennent presque toujours ses victimes. Les sommes qu’on leur doit sont trop fortes, il n’y a pas moyen de solder tout. Alors, plutôt que de donner un faible à-compte, ne vaut-il pas mieux faire le dimanche une petite partie qui aide à dissiper l’ennui de la semaine?

Hâtons-nous de le rappeler, ce que nous venons de dire n’est pas d’application absolue. Beaucoup de typographes ne fréquentent ni les tripots, ni les marchands de vin, et paient exactement leur tailleur. Ils se rappellent que jadis leurs devanciers portaient l’épée, ils ont à cœur de ne pas déroger. Nous en connaissons qui suivent assidûment les cours publics, prennent des notes, et, dans leurs moments de loisir, s’adonnent à la littérature. Quelques-uns font de la musique et excellent sur divers instruments. Il en est qui sont poëtes et poëtes de talent. Quid tibi cum lyra? Le Gilbert du dix-neuvième siècle, Hégésippe Moreau, mort récemment à la Charité, était un compositeur. Pauvre enfant qui n’avait pas de mère à chérir, et que la société abandonna. Malheureux! qui n’eut de sympathie que pour le malheur! Poëte qui n’a chanté que le peuple.

C’est ici le lieu de parler de la plus vive, de la plus caractéristique, de la plus persistante passion du compositeur. Une chose existe qui fait le sujet de ses rêves du jour et de ses songes de la nuit; qui flotte incessamment devant sa pensée comme un monde de lumières et de parfums; qui, chaque fois qu’il l’aperçoit, fait vibrer ses nerfs et battre ses artères. Cette chose tient plus de place dans sa vie que l’amour, que la politique, que la bouteille même: c’est le but de ses projets, le point de mire de ses espérances. Devinez-vous? Non. Vous avez vu derrière nos théâtres une petite porte mystérieuse, par laquelle entrent les acteurs, les figurants, les machinistes, les auteurs et les personnes privilégiées. Vous y voilà. Il est incroyable combien cette petite porte fait pousser de soupirs au typographe. Il jette un œil d’envie sur tous ceux à qui elle livre passage. Parfois son regard foudroyant tombe sur la portière qui lui fait l’effet du dragon des Hespérides. Que de tentatives n’a-t-il pas commises pour franchir ce seuil redoutable? Combien de fois n’a-t-il pas monté sur des théâtres de société! Qui comptera ses débuts et ses chutes chez les frères Seveste, à Montmartre et à Montparnasse! Que de courses il a faites pour porter des pièces à M. Harel, à M. Dormeuil, à M. Cormon, à M. Poirson, pièces qu’il s’étonne toujours de voir revenir avec un refus plus ou moins direct! Un jeune homme avait fait remettre un manuscrit à Voltaire en lui demandant ses avis. Le grand écrivain effaça seulement la dernière lettre du mot Fin et renvoya l’ouvrage ainsi modifié à son auteur. Messieurs les directeurs, plus concis encore, négligent de donner un motif, et souvent pour cause. Alors, dans son désespoir, le féroce dramaturge s’est rabattu sur le théâtre forain du Luxembourg; il a fait frissonner aux sanglantes péripéties de son drame l’élite des moutards du voisinage; il a fait couler les larmes des jolies brocheuses, des sensibles blanchisseuses. Il connaît les secrets de coulisse, la vie privée et scandaleuse des actrices et des acteurs, tout le monde étrange et bigarré d’outre-toile. Les émotions de la scène, il les achèterait au prix de son sang. Romain, il eût crié plus haut que tous les autres: panem et circenses! En attendant, il se mêle parfois à ces autres romains, qui manifestent pour l’art un enthousiasme peu désintéressé. Gall et Spurzheim ont-ils créé une bosse pour la manie du théâtre? Je l’ignore; mais si la phrénologie est une vérité, cette bosse doit toujours se trouver chez le compositeur. Il a ordinairement pour ami un acteur qu’il tutoie devant le monde. Rarement les billets de faveur lui manquent, et, lorsqu’il est parvenu à avoir ses entrées, son bonheur est au comble. Dans ce cas il s’attache à une figurante ou à une actrice qui partage avec lui sa gloire, ses 800 francs d’appointements, et son amour.

Nous venons de prononcer un mot qui nous appelle sur un terrain délicat et scabreux. Comment le compositeur traverse-t-il le désert de la vie? En d’autres termes, quelles sont ses relations avec le beau sexe? Pour l’amour, le compositeur est le rival de l’étudiant. Il partage avec lui les faveurs de cette adorable grisette qu’on trompe toujours et qui pardonne toujours. Mais il y a cette différence que l’étudiant est un despote orgueilleux et brutal, tandis que le compositeur est un amant tendre et dévoué. Quoiqu’il s’astreigne rarement aux formalités d’un mariage en règle, il est prodigue de sentiment et sait être fidèle. On en a vu conserver la même passion des mois entiers! Le dimanche, vous le trouverez sous les voluptueux ombrages de la Chaumière ou dans les autres guinguettes de la barrière. Mais ce sont ces derniers endroits que le compositeur affectionne. Là les frais sont modiques et ne dépassent pas ses moyens. Là il se dilate, il trône, il est chez lui. Il écrase de son luxe, de son élégance, de sa prodigalité les ouvriers endimanchés. L’indifférence, la cruauté fondent à l’éclat de sa toilette comme la neige devant le soleil. Heures bénies, heures exaltées et fiévreuses où l’on oublie tout, travaux, chagrins, esclavage, misère! où l’on vit en une minute des jours, des mois, des années, tout ensemble et tout à la fois! On se croit riche et on l’est, car on n’a rien à envier aux riches. Des lustres? En voici. De belles femmes? Regardez. Dans vos salons aristocratiques en trouverez-vous facilement d’aussi suaves, d’aussi naturellement jolies? De la musique? Écoutez. Cet orchestre n’est-il pas joyeux comme celui de Musard, et cette fanfare du piston ne semble-t-elle pas un incessant appel d’amour, un signal de délire et de transport?

Il est une variété de compositeurs dont les mœurs sont tout à fait différentes: immobiles comme des termes devant leurs casses, ils éloignent jusqu’à l’ombre de la dissipation; ils vivent de peu; et leur ardeur pour la besogne leur a fait donner le nom d’ogres par leurs confrères, qui les méprisent. Ils font en sorte d’obtenir des places avantageuses, telles que celles de metteurs en page, hommes de conscience, correcteurs, protes, etc. Au bout d’un certain temps, si à leurs épargnes ils peuvent ajouter quelque petit héritage, ils achètent un brevet, deviennent maîtres imprimeurs, et prennent un ton arrogant vis-à-vis de leurs anciens camarades. Ceux qui n’ont pas de quoi acheter un brevet, organisent un atelier de composition et se couvrent du nom d’un imprimeur breveté. On les appelle imprimeurs-marrons. Ils font le plus grand tort à la profession, parce que, pour attirer à eux les éditeurs et les ouvrages, ils travaillent à bien meilleur compte, et en conséquence sont obligés de réduire les salaires, spéculant ainsi, par une espèce de pacte de famine, sur la misère de l’ouvrier, qu’ils mettent dans l’alternative de manquer de besogne ou de travailler à vil prix. C’est de leurs officines que sortent, à la honte générale, ces éditions où les fautes pullulent et grouillent comme une vermine, ces textes hideux et mutilés qui dégoûtent le lecteur, et qui mécontentent l’œil même de leur père.

La variété ci-dessus ne compte qu’une très-petite fraction d’individus; les autres compositeurs se fourvoient dans des voies diverses. La typographie est l’antichambre de la littérature. A force de reproduire les ouvrages d’autrui, quelques-uns s’avisent d’en composer eux-mêmes de semblables et d’enjamber la barrière qui les sépare des auteurs. C’est en copiant de la musique que Jean-Jacques devint musicien; c’est en transcrivant des pièces de théâtre que M. Alexandre Dumas s’est fait dramaturge, et s’est mis dans le cas de ne plus exercer son premier métier qu’en faveur des princes et des princesses. Si beaucoup de compositeurs font des articles pour de petits journaux qui ne les paient pas, si d’autres ne parviennent à débuter ou à se faire jouer qu’à Bobino et au théâtre Lazary, s’ils encombrent de leur suffisante et prétentieuse médiocrité les avenues inférieures de la littérature, quelques-uns, véritables hommes de talent, parviennent au travers de mille obstacles à conquérir une réputation méritée. Sans remonter aux époques antérieures qui nous offriraient des exemples honorables, un grand nombre de nos illustrations artistiques et littéraires appartiennent aux compositeurs. C’est de leur sein qu’est sorti le roi de la chanson, le divin Béranger. Le compositeur use sa vie à espérer; il est toujours à la veille d’échanger sa poétique misère contre une position éclatante; cependant ses habits l’abandonnent à la longue comme des amis infidèles, et ses bottes finissent par se crever. Ceux qui n’ont pas l’esprit ou la chance d’arriver à quelque chose perdent leur fol espoir, s’encroûtent, se pétrifient, roulent d’imprimerie en imprimerie, et vivent misérables, jusqu’à ce qu’ils entrent tout courbés sous la porte hospitalière de Bicêtre, asile des vieillards indigents.

Le rideau vient de tomber, notre héros a quitté la scène. Il s’est bravement montré dans les divers rôles du drame ou plutôt de la comédie qu’il joue en ce monde. On l’a vu sous toutes les faces: tantôt blaguant à son atelier, frondant les choses et les hommes du jour, tantôt nageant dans la joie et le vin; d’autres fois triste, morose, poursuivi par des loups sous la forme de créanciers. Ces alternatives sont fréquentes à cause de l’instabilité du travail. Pour donner un bon coup d’épaule à la composition, il ne faudrait rien moins qu’un incendie des principales bibliothèques de Paris, mais loin de là! Non content du tort que font à cette profession le clichage et le polytipage, on invente encore de détestables machines qui vont reproduire sans caractères et sans compositeurs les ouvrages des quinzième et seizième siècles, les éditions Wendelines, Manutiennes, Elzeviriennes, etc. Le compositeur regarde avec terreur la librairie qui agonise... La littérature menace de s’absorber dans le journalisme qui envahit tout pour tout étouffer. Déjà les nouvelles remplacent les romans; le drame lui-même a quitté ses larges proportions pour se réduire en un acte. Notre génération pressée de jouir fatigue la terre de l’intelligence et s’inquiète peu de ce qu’elle laissera après elle. Plus d’in-folio, plus de longs ouvrages, plus d’éditions monumentales: des analyses, des résumés, des éditions-diamants. On concentre dans un flacon imperceptible le parfum de mille roses; on réduit des livres d’amandes amères en deux ou trois gouttes d’acide hydrocyanique. Il n’est pas d’entreprises qu’on n’ait tentées pour rogner les profits déjà si exigus des compositeurs. D’ingénieux industriels n’ont-ils pas essayé de faire faire la composition par de jeunes enfants et par des femmes, réduisant ainsi le travail typographique à une opération purement manuelle et mécanique.

Enfant d’une race malheureuse et sacrifiée, poëte de la borne, tribun du carrefour, obscur dispensateur de la lumière, esclave de la pensée des autres, va, montre encore sur le pavé de nos rues ta blouse emblématique! Étale ta misère comme un reproche à la face du siècle! Aplatis-toi sur les œuvres parfumées ou nauséabondes de tes pachas littéraires! Allons, fils de Guttemberg, lève la tête et prends courage. Voici, voici le règne des capacités et de l’intelligence! Euge! macte animo! L’or va descendre dans ton creuset! La roue qui tourne sans cesse va te prendre et t’enlever! Demain on va ouvrir une issue à ton eau qui se putréfie! Demain tu marcheras libre et fier. En attendant, continue à lever des lettres, à manipuler la pensée des autres en comprimant la tienne, à boire du vin blanc, à faire des dettes, à danser aux barrières, et tâche de goûter au sein de ta philosophique incurie le repos et la tranquillité que je te souhaite!

=Jules LADIMIR.=

[Cul-de-lampe]

[Illustration: LE SPORTSMAN.]

[Tête de page]

LE SPORTSMAN PARISIEN.

ON disait autrefois: Le Français né malin créa le vaudeville; je propose de reformer cet adage en disant: le Français né Français créa l’anglomanie: si cette vérité notoire et ce fait patent pouvaient être mis en discussion, le titre seul de cet article en serait la démonstration la plus convaincante? Nous voudrions esquisser un type, l’analyser, le nuancer même; il est destiné à une collection éminemment française, et sous quel titre le présentons-nous à nos lecteurs français; sous un titre tellement anglais qu’il est composé d’un adjectif welsche et d’un substantif d’origine saxonne, sorte de contraction grammaticale ou logomachie qui ne saurait appartenir qu’à la langue de Shakespeare et de Milton. Et pourtant quel lecteur ne devinera pas la chose dont nous allons parler et que nous voulons peindre? Qui demandera si le sportsman est une profession inconnue que le livre de M. Curmer va nous révéler: on aurait de la peine à trouver un Français assez béotien pour demander si notre héros est un surveillant aux écorces d’orange des Funambules ou une nouvelle édition du fabricant de cigarettes en papier de réglisse.

La France est certainement le pays du patriotisme, mais ce patriotisme nous permet de ne jamais rester français: sous la république et le directoire, nous étions Grecs et Romains; les femmes portaient des chlamydes à méandres, et nous avions des courses olympiques; toutes les proclamations unissaient par des prosopopées en l’honneur de Léonidas ou de Phylopœmen; et dans les fêtes publiques on nous montrait des vieillards couronnés de feuilles de chêne, et chantant en chœur des odes d’Horace bien ou mal traduites. Sous la restauration nous sommes devenus néo-Grecs. Jamais héros français a-t-il fait battre les cœurs de nos femmes à l’égal du brave Canaris? La bataille de Waterloo nous a-t-elle fait répandre autant de larmes que les désastres de Missolonghi? Je le demande et j’en réfère à la notoriété publique. Toutes ces belles générosités nous ont coûté l’entretien d’une expédition de vingt-quatre mille hommes, grâce à laquelle nous jouissons du privilége d’être rançonnés avec prédilection quand nous visitons les champs de Sparte ou les vestiges d’Argos. Depuis 1830, nous avons prodigué les trésors de nos sympathies, aux Belges, Polonais, Italiens, Lusitaniens, Espagnols, Mexicains et Canadiens, et il est certain que pendant ces neuf dernières années, nous n’avons pas été plus Français que sous la république ou sous l’empire et la restauration. Mais de toutes nos sympathies exotiques, une seule est durable et profondément enracinée parmi nous: c’est l’anglomanie. Nous pouvons voir de nos jours que le style antique est descendu dans la tombe avec M. David: être philhellène n’est plus une profession libérale, et sympathiser avec la Belgique et le Canada, n’est déjà plus de si bon goût.

J’arrive à la monographie du sportsman; mais avant de porter la main sur cette arche sainte, il est bon de s’arrêter un instant. Le cadre dans lequel on m’a circonscrit est bien étroit, mais le beau titre de sportsman n’en est pas moins un symbole de l’infini: le sportsman n’est-il pas de tous les âges, de tous les sexes et de toutes les conditions? N’offre-t-il pas autant de variétés que la race des quadrumanes depuis les orangs jusqu’aux ouistitis? N’avons-nous pas le sportsman à cheval, le sportsman à pied, le sportsman riche, le sportsman ruiné et même le sportsman qui n’a jamais eu rien à perdre? Qu’est-ce que le jeune duc et pair qui possède un haras et l’attelage le plus irréprochable de Paris? Un sportsman. La fraction d’un agent de change qui va se promener au bois sur une haridelle qui a traîné son cabriolet pendant toute la semaine, le clerc du notaire, et le commis marchand qui vont équiter à Romainville ou à Montmorency, ne sont-ils pas des sportsmen? La jeune vicomtesse tout exquise et dont la tenue à cheval est d’une si délicieuse hardiesse est encore un sportsman femelle. Sportsman est aussi la demoiselle entretenue qui galope à tort et à travers sur un locatis; et que l’on n’aille pas croire que cette énumération contienne le sommaire de l’innombrable tribu des sportsmen: nous les retrouvons jusqu’au tir aux pigeons, et même en deux classes, savoir: le sportsman qui tire et le sportsman qui regarde tirer. Nous rencontrons les sportsmen à l’école de natation, dans les salles d’armes, au tir du pistolet, à la joute des coqs chez M. Tourel, et jusqu’à la petite Villette où l’on fait militer des cochons d’Inde.

Mais comme un traité complet et raisonné de toutes les variétés de l’espèce nous conduirait à composer un ouvrage aussi volumineux que l’Histoire naturelle de M. de Buffon, on va se borner à la monographie du sportsman original et complet, qu’on pourra considérer comme l’archétype de l’espèce.

Le sportsman ne s’embarrasse pas d’être gentilhomme, il est gentleman, et c’est beaucoup plus dire, à son avis. Il a hérité de M. son père, ancien négociant, d’une trentaine de mille livres de rente qu’il mange honorablement en avoine, en paille, en éponges et en étrilles. Il a changé son nom de Corniquet ou de Grosbedon, pour un nom de terre; mais, par un sentiment de saine philosophie, de simplicité modeste et d’équité qui fait beaucoup d’honneur à son caractère, il s’est abstenu de prendre le titre et d’arborer la couronne de comte. Son abord est froid et cérémonieux, quoique assez poli: par une faiblesse qu’on rencontre assez généralement chez les grands hommes et qui lui est commune avec Louis XIV et Napoléon, il cherche à produire une impression profonde sur les gens qu’il voit pour la première fois. Le grand roi et l’empereur arrivaient à leur but, l’un en déployant une majesté toute royale, l’autre en affectant une brusquerie qui n’était pas toujours dépourvue de grâce et d’aménité. Le sportsman atteint le sien par une simplicité charmante. Ainsi donc à votre première entrevue, vous lui demandez des nouvelles de son ami, ce pauvre M. Fleury d’Arbois qui vient de se casser les deux jambes en tombant de cheval.--Ce n’est rien pour l’homme, répond le sportsman de sa voix lente et anglaisée, j’ai eu la cuisse droite et la jambe gauche toutes brisées dans une chasse du Leiceister-Shire.--Mais vous conviendrez, monsieur, que s’il a, comme on dit, deux énormes trous à la tête, il peut y avoir du danger.--Cela peut être dangereux: en tombant avec Little-Boby dans une chasse du duc de Buccleugh, nous nous sommes ouvert le crâne, tous les deux, et me voilà! mais ce pauvre Boby en est mort!!! Si vous n’êtes pas frappé d’admiration pour un si beau stoïcisme, c’est que vous n’avez pas en vous le moindre germe du sporting-character.

