L’HUMANITAIRE.
L’HUMANITAIRE est le zélateur d’une secte récente, née du dégoût de nos troubles politiques, et qui n’a de barbare que le nom; mais les noms inusités blessent le tympan du vulgaire et sont frappés d’anathème, car l’inusité fait peur aux enfants. Or, les peuples sont des enfants irascibles et de piètre tolérance, témoin Socrate, empoisonné légalement pour avoir eu l’audace de faire planer un seul Dieu, l’éternel géomètre, sur la cohue lascive et déréglée des dieux de l’Olympe; témoins les adeptes du Christ livrés aux jeux du Cirque.
L’humanitaire nous vient en droite ligne de Socrate; il est parent, ou peu s’en faut, des premiers martyrs; il en descend par la métempsycose, et ne voudrait pas y remonter par le Calvaire. Nous souhaitons à l’humanitaire le triomphe des martyrs, moins leur persécution; et, pour lui donner un coup de main amical dans ce défilé périlleux, nous essaierons de déblayer au profit de sa mission bruyante et conciliatrice les préjugés accumulés pour le moment sur sa route.
On prétend, à la vérité, que nous sommes un peuple léger et doux, désabusé de la guillotine, très ricaneur à l’endroit des paradoxes pour en avoir essayé de tous les genres, et qui procède au rebours des Anitus et des Domitien. Chez nous, dit-on, la caricature a remplacé la ciguë et le cirque. L’humanitaire acceptera volontiers son Panthéon des mains de la caricature. Gavarni et Daumier lui doivent sa canonisation. Que la lithographie lui soit légère!!!...
Au grand scandale du socialiste proprement dit, variété de l’économiste, et dont les vues se renferment timidement dans la limite actuelle des circonscriptions nationales, l’humanitaire a la prétention de formuler un programme cosmopolite. Petites ou grandes, à ses yeux toutes les réformes se tiennent; l’une entraîne l’autre; et, d’après la loi de proportion qu’il ne perd jamais de vue, le plus modeste changement dans le cours des habitudes agissant de proche en proche, soit par compression, soit par expansion, sur tous les membres d’une constitution sociale (ce que constate la science physiologique dans la croissance comme dans le dépérissement des individus), métamorphoser un village ou la surface entière du globe, c’est tout un pour l’humanitaire. L’humanitaire est la racine même des radicaux; c’est le radical par excellence. Il sourit dédaigneusement quand on lui parle des chemins de fer qu’on lance à grand’peine dans quelques localités, fantaisies de luxe, à son avis, exubérance de vanité coquette chez des peuples qui n’ont pas encore généralisé dans leurs villages le luxe municipal de leurs métropoles. La caisse d’épargnes, avec ses 4 pour 100 d’intérêts, ne lui semble également qu’une gimblette philanthropique, qu’un avortement de notre génie financier. Ne parlez pas de la réduction des rentes à l’homme qui tient le secret de quadrupler les revenus du monde. Et quant à la réforme électorale, isolée de ses bases primordiales dont il se fait fort de détailler le plan au premier venu, il ne la considère que comme un élément de complication dont il doit résulter d’incalculables catastrophes; en quoi je suis tout-à-fait de son avis.
Du socialiste à l’humanitaire, la distance est donc bien tranchée; c’est la distance qui sépare le législateur du prophète. Le législateur parle un style à ras de terre; il voit les choses d’en bas, et sent quelque peu son athée. Le prophète chante au nom du ciel; il a grimpé le Sinaï; son regard embrasse le monde, et Dieu lui parle.
Je n’ai pas à donner la série des idées de l’humanitaire, mais seulement le galbe de sa silhouette, sans personnalité, au point de vue général.
L’humanitaire en est à ses débuts en matière de propagation; sa forme a quelque chose de coriace et de belligérant. C’est sur l’épiderme de tous les partis qu’il travaille tour à tour à donner le fil de la politesse au tranchant de son rasoir. Il réconcilie les opinions rivales quand elles se mordent, à la manière des Turcs qui distribuent de droite à gauche des coups de bâton, lorsque les Juifs et les Arméniens se prennent à la barbe dans les rues de Constantinople. Les Juifs font le plongeon sous la bastonnade; les Arméniens remontent d’un cran dans leur gravité; ces fiers rivaux continuent de vendre des pastilles et des lorgnettes, et personne ne souffle mot contre les Turcs; analogie de la conspiration du silence qui règne autour des humanitaires; mais les Turcs s’en accommodent, et les humanitaires en sont au désespoir.
Les journaux des divers partis, piqués au vif et vindicatifs comme des femmes, semblent avoir juré qu’ils ne souffleraient mot à l’égard des humanitaires. On leur a coupé le foin de l’annonce sous le pied. Ne pas faire parler de soi, ce n’est pas vivre.
Inquiets de ce serment tacite, quelques humanitaires font leur meâ culpâ, et proposent à leurs condisciples de tourner l’obstacle en devenant polis; proposition qui va déterminer une crise. La secte hésite: il n’a pas encore été pris de décision à cet égard.
D’habitude, l’humanitaire est ce que l’on appelle un apostat, un homme sorti des rangs de tel et tel parti, mais pour n’en adopter aucun autre. Je parle au point de vue de la règle! Il faudrait expliquer le mystère de certaines exceptions, et c’est leur secret; comme ce secret est la transparence même, ce serait commettre une indiscrétion. L’amertume actuelle de leur prédication ne rend que plus saillante l’accusation d’apostasie qui leur est jetée à la face par les soldats des rangs dont ils sortent. Toute méfiance préalable rend certains rapprochements fort délicats. L’humanitaire est en état de suspicion devant ses anciens amis politiques, et toute suspicion porte un caractère réquisitorial. On le présume idolâtre ou gagiste du gouvernement, parce que, de même que tel chanteur dont la voix a peu d’étendue et qui tient à ce que l’on ait égard à cette infirmité, l’humanitaire n’aime pas plus le retentissement des coups de feu dans les bocages légitimistes de la Vendée, que le tonnerre des barricades dans les carrefours républicains de la métropole. Les distractions nationales de la guerre civile enlèvent périodiquement à l’humanitaire un auditoire qu’il a bien de la peine à manier; l’humanitaire en a pour un mois à reprendre le fil de ce que l’auditoire a perdu. A quelque chose malheur est bon: la propagande a ses fatigues, et ces temps de halte lui sauvent des phthisies laryngées.
Entre eux (quand ils se tolèrent entre eux, chose rare!), les humanitaires, calomniés par les partis, ignorent, la plupart du temps, à quelles opinions fragmentaires ils ont eu réciproquement le malheur originel d’appartenir. On en cite un exemple. Deux humanitaires travaillaient matin et soir ensemble depuis dix mois. Au milieu d’un parterre, l’un d’eux s’arrêta devant une pervenche.--Tu songes à Jean-Jacques!--Non! Cette fleur me rappelle le jardin du château de la Pénissière.--Ah, bah! connaîtrais-tu cet endroit?--Si je le connais! je l’ai vu brûler. J’étais au nombre de ses défenseurs; ne le savais-tu pas?--Mon Dieu, non! je figurais parmi les assiégeants, et je te donnais la chasse!--Tiens! tiens! tiens! je te croyais royaliste!--Ce que c’est que l’idée! je te trouvais une tournure de républicain.
L’anecdote est vraie, mais elle est invraisemblable; et madame de Genlis, par la fidélité de ses citations, a tué la valeur du mot historique.
Revenons sur le mot fragmentaire souligné plus haut, adjectif de création humanitaire, dirigé contre les opinions qui s’excluent tour à tour. Pour l’humanitaire, le légitimiste, le juste-milieu et le républicain, fractions indispensables d’un seul et même tout, ils sont nécessités par la force des choses à vivre dans la réciprocité des coups de poing, ou dans la solidarité des satisfactions. Ils ont le choix; l’Unité qui régit le monde ne leur permet que ces deux alternatives. L’humanitaire, qui pourrait s’appeler aussi le trinitaire, démontre que toute mécanique marche par la juxta-position de trois ressorts essentiels dont nos divers partis ne sont à leur insu que les analogues; il couronne son idée par cette métaphore que l’arbre de l’humanité doit porter toutes ses branches, les branches aînées comme les branches cadettes, expression large qui doit satisfaire à la fois Goritz, Sainte-Hélène et le Carrousel, quand le Carrousel, Sainte-Hélène et Goritz y mettront de la bonne grâce.
J’ai qualifié de rare la tolérance des humanitaires entre eux. Je n’en démordrai pas, quoi qu’il m’en coûte. Ils restent à l’égard les uns des autres dans le morcellement dont ils font la critique, et n’essaient nullement de se conformer aux conseils de ralliement qu’ils professent. Ils sont voués à l’inanition, au vagabondage et au suicide. L’apostasie les décime à leur tour. Pas de capitaine qui prévienne leur déroute!... L’état de maraude dans lequel persistent leurs groupes incohérents ne laisse pas que de rendre prodigieusement suspecte aux yeux de la plupart cette science merveilleuse de la mise en participation des intérêts, des esprits et des âmes, que les humanitaires se targuent de posséder à fond.
A ce reproche, d’aucuns répondent que leurs groupes s’entendront de reste quand l’un d’eux aura puissance de réaliser le projet commun; pétition de principe, cercle vicieux, réponse des moins madrés, c’est-à-dire du plus grand nombre. Les plus habiles, qui sont aussi les moins nombreux (comme partout), démontrent péremptoirement à ceux qui voient plus ou moins clair dans les nuages de ces théories qu’il y a temps pour tout; que la gestation d’un avenir a ses crises; que les préludes n’ont jamais la correction du concert; que l’harmonie doit en naître un jour ou l’autre; qu’il faut d’abord (arbitrairement peut-être) organiser le milieu communal où les affinités de caractères seront appelées à se grouper dans les différents travaux, en vertu des sympathies industrielles, et que, jusque-là, grâce à la fougue apostolique, les humanitaires seront plus énergiquement entraînés que beaucoup d’autres dans le torrent des sottises de la vie commune.
Cette excuse a son côté plausible. Dès son début aussi, le catholicisme a manifesté ses querelles et rencontré ses hérésies. Le propre des méthodes au progrès, des criterium (comme on dit), ou mécanismes d’enseignements faits sur le moule de celui qui permet à ces messieurs de discourir et de trancher sur tout, est de fourvoyer à l’excès les imaginations qui s’égarent, en manifestant des fous comme on n’en a jamais vu, des imbéciles miraculeux et des niais d’une force de cent chevaux.
Sans compter que l’harmonie, dont les humanitaires nous font la promesse, ne sera pas taillée sur le patron fade et langoureux des idylles de Gessner!... Le maître l’a dit. Le trombone cabalistique et le tam-tam passionnel y joueront leur partie; ceux qui n’aiment pas le vacarme s’engageront parmi les prudes et les indolents; à moins qu’il ne soit dans leur goût de servir de victimes. Il y aura de la place pour tout le monde. Ainsi soit-il!...
Pour caractériser les diverses catégories d’humanitaires, il y aurait un dénombrement à tenter à la façon de l’Iliade. Mais Homère y renoncerait, et je ne m’en sens pas le courage. On a parlé récemment de l’indifférence en matière de religion! c’était jouer de malheur et parler trop vite. Le siècle tourne à l’eau bénite; les religions pullulent; il en pousse à tous les coins de rue; elles obsèdent la circulation. Vous ne cracheriez pas par la fenêtre sans noyer un révélateur. Les sergents de ville ne suffisent plus à l’arrestation des messies.
Pour être juste, ces messies ne sont pas tous nés d’une vierge; on ne dit pas non plus qu’ils fassent de miracles; et, depuis tout-à-l’heure vingt ans qu’ils parlent au nom de leur foi, les géographes ne se sont point encore plaints de la transposition des montagnes. Ils se contentent de posséder la lumière et de la couvrir de leur style, comme d’un boisseau. Quand on ne les comprend pas, on reste abasourdi de leur faconde; et, sitôt que l’on en a fait le tour, on demande quelque chose de mieux. Il faut peu de temps pour en faire le tour; l’humanitaire est sujet à se répéter. C’est inouï ce que ces prophètes colportent de vérités inédites; vérités qu’on retrouve tout-à-coup en feuilletant l’Évangile et la Genèse, mais que les humanitaires sont bien résolus de ne pas y voir, parce que les choses ne se reproduisent pas tout-à-fait avec les mêmes mots. A les en croire, leurs vérités sont des vérités toutes neuves, des inventions récentes, frappées d’hier, qui ne viennent de rien, qui n’ont pas de racines dans les antécédents historiques. Eh, mes bons amis! puisqu’elles n’ont pas de racines, elles ne donneront pas de bourgeons; un apprenti pépiniériste vous en remontrerait en analogie. Quand on se croit original, on se vexe d’être traité de copie. Si les vérités qu’on ressuscite aujourd’hui procédaient d’au-delà de Voltaire; si, par exemple, il devenait évident que le catholicisme en était l’instaurateur bien avant l’apparition des humanitaires; et si l’Église se mettait en position de leur démontrer qu’elle a cent fois mieux dans la cervelle, nos humanitaires y perdraient la leur, car bien qu’ils fassent profession de n’être d’aucun parti du jour, ils n’en sont pas moins sur ce chapitre du parti de leur siècle contre les siècles précédents. Qu’un bon chien chasse de race, on le conçoit; mais chasser sa race, ah! c’est trop fort! N’objectez donc pas aux humanitaires que leur premier mot d’ordre est de respecter toutes les puissances! Le catholicisme n’est pas une puissance; il est mort, on ne le respecte pas!... Ces étourdis, qui n’ont pas reçu le baptême, affirment que le catholicisme a reçu l’extrême-onction!...