[Illustration: LE SPORTSMAN]

Le sportsman en question n’est plus de la première jeunesse; sa mise est simple et pourtant de la plus grande recherche. Son linge est toujours d’une aussi entière blancheur que les organdis de M. Planard. Ses bottes sont toujours satinées et lustrées par un vernis fulgurant. Jamais il n’a adopté les cravates longues ni quitté les cols de chemise; ses pantalons, scrupuleusement collants, annoncent une jambe sensiblement arquée, et semblent accuser une longue habitude du cheval. Il est revêtu d’un newmarket vert foncé, lequel est d’une coupe irréprochable, et lequel est illustré par des boutons au timbre du jockey-club. Il porte, suspendue à une énorme chaîne d’acier, une montre, véritable chronomètre à seconde indépendante, qui lui permet d’apprécier avec une rigueur astronomique la vitesse des chevaux de course, et d’apporter la ponctualité la plus minutieuse dans toutes les prescriptions de l’hippiatrique. C’est que le sportsman est essentiellement un homme d’ordre et d’économie; sa frugalité est aussi supérieure à celle des anciens Lacédémoniens que notre grand Paris est au-dessus de la ville de Lycurgue (c’est bien entendu, sous le rapport de l’étendue superficielle et de la subtilité dans les larcins). Ainsi, vous le voyez, pour se faire maigrir de quelques livres, avaler avec une résignation surhumaine les aposèmes les plus acerbes et les préparations les plus révoltantes. Pour soulager son individu d’un abdomen un peu trop saillant, ou d’une cuisse un peu trop charnue, vous le verrez pendant quinze jours ne manger que de la salade, ne boire que de l’infusion de bourrache, et faire deux fois par jour la route de Paris à Saint-Cloud, couvert de flanelle, et par un dévorant soleil d’août. Qu’on n’aille pas croire qu’il soit insensible aux plaisirs gastronomiques, aux doux charmes d’un vin de bon crû; invitez-le après une chasse, à un repas de gentleman; vous le verrez manger avec un appétit féroce, en buvant comme un Silènes; et puis il quittera la table d’un pied ferme, y laissant au-dessous de lui tous ses compagnons endormis. C’est qu’il s’est imposé la loi de ne jamais sortir du flegme qui lui a fait improviser cette réponse en style laconien. Une belle dame lui demandait, au retour d’un steeple-chase, si l’un des gentlemen-riders, mortellement blessé dans une chute, était déjà mort: «No,» répondit-il. C’est cet air de sang-froid permanent qui lui donne l’apparence de l’égoïsme, et qui marque la supériorité du sportsman pur insulaire; c’est à cette inaltérable sérénité qu’il doit de n’engager son argent dans les paris qu’avec une parfaite connaissance de cause, et de rendre cinq yards au chasseur le plus consommé pour le tir aux pigeons; ce dont il augmente infailliblement son revenu de cinq à six cents louis par an. Le sportsman, comme tout homme spécial, est d’une conversation très-monotone (lorsqu’il consent à parler toutefois). Je ne sais quel auteur anglais a dit qu’il ne connaissait rien de plus ennuyeux qu’un sportsman, à moins que ce ne fussent deux sportsmen. Mortellement taciturne lorsqu’il se trouve dans une société étrangère aux améliorations de la race chevaline, le sportsman devient d’une intarissable loquacité lorsqu’il rencontre un autre homme aussi spécial que lui: leur conversation roule exclusivement sur les favoris du Darby et surtout sur le stud book. C’est que la superstition du pur sang est pour lui plus qu’un axiome, un théorème incontestable: c’est une religion, un fanatisme, un fétichisme! Il la proclame, il la soutient avec une égale énergie pour ses chevaux, ses bull-dogs, ses coqs de combat, ses lévriers et ses pigeons pattus. Il en soutiendrait la suprématie, fût-il en rivalité avec une altesse royale, fût-il dans la boîte à clous de Régulus, ou sur le gril de Guatimozin! Ne croyez pas que nous nous présentions ici comme adversaires des chevaux de pur sang, et que nous ayons intention de proposer, comme je ne sais quel grand journal, de remplacer les courses de chevaux par des courses d’ânes, ces dernières devant fournir des résultats beaucoup plus philanthropiques et plus avantageux à l’industrie de notre pays; tout ce que nous voulons établir, c’est que la question de la prééminence du pur sang est la seule chose sur laquelle un sportsman ne puisse raisonner avec son calme habituel. Il vous permettra d’être républicain, saint-simonien, fouriériste: de mépriser la charte constitutionnelle, de traiter Louis XIV de charlatan, et Racine de polisson; il vous passera de regarder l’obélisque de Luxor ou Louqsor, si vous l’aimez mieux, comme un tuyau de machine à vapeur; et même il vous laissera dire que les pavés d’asphalte sont une sottise un peu trop dispendieuse pour être excusable; mais de grâce, n’allez pas lui parler d’un cheval sans généalogie, et ne lui dites pas qu’il pourrait offrir les mêmes qualités qu’une bête pur sang, un descendant d’Arabian Godolphin: vous le verrez s’emporter, rugir, écumer: et personne n’ignore combien est terrible la colère des gens habituellement placides. J’oublie de citer un autre sujet sur lequel un sportsman ne souffre jamais la discussion: c’est la supériorité de l’école anglaise sur l’école française. Il affecte le plus profond mépris pour tout ce qui est écuyer, exercices de manège, et prétend que, sauf M. le marquis Ou....., il aimerait mieux confier un cheval au dernier courtaud de boutique qu’au premier écuyer de la France et de la Navarre, en y joignant la Corse et l’Algérie par-dessus le marché. Sur tout autre sujet, le sportsman est de la plus parfaite indifférence, je pourrais dire de la nullité la plus complète: et je n’en serais pas démenti. En littérature, il croit encore aux classiques et aux romantiques; la musique lui est ce qu’il appelle insipide, et quant à ce qui regarde la politique, ses idées, fort peu distinctes d’ailleurs, ont une légère tendance aristocratique, attendu qu’il a visité l’Angleterre, et que les meilleurs chevaux qu’il ait jamais connus étaient possédés par des noblemen, ou tout au moins des gentlemen: c’est la seule observation qu’il ait rapportée de ce pays-là. Il n’a jamais pardonné au général Lafayette sa préférence exclusive ou son engouement pour les chevaux blancs; il pencherait assez volontiers du côté d’une forme de gouvernement despotique qui supprimerait la garde nationale, parce qu’un de ses chevaux a reçu une atteinte dans les rangs de la milice citoyenne; mais il n’en accorde pas moins l’honneur de son estime à M. le duc d’.... depuis qu’il en a reçu une garniture de boutons de chasse en bronze argenté. Pour compléter cette esquisse morale du sportsman français, nous dirons aussi qu’avec toutes les apparences de l’égoïsme, il est au fond très-humain, serviable, assez reconnaissant des services qu’on lui a rendus, et très-susceptible d’attachement pour les hommes, et principalement pour les bêtes. Il a nourri dans la plus molle oisiveté jusqu’à la fin de ses jours Counter-Port, son premier cheval, mort à l’âge de vingt-quatre ans, de vétusté non moins que de vieillesse. Nous voici parvenus aux linéaments les plus délicats de notre portrait, et les détails vont manquer à l’historien. Vu l’insuffisance des documents, il va présenter sous la forme du doute ce qu’il a cru voir des rapports du sportsman avec la plus aimable partie du genre humain. Jamais le sportsman, homme de continence et de convenance, ne s’est affiché avec des femmes suspectes ou décriées; jamais aussi il n’a couru les salons et la haute, comme on dit au club. Tout tendrait donc à nous faire croire que le sportsman est destiné à mourir dans le même état de pureté que le chevalier Newton, seule analogie qui doive jamais exister entre lui et l’illustre auteur du binôme. Il y a pourtant des gens bien informés qui soutiennent que, depuis la première jeunesse de cet homme impassible, il entretient la même passion pour une femme de condition mitoyenne avec laquelle il a l’air de se conduire à peu près maritalement, sans qu’il existe aucun dérivé connu de cette conjugaison. Ce qui peut faire admettre cette supposition téméraire, c’est que tous les jours, et très-exactement, il quitte le club après son dîner vers sept heures et demie, pour n’y revenir que vers onze heures du soir, et que pendant tout cet intervalle on n’a pu l’apercevoir en aucun lieu de la ville de Paris où l’on rencontre infailliblement tous ceux qui se promènent incognito. Ces gens bien informés ne manquent pas de citer à son sujet une historiette assez excentrique; mais c’est l’unique velléité de galanterie qu’ils aient à lui reprocher. Il paraît qu’il s’était épris de passion pour une de ces charmantes femmes qui fourmillent dans tout Paris, laquelle personne était ou se faisait passer pour Espagnole. On entendait continuellement notre ami chanter avec frénésie, et à l’éternelle gloire de M. de Musset, cette romance alors en vogue:

Avez-vous vu dans Barcelone Une Andalouse au sein bruni?

Malgré cette touchante application, l’Andalouse lui tenait, comme on dit vulgairement, la dragée haute; mais elle finit par lui avouer qu’elle mourait d’envie d’avoir une parure de tourmalines qui se trouvait chez Meller, et qu’elle lui désigna de manière à ce qu’il ne pût s’y tromper. Or, la parure devait coûter dix mille francs, et il avait sur-le-champ besoin de cette somme pour faire venir de Londres le fameux Saturnus, la perle des écuries de Tatersall. En outre, il fallait se hâter, car ledit Saturnus pouvait lui être enlevé par lord S..., ou par tout autre riche amateur. Grande était sa perplexité! Il fallait, ou retourner chez l’Andalouse avec l’écrin, ou n’y pas retourner du tout. C’est le parti qu’il prit, et le jour suivant, il donna l’ordre d’acheter Saturnus, qu’on peut voir encore aujourd’hui dans son écurie modèle. Pour ce qui regarde les habitudes et la vie matérielle du sportsman, il habite une rue voisine des Champs-Élysées, prétendant avec raison que la traversée de Paris abîme les chevaux de selle: il se lève tous les jours à huit heures, il se couche entre une et deux heures du matin; jamais il ne fréquente les bals masqués, il ne va presque jamais au spectacle; vous le trouverez quotidiennement au bois de Boulogne entre deux et cinq heures, quand il n’est pas aux chasses de l’union ou de M. le duc d’.... Là, il fatigue d’ordinaire deux chevaux (qui l’attendent à la porte Dauphine) en leur faisant faire à chacun un tour de bois, et les lançant par-dessus tous les obstacles de la porte d’Auteuil, le chenil, c’est-à-dire le double fossé et la double barre (excepté toutefois la barre Potocki, bien entendu).

Pour qu’on ne puisse pas nous accuser d’avoir peint les sportsmen à leur désavantage, nous allons montrer celui-ci dans toute sa gloire, c’est-à-dire dans son écurie. C’est là qu’il triomphe! Il est dans son écurie complétement beau, royal, épique! Figurez-vous une petite maison en briques, bien exposée au plein midi, à l’extrémité d’une cour vaste, aérée et soigneusement sablée, où une demi-douzaine de chiens, tant lévriers que danois, griffons, bulls-dogs et terriers, ont l’air de traîner une existence assez inutile. On vous ouvre une porte ornée d’un bouton de cuivre éclatant, et vous êtes dans le tabernacle hippiatrique. C’est là que le sportsman passe toutes ses matinées; aussi reconnaît-on partout l’œil du maître: les litières sont fraîches et soigneusement renouvelées, les stalles d’un bois de chêne bien poli; une paille blonde et consistante est suspendue dans les râteliers, une avoine sèche et farineuse circule dans les mangeoires. Voyez donc comme ils sont heureux et gracieux, les habitants de ce splendide logis! comme ils ont l’œil vif et brillant! voyez comme leur poil est fin, souple et poli! Peut-on blâmer un sportsman de passer une partie de son temps dans such a stall? Que l’on ne me parle plus de mameluck pleurant sur son coursier, comme du type de l’affection qui peut unir l’homme à la bête: l’amour du sportsman pour ses chevaux me semble aussi supérieur à celui de l’Arabe que l’attachement du pélican blanc pour ses petits qu’il nourrit de sa chair, l’est à celui du sarigue qui se contente de porter les siens dans sa poche velue. Le mameluck aurait-il inventé, comme l’a fait le sportsman, de faire conduire un cheval de course en voiture au lieu du rendez-vous, et de faire voyager avec lui un tonneau rempli de la même eau qu’il a coutume de boire? Mais continuons de visiter les écuries dont le maître fait les honneurs avec une prévenance si jubilatoire et si courtoise. Nous pouvons remarquer ses boxes garnis de bouches de chaleur moyennant lesquelles on peut procurer à des chevaux en condition la température la plus convenable; la sellerie, véritable musée équestre; les remises, immenses magasins où se trouvent réunis tous les chefs-d’œuvre de la carrosserie britannique. Pour tout cela, le sportsman éprouve un sentiment vif et profond qui participe de l’amour qu’un jeune homme ressent pour sa première maîtresse, et de la passion qui pousse un avare à mourir de faim sur un monceau d’or.

Terminons ce tableau de genre par une anecdote dans laquelle nous avons joué un certain rôle, et qui nous semble vérifier ce que nous avons avancé de l’attachement que le sportsman a pour ses chevaux.

Il y a un an à peu près je suivis une chasse assez brillante. Le cerf, lancé dans les bois de Versailles, alla se faire prendre auprès de Rambouillet; nous eûmes sept heures de chasse, et je revins de l’hallali avec notre sportsman, lui à pied, tenant son cheval par la bride, moi monté; car ayant un cheval de louage, et je le dis modestement, je me sentais fort peu disposé à épargner la fatigue de mon poids à cette vénale créature. Après une heure de marche, par une pluie battante, nous arrivâmes à la porte d’une auberge où je laissai mon cheval entre les mains d’un garçon d’écurie; et comme nous mourions de faim, je me chargeai de commander le dîner qui fut servi au bout d’une demi-heure. J’envoyai prévenir mon compagnon, que j’avais laissé pâle, exténué, harassé, bouchonnant son cheval avec un air de sollicitude exquise et d’agitation fébrile ou frénétique. Comme après un quart d’heure d’attente mon compagnon n’arrivait pas, et que je le savais d’ailleurs fort absolu dans ses résolutions, je me mis à table, je dînai bravement, et après un dessert un peu moins que modeste je m’endormis dans mon fauteuil. J’ignore combien de temps dura mon sommeil; mais il dut être assez long, car la chandelle qui m’éclairait était réduite au tiers de sa longueur primitive quand je fus réveillé par mon ami, qui entrait avec fracas dans la chambre. Sa marche était alerte, sa figure était rayonnante de satisfaction; il me prit les mains avec un air d’expansion surprenante en me disant: «Mon ami, mon bon ami!... (j’étais encore hébété par le sommeil et stupéfait par cet accès inaccoutumé d’affection cordiale) Coroner a mangé l’avoine,» dit-il avec une voix chevrotante et en me regardant d’un œil humide.

A présent nous devons à nos lecteurs le portrait d’un de ces innombrables satellites qui gravitent autour de notre planète, en s’efforçant de mériter et d’obtenir le titre brillant de sportsman. Quel abîme entre les copies et le modèle! La lumière de Phébus diffère encore moins de celle de la pâle Phœbé, comme disaient les poëtes de l’empire. Quoi qu’il en soit, et malgré les scrupules de notre conscience, nous allons esquisser notre héros secondaire, à qui nous appliquerons ce que Voltaire disait des traductions qu’il appelait des revers de tapisseries. Le sportsman amateur est presque toujours pourvu de soixante à quatre-vingt mille livres de rentes; il est de noble famille; vous l’avez vu passer, et vous avez pu remarquer la considération, l’estime et la haute approbation dont il a l’air pénétré pour toute sa personne. Jusqu’à vingt-deux ans, il a vécu avec un cabriolet des plus simples et un cheval de selle, mangeant niaisement son pécule avec des actrices; mais, le beau jour où il a acquis une preuve irrécusable de l’infidélité de son infante, il s’est fait à peu près les réflexions suivantes: «Depuis deux ans je vis comme un bourgeois, un croquant; je ne fréquente que des femmes indignes de moi (traduisez: qui se moquent de moi); décidément je me réforme. Je veux me voir cité dans tout Paris de la manière la plus honorable: aimer les chevaux est tout à fait une passion de grand seigneur, et j’ai toujours senti que j’étais né pour être sportsman.»

Huit jours après avoir fait ces réflexions, notre jeune homme a pris un maître d’anglais, et il s’est formé une sorte de dialecte à lui, une langue tout à fait hippiatrique; il applique à toutes les petites femmes le nom de ponette; il parle du poitrail de madame Z, et de la crinière de mademoiselle R, tout comme s’il parlait de Miss Annette. Ce peu de temps lui a suffi pour s’impatroniser chez les marchands de chevaux, et de plus il est devenu un adepte forcené de la religion du pur sang. Il trône en potentat dans les écuries de Crémieux ou de Bénédict: là, il adopte, il accueille, il accepte sérieusement les éloges que lui adressent les maquignons sur ses connaissances hippiatriques. Il pense souvent à la reconnaissance que doit lui inspirer la manière dont il encourage et fait prospérer le commerce des chevaux. C’est lui qui a répondu à un de ses amis, qui lui faisait remarquer combien son dernier cheval était poussif: Ceci n’est pas possible, ***[15] a trop de considération pour moi. Le voilà donc improvisé connaisseur; et mettant tout son plaisir à vendre, acheter et brocanter; à ne conserver jamais pendant plus d’un mois le même cheval, parvenant toujours à faire reprendre pour vingt-cinq louis l’excellent coursier qui lui a coûté 3,000 francs. Malgré toutes ses mésaventures, il n’en dit pas moins incessamment qu’il est en possession du premier trotteur de Paris; il vous dira que c’est un cheval de chasse qui peut sauter six pieds.... De la figure un peu chevaleresque du vrai sportsman il a fait un je ne sais quoi de burlesque et d’exhilarant qui révèle toute l’impuissance de l’homme à changer sa nature et à masquer son caractère. Ainsi, qu’on lui propose un pari sortable, vous le verrez réfléchir avec une profondeur digne de Descartes et de Galilée, refuser décidément, et pour accepter ensuite les chances d’une autre gageure extravagante. C’est ainsi qu’il parodie cette sagacité instinctive qui distingue le véritable sportsman. Autre travers: frappé du stoïcisme avec lequel celui-ci raconte ses désastres, frappé surtout de la profonde impression qu’il produit sur ses auditeurs, il cherche à rivaliser de catastrophes et d’impassibilité laconique avec son modèle et son rival. Il ne vous parlera jamais d’une chasse ou d’une course dans laquelle il n’ait pas éprouvé plusieurs malencontres, et tout son corps devrait en être couvert de cicatrices. Mais à force de malheurs il a rendu la compassion tout à fait impossible, et ses amis lui disent alors: «Allons donc, marquis, allons donc!...» Il a vidé jusqu’à la lie la coupe de l’infortune, car au jockey-club la mauvaise réputation de son écurie est tellement établie qu’aucun homme expérimenté ne voudrait parier pour un des chevaux du marquis, sans exiger 10 contre 1; il n’a jamais gagné qu’une seule course, et c’était un jour où son cheval se trouvait sans concurrents. Tout le monde sait l’unique encouragement qu’il ait reçu dans un gentlemen riders dont il s’était ingénié de faire partie. Il était rayonnant, sublime, au départ; jamais pareil jockey n’avait relui sous le soleil; à la fin du premier tour, en repassant devant les tribunes, un honnête spectateur le voyant distancé, et se trouvant saisi de compassion pour son pauvre cheval qu’il roulait avec rage, lui cria en manière d’applaudissement: «Ne vous pressez donc pas, monsieur, vous avez bien le temps.» Comme on peut le présumer, notre sportsman arriva le dernier, quoique son cheval fût un des premiers coureurs des trois royaumes.