Il faut pardonner quelque chose à la jeunesse!...
A ce tic près, à part sa jalousie de métier contre le lion du catholicisme, lion malade, contre lequel il détache en manière de ruades des brochures à six ou huit douzaines d’exemplaires, qui jouissent d’une très grande réputation dans leur coin, l’humanitaire est le meilleur homme que l’on sache, et le mieux disposé pour le prochain. Il ferait quelque chose de Néron; il utiliserait les manies d’Érostrate; il se porterait fort de trouver, en s’y prenant comme il faut, un diamant d’une eau superbe sous l’écorce un peu brutale de Papavoine. Avec un avocat humanitaire, la magistrature tremblerait pour ses appointements. Tout rentre en grâce devant lui. Les originalités de mauvais goût, les caprices fourvoyés de notre nature, il n’exclut et ne méconnaît rien, pourvu qu’il n’y ait pas de catholicisme sous roche. A l’oreille de notre monde, plus délicat des lèvres que du cœur et plus décent que vertueux, on insinuerait difficilement jusqu’à quel point l’humanitaire pousse l’indulgence, et combien, dans ses institutions, sa mansuétude aurait de charité. Les journaux de la secte humanitaire (les humanitaires ont des journaux), gourmés et prudents comme s’ils avaient des abonnés, en disent infiniment moins sur tout ceci que certains adeptes, édificateurs obligés de deux ou trois salons dont ils font aujourd’hui les délices. Le pli est pris; l’humanitaire a fait son lit dans nos mœurs. Au bas de l’invitation qui vous appelle en soirée, après le thé d’usage et le piano de rigueur, on vous promet un humanitaire. Une soirée sans humanitaire serait un scandale. Dès qu’on en trouve un qui porte un cachet à part, et d’une forme caractérielle qui n’est à nul autre, on le garde avec soin; on ne le prête qu’à ses amis. Tout salon qui sait vivre a son humanitaire; dès que la conversation baisse, la maîtresse de la maison le lance dans l’arène par une malice détournée ou par une interpellation à brûle-pourpoint. Interlocuteur de ressource, l’humanitaire a toujours son thème fait et sa réplique prête; il marche armé de pied en cap; il tue l’objection au vol; on n’a pas encore parlé qu’il a déjà répondu. Aussi, lorsque je me permets de dire qu’il est interlocuteur, c’est comme si j’appelais un accapareur un marchand.
Dans cette analyse de la secte humanitaire, si, comme cela se doit, nous mettons les théories à part, avec le seul but de saisir ce qu’il y a de grotesque dans les individualités qu’elles enrégimentent, n’oublions pas un pronostic favorable à ces théories. Les dogmes que les humanitaires regardent assez naïvement comme leur propriété personnelle circulent en ce moment partout, s’ils ne se produisent pas encore au grand jour; semblables à ces vieilles forêts que l’incendie peut raser à la surface du sol, mais dont les racines, en se faisant jour de nouveau parmi les décombres, poussent de plus belle des rejetons vigoureux. C’est de Dieu qu’en vient la semaille; d’habiles moissonneurs en feront prochainement la récolte; les humanitaires en seront cette fois encore le fumier; leur dévouement les féconde. Indépendamment de ce qu’ils ont de naïf, on aime à reconnaître de l’honorable et du bon dans le fanatisme des propagateurs de ces dogmes, infatigables régénérateurs d’une foule de maximes que l’on croyait à jamais ensevelies sous les grêlons de la secte encyclopédique. Après les avoir écoutés, Paul-Louis, cet homme qui possédait autant d’esprit que de bon sens, mais qui, dupe des petites animosités de nos mauvaises circonstances, mit son instrument sublime au ton d’un déplorable charivari politique, Paul-Louis rougirait d’avoir été l’apologiste du morcellement. Au lieu d’insinuer en villageois mécontent qu’il serait bon qu’on dépeçât Chambord, le vigneron de la Chavonnière réclamerait le maintien intégral de cette royale résidence pour l’installation du village modèle; il protesterait contre le vandalisme de la bande noire, à l’effet d’universaliser des chefs-d’œuvre d’architecture au bénéfice des peuples. Il soutiendrait que l’humanité vaut bien que l’on la traite en roi. Je vais plus loin! Si quelque jour, certains enthousiastes se prennent à penser tout-à-coup que les rois, bien que rois, sont cependant des hommes (proposition hardie!), et que la révolution, après tout, doit avoir aboli des milliers de priviléges, entre autres ceux de l’injure et de la guillotine, ces dignes enthousiastes le devront aux humanitaires, qui se montrent aussi ferrés dans l’argumentation que feu M. de La Palisse, de logique mémoire.
Pour nous, la race humanitaire n’est (à son insu) que la réminiscence et l’écho--disons mieux, la métempsycose--de ces populations extatiques et méditatives qui se réfugiaient jadis dans les calmes et riches corridors de nos anciens monastères; populations désormais orphelines, réclamant à grands cris leur belle institution perdue, tombées avec nous dans les tourments d’un siècle misérablement déshérité par sa faute; d’un siècle qui ne leur offre nulle part ces sortes de terrains neutres et d’ambulances mystérieuses que le génie de la religion ouvrait si libéralement au repentir, à la misère, au désespoir, au génie même, à toutes les âmes enfin frappées de l’ulcère et du venin secret, qui, suivant Montesquieu, ronge au cœur les civilisations modernes. Je vois dans les humanitaires des catholiques exilés de la tutelle harmonieuse des sept Sacrements, cette charte de l’Unité dont le Christ fut l’incarnation; je les signale pour des Dominicains dont le couvent gît sous la poussière, et que préoccupe le cercle vicieux où nos générations rampent en se dévorant dans les décombres. Un passé divin, dont les traditions revivent au fond de leur âme à l’état de progrès, s’élance du sépulcre aux yeux des humanitaires; ils sont obsédés par une palingénésie fantastique, et le seul antagonisme des mots les abuse sur l’identité des choses; travers habituel aux Français!... Les Français, par exemple, ne veulent plus de rois, mais ils accepteront volontiers un empereur: c’est bien différent. La religion les excède: qu’on la leur glisse à la sourdine en théorie sociale, vous serez dans leurs petits papiers! Ils bafouent les momeries du culte, et ne badinent pas sur les fictions du représentatif. La moquerie recommence de toutes les façons, et réussit toujours. Cosmopolites des lèvres, les humanitaires sont Français par routine. Entre l’association et la communauté, vous verrez nos logiciens nier le moindre rapport. Ils se fâcheront tout rouge, si vous les appelez dupes de l’apparence, si vous leur dites à l’oreille que l’apparence est la réalité du vulgaire. Quand ils en feront l’aveu publiquement, il sortira du Vatican un éclat de rire homérique, vu que ces candides adversaires sont des auxiliaires ardents, qui, sous une forme dont l’incrédulité ne se méfie pas font revivre tous les dogmes que l’on a bafoués étourdiment en Europe. Étrange obstination de l’esprit d’unité contre lequel rien ne saurait prévaloir, car il ne désespère jamais; car il bénit jusqu’au blasphème, étonné de s’être agenouillé devant lui, furieux d’avoir baisé ses reliques.
Que font, en effet, les humanitaires?
Ils redemandent l’indivision territoriale de la communauté, mais sur une plus grande échelle. Ils veulent que la cellule agrandie puisse abriter désormais le ménage dans le monastère transfiguré. Ils désirent que les corporations industrielles, réunies dans un échange de fonctions diverses, facilitent à nos enfants l’occasion de développer richement l’essor naïf de leurs vocations et de leurs facultés-mères; ils prétendent que l’on peut, que l’on doit enfin soulager les travailleurs, abattus aujourd’hui dans un travail monotone, en se servant des alternats en travaux pratiqués autrefois dans les monastères. Ils procèdent enfin à ce que le dogme de l’Eucharistie, sans sortir pour cela de la lettre, réalise matériellement et spirituellement sur le globe entier la communion fraternelle des intérêts, des plaisirs, des repas et des occupations collectives; idée qui possède le monde depuis 1800 ans et qui ne le lâchera pas. Les humanitaires ont cru faire une découverte, ils n’ont fait qu’une addition; la série des temps chronologiques s’est récapitulée pour eux dans une seule et même image. L’Esprit enfin les a fécondés sans qu’ils aient l’orgueil de le prétendre, et, quand ils s’écoutent (c’est leur habitude), ils ne croient pas aux visites spéciales de Paraclet. Erreur n’est pas compte! Ils entreront dans le royaume des cieux malgré cela; l’Évangile le leur a formellement promis. Tout humanitaire, à la forme près, n’est donc rien autre chose qu’un chrétien déguisé, qui n’en sait rien lui-même, et qui n’en est que plus apte pour le rôle auquel Dieu le destine; croyant qui vole à la recherche d’un culte perdu; marionnette d’un événement plus spirituel que lui; fascine du fossé révolutionnaire par lequel le clergé romain va remonter de plus belle à la brèche et reprendre tout le terrain qu’il a perdu depuis Luther. L’humanitaire, par sa candeur, mérite le prix Monthyon. Son dévouement est une affaire d’instinct: il n’en a même pas l’intelligence. Il agit pour le compte des gens auxquels il fait la guerre. Ainsi l’ascète du moyen âge, anneau d’une chaîne dont il ne voyait pas les deux bouts, moyen individuel d’un but dont il n’apercevait pas l’ensemble, et soumis à la discipline tout en croyant ne s’occuper que de son propre salut, travaillait ingénument à développer sur la terre les magnificences du matérialisme chrétien, vaste filet d’architecture sacrée, de communes religieuses et de caravanes missionnaires dans lequel Rome a pêché le monde.
Il reste certain par la même occasion que, pris de toutes parts entre les divers engrenages du siècle, mis au ban des suspects par ses anciens amis politiques, jouet des curieux qui l’étudient comme un livre dont ils copieront les feuillets tôt ou tard, et (surtout il a du talent, ce qui ne se pardonne pas) tenu sous les scellés par les importants de sa bande, car ces derniers se gardent bien de partager avec lui comme on faisait dans les agapes, l’humanitaire qui n’aura d’autre patrimoine que l’apostolat doit, après avoir vécu plus ou moins mal de fanatisme, d’emprunt, de privations réelles et de visions en l’air, être broyé par les meules dont son isolement et sa faiblesse ne lui permettent pas de changer la direction. Son Calvaire, c’est la faim; s’il a de la famille, il aura faim dans ces petits estomacs qu’il ne lui sera pas donné de remplir en se déchirant lui-même. Nous en citerions qui portent cette croix. De notre temps, on ne tue pas, on laisse mourir. La civilisation excelle dans ces tours de passe-passe, et les apparences de l’assassinat sont sauvées. Mais l’humanitaire, mourant, aura la consolation d’Hégésippe Moreau, ce poëte mort l’autre semaine, mort comme meurent les poëtes, ces missionnaires de l’avenir, mort à l’hôpital. D’éloquents orateurs, héritiers de la défroque de Mirabeau, se répandront en injures contre le pays, sur sa tombe, et termineront le panégyrique du défunt chez le traiteur. Le pays a bon dos; tous les citoyens lui font des reproches quand il arrive quelque chose de pareil; et puis, à la manière de Pilate, ils s’en lavent les mains.
Il n’est guère permis de douter que la fermentation intellectuelle qui travaille notre époque ne produise tôt ou tard, si l’on peut s’exprimer ainsi, le vin généreux qui fortifiera l’humanité future. Des moqueurs nous disent en souriant qu’à travers tous ces breuvages on nous offre souvent de la piquette. Piquette, soit! et pourquoi ne l’avouerait-on pas? En comparaison de l’eau claire, la piquette est encore un progrès. Que serait-ce si nous voulions parler de l’eau trouble! Mais la politique n’est pas de notre cadre, Dieu merci! Nous sera-t-il permis d’ajouter, pour la gouverne particulière des faiseurs d’épigrammes, que Chaptal, chimiste savant, ne connaissait pas de piquette, et qu’il avait l’art de transfigurer le vin de Surêne en vin de Johannisberg? Qui donc empêcherait les railleurs, juges un peu légers des choses qui demandent un profond examen, d’être les Chaptals de la piquette humanitaire?...
S’il se rencontre dans cette silhouette un ou deux traits acerbes par leur expression, on voudra bien nous le pardonner. Les coupables ont le droit de se prendre pour bourreau; nous usions d’un droit en nous montrant sévère et moqueur. Le catholicisme recommande surtout à ses adeptes récents des récapitulations de conscience et des amendes honorables; pénitences bénignes pour des blasphèmes dont on a honte et dont on lui demande l’absolution. Résignation, et meâ culpâ, ceci n’est qu’un portrait pris au miroir.