[15] Nous prions le lecteur de suppléer à notre réticence en remplaçant nos trois étoiles par le nom du dernier maquignon qui l’aura ce qui s’appelle enrossé. Il n’aura que l’embarras du choix.

Personne n’ignore la manière dont il a perdu son petit jockey Bill; mais ayant été témoin de l’événement, on trouvera bon que je le raconte avec plus de véracité que ne l’ont fait les journaux du palais et le Moniteur des Halles. J’étais allé par un beau matin printanier chez le marquis de C. Je le trouvai en proie au plus furieux accès de misanthropie. Je m’informai avec anxiété de la cause de cette affection mélancolique. Tu sais bien, me dit-il, Atar-Gull, ce superbe cheval bai-brun que tout le monde m’envie, et que j’avais engagé pour courir demain au Champ-de-Mars; tu sais bien aussi avec quel soin je le faisais entraîner et comme il est admirablement in condition? eh bien, mon cher, je suis obligé de renoncer au prix, mon jockey vient de crever comme un mousquet! Comme je tenais à Bill, le roi des jockeys, suivant moi, et que je conservais l’espérance de faire diminuer son excédant de poids qui n’était que de dix livres et demie, j’ai d’abord commencé par le faire purger trois ou quatre jours de suite, et puis je l’ai tenu pendant trois semaines emmaillotté dans sept ou huit couvertures de laine, en lui faisant boire une demi-pinte d’eau-de-vie par jour; j’employai tous les sudorifiques connus, et je crois que j’en inventai même; Bill, qui jusqu’ici avait supporté merveilleusement bien toutes ces choses-là, n’a pu résister pour cette fois-ci........ Notre héros se leva brusquement, et se promenant à grands pas dans sa chambre gothique (la chambre à coucher d’un élégant sportsman est toujours du style le plus gothique), il reprit bientôt: Je n’avais pourtant rien négligé, pour qu’il ne diminuât que d’une demi-livre par jour, ce qui faisait mon affaire et n’était pas trop exiger; car enfin j’avais expérimenté la prodigieuse bonté de sa constitution et je ne craignais pas que ce régime le rendit malade; mais il faut que le drôle ait avalé la tranche de mouton rôti qu’on lui présentait chaque matin, et dont il ne devait que sucer le jus, suivant nos conventions: c’est sa gloutonnerie qui l’aura tué, et toujours est-il qu’il est mort d’indigestion, à ce que je suppose.--Je ne pus m’empêcher d’excuser ce malheureux garçon.--Voilà bien ta philanthropie malentendue, reprit le marquis, périssent mille fois tous les Bills, tous les jockeys français et anglais, pourvu qu’ils fassent gagner nos chevaux, à nous autres vrais sportsmen! nous ferons des pensions à leurs familles, s’ils en ont? Notre héros était beau d’exaltation en ce moment; il avait grandi de six pieds! Bill était mort et notre sportsman avait constitué une pension de 700 francs à sa grand’mère, à qui l’on eut de la peine à faire comprendre que Bill était son petit-fils, car elle ne le connaissait que sous le nom de François Guillard.

Une autre fois je le trouvai qui lisait une gazette anglaise et qui ruminait sur la nouvelle suivante: «Un vicaire du comté de Sussex avait égorgé le curé de sa paroisse avec le sang-froid le plus barbare. Ce jeune ecclésiastique passait pour aimer passionnément les chevaux, et l’on a découvert par les débats qu’il avait commis ce crime atroce uniquement pour se procurer l’argent nécessaire à l’achat d’un ouvrage en trois volumes in-folio, dont voici le titre:

Histoire de tous les chevaux qui ont remporté des prix aux courses en Angleterre, depuis leur établissement jusqu’à la présente année, avec leurs généalogies très-équitables et leurs portraits; on y a joint les noms des particuliers qui les montaient avec ceux des gentlemen à qui ils ont appartenu, et pour l’agrément et l’instruction des lecteurs, on y rend un compte exact de tous les paris pour ou contre.

«Sir John Bailey, juge of King’s bench et président des assises, a fait remarquer dans ses conclusions que la passion du clergé anglican pour l’hippiatrique avait été la source de soixante-sept condamnations infamantes pendant l’espace de sept ans.»

--Qu’est-ce que tu penses de ceci? demandai-je à notre anglomane.--Shocking, me répondit-il, my dear, very shocking, dreadfully shocking! et voilà tout ce qu’il en résulta dans son jugement.

On peut supposer aisément que la fatalité qui conduit le marquis à des résultats si déplorables ne manque pas de peser sur lui dans les autres exercices qui forment la base du sporting character. Ainsi donc il est subitement épris de passion pour la chasse, il improvise une meute dans une de ses terres, devient la terreur de ses voisins, et le fléau de ses métayers; il fait élever des renards pour se permettre le fox hunting; il nourrit des sangliers dans une de ses écuries.

Voici du reste une ou deux aventures de sa vénerie dont nous avons été les acteurs et les témoins. Je me trouvais à la campagne en automne et dans le voisinage de son château, il m’invita pour courir un renard: l’animal apporté sur une petite voiture, fut placé dans un fourré dont les chiens se rendirent bientôt les maîtres en violonnant comme des forcenés. Durant trois heures environ, nous galopâmes à leur suite et ils nous ramenèrent à l’endroit même d’où nous étions partis: là ils nous annoncèrent par le redoublement de leurs cris que l’hallali s’approchait. Le piqueur s’élance pour s’emparer de l’animal, mais le pauvre renard était déjà roide mort et froid comme une pierre, attendu que la frayeur ou la contrariété l’avaient fait succomber à une de ces attaques morbides appelées vulgairement paralysies. Il n’avait pas bougé de dessus la motte de terre où il avait été posé, et nous, nous avions suivi au galop une belette, une fouine, un blaireau, que sais-je? Un autre jour on avait lâché pour nous complaire un de ces sangliers si soigneusement élevés pour nos plaisirs. Les chiens accoutumés à son fumet et à la placidité de son caractère, ne se décidèrent à le chasser que lorsqu’ils en furent sommés à grands coups de fouet: la chasse s’entama enfin, mais ce fut tant bien que mal: il faisait le même jour une chaleur dévorante, et nous suivîmes pendant une heure à peu près, la voix de la meute. Tout à coup un silence profond et solennel succéda aux cris des chiens: meute et sanglier, tout était disparu, tout semblait tomber dans un abîme, et l’on aurait dit que la terre avait englouti les chiens et le gibier: après une recherche scrupuleuse nous trouvâmes le mot de cette énigme; les chiens et le sanglier buvaient amicalement à la même mare, et la plus parfaite intimité régnait entre eux. Le sanglier domestique fut ramené dans ses lares, et puis on l’égorgea comme un vil pourceau qu’il était; on rossa vigoureusement les chiens et ils ne dînèrent que le lendemain: voilà la moralité de l’anecdote. On peut juger par ces deux aventures combien notre ami et sa meute sont dignes de figurer en première ligne dans l’institution des louvetiers; société établie, comme chacun sait, pour la conservation, si ce n’est pour l’amélioration de la race des loups, à qui des louvetiers de notre connaissance font tous les ans le sacrifice de quelques vieilles vaches et de plusieurs ânes, afin qu’ils ne soient pas tentés d’abandonner l’arrondissement. Notre héros continue jusqu’à vingt-cinq ans le cours de ses désastres; à cette époque-là, sa fortune se trouvant dérangée par ses prodigalités, il se marie, réforme ses écuries, se prend de belle passion pour l’agriculture ou la musique, et finit à trente ans par être député de son département. Nous ne le suivrons pas dans sa carrière politique, nous nous contenterons de lui souhaiter plus de succès à la chambre qu’au Champ-de-Mars (deux arènes entre lesquelles nous n’avons l’intention d’établir aucune sorte de parité).

Les dernières courses de Paris nous ayant mis à portée d’observer certaines variétés du genre sportsman, nous croyons devoir en rendre compte aux souscripteurs de M. Curmer: la scène se passe au Champ-de-Mars et dans la tribune à droite.

Première variété du genre.--Le sportsman à pied. Il est représenté par un tout petit jeune homme ayant une cravache et des éperons. Il fume avec un aplomb soldatesque, et s’adressant indistinctement et familièrement à tous ses voisins:--Il est inouï, dit-il, il est inouï, ma parole, il est inouï qu’on se permette de faire attendre le public de cette manière-là. Ces messieurs du club (prononcez claoub) se croient tout permis, et encore pour nous faire voir des courses qui font pitié quand on a assisté à celles d’Epsom, de New-Market et d’Ascott... Enfin la cloche sonne et les membres du jockey-club se dirigent vers leur tribune. Le petit monsieur reprend en s’adressant avec confiance à son voisin qu’il ennuie profondément:--Regardez donc, je vous en prie, voyez donc la conformation de Margarita, comme elle s’embarque au galop; quelle bête! que de race, que de sang elle a! Le signal du départ est donné, le jockey du duc d’O..... reste en arrière; le jeune homme après un instant de silence répond à une dame qui s’étonne et s’afflige de ce que la casaque rouge est dépassée.....--C’est une tactique, madame, une tactique, une pure tactique; et si vous aviez vu autant de courses que moi, vous sauriez que rien n’est jamais décidé avant le dernier tournant. Regardez comme Margarita allonge, voilà qu’elle les rattrape, elle a la corde, elle a la corde! (avec la dernière suffisance.) Tout est fini maintenant, et les autres sont distancés; je l’avais bien dit.

Deuxième variété du genre.--Sportsman stupide. Un provincial en paletot noir avec des gants bleu de ciel. Il s’écrie au départ:--Oh! ah! oh! ah! au passage du premier tour, avec joie:--Mon Dieu, monsieur, que je voudrais bien savoir qui est-ce qui va gagner?.... A l’arrivée des coursiers, avec un air d’ivresse:--J’en suis bien content, et c’est bien joli des courses de chevaux dont tous les journaux de Paris parlent tant!!!

Troisième variété du genre.--Le sportsman politique. Un monsieur entre deux âges, habit vert, canne à pomme d’or et cachet armorié. Il se parle à lui-même en finissant de lire son programme:--Casaque rouge, toque bleue, Arabella, au duc d’O....., c’est-à-dire au duc de Ch...--Quelle rosse!... A la fin du premier tour Arabella tenant la tête, il murmure:--C’est probablement une jument qu’il aura fait venir d’Angleterre? Ces gens-là sont capables de tout!... A l’arrivée, Arabella étant ce qui s’appelle distancée, il s’écrie avec explosion:--Enfoncée, Arabella! enfoncée! Je l’aurais parié dès avant la course, et je ne donnerais pas cette satisfaction-là pour dix louis!... Le sportsman politique s’éloigne en se frottant les mains.

On trouverait peut-être que j’ai fait beaucoup d’honneur à ces trois variétés en les décorant du nom de sportsman; mais j’ai voulu prouver que le sporting character a gagné toutes les classes de la société française, ce qui ne laisse pas que d’être un sujet d’amour-propre et de satisfaction pour mes amis et pour moi.

=Rodolphe D’ORNANO=, membre du jockey-club.

[Cul-de-lampe]

[Illustration: LE JOUEUR DE BOULES.]

[Tête de page]

LE JOUEUR DE BOULES.

PEUT-ÊTRE avez-vous remarqué quelquefois, sous les ombrages soi-disant frais des Champs-Élysées, au milieu des solitudes de l’Observatoire ou de la barrière du Trône, deux lignes parallèles de spectateurs, lignes mouvantes qui s’allongent dans toutes les directions, qui serpentent dans la plaine, qui s’écartent et se rapprochent, qui se dissipent et se reforment incessamment, et au-dessus desquelles on voit s’élever, par intervalles, de petits globes noirs pareils à des bombes, mais à des bombes qui n’éclatent jamais; tandis que, à travers les pieds des spectateurs, d’autres globes semblables roulent, se précipitent, et jettent partout le désordre et la confusion.

Approchez-vous avec précaution et mesure. La précaution n’est pas pour vous: elle est pour ces globes vagabonds. Qu’il vous arrive d’en heurter quelqu’un au grand détriment de vos jambes! vous recueillerez, pour excuses et pour marques de compassion, mille reproches, mille malédictions, mille injures. Oserez-vous bien vous plaindre du coup que vous avez reçu? Votre coup! eh, malheureux! il ne s’agit que de celui que vous avez fait manquer.

En manière de dédommagement et de consolation, étudiez le tableau que vous avez sous les yeux. Les bonnes figures! les honnêtes et placides physionomies de rentiers! Car il n’est pas permis de s’y tromper: ce sont, pour la plupart, d’anciens négociants qui ont passé par toutes les tribulations des fins de mois, et qui, retirés dans leur revenu, comme le rat dans son fromage, n’ont d’autre souci que les prédictions du baromètre et le cours de la rente. Les voilà, le corps penché en avant, le cou tendu. Le soleil brûle leurs têtes. Le froid rougit leur nez et bleuit leur visage; ils s’inquiètent bien du froid ou du soleil! Trop long! disent-ils gravement. Trop court! disent-ils encore d’un ton doctorat, et ils resteront là, se passionnant pour telle ou telle boule, et suivant d’un œil exercé les diverses chances du jeu, jusqu’à ce que le jour baisse, et que l’heure du dîner approche. Alors vous verrez le cercle se dissiper avec regret: ces braves citadins s’en retourneront lentement à leur faubourg, emportant des émotions, des souvenirs, un fonds inépuisable de conversation et un violent appétit. Voilà une journée bien employée!

Les joueurs sont dignes des spectateurs. Examinez celui que Charlet a placé sous nos yeux. Vous le voyez: le joueur de boules doit avoir de quarante-cinq à cinquante ans; c’est pour lui la belle saison de la vie, l’âge de la perfection; il a conservé la force qui exécute, il a acquis l’expérience qui dirige. Car, ne vous y trompez pas, vingt ans d’études et d’exercices assidus ne suffisent pas toujours pour former un joueur de boules de quelque distinction. Regardez bien celui-ci: vous lirez sur son visage, dans son attitude même, toutes les tribulations auxquelles son âme est en proie; il est sous l’influence simultanée des deux plus puissants mobiles du cœur humain: la crainte et l’espérance. Il vient de lancer sa dernière boule: elle roule devant lui, et vous pouvez en suivre le mouvement sur sa physionomie; il la couve, il la protège du regard; il la conseille, il voudrait la voir obéissante à sa voix; il en hâte ou bien il en ralentit la marche selon qu’une ravine ou un monticule l’arrête au passage, ou la précipite à une descente; il l’encourage du geste, il la pousse de l’épaule, il la tempère de la main; suspendu sur la pointe du pied, le bras tendu, le visage animé par une foule d’émotions diverses, il imprime à son corps les ondulations les plus bizarres. On dirait que son âme a passé dans sa boule.

Si l’importance d’un jeu se mesurait au degré d’intérêt qu’on y apporte, le premier de tous, sans contredit, serait le noble jeu de boules. Chez ceux qui se livrent à cet amusement, ce n’est pas seulement un goût prononcé, c’est une passion véritable, c’est une sorte de fanatisme. Si le fameux maître à danser Marcel a pu s’écrier: Que de choses dans un menuet! que n’eût-il point dit, s’il eût parlé d’une partie de boules? Toutefois il convient, ce me semble, de s’occuper de l’arme avant d’arriver au guerrier, et de faire connaissance avec la théorie avant d’en suivre l’application sur le terrain.

Sans retracer ici l’histoire de la boule, qu’il me soit permis de faire observer qu’elle joue un rôle important dans la composition de cet univers, et sur cette terre en particulier. Les arts et les métiers ont leur boule spéciale; les architectes connaissent la boule d’amortissement; les chaudronniers donnent le nom de boule à une enclume ronde; le fourbisseur à un instrument en bois de ce nom; la maréchalerie cite ses boules de licou, et l’art du metteur en œuvre ses boules à sertir: enfin il n’est pas de chasseur un peu exercé qui ne sache ce que c’est que la boule du chamois.

La balle et la bille, si chères aux écoliers, ne sont que des diminutifs de la boule, dont le ballon est une ampliation. Si la boule ne règne pas seule dans le jeu de quilles, elle en est incontestablement l’âme. Que feriez-vous de vos quilles, symétriquement plantées, sans la boule indispensable à les abattre? qui sait si dans une pareille extrémité, les joueurs de quilles ne se verraient pas réduits à implorer l’assistance d’un chien, malgré leur inimitié proverbiale pour cet intéressant animal? L’antique jeu du mail, qui a donné son nom à une rue de Paris et à tant de promenades dans nos provinces, consistait en une boule d’un bois très-dur qu’on lançait à l’aide du mail ou maillet; il en est ainsi du jeu de la paume, qui tombe chaque jour en désuétude, et du jeu de billard, auquel nos écoles de droit et de médecine ont fait faire, dans ces dernières années, de si prodigieux progrès. Entrez dans un café; le billard est inoccupé, les queues sont à l’abandon. Où sont les billes? le maître de l’établissement les a dans sa poche, et, avec elles, tout le jeu de billard. Si, vous associant aux jeux de vos enfants, vous leur permettez de gonfler une gouttelette d’eau savonneuse suspendue à l’extrémité d’un chalumeau, c’est une boule qu’ils produisent infailliblement; savant enfantillage auquel se livrait Newton quand il étudiait la théorie de la lumière!