=Raymond BRUCKER.=
[Illustration: LA LOUEUSE DE CHAISES.]
[Tête de page]
LA LOUEUSE DE CHAISES.
A ne considérer une église que sous le point de vue terrestre et temporel (notre profond respect nous commande d’écarter l’autre avec soin), on pourrait la désigner ainsi:--un édifice orné d’une loueuse de chaises.
Aujourd’hui que la forme d’architecture ne dit plus rien, ce signe est fidèle et sûr. Voyez nos modernes basiliques: elles veulent, les orgueilleuses, se passer de cloches et de clocher, cette enseigne longtemps proverbiale; mais aucune ne prétend se passer de loueuse de chaises. C’est l’être nécessaire sans lequel une église ne se conçoit pas, qui la distingue des autres monuments, qui lui donne le mouvement et la vie, en un mot, qui la fait église.
Quand la nuit a rempli de ses ombres la nef immense, l’édifice tout entier dort enseveli dans un profond repos. Par intervalle, quelque bruit du dehors, que l’écho répète sourdement, expire et s’éteint dans un long murmure. Le jour va poindre: la cité s’éveille, et la cloche annonce l’Angelus. Le sacristain est à son poste. Le donneur d’eau bénite arrive en grelottant, et avec cette mine gelée qui est un de ses attributs. La vendeuse de cierges prépare une illumination complète; de pauvres femmes prient, agenouillées, en attendant la première messe. Cependant l’église sommeille encore.--Tel un homme s’agite et respire avec effort longtemps avant son réveil.
Enfin la loueuse paraît à son tour: aussitôt l’édifice, qui semblait l’attendre, s’anime et prend un nouvel aspect. La voilà qui commence par visiter son domaine en tous sens. Les dalles retentissent du bruit des chaises qu’elle range avec symétrie, ou qu’elle amoncelle en piles élevées. Il en est, dans le nombre, qui ne portent point sa marque, et dont le brillant acajou tranche sur le blanc uniforme des autres. La paille en est plus fine et plus serré, la forme plus gracieuse, le dos plus élevé, et surmonté d’une espèce de pupitre où les bras viennent s’appuyer commodément. Ces chaises aristocratiques sont, en outre, garnies d’un coussinet épais qui appelle les genoux, et fait trouver du plaisir à prier Dieu. La loueuse n’a garde de les remuer d’une main irrévérentieuse et brutale. Elle les soulève, les pose avec précaution, et calcule en les rangeant les bénéfices qu’elles lui valent:--tant pour le droit d’avoir un siége particulier;--tant, chaque dimanche, pour le plaisir de trouver sa chaise à la même place;--tant aux étrennes et à la fête de la paroisse;--sans compter les petits profits.
En femme qui sait le prix du temps, elle vaque à plusieurs choses à la fois, et trouve, en passant, l’occasion de saluer le bedeau et le sacristain, et de recevoir les civilités de la vendeuse de cierges. Tous ces habitants de l’église ont entre eux des affinités de mœurs, de langage, de manières et d’intérêts. On les voit le matin, dans le coin d’une chapelle, qui se communiquent les intrigues de la sacristie et les rivalités du chœur, et qui sautent, par de hardies transitions, de l’histoire sacrée à l’histoire profane, souvent même à de très profanes histoires. Le bedeau, justement scandalisé, fait signe aux interrupteurs. Il affecte de passer et de repasser à côté d’eux. Mais, oh! fragilité humaine! ce pesant personnage, après avoir essayé vainement d’attraper quelques mots de la conversation en prêtant l’oreille et en allongeant le cou, finit par grossir le petit groupe; et, comme il parle rarement, et qu’il n’est pas habitué à régler la tempête de sa voix, il fait lui-même plus de bruit que tous les autres.
La loueuse ne se laisse pas retenir longtemps dans ces conférences. Alors même qu’elle raconte ou qu’elle écoute, elle conserve son air affairé, et paraît toujours sur le qui-vive. Sa main s’agite avec impatience dans la poche vide de son tablier. Enfin l’officiant monte à l’autel, et la voilà qui s’éloigne et retourne à ses chaises.
Tandis qu’elle poursuit sa ronde, disons quelques mots de ses fonctions et de ses priviléges.
Nos lecteurs seront sans doute édifiés d’apprendre que la location des chaises, dans les églises de Paris, rapporte à la fabrique des sommes considérables, et qu’il y a telle paroisse où cette location ne s’élève pas à moins de 25,000 francs par année. Ce n’est pas ici le lieu de discuter les avantages ou les inconvénients de cette espèce d’impôt levé sur la piété des fidèles. Nous espérons que le temps viendra où il sera permis de s’asseoir gratis dans la maison de Dieu.
En attendant, ce bail est l’objet des plus ardentes convoitises, des brigues les plus fortes. MM. les marguilliers n’en dorment pas de quinze jours. A voir les efforts des compétiteurs, on dirait qu’il s’agit d’emporter une de nos sinécures les plus largement rétribuées. Ce n’est pas une sinécure pourtant. Ce fonds ressemble à tous les autres, et veut être travaillé sans relâche. Aussi le fermier qui en obtient l’exploitation, ne le quitte-t-il pas du matin au soir. Incessamment il le remue, il ne lui donne ni repos ni trève. Mais les autres fonds se fatiguent et s’épuisent; celui-ci ne se lasse pas de produire,--champ merveilleux qu’on ne sème jamais, et qu’on moissonne toujours!
Le plus souvent ce précieux privilége est accordé à une femme. Pour l’emporter sur ses rivaux, que de titres ne lui a-t-il pas fallu réunir! elle n’est rien moins que la veuve d’un sacristain mort en odeur de sainteté, la filleule d’un marguillier, ou la nièce d’un grand-vicaire. Un prédicateur en renom, un banquier fameux l’a soutenue de son patronage et de son crédit. M. le curé a été chaudement sollicité en sa faveur. Les puissances de la terre et du ciel lui sont venues en aide. Son talent pour l’intrigue et ses ruses diplomatiques ont fait le reste. La voilà donc investie de ce titre glorieux qui va devenir son seul nom. Ses voisines, ses parents l’appellent peut-être encore madame veuve Groslichard, ou madame Piedfort; mais les habitués de l’église diront désormais en parlant d’elle: la loueuse de chaises!
Madame veuve Groslichard a passé la trentaine. De combien d’années?... Peu vous importe. C’est un mystère dont elle garde pour elle seule le secret, et, sur ce point délicat, elle mentirait à Dieu lui-même,--nous ne disons rien de son confesseur, le moins favorisé de ses confidents.--On n’a jamais, répète-t-elle, que l’âge qu’on paraît avoir; et elle s’efforce d’être le plus jeune possible. C’est une femme petite, potelée, fleurie, d’une minutieuse propreté, vive, remuante et bien conservée. On assure que la chronique s’est longtemps égayée sur son compte. La haute position que madame Groslichard s’est faite ne contredit aucunement la chronique,--au contraire.
Gardez-vous bien de la juger d’après cette toilette simple qu’elle a faite à la hâte, pour ne pas perdre la première messe (il ne s’agit ici que du produit monétaire de la messe). Elle sait tout ce qu’une femme peut devoir à la parure;--non pas cette parure mondaine qui scandalise au lieu de plaire, qui effarouche les regards au lieu de les attirer et de les retenir. Il est un art savant dans sa simplicité, discret dans ses licences mêmes, qui se cache et se montre à propos: c’est cette fine coquetterie des gens d’église, qui laisse bien loin derrière elle la coquetterie des gens du monde. Madame Groslichard participe du caméléon. Elle change de visage suivant les messes et les offices. On dirait même qu’elle a un visage différent pour chaque personne. Elle ne prend pas les sous des pauvres femmes du même air qu’elle reçoit ceux des riches dévotes. Il y a, dans ses façons avec les premières, quelque chose de dur et d’impérieux. Sa voix, qu’elle sait si bien assouplir, est sèche et vibrante. Ses yeux, qui deviennent si doux et si patelins dans l’occasion, sont menaçants, et de la manière dont elle dit: «Vos chaises, s’il vous plaît,» ce s’il vous plaît est plus exigeant qu’un je le veux. Ses doigts crochus s’allongent incessamment vers vous. N’espérez pas échapper à cette distraction; vous ne voyez et vous n’entendez que la loueuse qui s’approche peu à peu, qui vous enveloppe dans ses longs circuits, et qui viendra, qui viendra certainement dans une minute, dans une seconde peut-être...--Machinalement vous interrogez vos poches, et malheur à vous si elles sont vides! La loueuse n’est pas prêteuse, c’est là son moindre défaut. Voilà ce que vous vous dites en vous-même, et, en attendant, plus de méditation, plus de recueillement, plus de prières! Vainement vous cherchez à lui échapper en vous réfugiant dans une chapelle obscure: elle vous guette, elle vous suit, elle est derrière vous, et vous n’êtes pas encore assis que vous tressaillez d’effroi au fatal--Votre chaise, s’il vous plaît.
Voyez comme, dans une position pareille, les dames les plus élégantes lui demandent, d’une voix humble et douce, crédit jusqu’au prochain dimanche. Presque toujours, madame Groslichard se résigne, et consent à cet emprunt forcé. Elle tâche même de grimacer un sourire, bien qu’au fond du cœur elle déteste celles qui oublient leur bourse pour venir prier Dieu. Elle se console par le beau côté de son rôle; elle se drape dans sa confiante magnanimité. Toutefois elle ne néglige pas de prendre le signalement exact des emprunteuses, et, en les quittant d’un air protecteur, elle semble se dire: «Telle dame, de tel âge, de telle figure, de telle toilette... me doit deux sous.»
Derrière elle, à une distance convenable, s’avance d’un pas de procession le grave bedeau ou le suisse majestueux. Il annonce sa venue en frappant à coups de hallebarde les dalles sonores, et en criant d’une voix flûtée: «Pour les pauvres, s’il vous plaît;» et plus souvent encore: «Pour les frais de l’église!» A ce sujet, nous relèverons une particularité essentielle. Bien des gens s’imaginent qu’il y a rivalité et lutte de vitesse entre les quêteurs et la loueuse. C’est une erreur qu’il importe de détruire. L’ordre dans lequel ils se suivent a été savamment calculé. Comme le tribut levé par celle-ci est forcé, et que l’autre est volontaire, les fidèles, perdus dans leurs dévotions, ne tireraient point leur bourse pour les pauvres, encore moins pour les frais de l’église; mais ils sont tenus de la tirer pour payer leur chaise, et, pendant qu’ils ont encore l’argent à la main, le quêteur survient à propos sur les pas de la loueuse, qui joue ainsi le rôle du pilote devant le requin. Elle n’y perd pas, et les pauvres y gagnent,--sans compter la fabrique.
Autrefois, cependant, Jésus-Christ avait chassé du temple les vendeurs qui s’y étaient établis...
A l’aisance de sa démarche, à son allure libre et dégagée, on comprend tout d’abord que madame Groslichard est chez elle. Les soins d’un ménage lui sont inconnus: elle vit de l’église et dans l’église. C’est à peine si elle mange ou si elle couche ailleurs, et elle se ferait volontiers écrire à l’adresse suivante: Madame, madame Groslichard, à l’église de Saint-... Elle a la conscience de sa dignité, et porte haut la tête. Elle affronte le vicaire dans ses humeurs, et le curé dans ses caprices. Ces grands dignitaires ont toujours pour elle un regard et un sourire. Faut-il l’avouer? madame Groslichard ne se confond pas assez dans les sentiments de respect et de vénération qui leur sont dus. Elle vit trop près du sanctuaire. Nul n’est prophète en son pays, a dit la sagesse des nations. Nous hasarderons ici cette variété du proverbe: «Nul n’est saint dans la sacristie de son église.»
Certes, madame Groslichard, élevée à ce comble d’honneur et à ce haut crédit, partageant l’encens du prêtre et les bénéfices de la fabrique, est bien excusable de ne pas daigner apercevoir l’humble donneur d’eau bénite, et de traiter sans façon l’important sacristain, les chantres enroués qui la complimentent d’une voix de plain-chant, et le serpent lui-même, qu’on s’étonne d’entendre parler comme les autres hommes. Ce sont autant d’aspirants à sa main ou à ses bonnes grâces. Avec eux elle fait sa coquette, elle minaude, et les tient en haleine par ses promesses et ses refus. Elle accorde seulement au frais enfant de chœur une tape sur ses joues roses et potelées, et au suisse superbe un coup d’œil en tapinois.--Les suisses auront à répondre de bien des choses!
Quoi qu’on ait pu dire autrefois, madame Groslichard jouit d’une réputation de vertu: elle a des mœurs,--c’est une des conditions de son bail;--et, en femme qui a vécu longtemps et beaucoup, elle sacrifierait ses passions à son intérêt. Heureusement le sacrifice n’est pas toujours nécessaire; et puis, écoutez sa maxime favorite (la maxime fait les femmes supérieures!): «On n’a jamais, disait-elle tantôt, que l’âge qu’on paraît avoir.» Elle ajoute encore: «On n’est jamais que ce qu’on paraît être.»