De tout temps la boule a joué un rôle fort important dans la politique; elle a donné son nom aux bulles des papes, en prêtant sa forme aux sceaux qui y étaient attachés; il en fut de même de la bulle d’or, sur laquelle s’appuya si longtemps le droit public en Allemagne. La première boule d’or dont l’histoire ait consacré le souvenir est celle que Tarquin l’Ancien donna comme insigne à son fils, et que celui-ci portait à son cou. Aujourd’hui ce sont les boules qui gouvernent dans les états constitutionnels; elles y décident de l’adoption ou du rejet des lois; elles consolident ou renversent un ministère, et c’est une assez belle gloire! Le mot de boule a conquis en outre un sens moral, et vous l’entendez chaque jour au figuré. Dans le langage populaire on honore du nom de boule la tête d’un homme. Le vaste cerveau de Cuvier, où toutes les connaissances humaines avaient leur compartiment, leur casier, comme dans une vaste bibliothèque distribuée par ordre de matières, qu’était-ce autre chose qu’une fameuse boule?

Tout cela est bien évidemment à l’avantage du jeu de boules; on voit combien il peut prêter aux autres, sans avoir besoin d’en rien emprunter. Son importance a été si bien reconnue par les savants auteurs du Dictionnaire encyclopédique, qu’ils n’ont point dédaigné de lui consacrer un chapitre.

Écoutez; je cite textuellement:

«On joue le jeu de boules à un, deux, trois contre trois, ou même plus, avec chacun deux boules pour l’ordinaire. Les joueurs fixent le nombre de points à prendre dans la partie, à leur choix. C’est toujours ceux qui approchent le plus près des buts qui comptent autant de points qu’ils y ont de boules. Ces buts sont placés aux deux bouts d’une espèce d’allée très-unie, rebordée d’une petite berge de chaque côté, et terminée à chacune de ses extrémités par un petit fossé que l’on appelle noyon. Quand on joue, si quelque joueur arrête la boule, on recommence. Il n’est pas permis de taper des pieds pour faire rouler la boule davantage, ni de la pousser en aucune façon, sous peine de perdre la partie. Une boule qui est entrée dans le noyon et a encore assez de force pour revenir au but ne compte point; un joueur qui joue avant son tour recommence, si l’on s’en aperçoit; celui qui a passé son tour perd son coup. Il est libre de changer de rang dans la partie, à moins qu’il ne soit convenu autrement. Qui change de boule n’est obligé qu’à reprendre la sienne et à jouer son coup si personne n’a encore joué après lui; mais si quelqu’un a joué, il remet la boule à la place de celle qu’il a jouée, si l’autre veut jouer avec sa boule.»

Quelques-unes de ces règles sont encore en vigueur, mais le jeu de boules, lui aussi, a proclamé son indépendance; il s’est affranchi des terrains préparés exprès, comme on en voyait encore quelques-uns, il y a trente ans, le long de la partie droite des Champs-Élysées, où s’élève aujourd’hui le quartier Beaujon; le noyon a totalement disparu, et c’est tout au plus s’il existe encore dans la mémoire des doyens des joueurs de boules; la nouvelle génération ne le connaît pas. Autrefois le jeu de boules s’appelait aussi cochonnet. Cette dénomination, dont l’étymologie m’est inconnue, n’appartient plus maintenant qu’à la petite boule qui sert à marquer le but; encore n’est-elle usitée que sur la rive droite de la Seine: sur la rive gauche, le cochonnet s’appelle le petit, peut-être dans le but louable de ne point effaroucher la délicatesse du faubourg Saint-Germain, par un diminutif qui rappelle un animal immonde. Dans ces derniers temps, quelques joueurs de boules, séduits sans doute par la manie des innovations, ont essayé de substituer aux deux dénominations consacrées par l’usage, celle de bouchon; mais leur tentative a été repoussée, et ils n’ont point fait école. Les amateurs du noble jeu de boules ont compris qu’ils ne devaient pas admettre dans leur vocabulaire un terme emprunté à un jeu que pratiquaient jadis les laquais dans les châteaux, et qui ne sert plus guère aujourd’hui de délassement qu’aux gamins de Paris du premier âge; car ils attaquent de front le jeu du tonneau dès qu’ils atteignent l’âge d’émeute.

Quoique les conditions pour la fixation du nombre des points soient les mêmes qu’autrefois, une partie de boules se joue ordinairement en onze points. Celui des joueurs qui dans un coup gagne un ou plusieurs points, acquiert le droit de lancer le cochonnet, et par conséquent de déterminer le but. L’avantage qui en résulte est si important, que cette question ne doit pas être traitée légèrement.

D’abord il faut savoir qu’un joueur de boules se livre à une foule d’études préparatoires dont la principale a pour objet la connaissance exacte du terrain. Il en est qui connaissent, aux Champs-Élysées, l’assiette des lieux et jusqu’aux moindres sinuosités du sol, aussi bien que Napoléon connaissait sa carte d’Europe.

Ils y vont souvent le matin, en cachette les uns des autres; ils suivent les déviations de leurs boules, étudient l’effet des pentes, calculent quelle ressource offrira un ricochet savamment combiné. Munis de ces instructions géographiques, sans affectation, sans avoir l’air d’être déterminés autrement que par le hasard, maîtres du cochonnet, ils le dirigent vers un but dont les approches leur sont familières. Il faut donc être quelque peu versé dans la diplomatie pour conserver tous ses avantages à un combat de boules. Ce n’est pas tout: le joueur de boules qui dispose du cochonnet, est le souverain le plus absolu qui se puisse imaginer; le moment où il élucubre dans sa pensée la direction qu’il lui donnera est peut-être le moment où il est le plus beau. Son visage est impassible comme l’était celui de M. de Talleyrand: vainement on cherche à deviner son dessein; vainement les spectateurs veulent s’orienter sur sa physionomie afin de se bien placer; quand ils attendent le cochonnet dans une direction, ils le voient rouler dans une autre, et tous, sans le plus léger murmure, sans se permettre la moindre observation, se rangent en une double haie, où le despotisme du joueur a voulu qu’ils vinssent se ranger. Quel souverain oserait se flatter d’obtenir de ses sujets une telle obéissance!

Les joueurs de boules ne fabriquent pas leurs armes; mais ils ne confient à nul autre qu’à eux-mêmes le soin de leur donner la plus grande perfection possible. Les novices, les commençants se servent encore de boules en bois sans aucune autre préparation; il arrive même quelquefois que des amateurs tièdes, n’ayant point de boules à eux, en louent à l’espèce de cabaret-masure qui sert aujourd’hui de rendez-vous aux joueurs. Mais un véritable joueur de boules a ses boules à lui, comme un guerrier son épée; ses boules sont soigneusement piquées de clous, de telle sorte qu’elles conservent la même pesanteur avec une dimension moins grande, et présentent ainsi moins de prise au choc des boules ennemies. Par ce moyen on donne à toutes les sections de la circonférence une puissance égale, qualité essentielle pour calculer les effets d’un projectile. Mais la bonté des armes n’est rien sans la manière de s’en servir.

On divise les joueurs de boules en deux classes distinctes: les pointeurs et les tireurs; non pas que je veuille prétendre que le même joueur ne puisse réunir les qualités du tireur à celles du pointeur, mais il aura toujours une prédilection marquée pour l’un de ces deux procédés. On appelle pointeurs ceux des joueurs qui s’appliquent à gagner des points en plaçant leurs boules le plus près du but, tandis que l’on entend par tireurs ceux qui lancent vigoureusement leur boule sur celles de leur adversaire mieux placées, ou même sur le cochonnet, afin de changer, par son déplacement, les chances présumées des boules éparses sur le terrain. Les joueurs ne connaissent ainsi leurs avantages ou leurs pertes que quand le nombre des boules restées au quartier est entièrement épuisé.

L’office des tireurs, quoique plus brillant en apparence, offre peut-être moins de difficultés que celui de pointeur; leur action est toujours à peu près la même, tandis que les pointeurs ont tant de manières différentes de lancer leur boule, qu’un observateur attentif pourrait y reconnaître le caractère de chaque joueur. L’homme modeste fait rouler sa boule terre à terre vers le but; celui que domine la manie de briller lance la sienne en lui faisant décrire une parabole semblable à celle que décrit une bombe; le grand art consiste, dans ce cas, à lui imprimer, en même temps qu’une force d’impulsion, une puissance de rotation contraire qui l’empêche de rouler trop loin du but.

On a comparé, non sans raison, le jeu de boules, proprement dit, à cet autre jeu de boules que l’on appelle la guerre. Toutes les armes dont se compose une armée y sont en effet représentées. On a vu tout à l’heure le bombardier; le tireur, c’est l’artilleur, chargé d’enfoncer de loin les rangs ennemis, tandis que la boule du pointeur est l’image de l’infanterie, dont la part est toujours si grande dans le gain d’une bataille. Les balles et les boulets, que sont-ils sinon des boules? Les opérations du génie ne s’exécutent pas plus scrupuleusement sur le champ de bataille que sur un champ de boules; j’en atteste ces joueurs qui mettent un soin rigoureux à enlever une pierre malencontreuse, à faire disparaître une touffe d’herbe, enfin à aplanir les obstacles comme le font les sapeurs mineurs. De cette similitude provient probablement le goût des anciens militaires pour le jeu de boules, dernière passion de nos bons vieux invalides. Parmi eux on compte des joueurs très-habiles; on en cite un entre autres qui est manchot. Mais, qu’est cela, quand on songe que la cécité même n’empêche pas ceux qui en sont atteints de se livrer à leur jeu favori.

Dans l’intérieur de l’hôtel des Invalides, sur une espèce d’esplanade plantée, en suite des dernières cours du côté de l’avenue Lamothe-Piquet, est situé le jeu des aveugles. C’est un bien attendrissant spectacle que de les voir lutter ensemble par des combinaisons presque exclusivement intellectuelles. Tous les dimanches, et quelquefois dans la semaine, ils font leur partie; des invalides voyants leur servent de guide, leur font toucher le but, et quand ils ont marqué par un certain nombre de pas la distance qui les en sépare, on est tout étonné de les en voir approcher beaucoup mieux que ne le font un grand nombre de joueurs jouissant de leurs deux yeux. Il serait superflu d’ajouter que les invalides aveugles pointent, mais ne tirent pas.

Les joueurs de boules se font en général remarquer par l’aménité de leurs mœurs; absorbés qu’ils sont par leur passion dominante, on n’en trouverait probablement aucun sur les registres de la police correctionnelle, aucun au greffe de la cour d’assises. Plus que qui que ce soit, les joueurs de boules mènent une vie en dehors; aussi sont-ils essentiellement bons maris et bons pères. Bons maris, en ce sens du moins, que n’étant presque jamais chez eux, ils ne tourmentent point leurs femmes; bons pères, parce qu’ils sont incapables de donner de mauvais conseils à leurs enfants, ne s’en occupant guère que pour en faire des louveteaux, c’est-à-dire pour enseigner de bonne heure les premiers éléments de la boule.

Le jeu de boules présente une particularité qu’il est impossible d’omettre. Si l’on excepte la pêche à la ligne, c’est peut-être le seul exercice auquel on n’ait vu aucune femme se livrer, de sorte qu’en altérant légèrement un vers de Molière, on pourrait dire:

Du côté de la boule est la toute-puissance.

Une autre remarque a été faite a l’endroit des joueurs de boules. De toutes les provinces de France, la Provence est celle qui en fournit le plus à Paris; l’accent provençal et aussi l’accent auvergnat dominent, non-seulement parmi les joueurs, mais aussi dans les rangs des spectateurs. On a observé en outre que la classe de citoyens qui compte le plus d’amateurs distingués, c’est la classe des cuisiniers. Or n’est-il pas extraordinaire que le plus habile joueur de boules dont s’enorgueillissent les Champs-Élysées depuis plus de quarante ans, cumule les deux qualités de Provençal et de cuisinier? C’est M. Maneille, l’Antelle des joueurs de boules et le fondateur du fameux établissement des Frères Provençaux, dont la renommée est devenue européenne.

M. Méry s’est étendu naguère sur le mérite du roi des échecs, M. de Labourdonnais; personne ne devra s’étonner que je fasse connaître au monde le roi du jeu de boules.

M. Maneille est, dit-on, âgé de soixante-douze ans; malgré son âge, non-seulement il pointe, mais il tire avec une verdeur exemplaire. Est-ce le soleil du midi, est-ce le feu des fourneaux qui a bruni son teint, peu importe; seul parmi les joueurs de boules, M. Maneille se revêt d’un habit de combat. Ce costume se compose d’une veste grise, d’un pantalon blanc et de sandales, qui laissent aux mouvements des pieds toute leur souplesse. Sa tête est recouverte d’une casquette; quoi de plus facile que d’y substituer la couronne du roi d’Yvetot?

Roi du jeu de boules! quelle gloire quand on y pense! Il ne faut pas croire qu’elle ait été abandonnée à M. Maneille, sans combat; outre la foule de ceux qui le suivent, longo proximi intervallo, il a un rival à peu près de son âge, et dont la renommée balance la sienne, M. Vilaret.

J’ai eu la bonne fortune d’assister à une partie d’honneur entre ces deux célèbres athlètes. Vous dirai-je comment la fortune penchait tour à tour pour chacun des deux côtés, et par quelle suite de coups heureux l’équilibre détruit se rétablissait aussitôt? Que d’adresse et de précision de part et d’autre! que de savants calculs! quelles évolutions stratégiques, quelles péripéties inattendues! Enfin... mais vous ne saurez pas quel fut celui des deux rivaux qui succomba: le plaisir de célébrer le vainqueur, dans ce magnifique tournoi, cède à la crainte d’affliger le vaincu. Qu’ils gardent leur renommée tout entière, et que la palme soit partagée entre eux, puisqu’ils l’ont si bien méritée!

Nous voulons trop de bien au gouvernement pour ne pas l’avertir que les joueurs de boules croient avoir à se plaindre de lui. C’est une race éminemment pacifique et débonnaire qui jamais n’a dépavé les rues et qui a horreur des barricades. On a remarqué, à la louange éternelle des amateurs de pêche, que le 30 juillet 1830 deux d’entre eux étaient tranquillement occupés sous les arches du Pont-Marie, tandis que la mitraille pleuvait dans Paris, et qu’une dynastie tombait du trône. Si ce jour-là les joueurs de boules ont déserté les Champs-Élysées, c’est que la garde royale s’y était établie. Sans cela... mais enfin, si paisibles qu’ils soient, ils ont aussi leur susceptibilité: l’insecte sur lequel on met le pied se relève et cherche à se défendre. Eh bien! les joueurs de boules accusent le gouvernement de manquer aux égards qui leur sont dus, et de n’avoir aucun souci de leurs plaisirs et de leurs priviléges. Le gouvernement se montre partial en faveur des bitumes; il abandonne les quais, les boulevards et toutes les promenades à une foule d’asphaltes, piéges doublement dangereux tendus aux pieds des promeneurs et à la bourse des petits rentiers. Encore s’il ne s’agissait que de la bourse! mais, grâce à eux, le jeu de boules sera bientôt proscrit de Paris. On le chasse, on le poursuit, on lui fait une guerre à mort. Dès qu’il a choisi un emplacement favorable, et étudié les divers accidents du terrain, arrive le bitume maudit qui s’en empare, qui étend sur lui sa double couche de plâtre et de sable, qui allume ses fourneaux et infecte l’air à une lieue à la ronde: et adieu les profonds calculs, et les heureuses combinaisons! Sur cette surface partout unie la boule roulerait sans intelligence et sans art; elle ne saurait ni s’arrêter, ni décrire une courbe savante; elle irait stupidement devant elle, comme s’il ne s’agissait que de rouler le plus loin possible.

Les Champs-Élysées restaient du moins pour consoler les joueurs de tant d’envahissements; mais en quel état? Bouleversés par les constructions nouvelles, couverts de planches et de gravois, labourés de fossés, impraticables enfin, et tout à fait déchus de leur titre mythologique! A toute force, les joueurs s’en seraient contentés; ils auraient compté pour niveler le terrain, sur les pieds des passants, sur le beau temps et la pluie, et aussi, car on se flatte toujours, sur les soins de la municipalité. Et voilà qu’une nouvelle effrayante retentit à leurs oreilles comme un coup de tonnerre! Les Champs-Élysées seront couverts de bitume! c’en est trop: la patience des joueurs de boules est lassée; ils se révoltent, ils s’insurgent; et, que le gouvernement y prenne garde et réfléchisse mûrement s’il ne doit pas plus d’égards à des citoyens inoffensifs qui paient leur terme et leurs impositions, qui sont intéressés à le soutenir, et qui, dans un jour d’émeute, peuvent convertir leurs instruments de jeu en une arme de bataille, et lancer aux jambes de l’ordre public des boules qu’ils avaient cependant façonnées pour un meilleur usage.

=B. DURAND.=

[Cul-de-lampe]

[Illustration]

[Tête de page]

LE CORRESPONDANT DRAMATIQUE.

COMMERCE D’ACTEURS EN GROS ET EN DÉTAIL. ON SE CHARGE AUSSI DE PROCURER LES DÉCORS, LA MUSIQUE, ET EN GÉNÉRAL TOUT CE QUI EST NÉCESSAIRE A LA REPRÉSENTATION D’UNE PIÈCE: LE TOUT AU PLUS JUSTE PRIX. ON FAIT DES ENVOIS DANS LES DÉPARTEMENTS ET A L’ÉTRANGER.

Voilà ce que le correspondant dramatique, à l’instar de l’épicier, du bonnetier et autres industriels, ferait écrire sur sa porte en grosses lettres, si nous étions encore au temps où les choses s’appelaient par leur nom. Mais il n’en est pas ainsi: le correspondant n’a rien sur sa porte qui puisse le faire deviner, il se donne les airs d’un sous-préfet et se carre majestueusement dans son fauteuil à la Voltaire, depuis dix heures du matin jusqu’à quatre heures du soir, heure à laquelle ses bureaux sont régulièrement fermés.