Avec elle, il ne faut donc pas trop approfondir les choses. Par exemple, elle affecte les dehors convenables de la piété. Jamais elle n’oublie, en passant devant l’autel, de le saluer d’une humble révérence. Vous la voyez, au commencement des offices, saintement agenouillée et plongée dans un dévot recueillement; mais remarquez comme, de la place qu’elle a choisie, elle domine toute l’église. Suivez ses yeux sans cesse en mouvement, ses yeux perçants et inquisiteurs qui prennent note du nombre, de la figure et de la position relative des assistants. Vous ne l’entendrez pas unir sa voix à celle de l’auditoire pour célébrer les louanges de Dieu. Si elle chante, c’est en elle-même, quand la messe a été bonne, quand la collecte a été abondante, et que, dans sa grande poche de toile, les pièces d’argent se mêlent joyeusement aux pièces de cuivre.
Elle voit passer toutes les pompes humaines; elle assiste aux différents spectacles qui marquent la destinée de l’homme. Le sonneur, qui, du haut de sa tour, annonce stupidement les décès et les baptêmes, ressemble à l’employé des télégraphes, qui ne comprend rien aux nouvelles qu’il transmet. La loueuse joue un rôle intelligent dans ces diverses cérémonies, et elle apporte à chacune d’elles un extérieur d’à-propos. Comme elle s’empresse autour de ce nouveau-né! que d’attentions elle prodigue au parrain et à la marraine! A la joie pure et bien sentie qui rayonne dans ses yeux, à son air maternel, on dirait une respectable tante, une grand’maman, ou, tout au moins, une dame de la parenté. Ces démonstrations font partie de l’appareil déployé par l’église. Tout cela est coté d’avance, et sera payé au prix du tarif.
La scène change brusquement. La nef s’est tendue de noir. Une famille, des amis prient et pleurent autour d’un cercueil. La loueuse prend son visage le plus affligé: elle a les yeux rouges; elle marche d’un pas silencieux, et semble dire à chacun: «Quel malheur!... Votre chaise, s’il vous plaît.»
Mais tandis qu’un de ses yeux pleure encore avec les amis du défunt, l’autre sourit déjà à la noce qui s’avance. C’est une noce brillante. La mariée est jolie: le marié, dans son bonheur, sera sans doute généreux. Madame Groslichard se multiplie: elle est radieuse; elle a un petit air fin qui dit bien des choses. Sans elle la cérémonie serait pleine d’embarras et de dangers. Qui viendrait au secours de la mariée? qui la recevrait défaillante dans ses bras? qui rendrait mille petits offices dont une mère troublée est incapable, que les messieurs ne doivent pas connaître, et auxquels le nouvel époux ne saurait encore prendre part. Il suffira qu’il les paie. Dans ces occasions difficiles, la loueuse est une mère donnée, ou plutôt vendue par la sacristie.
Madame Groslichard ne comprend ni l’amour du pays, ni la vanité nationale. Mais elle est fière de son église. Parlez-lui d’un chantre à la voix tonnante, d’un maître-autel richement décoré, d’un orgue merveilleux, d’un saint en réputation. Ce chantre, cet autel, cet orgue, ce saint lui-même seront moins bruyant, moins riche, moins sonore et moins fécond en miracles que les siens. L’église lui appartient: tout ce qui s’y fait se fait pour elle. C’est pour elle que la messe se dit, que l’autel se pare et s’illumine, que les cloches sonnent à grandes volées, que les chantres s’égosillent, et que l’orgue éclate en concerts harmonieux. C’est pour elle aussi que l’on naît et que l’on meurt; et ces prédicateurs en vogue, qui réunissent au pied de leur chaire un auditoire nombreux, qui tonnent et fulminent contre les vices, qui s’emportent avec véhémence contre l’intérêt et la cupidité, travaillent sans doute à féconder le champ du ciel, mais avant tout ils fécondent le champ de la loueuse. Elle a une manière infaillible d’apprécier les orateurs sacrés, et ne se fait jamais illusion sur leur mérite. Elle ne les estime pas sur ce qu’ils disent, mais sur ce qu’ils rapportent. Elle pèse leur réputation: elle la suppute en pièces sonnantes. Que des auditeurs légers oublient les pieuses paroles qu’ils viennent d’entendre, la loueuse emporte et serre soigneusement le fruit qu’elle en a retiré.
Il faut voir madame Groslichard aux grandes fêtes, dans ces jours solennels qui rappellent la naissance, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, où l’église fait éclater ses joies et ses douleurs,--et où le prix des chaises est doublé! Époques véritablement importantes; fêtes à bon droit réservées, si seulement elles étaient plus nombreuses! Pour madame Groslichard ce sont les plus beaux jours de l’année. Elle les attend avec impatience. Elle calcule d’avance l’argent qu’ils lui promettent. Elle espère que la paroisse montrera un pieux empressement, et qu’une foule de curieux, attirés par la pompe des cérémonies, viendront grossir l’assemblée et la recette. Dès le matin elle apparaît dans une toilette éblouissante. Elle a amené, comme un auxiliaire indispensable, comme un lieutenant fidèle, sa fille ou sa nièce, qui rougit de pudeur et d’embarras. Elle commence par assigner aux loueuses en sous-ordre les postes les moins importants. La nef, entourée d’une balustrade en bois, ressemble à une citadelle. Tout au fond, sous l’orgue mugissant, un étroit passage est ménagé aux élus de ce monde qui seront aussi les élus et les bien-aimés de l’ouvreuse. C’est là qu’elle établit sa fille. Elle reste quelques instants à ses côtés pour l’aider de ses avis et de son exemple; puis, comme un général habile, elle court visiter les différents postes et se réserve le plus difficile de tous. Elle exploite les bas-côtés et les contre-allées. Elle circule à travers ce public mouvant qui se renouvelle sans cesse. Les masses les plus compactes ne sauraient lui faire obstacle. Elle est partout: faut-il placer un vieillard goutteux, une vénérable matrone qu’intimide une telle affluence, elle les conduit, elle les fait passer au milieu de la foule, elle les porte et les pose comme par enchantement à l’endroit le plus commode. Les petits scrupules de femme, elle les foule aux pieds. Sa riche toilette, elle n’y pense plus. Toute cette élégance, cette recherche de parure, elle la sacrifie. Qu’elle-même soit heurtée, froissée dans ces groupes épais, où elle se jette hardiment, peu lui importe. Ce n’est plus le moment d’être prude et vaine, et de s’arrêter aux misères de la modestie.--Ce temps précieux veut être mieux employé.