L’idée de créer un bureau spécial de placement pour cette grande famille des artistes dramatiques remonte à une quarantaine d’années. Elle est due à un comédien de province, qui vint à Paris dans l’espoir d’y trouver un engagement. Après avoir en vain frappé à toutes les portes, à commencer par celle du Théâtre-Français, jusqu’à celle des Funambules, le pauvre diable se trouva, en s’éveillant un beau matin, dans la position critique d’un homme qui n’a plus ni argent ni crédit. Gagner le pont le plus voisin et se précipiter par-dessus le parapet, tel était à peu près le seul parti qu’il eut à prendre; il sut pourtant trouver un moyen de sortir d’embarras. Il s’imagina qu’en s’établissant comme tiers entre les directeurs et les artistes, il pourrait faciliter à ceux-ci les moyens de se placer, et s’assurer par là une existence. Car enfin, se dit-il, on se charge de procurer des cochers, des cuisinières, des commis, etc.; mais lorsqu’un théâtre a besoin de sujets, je ne vois personne à qui ils puissent s’adresser: il reste une lacune à combler. A moi donc les acteurs, à moi les directeurs, à moi la tragédie, à moi la comédie, à moi la danse, à moi le chant! A moi tout ce peuple qui parle, chante, pleure, grimace, sourit, gesticule pour amuser le public! Et comme il faut que chacun vive, tout artiste placé me paiera la bagatelle de deux et demi pour cent. J’attendrai même, s’il le faut, pour être payé, qu’il ait touché ses premiers appointements. Oui, messieurs, la simple et faible rétribution de deux et demi pour cent. Entrez! entrez! Suivez le monde!

Mon individu ouvrit donc son bureau, se mit en correspondance avec les acteurs et les directeurs, et prit naturellement le titre que vous savez. On l’a gratifié depuis du sobriquet de marchand de chair humaine. Le premier commerçant de ce genre fit si bien ses affaires, qu’au bout de quelques années il se retirait avec 15,000 livres de rente. Paris compte en ce moment huit correspondants. Les plus en faveur sont MM. D*** et C***. Ce dernier reçut dernièrement un fort joli cadeau de l’empereur de Russie. L’autocrate, transporté d’aise à la vue des entrechats et des ronds de jambe de mademoiselle Taglioni, envoya tout de suite à M. C***, qui est spécialement chargé des engagements pour Saint-Pétersbourg, une lettre des plus flatteuses, accompagnée d’une tabatière en or enrichie de pierreries.

Le correspondant fait peu d’affaires avec les théâtres de Paris, et cela par une raison toute simple: nos directeurs n’engagent guère un artiste que de la main à la main et sur une réputation à peu près établie. Cependant il obtient parfois sur une de nos scènes le début de quelque célébrité de province. Il se charge, lorsqu’un acteur doit partir en congé, de traiter en son nom avec les villes qui veulent le posséder. Si Paris n’est pas approvisionné par lui, en revanche le reste de la France, la Belgique, la Prusse, l’Allemagne, l’Angleterre; la Russie et jusqu’aux États-Unis et à la Turquie sont inondés de ses envois. Il n’est pas sur la surface du globe, de ville, de bourg, de village, n’importe le degré de latitude, pourvu qu’il y ait une salle de spectacle, qui ne soient parfaitement connus de lui.

O philanthropes! vous frémiriez d’indignation s’il vous tombait entre les mains une lettre d’un directeur au marchand de chair humaine! Pour ces deux hommes, l’acteur est une marchandise, un bétail dont ils trafiquent absolument comme on le fait des nègres dans les colonies! Nul doute qu’ils n’en viennent bientôt, les infâmes, à visiter la mâchoire de l’artiste afin de savoir au juste le nombre des molaires, des canines ou des incisives qui en ont été extraites: chaque dent de moins fera diminuer le prix des appointements en raison de son importance. Il n’est pas superflu de donner ici un échantillon du style du directeur.

«Mon cher,

«Aucun des trois amoureux successivement expédiés par vous n’a réussi. Le premier avait les jambes cagneuses, le second le ventre trop gros et le dernier un nez d’un camard ridicule. On aime chez nous les jambes à peu près droites, les nez idem et les ventres raisonnables. Guidez-vous là-dessus, et tâchez de nous envoyer quelque chose de bien. Que diable! nous y mettons le prix, il nous est donc permis d’être difficiles.

«N.B. Nous tenons aussi à une belle garde-robe: celle de votre dernier était beaucoup trop maigre.»

Une garde-robe bien montée est le complément obligé de tout comédien de province. Sans elle, point de salut possible pour lui! C’est surtout au théâtre qu’on peut souvent dire avec raison: «O mon habit, que je vous remercie!» Mille acteurs ne doivent qu’à cela de se faire supporter du public!

Le correspondant n’a jamais à craindre de se trouver à court de marchandises. Oh! mon Dieu, les artistes viennent à lui sans qu’il ait besoin de les chercher: à la nouvelle d’une place vacante, on les voit fourmiller par douzaines dans son antichambre. Aussi n’a-t-il que l’embarras du choix et la peine d’éconduire ceux qu’il ne peut pas ou qu’il ne veut pas placer: car il a ses protégés, ses clients d’affection, et il cherche naturellement à les pousser de préférence aux autres. Du reste, il se fait peu d’ennemis, grâce à l’adresse merveilleuse avec laquelle il sait dorer la pilule aux mécontents. Il dira à l’un: «Je ne t’ai pas envoyé là parce que tu y serais tombé, le public y est détestable, tous ceux qui y vont sont sifflés;» à un autre: «Ce n’est pas ton affaire, j’ai en vue quelque chose de mieux pour toi.» Enfin, à force de diplomatie il parvient à contenter à peu près tout le monde. Le parent du correspondant, s’il s’avise de suivre la carrière dramatique, est un véritable fléau pour le théâtre. Oh! alors, bon ou mauvais, il faut qu’on l’accepte. Est-il sifflé en comique? on le voit reparaître en premier rôle. Tombe-t-il en premier rôle? il se relève en amoureux; tout lui est indifférent. A la fin, fatigué de le huer, le public n’y fait plus attention et le laisse gagner en paix ses quinze ou dix-huit cents francs.

Nous avons dit plus haut qu’il n’y avait jamais disette de comédiens pour le correspondant. Reçoit-il une demande? il ne lui reste plus qu’à faire signer un engagement double à l’objet de son choix et à l’expédier, orné de sa garde-robe, par la voie des messageries Laffite-Caillard ou de tout autre véhicule. On lui accuse réception comme s’il s’agissait d’une balle de coton ou d’un tonneau de cassonnade, et tout est dit: ses fonctions s’arrêtent là. Que l’acteur réussisse ou non, cela ne le regarde plus.

Nous devons même dire que ses meilleures pratiques, c’est-à-dire celles qui lui rapportent non pas le plus de gloire, mais le plus de profit, sont les acteurs qu’on a baptisés du nom de tombeurs. Trop mauvais pour être supportés nulle part, leur métier consiste à aller débuter dans une ville, à s’y faire siffler, puis à gagner un autre gîte après avoir palpé les appointements d’un mois, indemnité d’usage en pareil cas. Il est donc très-avantageux pour le correspondant de traiter avec des galettes[16] semblables, qui, sans cesse à l’affût de nouveaux engagements, sont obligées d’avoir recours à son entremise.

[16] Galette, mauvais acteur.

Cependant il vient un moment où l’acteur de l’espèce de ces derniers ne peut plus continuer son système d’opérations, lequel consiste, comme vous savez, à voler toujours à de nouvelles chutes. Lorsqu’il ne reste plus un seul endroit où il n’ait été sifflé, hué, conspué; lorsqu’après avoir changé cent fois de nom, il est sûr d’être reconnu, quel que soit le pseudonyme dont il s’affuble; en un mot, et suivant l’expression consacrée, lorsqu’il est complétement brûlé auprès des directeurs et des correspondants, alors le tombeur, ne pouvant plus tomber nulle part, se voit forcé de renoncer aux voyages, et s’estime trop heureux de trouver dans un petit théâtre une place de souffleur ou de figurant. Quelquefois il embauche un certain nombre d’artistes d’un talent égal au sien, et va donner des représentations dans les environs de Paris. Il lui arrive aussi de porter dans les ateliers de peinture, d’architecture.... des lettres ainsi conçues:

«Messieurs

«Comme artiste dramatique arrivant de province et me trouvant sans engagement, il m’est bien doux d’espérer que vous m’accorderez une séance d’une demi-heure pour vous réciter mes tirades d’Orosmane, Tancrède, Buridan, Oreste, Néron ou de tout autre rôle.

«Étant assez sûr de mes moyens pour avoir la persuasion de vous plaire, j’ose me flatter que vous voudrez bien m’entendre avec l’agrément de vos chers professeurs.

... «Ex-artiste du théâtre impérial de Saint-Pétersbourg et du Conservatoire en 18.., et élève de feu M. Talma.»

Le tombeur finit ordinairement sans mentir à sa vie: il se jette du haut des tours Notre-Dame ou de la colonne Vendôme. C’est la dernière et la plus complète de ses chutes.

Dans la journée, le correspondant est assailli par des visiteurs qui ne sont pas toujours très-divertissants. En voici un qui se présente: c’est un grand jeune homme assez joli garçon et dont la mise ne manque pas d’une certaine élégance. Seulement son linge accuse un blanchissage peu récent.

--Est-ce à M. ***, correspondant dramatique, que j’ai l’honneur de parler?

--Oui, monsieur. Qu’y a-t-il pour votre service?

--Monsieur, je joue les ténors et je désirerais trouver un engagement.

--Fort bien, monsieur. A quel théâtre avez-vous appartenu?

--Oh! ma foi, à aucun. Je n’ai même jamais joué. Mais possédant une fort jolie voix.... ici le jeune homme pose subitement son chapeau sur une chaise et se met à entonner d’une voix de Stentor: «O Mathilde...»

--Pardon, je ne doute pas de la beauté de votre voix; mais pour chanter les ténors, encore faut-il quelques notions de l’art dramatique.

--Oui, c’est ce qu’on m’a dit. Pourtant ça ne m’inquiète pas: j’espère bien, une fois engagé, perfectionner mon jeu. Souffrez que je continue: «O Mathilde, idole...»

--Je suis désolé de vous interrompre, mais il m’est impossible de vous juger de cette manière: il faudrait vous voir jouer une scène entière pour comprendre ce que vous savez faire. Tâchez de trouver quelqu’un qui puisse vous donner une réplique, et alors j’irai vous entendre. Je m’en ferai un grand plaisir.

--Comment! c’est aussi difficile que ça? Je croyais que vous alliez m’engager immédiatement. S’il en est ainsi, j’attendrai... je verrai... C’est étonnant tout de même quand on donne le si d’en haut! Tenez, monsieur, si, si... J’ai l’honneur de vous saluer. «O Mathilde, idole de mon âme!...»

A cet original succède un individu qu’on reconnaît tout de suite pour un comédien de province. Sa redingote, ornée de larges revers et d’une foule de brandebourgs, offre un contraste assez plaisant avec un pantalon jadis blanc et un vieux feutre gris qui paraît être en équilibre perpétuel sur le chef de son propriétaire.

«Bonjour, monsieur ***.

--Bonjour, mon fils.

--Vous n’avez rien de nouveau pour moi?

--Non, mon garçon, non. Si tu chantais, avec l’habitude de la scène que tu as, parbleu! il y a longtemps que je t’aurais casé.

--Que voulez-vous! chacun son genre. Dire que j’ai joué les premiers rôles à Strasbourg!... (soupirant) Ah! j’ai eu bien de l’agrément dans cette ville!

--Je te l’ai déjà dit, la comédie ne va pas du tout maintenant: je ne fais que de l’opéra et de l’opéra-comique. Du chant. du chant, et toujours du chant! voilà le cri des directeurs. Le public ne veut pas autre chose. C’est une rage, une fureur! Mais ça ne peut pas durer éternellement: on se fatiguera de musique et on reviendra au drame et à la comédie. Alors je penserai à toi.

--Sapristi! vous me ferez bien plaisir, je n’oublierai jamais qu’à Strasbourg...

--Et ton petit bonhomme, comment va-t-il?

--Il se porte comme un roi. A propos, savez-vous que ma femme est accouchée de son deuxième? Ces enfants, ça vient, ça vient au moment où l’on est déjà assez embarrassé pour soi. Dites donc, c’est ma femme qui a été joliment goûtée à Strasbourg!... Mais nous voilà tous les deux sur le pavé! C’est assommant, ma parole d’honneur! Tâchez donc de nous trouver quelque chose: je ne demande pas mille écus par mois: tenez, pourvu que nous ayons de quoi boulotter tout doucement, je serai content. J’aurais pourtant le droit d’être plus exigeant. Quand on a joué les premiers rôles à Strasbourg...

--Parbleu! je le sais fort bien que tu as joué les premiers rôles à Strasbourg, puisque ton engagement a été fait par moi. Mais sois tranquille, je te soignerai.... tu peux en être sûr.

--Allons, au revoir, je compte sur vous.»

L’artiste est déjà sur l’escalier qu’on entend encore murmurer: «Dire que j’ai joué les premiers rôles à Strasbourg!... Gueux de directeurs! chiens de directeurs!» En sortant de chez le correspondant, le premier rôle de Strasbourg va retrouver quelques compagnons d’infortune dans le jardin du Palais-Royal, rendez-vous de prédilection des artistes sans engagement. C’est là qu’ils se consolent de la rigueur du sort en maudissant de concert les directeurs et le public. Mais, remarquez-le bien, jamais ils ne se permettent la moindre excursion dans les cafés d’alentour: ils se contentent du rafraîchissement naturel que leur fournit l’ombrage des tilleuls. Hélas! le pont des Arts, ce pont qui par sa dénomination même devrait leur être ouvert n’est pour beaucoup d’entre eux qu’un affreux sarcasme. Heureusement qu’on peut vivre d’espoir: tous rêvent un brillant engagement et une large moisson de couronnes:

Sans l’espérance, point d’avenir; «Sans l’espérance, mieux vaut mourir.»

La chanson dit vrai.

Revenons au correspondant. Il est plus difficile de savoir ce qui se passe dans son cabinet, lorsque c’est une actrice qui va solliciter. Nous ne voudrions rien affirmer de crainte d’éveiller quelques susceptibilités; mais nous pensons que les honoraires de deux et demi pour cent ne sont pas les seuls bénéfices auxquels il puisse prétendre. Le soir, il fréquente assidûment les théâtres et ne manque jamais une première représentation. La porte des acteurs lui est ouverte comme celle du public. Dans la salle, on le voit à l’orchestre causer familièrement avec un journaliste; derrière le rideau, on l’aperçoit adossé contre un portant[17], plonger sans façon ses doigts dans les tabatières des artistes, qu’il tutoie presque tous, depuis le plus ignoré jusqu’au plus connu. Et ceci n’a rien de surprenant, car ces gens qui sont aujourd’hui l’idole chérie du public et des directeurs ont autrefois passé par ses mains, pauvres et sans réputation. C’est lui qui les a poussés dans la route, qui leur a fait gagner leurs éperons. Personne ne pourrait publier des mémoires plus curieux: il sait tous les bons mots des acteurs en vogue, la chronique scandaleuse de tous les théâtres, le nombre des amants de mademoiselle une telle, le chiffre exact des dettes de telle autre.

[17] Portant, pièce de bois destinée à soutenir les décors.

Il n’est pas de gazetier mieux à portée que lui de recueillir ces bruits de coulisses, ces anecdotes de foyers et en général ces mille riens dont le public parisien est si friand. Nombre d’artistes fameux ne dédaignent pas de le consulter sur un effet à obtenir, sur la manière de terminer une tirade. Quelquefois il est ou il a été lui-même un acteur de plus ou moins de talent. Nous avons maintenant une célébrité d’un de nos théâtres secondaires, qui est en même temps un marchand de chair humaine assez famé.

D’ordinaire il est bon enfant dans toute l’acception du mot, et mérite à bon droit le nom d’ami des artistes. Il a constamment à leur service quelques-unes de ces bonnes paroles parties du cœur, et, ce qui est plus positif, quelques pièces de cent sous à leur prêter dans les cas pressants. Ils devraient donc lui garder de la reconnaissance, mais il n’en est pas toujours ainsi. Il faut entendre certains comédiens (tristes victimes de l’injustice du public) déblatérer sur le compte de ce pauvre correspondant! Comme ils l’habillent, grand Dieu! A les en croire, il n’est pas de juif, d’usurier qui soit plus rapaces que lui! La chute d’un homme de talent, le succès d’un croûton[18], ils lui mettent tout sur le dos! Et puis ces messieurs se plaignent d’avoir du bonheur devant la rampe et du malheur devant le correspondant: c’est-à-dire que, par une fatalité inconcevable, chaque fois qu’il est venu les voir jouer, ils n’ont pas eu leur succès accoutumé, ils n’ont pas brillé de tout leur éclat: ce qui fait qu’ils ont été estimés moins qu’ils ne valaient réellement, etc., etc.

[18] Croûton, synonyme de galette.

Le correspondant tient de l’acteur par sa prédilection pour les étages élevés: il se loge d’habitude au troisième ou au quatrième au-dessus de l’entre-sol. La grandeur de son appartement varie suivant le nombre des personnes qui composent sa famille, mais les deux plus belles pièces sont toujours consacrées aux besoins de sa profession. L’une (celle qui est la plus vaste) lui sert de salon d’attente, et l’autre de cabinet de travail. Celle-ci est meublée comme le sont les cabinets de rédacteurs, d’agents d’affaires; seulement, on est sûr d’y trouver quelque scène de drame reproduite par le crayon ou le pinceau, quelque portrait d’artiste célèbre, donné à son ami *** correspondant, comme souvenir d’amitié. Assez souvent il occupe un commis à douze cents francs qui fait les écritures et le représente en son absence.

A l’époque du renouvellement de l’année théâtrale, c’est-à-dire à l’approche de Pâques, le salon d’attente du correspondant présente à l’observateur un coup d’œil assez piquant. On a peine à trouver place sur les chaises disposées le long des murs, tant est grande l’affluence de comédiens des deux sexes. La première chose qui saute aux yeux tout d’abord, c’est que les visages de la partie mâle de la société sont tous rasés avec le plus grand soin: on n’aperçoit pas la moindre apparence de barbe, le plus petit vestige de moustache ou de favoris. Mais ceci est une des nécessités de l’état, et les disciples de Thalie et de Melpomène doivent déposer en offrande sur l’autel respectif de ces déesses jusqu’au dernier poil de leurs barbes. L’encre de la Chine et la sépia leur offrent d’ailleurs une utile ressource.

Nous remarquerons ensuite qu’avec un peu de tact il est facile d’assigner à chacun l’emploi qu’il occupe au théâtre. Le jeune premier se distingue par son habit à la française, ses gants beurre-frais et sa frisure anacréontique; le premier rôle se promène d’un air fier, drapé majestueusement dans son manteau (le premier rôle a un faible pour le manteau); le comique, continuant à la ville le caractère qu’il a devant la rampe, cherche par ses lazzi à provoquer le rire de l’assemblée; le ténor léger, pirouettant lourdement sur lui-même, se décèle par sa rotondité et le nombre de bagues qui ornent ses doigts bouffis; la prima donna roucoule d’une manière plus ou moins juste. Dans cette salle, c’est un bruit, un bourdonnement continuel, qui rappelle assez bien la confusion des langues. Portons nos regards sur les murailles du salon: on a peine à démêler la couleur du papier qui les recouvre, tant il est surchargé d’affiches et d’annonces de toutes sortes, le plus souvent écrites à la main. On lit d’un côté: «Bonne table d’hôte à 22 sous: on a potage, trois plats au choix, dessert, carafon de vin et pain à discrétion;» plus loin: «Rouge végétal et blanc de baleine superfin à vendre, s’adresser au bureau.» D’un autre côté: «Belle garde-robe de premier comique à céder: on accordera des facilités pour le paiement, etc., etc.»

A l’arrivée du correspondant, toutes les conversations cessent: on l’entoure, on se presse autour de lui. Il faut le voir distribuer des poignées de main à droite et à gauche; à celui-ci c’est un mot flatteur sur le succès qu’il a obtenu, à celui-là c’est une parole de consolation pour son peu de bonheur.

«Eh! bien, Casimir, dit-il en s’adressant à un premier rôle, j’espère que tu n’as pas été maltraité à Lyon. Peste! quel succès!

--Mais, oui, mais, oui, reprend celui-ci en se rengorgeant, ça n’a pas été trop mal. Aussi on ne m’aura pas cette année à moins de six mille et un bénéfice: c’est à prendre ou à laisser.

--Et toi, mon pauvre Saulieu, tu as donc eu du désagrément à Rouen?

--Ne m’en parlez pas! Je débute avec ma femme dans la même pièce: ma femme obtient un succès colossal, et moi je suis empoigné depuis ma première scène jusqu’à la dernière: aussitôt que j’ouvrais la bouche, c’était des cris, un tapage à faire crouler la salle. Tout le monde se fait attraper dans cette chienne de ville-là!... Adolphe, vous savez cette belle fourchette..., ce farceur qui a toujours la fringale, a débuté le lendemain dans un rôle charmant, un véritable emporte-pièce: eh bien! ça ne l’a pas empêché d’être égayé[19], et pourtant il n’est pas maladroit. Ce qui me contrariait, c’était de me séparer de ma femme, car il m’a bien fallu trouver ailleurs un engagement.»

[19] Égayer tient le milieu entre siffler et huer.

Laissons le marchand de chair humaine en compagnie de ses marchandises bonnes ou mauvaises, saines ou avariées, et terminons en deux mots ce qui nous reste à dire.

La fin de cet industriel n’offre rien de remarquable: elle est celle de tout honnête négociant qui a su gagner par son travail de quoi vivre tranquillement. Seulement, par une de ces bizarreries si communes à notre espèce, on observe qu’après avoir acquis sa fortune à trafiquer de son semblable comme d’un bétail, il n’est pas rare de le voir devenir sur ses vieux jours philanthrope et pointilleux à l’excès sur tout ce qui regarde la dignité de l’homme. Nous connaissons un ancien correspondant qui est un des partisans les plus zélés de l’émancipation des nègres. O mystères du cœur humain! S’avouer négrophile, quand on a fait la traite... des blancs!!!

=Charles FRIÈS.=

[Illustration: LE GARÇON DE CAFÉ.]

[Tête de page]

LE GARÇON DE CAFÉ.

UN homme porte des chemises en toile de Hollande, des bas de Paris; ses souliers vernis ont été faits sur les dessins d’un bottier de la rue Vivienne; il n’emploie, pour sa barbe, que du savon onctueux, pour ses mains que de la pâte d’amandes douces; ses dents sont entretenues par Desirabode, sa chevelure par Michalon; il a appris l’art du sourire perpétuel dans la classe d’un vieux mime de l’Opéra; il est patient, poli, aimable.....

Vous croyez qu’il est question d’un grand écuyer de prince, d’un diplomate, d’un chanteur de romances?

Du tout: il s’agit d’un garçon de café.

On est assez généralement garçon de café de père en fils. Tel homme qui sert des glaces au Café de Foi, ou des cerises à l’eau-de-vie chez la mère Saguet, à la barrière du Maine, avait un trisaïeul dans la carrière qu’il exploite, comme aujourd’hui, un Séguier, un Molé, un Crillon, dans l’armée ou dans la magistrature. L’art de verser le café, la liqueur, de marcher au pas de charge, à travers des allées de tables et de tabourets, en portant dans la main droite des buissons de sorbets, un thé complet, ou une phalange de carafes d’orgeat, cet art-là demande une grande habitude. Pour faire un bon garçon de café, il faut avoir été pris tout petit, il faut avoir commencé ses exercices sous les yeux d’un père.

Cependant il est quelques exceptions à cette règle: on rencontre, dans l’intéressante classe qui nous occupe aujourd’hui, plus d’un praticien qui n’a pas été bercé avec les traditions de café, et qui, à l’âge de quinze ans, n’eût pas su laver une tasse sans en faire des morceaux. C’est une variété de l’espèce, chez laquelle le génie a lui tout d’un coup. Les antécédents de ceux qui la composent se perdent dans les brouillards d’un passé orageux, dans la fumée de cent estaminets, dans la chronique de la Chaumière et de la Courtille. Ces garçons de café-là ont, pour la plupart, hérité jadis d’un parent de la Normandie, ou du Perche. Alors ils ont roulé dans les cabriolets de régie pendant les jours gras de telle année; ils ont joué du cor chez tous les marchands de vin de la rue Montorgueil; ils ont fatigué le sol historique du bois de Romainville avec leur danse passionnée, puis, un beau jour, ils ont porté leur dernier écu au bureau de placement. Ils sont devenus garçons de café.

Ceux-là ne sont pas les moins habiles. Leur vieille expérience en fait d’excellents arbitres dans une discussion de billard, de dames ou de dominos; ils savent, de longue date, ce qui plaît aux viveurs sortant d’un bon repas, et ils n’ont pas peur des ivrognes.

Quels que soient d’ailleurs ses précédents, le garçon de café typique est toujours un homme probe et bien portant: la vigueur de constitution et l’honnêteté d’âme sont deux qualités sans lesquelles il ne saurait être. L’œil du maître, on le comprend, ne peut toujours planer sur les flacons, les carafes, les tasses et les cafetières du laboratoire. Rien de facile comme de détourner, au milieu de la consommation gigantesque de certains établissements, quelques gouttes de cet océan de rafraîchissements et de liqueurs, quelques fractions de ce total que le patron compte tous les soirs, à la grande mortification du mauvais sujet retardataire échangeant sa dernière pièce de dix sous, à minuit, contre une bouteille de bière blanche. Le garçon est donc, et de toute nécessité, un honnête homme. Depuis le lever du soleil jusqu’à l’extinction du gaz, il manipule le numéraire de son prochain: c’est un serviteur de confiance, c’est un garçon de recettes à domicile.

Vigueur de constitution: vous allez voir qu’elle est indispensable au garçon de café. Le jour paraît; le garçon de café qui, la veille, a dû se coucher tard, doit se lever de bonne heure. Il n’y a guère d’éveillés à Paris que les fruitières, les balayeurs et les porteurs d’eau; eh bien! lui, homme élégant, lui qui passe son temps au milieu d’épicuriens, lui qui fait incontestablement partie de la civilisation avancée, de la vie de luxe, il faut qu’il s’arrache aux douceurs du repos. Tous les jours le bien-vivre l’entoure de ses séductions, de ses parfums, de ses joies, et lui, il doit vivre de la vie rude de l’ouvrier; son maître veut qu’il ait, à la fois, l’élégance coquette d’une jolie perruche et la vigilance pénible du coq. Il s’éveille donc, il étend les bras, et ses doigts allongés vont frapper les pieds des tables entre lesquelles il a jeté son matelas la veille, ou bien ils labourent le sable que l’on sème tous les jours dans la grande salle. Car, voyez-vous bien, il est condamné à se nourrir, à se reposer dans cet espace où il fait son état; comme le soldat en campagne, il couche sur le champ de bataille. Mais, en vérité, mieux vaut souvent le bivouac, sur lequel la neige et la pluie ne tombent pas toujours, quoi qu’en disent les Victoires et Conquêtes et les vaudevilles militaires.

Au bivouac, l’air pur du matin, les feux du soleil levant, le chant des oiseaux du ciel raniment le guerrier. Le garçon de café, à son grand lever, ne trouve qu’une atmosphère lourde et tout imprégnée des émanations trop connues du gaz, auxquelles se mêlent les odeurs, hermétiquement renfermées par les volets de l’établissement, du punch, du vin chaud et du haricot de mouton, que le propriétaire du lieu a partagé à minuit avec tout son monde, sur la table numéro 1, c’est-à-dire celle la plus rapprochée du comptoir. La seule clarté qui vienne égayer le garçon de café à son réveil, est celle du quinquet inextinguible qui veille toujours dans le laboratoire avec l’obstination du feu de Vesta. Quant à ces harmonies matinales, qui signalent le retour de la lumière, le garçon de café est tout à fait libre de prendre pour telles les cris du chat, ou les sifflements aigus des serins de madame qui pressentent le passage prochain de la marchande de mouron.

Mais le piétinement du maître qui, à l’entre-sol, cherche ses bretelles et sa cravate, fait trembler le plafond. En un clin d’œil les matelas de tous les garçons sont enlevés. Ce travail demande peu de force, car ces petits meubles qui tiennent beaucoup du silex pour la dureté, participent encore plus de la plume pour la légèreté du poids. Tout cela est jeté, pêle-mêle, derrière une vieille cloison, avec des queues de billard au rebut, les arrosoirs d’été, des damiers cassés et l’antique comptoir que le patron a jadis acheté avec le fonds. Les volets sont détachés, la laitière arrive, le chef descend de sa chambre avec un sac de monnaie sous le bras, madame songe à sa toilette, les pains de beurre s’éparpillent dans des soucoupes, le garçon de fourneau allume son feu, toutes les abeilles de cette ruche sont en mouvement, l’heure du travail a sonné. Après ce premier coup de collier, le garçon de café jouit, dans presque tous les quartiers de Paris, de quelques instants de repos; en attendant la pratique, il arrache la bande des journaux et il étudie la situation des choses dans le grand format, la littérature dans le petit. Assez généralement le garçon de café marche avec le gouvernement et la garde nationale en politique; en littérature il est d’une force gigantesque sur la charade et le cours de la Bourse.

De huit heures à dix, les cafés au lait occupent entièrement le garçon. Cette première vente apporte peu de monnaie dans le tronc bronze et or du comptoir. Les déjeuneurs au café se composent en général d’employés, de vieux garçons et de provinciaux logés dans les petits hôtels du voisinage. Ces trois espèces d’individus ont une foule de raisons toujours prêtes pour prouver l’utilité de l’économie. Le garçon de café tient à ces clients-là comme à un casuel certain, mais il est avec eux d’une politesse froide; il leur dit toujours que le Corsaire et le Charivari sont en main, et, lorsqu’ils prennent place devant la table de marbre, il n’a à leur service qu’un très-léger coup de serviette. Il en donne deux pour le café avec un beurre, trois pour un café complet. C’est le tarif.

Mais, de midi à deux heures, le café noir, l’eau-de-vie, le rhum et le kirsch absorbent toute son attention, toute sa politesse. Les consommateurs de cette seconde période de la journée sont doucement échauffés par le Chablis et le Grave que le restaurateur du quartier leur a servis. Ce sont des citoyens dont l’unique métier est de joyeusement vivre, ou bien des militaires qui se sont liés de cœur et d’âme au camp de Compiègne, des commis voyageurs qui ont fait avantageusement l’article à Reims ou à Sedan, des jeunes gens de famille qui se sont battus le matin, et à trente-cinq pas, avec des pistolets de poche. De pareils personnages paient sans compter, parce qu’ils sont heureux; ils appellent le garçon «mon cher», ils lui demandent du tabac et l’analyse de l’analyse de la pièce nouvelle dont les journaux ont dû rendre compte. Quand ils quittent le café, ils se tiennent immobiles une seule minute et, dans ce court espace, le garçon les habille de leur paletot, manteau ou redingote, il les coiffe de leur chapeau, il leur met gants et canne à la main et il termine par une de ces révérences qu’on ne saurait rencontrer autre part qu’à Paris. Ajoutez un peu plus de générosité d’un côté, un peu plus d’empressement de l’autre et vous aurez une idée exacte des rapports du garçon avec les consommateurs du café à l’eau après dîner.

Les mœurs, les habitudes, la toilette du garçon de café varient selon le quartier où il travaille. Au Palais-Royal, sur les boulevards, depuis la Madeleine jusqu’au faubourg du Temple, dans une partie du faubourg Saint-Germain, le garçon de café est élégant, aimable, attentif; la chemise de toile de Hollande ne lui suffit plus; il y fait adapter une chemisette en batiste; il change de tabliers comme on change de ministres; de ses cheveux, toujours taillés à la mode qui vient de naître, s’exhalent les odeurs les plus douces et, par conséquent, du meilleur goût; sa veste se venge de n’être qu’une veste par la finesse de son tissu, par la grâce exquise de sa coupe; ses mains sont fines, délicates; il a du ventre le moins possible. Ce garçon de café-là n’emploie que des expressions choisies; il lit dans de jolis in-18 dorés sur tranches et reliés en maroquin; quand on se plaint à lui du café qu’il a servi, il lève les yeux au ciel, il soupire, il vous donne une autre tasse et vous apporte la même cafetière en disant:--Cette fois, monsieur sera content!--Si un habitué entre en bâillant ou en accusant une migraine ou des douleurs rhumatismales, le garçon de café réplique avec consternation:--Que voulez-vous? nous avons une si odieuse température! Monsieur prend-il du rhum?... Doué d’une imagination vive, d’un vaste amour-propre, de maux de nerfs, d’une grande flexibilité d’esprit, de tout ce qui constitue, enfin, l’homme infiniment civilisé, il prend les locutions, les manières, l’humeur des individus qu’il sert habituellement. Le garçon de café du boulevard Saint-Martin, un peu égrillard, parce que la Courtille n’est pas loin, affecte, cependant, des airs d’homme confortable. Il est extrêmement littéraire, parce qu’il apporte tous les jours des rognons à la brochette aux fournisseurs ordinaires de l’Ambigu, de la Gaieté et de la Porte-Saint-Martin. Il sait sur le bout du doigt le nombre des représentations de Gaspardo et du Sonneur de Saint-Paul; il a l’honneur d’être tutoyé par quelques dramaturges, il vous dira tous les bons mots de M. Harel, il a parlé deux fois à mademoiselle Georges, et il prête souvent sa tabatière à Bocage. Le garçon de café du boulevard Saint-Martin est, surtout, policé depuis que les marchands de chevaux de la rue de Lancry sont allés faire leurs élèves aux Champs-Élysées.

Au café de Paris le garçon connaît tous les détails, toute la mise en scène d’une course au clocher; il accable de son mépris un pantalon sans sous-pieds, un chapeau de soie; il exècre le bœuf bouilli; Duprez commence à ne plus lui plaire, il dit: aller en véhicule, au lieu de: aller en cabriolet et, dans ses jours de sortie, il ne fume que des cigares à quatre sous.

Jadis, le garçon du café Desmares était prodigieusement militaire. Il connaissait tous les officiers supérieurs de la garde royale, tous les on dit de la caserne d’Orsay et de Belle-Chasse. Il a perdu cette couleur martiale, mais il est resté aristocrate. Il soupire, il s’ennuie. Comme le faubourg Saint-Germain, il attend.

Les garçons de café du quartier Latin ont aussi leur physionomie à part. Les écoles, la science, la chambre des pairs ont depuis longtemps façonné leur intelligence et leurs goûts. Ils sont de première force aux dominos.

Le café de Foy est l’établissement où le garçon fait le plus vite fortune; c’est du moins, ce que l’on dit partout. Quoi qu’il en soit, il faut convenir que nulle part l’éducation de l’homme au tablier blanc n’est aussi parfaite. Le garçon du café de Foy, empressé comme celui du café Lemblin, coquet comme celui des boulevards, a, de plus qu’eux tous, un certain air de dignité, de politesse diplomatique qui annonce un contact plus fréquent avec la vraie bonne compagnie. Le garçon du café de Foy ne ressemble pas aux autres: il est tout à fait lui. Vous remarquerez, en entrant dans l’enceinte où il fonctionne, que toujours il est d’une taille élevée. On dit dans l’arrondissement du Palais-Royal: «Grand comme un garçon du café de Foy.» Militairement parlant, on pourrait établir que les garçons de salle de Paris forment un bataillon dont la compagnie de grenadiers est au café de Foy. Rien de plus modeste, d’ailleurs, que les lambris sous lesquels il sert les amateurs de café. Les dorures, les peintures, les glaces immenses, ne scintillent pas autour de lui; le luxe ne peut pas lui monter à la tête. Il va et vient dans une salle mesquinement décorée, soutenue par de tristes piliers et chauffée par un poêle qui n’a rien de remarquable que son ampleur. Sous le rapport de la décoration, le café de Foy vit tranquillement, depuis des années, sur la renommée d’une caille, peinte autrefois par Carle Vernet, au plafond sur lequel elle vole encore à l’heure qu’il est. C’est une vieille maison de la bonne roche, où le garçon est toujours un homme choisi. Il vient là tout jeune, il y grandit, il y blanchit. Il met toute sa vie entre ces vingt pieds carrés dans lesquels un public d’élite s’assied tous les jours. Ne pas confondre avec les fumeurs de cigares qui, pendant l’été, entourent les tables du jardin: nous parlons de l’intérieur, et il est bien convenu que, nous autres amateurs du tabac de la Havane, nous sommes des gens mal élevés.