Voyez-la, quand l’office touche à sa fin, et que sa moisson n’est qu’à moitié achevée: quelle inquiétude! quelle agitation! ses yeux surveillent à la fois ceux qui restent, ceux qui partent, et ceux qui menacent de partir. Elle ne marche pas, elle glisse légèrement. Ne la retenez point par le change d’une pièce d’argent, ou craignez qu’elle ne vous rende autant de malédictions que de sous... Mais le dernier son de l’orgue vient d’expirer. Madame Groslichard, épuisée de fatigue, abandonne enfin quelques femmes qui s’échappent sans payer, et elle demeure haletante sur le champ de bataille. Bientôt elle disparaît avec sa recette, et les pauvres, qui dressent l’oreille au bruit métallique de ses poches, la poursuivent longtemps de leurs supplications, et reviennent sans avoir rien obtenu, qu’une pièce de cinq centimes qu’on lui a frauduleusement glissée, et qu’elle soupçonne d’être un sou de Monaco.--Le monde est si méchant!
Cependant elle amasse des rentes, elle établit solidement sa fille, et lui donne pour cadeau de noces le privilége du bail qu’elle-même exploita si longtemps. Elle quitte l’église pour le monde; et, plus elle vieillit, plus elle se montre coquette, friande de douceurs, amoureuse de parure, de petites médisances et d’anecdotes scandaleuses.
Seulement elle déteste qu’on la dérange à l’église pour lui demander le prix de sa chaise, et elle ne peut souffrir qu’aux grandes fêtes le tarif soit doublé.
On prétend que, par un mélange coupable du sacré et du profane, la loueuse de chaises de nos églises exploite aussi le jardin des Tuileries, les Champs-Élysées et les boulevards. Nous refusons de le croire: passer de l’ombre et du frais à la poussière et au grand soleil, craindre pour sa recette les caprices de la mode et les caprices du temps, ce serait au dessous de sa dignité, et puis--ce ne serait pas si profitable.
Cependant, si la loueuse de chaises qui fait l’ornement des promenades publiques n’appartient pas à l’église, plusieurs indices sembleraient établir qu’elle y a jadis appartenu. La fuite d’un notaire ou d’un banquier, une spéculation malheureuse sur les rentes d’Espagne, sur les bitumes ou les chemins de fer, lui aura enlevé ce qu’elle avait amassé sou par sou; et elle se sera vue réduite, sur ses vieux jours, à reprendre sa grande poche de toile et ses allures d’autrefois.
Mais elle a le sentiment de sa dégradation. Elle ne sympathise pas avec cette foule rieuse au milieu de laquelle elle passe et repasse. Vieille et ridée, le spectacle de la jeunesse et de la beauté offusque ses regards. Ces brillantes toilettes, ces groupes animés, le murmure confus de cent conversations différentes, les divers accidents d’ombre et de lumière que produit le feuillage mouvant des arbres, les riches lueurs d’un beau soleil couchant: toute cette gaieté de la terre et du ciel l’attriste et l’importune. Elle trouve un plaisir cruel à troubler les plus douces rêveries, et à se jeter au milieu des tête-à-tête les plus intimes et les plus tendres. Elle apparaît soudainement, et se tient devant vous comme un reproche vivant, droite, immobile, avec sa mine sévère et renfrognée. A son approche, on se tait: les figures s’assombrissent, le rire expire sur les lèvres. On croit devoir respecter la présence d’une femme qui a éprouvé des malheurs.
Triste retour des choses humaines! elle était mondaine dans l’église: la voilà rigoriste dans le monde. Les messages galants dont elle se chargeait si volontiers et par charité, elles les accepte encore, mais par intérêt. De cet extérieur si leste et si pimpant d’autrefois, elle n’a gardé que son nez rouge et ses doigts crochus: on dirait qu’ils deviennent plus longs chaque année.
C’est une manière de Juif errant. Rien ne l’arrête, rien ne la distrait de sa tâche. Elle va étudiant les physionomies et prenant le signalement des promeneurs. Elle les compte, et distingue aussitôt les nouveau-venus. Quant à ceux qui s’établissent sur ses chaises pendant des heures entières, et qui menacent de les occuper tout le jour, elle leur jette en passant des regards d’indignation, et semble toujours tentée de leur faire payer deux fois leur place. Vous arrive-t-il de vous oublier dans une conversation intéressante, ouvrez les yeux et revenez à vous. La loueuse est là qui vous observe. Vous croyez qu’elle cherche à saisir ce que vous dites: point; elle se demande: «M’ont-ils payée?»
Ces promeneurs inconstants qui changent vingt fois de place dans une heure, et que la loueuse retrouve au milieu et aux deux bouts d’une allée, la jettent dans une pénible perplexité. Vous avez payé, dites-vous. Elle vous croit, et pourtant elle ne saurait retirer sa main tendue, et réclame son dû, même en s’excusant.
L’année n’a qu’une saison pour elle, saison bien courte, et que les jours de pluie et de brouillard diminuent encore de moitié. Quand les arbres jaunissent, et que leurs feuilles, en tombant, couvrent ces allées naguère si fréquentées et si productives, la loueuse disparaît de nos promenades. On ne la voit plus que le dimanche au jardin des Tuileries. Elle y erre tristement comme une âme en peine. Rentrée à sa mansarde, les pieds placés sur sa chaufferette, elle se console en rêvant au retour de l’été, de l’été qu’elle ne reverra peut-être plus; car, semblable aux malades attaqués de la poitrine, elle meurt presque toujours--à la chute des feuilles;--cette date lui est funeste jusqu’au dernier moment.
Mentionnons encore, pour que cette galerie soit complète, les industriels qui colportent leur mobilier aux courses de chevaux et aux revues du Champ-de-Mars, aux feux d’artifice du quai d’Orsay et de la barrière du Trône. Bancs chancelants, tables vermoulues, chaises à moitié dépaillées, vingt fois exposés à la même épreuve, et que tant de service n’a pas rendus plus solides! place à vingt sous! place à dix sous! arrivez, messieurs et mesdames. Voici l’instant, on va commencer. En effet le bouquet éclate, le cheval touche au but, le général paraît. On se lève sur la pointe des pieds: on allonge le cou, on se foule, on se presse. La loueuse de chaises elle-même tâche de prendre une petite part du spectacle... Malheur! un craquement se fait entendre; les tables et les bancs s’affaissent, et les spectateurs tombent pêle-mêle, dans un désordre qui n’est pas celui de l’art. Mille réclamations s’élèvent. On parle de faire rendre l’argent. Mais, à ce mot, les propriétaires du mobilier s’esquivent avec la recette, abandonnant des débris que l’on n’emportera pas: les blessés ont bien assez de se porter eux-mêmes. Homme vraiment industrieux! femme étonnante! ils trouvent le secret de changer leur vieux mobilier contre un neuf,--encore ont-ils du retour.
=Fr. COQUILLE.=
[Illustration: L’AGENT DE CHANGE.]
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