Il y avait une fois un baron. Pauvre gentilhomme! il était bien à plaindre. Son vieux castel de Bretagne avait été vendu comme propriété nationale; ses bons chevaux de bataille avaient été tués dans les guerres de l’émigration; il avait mis ses diamants en gage chez un juif allemand, pour prêter de l’argent à un prince français qui ne le lui avait pas rendu, selon l’usage. Il ne restait au baron de K...... qu’une rente de 1,200 livres et la liberté de vivre, que Bonaparte, premier consul, lui avait fait expédier par la poste, dans un moment de bonne humeur. De retour à Paris, M. de K...... avait sagement arrêté avec lui-même qu’il n’irait plus à l’Opéra, qu’il ne jouerait plus au pharaon, qu’il achèterait un parapluie et qu’il mangerait chez un gargotier. Mais quoi! le bon compatriote de Bertrand du Guesclin n’avait pu renoncer à son cher café à l’eau après le dîner: il y tenait comme à sa croix de Saint-Louis, comme à son opinion politique. Brossé, ciré, propre comme un vieux soldat, il venait tous les soirs au café de Foy prendre sa demi-tasse; c’était sa seule joie au milieu des grandes joies de cette époque, où la France fêtait Marengo et le repos de la guillotine. Il avait adopté une table devant laquelle il prenait place toujours. Par suite, il était toujours servi par le même garçon, chacun des servants d’un café ayant une ligne de tables à surveiller. M. de K......, élevé au sein de l’opulence, avait contracté l’usage de l’or depuis ses dents de sept ans. Il était habitué à payer, et à payer richement. Entraîné par cette douce routine, il entra un soir au café de Foy sans un sou dans sa poche, et il prit son café comme à l’ordinaire; puis, quand il voulut partir, il tira sa bourse! Le garçon vit tout de suite, dans les traits consternés de l’émigré, le funeste état des choses, et, en desservant sa pratique, il dit à voix basse: «C’est payé!» En effet, il paya la demi-tasse. Oh! il faudrait un litre d’encre, un paquet de plumes et deux rames de papier pour peindre les combats que se livra M. de K...... le lendemain quand l’heure du café sonna au cadran de ses habitudes, car le lendemain, comme la veille, le pauvre soldat de Condé était, comme on dit, à sec. Que vous dirai-je? il entra, possédé par ce besoin aussi terrible que la faim peut-être, ou du moins qui est une faim d’un autre genre. Son café fut payé encore par le garçon. Il le fut pendant plusieurs années, et le comptoir ignora toujours ce détail de la grande salle. Seulement, le maître du lieu ne cessait de s’extasier sur l’exquise politesse du ci-devant, qui n’entrait, ne sortait jamais sans lui faire deux révérences d’ancienne cour. Hélas! le vieux gentilhomme croyait saluer son créancier, et son vrai créancier c’était le garçon, dont la discrète bonté ne se démentit jamais, qui supportait patiemment les rebuffades du baron quand le café était moins chaud que de coutume, et qui portait tous les soirs à la dame du comptoir l’argent de la demi-tasse comme s’il venait de le recevoir.

On sait que les émigrés furent indemnisés, un peu chèrement même! Un jour celui dont il est question arriva au café de Foy avec une énorme cocarde blanche et un portefeuille garni de billets de banque. Il demanda son compte, et on lui dit qu’il ne devait rien. Étonnement, stupéfaction. Le garçon fut appelé.

Le brave homme avoua, en rougissant, que, depuis des années, il payait sans rien dire le café du baron, et le baron pleura, et il embrassa devant tout le monde le garçon de café en disant: «Et toi aussi, mon enfant, tu étais un courtisan du malheur!»

M. le baron de K...... a dépouillé le garçon de café de la serviette et de la veste, et il lui a donné les fonds nécessaires pour acheter un établissement.

N. B. Ce garçon de café-là était bonapartiste.

Les physionomies du garçon de fourneau et du garçon de billard forment deux types à part et qui n’ont rien de commun avec celle du garçon de salle. Ce dernier, serviteur de tout le monde, est connu de tout le monde; les deux autres sont cloués à une place unique: l’un devant le feu où il prépare le café, le chocolat, etc.; l’autre à un billard, qu’il prend comme fermier au maître de la maison, et avec lequel il spécule sur les passions des habitués de la poule. La physiologie de ces deux individus ne peut être traitée que par un alchimiste et un joueur de billard consommé. Or, je ne saurais mettre de l’eau en ébullition sans me brûler les doigts, et je n’ai jamais fait au billard qu’un doublé, encore était-ce un raccroc. Non sum dignus.

Le garçon de café--genre moderne--ne s’embarrasse pas sitôt d’une famille. Comme il est, de toute rigueur, bien fait et bien élevé, il vit en sultan au milieu d’un nombre imposant de demoiselles de comptoir. Il n’a, l’heureux homme, qu’à leur jeter le mouchoir,--je veux dire la serviette.--Ce sont elles qui font plisser ses chemises, qui harcellent la blanchisseuse pour que celle-ci tienne toujours le linge d’Oscar ou de Frédéric dans un état de blancheur entière. Confiant dans leur zèle, dans leur économie, le garçon de café leur abandonne souvent même le soin de payer les mémoires. Quand cet Alcibiade en tablier a trente ans, il songe à l’avenir. Il achète un habit noir pour les jours de sortie, il mange de la pâte de Regnault et place ses économies. L’ambition éclôt dans son cœur, il destitue les inspectrices de sa lingerie, et, dans son sommeil tourmenté, il ne rêve plus qu’établissement à son nom, que grande salle toute d’or, comme les palais des Mille et une Nuits, avec un comptoir de bois en citronnier, des torrents de gaz et des peintures de Cicéri. Dès ce moment le garçon de café se fait inscrire dans une compagnie de la garde nationale; il cherche une femme et une maison neuve formant coin de rue. Quand il a trouvé l’une et l’autre, il s’entoure des artistes les plus distingués, comme les vieux Médicis quand ils faisaient construire leurs palais; et il fait travailler peintres, doreurs et mouleurs dans le rez-de-chaussée qu’il a loué à raison de 20,000 francs chaque année, sans compter le pot-de-vin. Les pots-de-vin se fourrent partout aujourd’hui. A sa voix la palette de vingt Raphaëls s’épuise; ces murailles nues, que les lourds Limousins construisaient encore il y a trois mois, se chargent de fresques étincelantes. A la place des Napoléons à petit chapeau et des inscriptions érotiques tracées naguère au charbon par les gâcheurs, vous voyez de riches et beaux Indiens,--des Indiens d’opéra,--poursuivre le tigre royal sur leurs chevaux de race; vous voyez un tournoi où messire Bertrand du Guesclin emporte le prix devant toute la noblesse de Bretagne; vous voyez des nymphes nues, une Psyché qui s’envole, un Mercure qui porte dans les airs les ordres de son patron; vous voyez des oiseaux de toutes les nuances, des fruits de toutes les couleurs.

Le comptoir, chef-d’œuvre de l’ébénisterie moderne, se dresse dans une niche dorée. Il est orné déjà de coupes en vermeil que Benvenuto Cellini n’eût pas désavouées, et une beauté de choix a été retenue d’avance pour occuper chaque jour, à raison de 100 francs par mois, ce trône magnifique. Le garçon de café, devenu maître à son tour, a obtenu un crédit chez les négociants qui vendent en gros les objets de consommation qu’il va donner en détail au public. Une douzaine de réclames, dans lesquelles les courtiers d’annonces citent, à leur manière, les palais d’Armide et de Cléopâtre, sont lancées dans les journaux. Le jour de l’ouverture arrive enfin.

L’établissement nouveau fait 6,000 francs de recettes. Le propriétaire fait mettre des jabots à toutes ses chemises, il marchande un tilbury et il se demande déjà s’il achètera un château en Beauce ou en Normandie. Il jure sur son fourniment de garde national qu’il ne céderait pas son fonds à moins de 600,000 francs, et il dit à tout propos cette phrase qu’il s’est fait faire par un homme de lettres de ses amis: Le bouge qui s’appelle le café de Foy!

Mais un autre fou ouvre dans le voisinage un café plus riche encore. Il y a jeté 100,000 francs de dorures, de peintures et de glaces. Le public qui aime à rire va s’engouffrer tous les soirs dans ce nouveau palais de fée, et l’autre palais, comme celui d’un ministre disgracié, devient une solitude.

Le maître du lieu, alors, est entièrement libre de déposer son bilan et de donner trois pour cent à ses créanciers. Il met à couvert le plus de fonds possible, et quand il a satisfait aux exigences de la loi qui régit les faillites, il va vivre de son revenu au pays natal. Mais il n’est qu’un petit rentier, il n’a qu’une maison chétive, deux carrés de choux, une mare pour ses canards de Barbarie. La maladie des rois détrônés le saisit un jour, et il meurt d’ennui au milieu d’une famille inconsolable.

Le garçon de café rococo,--celui que ses camarades intitulent dédaigneusement perruque,--a presque toujours une femme légitime et des enfants en chambre dans le voisinage. La femme fait ordinairement des gilets ou des pelotes médicamenteuses pour messieurs les chirurgiens herniaires. Chaque tête de cette famille-là possède à son nom un livret à la caisse d’épargne. Le chef met patiemment sou sur sou pendant des années, et il crie toujours misère, puis un beau matin il prend aussi un établissement. Mais il ne perd ni son temps ni son argent à créer un palais de merveilles. A l’affût des faillites, il en trouve une sur son chemin, qui lui donne, à un rabais fabuleux, pour 80,000 francs de glaces, de peintures, avec un fonds bien commencé et un matériel tout neuf. Assis sur les ruines des autres, le garçon de café achalande tout doucement la maison dont il est devenu maître. En quatre ans il arrive au chiffre de fortune qu’il a toujours ambitionné. Joueur prudent, il cesse alors de tenter le destin, et il vend fort cher ce qu’il a acheté presque pour rien. Vous le voyez ensuite faire l’usure dans une petite maison isolée, dont la porte est garnie de ferrures, et la cour ornée d’un chien de montagne toujours de mauvaise humeur.

Parvenu a cet apogée, il est facile à reconnaître: dans les cafés, il paie toujours sa demi-tasse sans rien donner au garçon; il loge au Marais, ou rue de Charonne, et aux Batignolles surtout; il a un col de chemise très-haut, l’accent de la basse Normandie et un regard à quinze pour cent.

Tolérant, laborieux, fidèle, de bonne compagnie, le garçon de café supporte, sans hausser les épaules, les façons départementales de certains consommateurs qui lui demandent effrontément le bain de pied et boivent dans leur soucoupe; il est debout du matin au soir et souvent, par sa manière de servir, il achalande la maison pendant que le maître joue aux dominos, ou à la hausse et à la baisse; témoin, instrument des bénéfices énormes de ce patron, il amasse sans envie des pièces de deux sous à côté de ce tas d’argent qui grossit tous les jours; il oublie, il ignore que le tronc touche à la caisse; il peut, dans l’occasion, répondre convenablement à l’homme du monde qui est venu seul au café, et qui aime mieux la conversation que la liqueur. Concluons donc, en présence de tant de qualités et de vertus, qu’une foule d’hommes considérables dans l’armée, la magistrature, la littérature, l’administration... dans l’instruction publique, surtout... ne seraient pas dignes de porter le tablier blanc.

=Auguste RICARD.=

[Illustration]

[Tête de page]

LE MAQUIGNON.

Bien que notre époque ait donné naissance à une effrayante quantité de floueurs de toute espèce, et qu’elle ne paraisse pas s’arrêter dans cette voie éminemment progressive, elle ne peut cependant usurper la gloire d’avoir enfanté le maquignon. Le maquignon est né depuis longtemps et a eu l’avantage très-mérité de servir de modèle aux plus fins exploiteurs de la crédulité française et surtout parisienne. Mais quoiqu’il ne sorte pas du grand moule des Roberts-Macaires du dix-neuvième siècle, ce n’est pas à dire pour cela qu’il prétende leur être inférieur. Il les vaut tous; il sourit de pitié en songeant aux roueries à lui connues qu’on donne pour invention récente, et vient merveilleusement confirmer cet adage, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et que la moitié de la société a été de tout temps destinée à être dupée par l’autre. Le maquignon s’acquitte de cette dernière tâche avec infiniment d’esprit et d’agrément. C’est lui qui a employé le premier tous ces artifices ingénieux avec lesquels il est d’usage, j’allais dire de bon ton, de berner, dans toutes les classes et dans tous les états, la bonhomie du peuple le plus spirituel de l’univers. Il est adroit, insinuant, grand parleur, d’un aplomb, d’une assurance imperturbables: vous vous défiez de lui, vous vous tenez sur la réserve, car vous connaissez ses ruses, et cependant il vous prend toujours au même piége, sans cesse employé et sans cesse avec succès, il fait de vous ce qu’il veut: involontairement, vous écoutez ses paroles, vous subissez son influence. Ce n’est pas à vos yeux que vous devez vous fier, mais à lui seul: il le dit hautement, et il appuie ce raisonnement logique de tant de preuves excellentes; il parvient à donner tant de légèreté et de grâce à ce cheval lourd et massif, tant de finesse à ces jambes carrées, tant de vigueur et de feu à cette tête molle et inerte, que vous finissez, bon gré, mal gré, par être ébloui, enchanté, et que vous payez à beaux deniers comptants le descendant presque certain d’Eclipse et de miss Annette. Inutile de dire que l’illustre rejeton est souvent bon tout au plus à conduire des choux au marché des Innocents.

Il y a deux classes de maquignons qui ne se ressemblent nullement, excepté par ce point commun, à savoir l’adresse inappréciable de faire voir à tout le monde qu’un cheval bai est gris-pommelé, et que des chevaux flamands sont des pur-sang anglais. C’est d’abord le maquignon marchand de chevaux, c’est-à-dire tenant manufacture et entrepôt de coursiers plus ou moins de selle et de trait, puis le maquignon brocanteur.

Le marchand de chevaux est facile à reconnaître. C’est un type tout à fait tranché et sortant des types vulgaires. Le plus souvent il possède un riche embonpoint, une large figure rubiconde légèrement rembrunie à l’extrémité du nez, ce qui laisserait supposer qu’il ne se sert guère d’eau que pour se faire la barbe, une figure ouverte et bonhomme, des manières brusques et cavalières, mais des yeux d’une obliquité perfide et d’une finesse interrogatrice dont il faut profondément se défier. Il porte invariablement une redingote de couleur claire qui produit sur ses quadrupèdes le même effet magnétique que la redingote grise du grand homme sur les vieux grognards: sa tête est surmontée d’un chapeau très-râpé et d’une forme antédiluvienne qui lui sert à la fois de préservatif contre les injures de l’air, et de tambour pour exciter ses chevaux. Il est en outre orné en toute occasion d’un fouet formidable, sceptre respecté avec lequel il gouverne son empire piaffant et hennissant. Ce meuble indispensable ne le quitte jamais: il mange, il boit, il se promène, il s’assied, il dort, son fouet à la main: il y a entre son fouet et lui une adhérence que rien ne saurait briser. Otez-lui son fouet, et il perdra tous ses avantages. Son langage manquera de l’accompagnement le plus nécessaire; ses chevaux ne marcheront plus, ne caracoleront plus, ne feront plus toutes ces petites gentillesses qui vous séduisent; c’est un homme démoralisé, ruiné, son état est perdu; il n’a plus qu’à mener ses bêtes au marché. Quand il entre dans l’écurie, un petit sifflement annonce sa présence, et alors il se fait un mouvement général et précis comme sur la ligne d’un bataillon. Toutes les croupes se rangent, s’alignent, les têtes se lèvent, les oreilles se dressent, les chevaux sont magnifiques. Vous admirez, et vous ne savez que choisir. Le marchand de chevaux le sait mieux que vous; il fait sortir un cheval dont il vous a montré la belle tenue, et pendant qu’il vous entretient de l’utilité que vous pouvez en tirer, de sa docilité, de sa force, de son ardeur, de ses qualités universelles, on le brosse, on le peigne, on le lisse, on lui introduit sous la queue une certaine quantité de gingembre, ce qui le jette dans une inquiétude continuelle, et lui donne une apparence de feu et d’impatience. C’est alors qu’on va le faire trotter: ceci est un des grands arts du maquignon, car à cette allure se révèlent ordinairement les défauts d’un cheval. Un gaillard élancé, et taillé hardiment, prend la bête par la bride et la tient serrée sous la mâchoire, le maître fait claquer son fouet et lui pince fortement les flancs. Le cheval comprimé par une main ferme qui lui lève la tête, et pressé par la lanière qui lui caresse désagréablement les jambes, sautille, gambade, se cabre: sa peur, son étonnement, changent son allure, le cambrent, lui donnent de la souplesse et du jarret. Vous êtes ravi, émerveillé, vous achetez l’animal, et vous vous frottez les mains de joie d’avoir fait un aussi magnifique marché; de son côté, le marchand n’est pas fâché de s’être débarrassé d’une bête dont il ne pouvait se défaire, et tout le monde est content. Le marchand de chevaux a un talent particulier pour rendre un cheval beau à voir, pour lui arrondir comme par enchantement le ventre et la croupe, il le nourrit de pommes de terre, de son, de carottes, que sais-je? N’étant pas maquignon, je ne puis vous le dire, et je le serais, que je vous le dirais encore moins. Mais au bout de huit jours cet embonpoint factice tombe, le cheval vous apparaît tel qu’il sera toujours entre vos mains, côtes saillantes, ventre flasque, croupe anguleuse. Il est ce qu’on appelle débourré. Le maquignon trouve toujours moyen de vous vendre son cheval le prix qu’il en veut. Si cet honnête industriel est de bonne humeur, et il l’est toujours avec ceux que son coup d’œil exercé lui révèle comme des acheteurs généreux, il fermera la bouche à toutes vos observations par sa plaisanterie insinuante. Habile à caresser vos faiblesses, il piquera votre amour-propre par sa brusque flatterie, ou fera sourire votre ennui par ses calembours d’écurie et son rire aussi bruyant que le claquement de son fouet. Il réfutera d’autant plus victorieusement toutes vos allégations, qu’il n’ignore rien de vos intentions cachées. Il sait si vous avez envie de son cheval, si vous en avez vu d’autres, où vous êtes allé, si vous avez un vétérinaire, et quel il est; il a des affidés, des espions, une haute police partout: il met en œuvre un machiavélisme inouï de combinaisons. Si vous venez visiter ses chevaux comme simple flâneur ou comme mandataire d’un ami, il ne sera plus le même; il vous toisera de la tête aux pieds comme pour vous dire que vous n’avez pas l’étoffe et l’allure d’un acheteur de chevaux; il ne se donnera pas la peine de vous montrer lui-même sa marchandise, et vous laissera errer seul dans ses écuries. Heureux si votre curiosité ne vous vaut pas quelque morsure ou quelque ruade! Dans la vie privée, le marchand de chevaux n’a plus cette douceur, ce mielleux de langage et de manières qu’il prodigue aux amateurs. Alors il est bourru, haut de verbe, grand jureur, mari brutal: il se croit toujours à l’écurie derrière ses chevaux, gourmandant, criant, fouettant. S’il a des enfants, il les traite absolument comme des poulains, les tient serrés, les fait manœuvrer avec la chambrière, et ne les laisse pas faire une gambade sans sa permission. Il se refuse en général toute espèce de plaisir extraordinaire; il est bien dans son écurie; il y reste: c’est là son atmosphère de prédilection, le milieu dans lequel il est le plus à l’aise; il a garde de s’en séparer. Il est certain que dès qu’il en sort, ce n’est plus le même homme; il est emprunté, lourd, épais. Il n’a plus la désinvolture qu’on remarque en lui quand il se tient fièrement devant un cheval, le fouet à la main. Il ne sait pas donner le bras à son épouse: dans sa distraction, il irait presque jusqu’à la saisir par le cou ou les épaules: il ne comprend rien à ce qui l’entoure; il est dépaysé, désorienté: tout pour lui n’a qu’une odeur, celle du fumier; tout se résume en un seul objet, un cheval. On conçoit qu’avec cette idée fixe et tenace, les choses extérieures doivent avoir pour lui fort peu de charme et d’intérêt. Aussi ne quitte-t-il guère ses pénates, c’est-à-dire ses coursiers, que pour aller à la recherche de nouveaux élèves. Alors il parcourt les provinces, assiste aux foires, et s’approvisionne de chevaux qu’il baptise des noms qui lui paraissent se rapporter le mieux à leurs formes. Le Limousin lui fournira le cheval anglais, ou même arabe (pourquoi pas?); l’Alsace, la Flandre, la Normandie le mettront à même de satisfaire aux nombreuses demandes qu’on lui fait de chevaux hanovriens et mecklembourgeois; enfin, il trouvera aisément toutes les races de chevaux européens, sans sortir de France. Et, au fait, nous autres Parisiens, nous sommes si bons enfants, quand il s’agit de chevaux, qu’il y a plaisir et profit à nous duper; c’est une bénédiction. Pour peu qu’un cheval ait l’œil vif, la tête gracieusement pliée, et de l’entrain dans le jarret, nous le proclamons tout de suite de sang arabe; pour peu qu’un autre ait les jambes fines, la tête mince, le corps svelte et allongé, nous crions au cheval anglais. Le marchand de chevaux nous en donne comme nous en voulons; nous n’avons pas le droit de nous plaindre.

Quelquefois le marchand de chevaux, quand il est riche et en réputation, se permet des promenades aux Champs-Élysées, dans une voiture plus ou moins bizarre, attelée de deux ou même de quatre chevaux. Mais il a beau étaler des harnais splendides, et se faire accompagner de laquais en livrée, on le reconnaît sur son siége élevé comme un second étage, à sa figure enluminée, à sa forte membrure, à ses façons d’homme du métier. C’est bien pis encore, quand sa femme et une ou deux amies forment la délicieuse partie de se faire voiturer ensemble. Leur morgue vulgaire et boursouflée, qui ne doit durer qu’un jour, leurs manières triviales, leur costume grotesque et mesquin, tout cela présente un contraste bouffon avec le luxe de bon goût et la riche simplicité des équipages qui les entourent, et égaie prodigieusement le beau monde heureux de trouver l’occasion de persifler quelqu’un et de railler quelque chose. Le cœur du marchand de chevaux est le moins sensible de tous les cœurs: en fait d’émotions, il est inexpugnable. La douleur physique, pour lui aussi bien que pour les autres, n’est rien; il ne conçoit pas qu’on puisse avoir l’épiderme plus délicat que celui des chevaux; et, pour son propre compte, il en est convaincu; car il n’en juge que d’après la rudesse coriace de sa peau. Aussi rit-il d’un rire superbe, en voyant notre douillette et dolente humanité donner le nom de maux horribles à ce qu’il ne regarde pas même comme des contrariétés. Jamais on n’a surpris une larme dans son œil; et, en effet, les chevaux ne pleurent pas: s’il a de la douleur, il la concentre si bien, que personne ne s’en aperçoit, ou plutôt je crois qu’elle n’a pas prise sur lui. De là vient aussi son besoin de domination. Le marchand de chevaux est plus autocrate dans l’empire de son écurie que Nicolas dans toutes les Russies, sa mine haute impose à tous. Il veut une soumission passive. Palefreniers, grooms, enfants, femme, cochers, chevaux, tout est mis sur la même ligne, et doit obéir sans plus d’observations et de raisonnements. Il ne fait que deux distinctions, ne voit chez lui comme partout que deux classes bien tranchées, ceux qui commandent et ceux qui obéissent. Parlez-lui d’indépendance, de nationalité, de réforme électorale, il vous rira au nez, et vous répliquera victorieusement qu’on aura beau faire, retourner le monde en cent façons comme un gant usé, changer tous les dix ans de gouvernement, on ne sortira jamais de ces deux classes, la classe dominante et la classe obéissante. Et il n’a pas si grand tort, ma foi! Au reste, en politique, il est excessivement arriéré: il ne lit ni le National ni le Charivari; il est abonné aux Petites-Affiches, feuille peu incendiaire. Sa politique est la politique du statu quo; que ce statu quo soit bon ou mauvais; peu lui importe, il n’y regarde pas de si près. S’il tient des rênes, ce ne sont pas celles du gouvernement, et il n’est nullement chargé de faire marcher le char de l’état. Et d’ailleurs, si par un hasard fort rare, il vient à parler politique, c’est pour se mettre en colère, et déclamer contre la trop grande douceur des formes représentatives. C’est un homme d’intimidation. Règle générale: un gouvernement qui aime bien, châtie bien: à ce compte-là, on peut dire sans flatterie que presque tous les gouvernements adorent leurs gouvernés. Il voudrait qu’on menât les peuples la bride haute et avec un mors Secundo. Selon lui, c’est le vrai moyen de les rendre doux et d’humeur point révolutionnaire. Avec un système aussi excentrique, il risquerait fort de se prendre aux cheveux avec les hommes les moins passionnés en politique, pour peu qu’il mît souvent ses opinions sur le tapis; mais c’est là le plus mince sujet de ses préoccupations: il n’a garde de lancer son esprit dans des régions aussi éloignées. En général, il ne se soucie que fort peu de ce qui s’adresse à l’intelligence humaine. En littérature, il ne sait pas à coup sûr ce que c’est que Victor Hugo, et il mettra le Contrat social sur le compte de Chateaubriand. Sa bibliothèque se compose du livre de poste, de quelques bouquins sur l’art d’élever et de dresser les chevaux, et d’une riche collection de Mathieu Laensberg. Ne lui demandez rien de plus. De religion, il s’en occupe encore moins que de tout le reste. Il a tout matérialisé, tout réduit à un positif désespérant.

Mais le maquignon que nous avons peint jusqu’à présent, c’est l’homme domicilié, patenté, payant contribution, et tenant sa place dans la société autrement que par le volume de son ventre. Il y a une autre espèce de maquignon, le maquignon véritable et primitif, le maquignon brocanteur; celui qui n’a pas de domicile connu, mais que l’on trouve partout où il y a un cheval à acheter. Celui-là n’est plus comme le marchand de chevaux une espèce de poussah aux jambes courtes, aux joues tombantes, à la face écarlate, marchant carrément et plein d’une haute opinion de sa personne; c’est au contraire un homme fluet, sec, maigre, toujours courant, toujours trottant, ce qui nuit à l’embonpoint qu’il pourrait retirer d’une digestion plus tranquille, et le rend efflanqué comme un lévrier de petite-maîtresse. Et en effet, il n’est pas de cheval d’Omnibus qui fasse plus de chemin, parcoure plus de rues, de quartiers que le maquignon brocanteur. Toute sa vie n’est qu’une course sans fin. Chaque matin, son occupation première est de consulter les Petites-Affiches: une fois ses renseignements pris sur les chevaux à vendre et à acquérir, il se met en route et va faire ses visites quotidiennes aux écuries indiquées: il examine le cheval avec confiance, lui ouvre la bouche pour savoir son âge, lui palpe les jambes pour vérifier s’il n’est pas affligé d’engorgements ou de crevasses, le fait tousser pour s’assurer qu’il n’est pas poussif ou fourbu; et il répète la même opération à chaque nouvel examen. Il s’introduit chez les personnes qui vendent leurs chevaux, leur offre ses services, son expérience (et il s’y connaît beaucoup trop quelquefois); pour elles, il n’hésitera pas à faire toutes les recherches nécessaires par pure complaisance. Il ne leur conseillera pas d’acheter des chevaux neufs, car alors on n’a plus qu’à s’adresser à Crémieux ou à Aron, et son ministère devient inutile: il vous en détaillera les inconvénients: «Il est bien plus sage, dit-il, moins cher en même temps, de chercher des chevaux tout faits, tout dressés, qui sont pliés, assouplis, habitués à la main de l’homme, pleins d’une grâce acquise et d’une vigueur éprouvée.» Vous, bonhomme, qui souvent n’aimez que votre repos, et ne vous occupez guère de vos chevaux que pour vous dorloter dans votre chaude et commode berline, vous vous laissez facilement séduire par ces arguments sophistiques. Mais comme toujours celui qui se défait de ses chevaux a pour cela une raison capitale, il s’ensuit que vous êtes trop heureux de les revendre à moitié prix au bout de trois semaines, grâce aux bons offices du maquignon.

Le maquignon est l’homme de Paris qui connaît le plus de monde: il donne des poignées de mains à un nombre incommensurable de cochers, de palefreniers, de valets d’écurie, de valets de pied; il a des ramifications, des accointances partout: il ne s’est jamais connu d’ennemis. A la différence du marchand de chevaux, il est poli et souriant avec tout le monde; car il voit dans chacun la cause cachée de quelque affaire brillante. Il ne brusque et ne méprise personne: il n’est groom si imberbe auquel il ne fasse des cajoleries intéressées; il sème des amitiés partout, à tout hasard, bien certain d’en recueillir tôt ou tard les fruits. Maîtres et valets ont une part presque égale dans ses prévenances; car si les maîtres achètent, les valets font vendre. Il se ménage des entrées en tout lieu: les antichambres, les écuries lui sont toujours ouvertes et n’ont pas de secret pour lui. Il connaît non-seulement les personnes qui ont mis leurs chevaux en vente, ou qui ont été en visiter, mais encore ceux qui ont l’intention, le caprice fugitif de faire quelque trafic de ce genre. Il n’attend pas l’occasion, il la provoque et lui force la main: c’est l’intrigant le plus hardi qu’on puisse voir. Vous ne pouvez pas vous surprendre une pensée qui ait rapport plus ou moins directement à un cheval, sans que le maquignon ne devine cette pensée. Il a un tact d’observation raffiné, un talent de seconde vue qui vous déroute et que vous ne pouvez concevoir.

Je suppose que, par hasard, après une promenade pédestre au bois de Boulogne, vous revenez à votre domicile un peu fatigué, et que le soir, seul dans votre chambre à coucher, tout en nouant autour de votre tête parfaitement frisée un véritable foulard des Indes, vous voyez défiler fantastiquement sous vos yeux cette suite brillante d’équipages, et surtout ce délicieux alezan qui dévorait l’espace avec tant de vitesse et de feu. Alors vous vous dites follement en vous-même:.... «Tiens, une idée lumineuse!... Si je prenais un cheval... alezan, et un tilbury?... au fait, pourquoi pas?...» sans songer que vous n’avez juste que ce qu’il vous faut pour subvenir à votre existence d’homme, sans aller encore vous charger de la nourriture d’un quadrupède aussi incommode et dispendieux à entretenir qu’agréable à voir. Et vous vous couchez avec cette idée qui, au premier abord, n’est pas tout à fait dépourvue de charmes; votre cheval vous galope sans cesse dans la cervelle, vous entassez les unes sur les autres des visions absurdes, et le lendemain, à votre réveil, vous haussez les épaules en songeant à toutes les billevesées que cette idée saugrenue a fait éclore dans votre imagination. Cependant, au point du jour, vous êtes prodigieusement étonné de recevoir la visite d’un individu de mise équivoque et d’aspect hétéroclite, qui s’avance vers vous après avoir décrit un certain nombre de courbes, et après s’être acquitté consciencieusement de plusieurs salutations d’une politesse inconnue de nos jours. Vous faites asseoir l’aimable étranger qui, après un préambule captieux sur les inappréciables qualités de la race chevaline, finit par vous offrir un très-beau cheval de sang anglais qui a paru aux dernières courses, et a été acheté 5,000 francs; il vous le laissera, mais pour vous seul, au prix de 600 francs. Vous commencez par tomber des nues, et vous vous demandez comment cet homme, ange ou démon, a pu avoir connaissance d’une idée vague que vous-même maintenant n’êtes pas bien sûr d’avoir eue. Êtes-vous somnambule, et avez-vous été crier sur les toits que vous vouliez un cheval pur sang anglais? Ou bien, ce farfadet, invisible à l’œil nu, s’est-il glissé à travers les fissures de votre porte, pour écouter quoi...? vos pensées: vous l’ignorez, et vous l’ignorerez probablement toute votre vie. Quoi qu’il en soit, vous éconduisez aussi adroitement que possible votre visiteur inattendu, et vous l’accompagnez jusqu’au seuil de la porte de votre appartement, autant par politesse que pour bien vous assurer qu’il ne vous emporte par distraction ni une montre, ni un couvert d’argent. Et c’est par des soupçons aussi injurieux que vous savez reconnaître sa prévenance désintéressée!

Si le maquignon brocanteur connaît certains marchands de chevaux, et se trouve lié d’intérêts avec eux, alors sa clientèle s’étend et devient de plus en plus profitable pour lui. Le marchand de chevaux qui ne peut venir à bout de se défaire d’un cheval s’entend avec le maquignon, et alors quel atroce guet-apens pour les malheureux acheteurs ne résulte-t-il pas de cette conspiration à huis-clos, entre ces deux Machiavels d’écurie? Le cheval invendable est mis en maison bourgeoise (terme usité en pareil cas), dans une écurie louée à cet effet. Il est annoncé sur les affiches comme appartenant soit à un gentilhomme étranger sur le point de partir pour l’Orient, soit à un agent de change obligé de s’enfuir en Belgique, etc. Le thème varie suivant l’imagination du maquignon, et il en a toujours infiniment. Pendant ce temps, celui-ci fait mousser l’animal qui ne tarde pas à trouver un maître. C’est ordinairement quelque commerçant en détail, retiré des affaires, qui s’abandonne aux voluptés d’une demi-fortune, et veut avoir le noble coursier au rabais, tout comme un mouchoir de poche et un bonnet de coton.

Tous ceux qui ont ou font semblant d’avoir la passion des chevaux, passion aussi innocente que ruineuse, subissent directement ou indirectement l’importante entremise du maquignon. Le dandy improvisé sur lequel vient de tomber un gros héritage, et qui, dans le premier vertige de la fortune, veut avoir le plus beau cheval de Paris, jette l’or au maquignon, qui se baisse très-lestement pour le ramasser, et lui procure bientôt ce qu’il demande; un animal d’une apparence superbe, au poil brillant, à la robe bizarre, à la tête raide et toute d’une pièce, dressé parfaitement à se tenir cambré comme ces chevaux de carton qui servent de montre chez les selliers. Peu importe le reste, c’est à-dire justement le plus essentiel. L’agent de change qui use un cheval en six mois s’adresse, lui aussi, au maquignon: celui-ci, dans le louable but de ne pas sacrifier une nouvelle bête, la lui donne tout usée. La vieille comtesse ou baronne qui renouvelle ses équipages est trop heureuse de trouver le maquignon qui, sous prétexte de lui donner des chevaux normands, et de ne pas l’exposer à des dangers, lui fabrique tout exprès un attelage de ces gros chevaux à queue rase et à lourde tête qui ne vont jamais plus vite que le pas, et ne se souviennent d’avoir pris le trot que le jour où on les essaya pour la première fois. Que d’infortunés en outre qui n’ont pas assez de temps, assez de patience, assez d’habitude pour chercher eux-mêmes des chevaux, et remettent leur destinée entre les mains du maquignon, et combien celui-ci se fait peu scrupule de leur faire casser le cou avec un cheval vieux ou rétif, ou de les laisser en route avec des rosses poussives et boiteuses!

Le maquignon a toujours en ville une ou deux écuries, où il place incognito les objets de son trafic. C’est dans ces lieux qu’il transforme un cheval usé, étique, amaigri, en une bête superbe, pleine de bonne mine et de vigueur. C’est là qu’il restaure et remet à neuf les rosses éreintées qu’il obtient à vil prix dans les ventes après décès ou même au marché; là, qu’il les façonne à son gré, les gonfle comme une bulle de savon, leur donne un poil lisse et uni; là, qu’il leur coupe et leur rajuste les oreilles, si elles sont longues et disgracieuses, qu’il leur met une fausse queue, si la queue primitive est dénudée; là, qu’il fait disparaître pour quelques jours les engorgements qu’ils ont aux jambes, qu’il leur peint les sourcils pour dissimuler leur âge, etc. Malheur à vous si, attiré par l’odeur du fumier, vous entrez dans ce laboratoire du maquignon, où il escamote les défauts d’un cheval, et lui fait subir des métamorphoses fabuleuses, vous n’en sortirez qu’avec une rosse de plus, et quelques cinq cents francs de moins!

D’après ce tableau effrayant, on pourrait croire qu’il n’y a possibilité d’avoir de bons chevaux qu’en les allant chercher soi-même dans la Grande-Bretagne ou en Afrique. Ceci serait vrai, si ces pays étaient encore primitifs et vierges; mais la civilisation y a fait pousser le maquignon d’une façon toute champignonne, il y a des maquignons anglais, et des maquignons bédouins; et ces derniers, soit dit en passant, sont pour le moins aussi arabes que leurs chevaux. Or donc, quoi que vous fassiez, vous qui avez le malheur d’être assez riche pour nourrir des chevaux, il faut vous résigner à être dupé. Si vous êtes assez novice pour vous adresser à un maquignon brocanteur, vous méritez votre déconfiture, et je ne vous plains pas. Si vous mettez aveuglément votre confiance en un marchand de chevaux, vous êtes une excellente nature, digne sans doute d’un autre âge et d’un meilleur sort; mais enfin à qui la faute? D’un autre côté, si vous avez des prétentions à être connaisseur en fait de chevaux, il n’y a pas d’artifice et de ruse qu’on ne mette en œuvre pour avoir raison de votre prétendue habileté; et vous risquez fort de retomber dans la catégorie générale. Que faire alors, dira-t-on, à moins de se résigner à végéter toute sa vie en Omnibus de peur d’acheter des chevaux poussifs et gras-fondus? Ma foi, je n’en sais rien, mais toujours est-il que j’aimerais mieux acheter trois maisons qu’un seul cheval.

=Albert DUBUISSON.=

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