II.
J’atteignis la pointe d’Aros à mi-flot et je sifflai Rorie pour qu’il vînt me prendre. Il fut inutile de répéter le signal. Au premier coup de sifflet, Mary fut à la porte, agitant un mouchoir, et les longues jambes du vieux domestique arpentèrent le terrain jusqu’à la jetée. Quelque hâte qu’il fît, il lui fallut beaucoup de temps, néanmoins, pour traverser la baie ; à plusieurs reprises, je le vis s’arrêter, aller au gouvernail et plonger dans le sillage un regard curieux. À mesure qu’il approchait, il me semblait vieilli, plus maigre encore et hagard ; je crus remarquer qu’il évitait de rencontrer mes yeux. La barque de pêche, soigneusement réparée, avait deux nouveaux bancs et plusieurs morceaux rapportés en bois évidemment exotique et très rare dont le nom m’était inconnu. J’en fis l’observation et demandai à Rorie d’où venait ce bois.
— Du bois dur à travailler ! répondit le bonhomme avec hésitation.
Puis, laissant tomber les rames, il alla regarder à l’arrière comme il l’avait fait plusieurs fois déjà durant la petite traversée ; une main appuyée à mon épaule, il contemplait l’eau d’un air effaré :
— Qu’arrive-t-il ? lui demandai-je.
— Oh ! ce doit être quelque gros poisson, répondit Rorie, retournant à ses rames.
Et je ne pus rien tirer de lui que d’étranges coups d’œil et de lugubres hochemens de tête ; malgré moi j’étais mal à mon aise. Je me détournai aussi pour considérer le sillage. L’eau était calme, transparente, mais ici, au milieu, de la baie, extrêmement profonde. Pendant quelque temps, je ne vis rien ; enfin, il me sembla que quelque chose d’obscur, un énorme poisson, ou peut-être seulement une ombre suivait de près notre trace, et alors je me rappelai l’une des superstitions de Rorie, comment, à l’époque d’une grande querelle meurtrière entre les dans de Morven, un poisson inconnu avait suivi pendant des années le sillage d’un certain bac, si bien que personne n’osait plus traverser.
— Il attendait l’homme qui devait venir, celui qu’il lui fallait, disait mystérieusement Rorie.
Ma cousine était au débarcadère ; elle me fit entrer dans la maison, où je remarquai tout d’abord de grands changemens. Le jardin avait une barrière taillée dans ce même bois qui avait servi à raccommoder le bateau ; les chaises étaient recouvertes de riches étoffes, des rideaux de brocart s’accrochaient aux fenêtres ; une pendule figurait silencieuse sur le dressoir, une lampe de cuivre se balançait au plafond, le couvert était mis avec un véritable luxe de linge fin et d’argenterie ; toutes ces magnificences s’étalaient dans la vieille cuisine que je connaissais si bien avec son unique fauteuil à haut dossier droit, ses escabeaux noircis et le lit en armoire pour Rorie. La tourbe brûlait toujours dans la vaste cheminée par laquelle entraient librement les rayons du soleil et dont le manteau était décoré de pipes ; les murs blanchis restaient nus et on voyait à leur place habituelle les mêmes crachoirs triangulaires, remplis de coquillages ; nu aussi le plancher, sauf aux endroits que couvraient trois tapis en application, non pas comme celle que l’on fait dans les villes, mais en morceaux de vieille toile à voile, de lainage grossier filé au logis et de drap noir du dimanche, rajustés en une rude mosaïque. Cette cuisine avait toujours passé pour une sorte de merveille sur la côte, tant elle était propre et habitable dans sa simplicité. Je m’indignai de la voir défigurée par des ornemens incongrus. Singulière inconséquence ! Ces signes de richesse me déplurent, à moi qui revenais cependant avec l’idée de faire fortune.
— Mary, dis-je d’un ton de vague reproche, je ne reconnais plus notre maison.
— Comme toi, je n’aime guère ces embellissemens, répondit-elle, ni la façon dont ils sont venus, ni ce qu’ils ont amené avec eux. J’aurais préféré, si Dieu l’eût permis, que tout cela descendît dans le fond de la mer et que les merry men fussent en train, à l’heure qu’il est, de danser dessus.
Mary était toujours sérieuse, c’était peut-être le seul trait de ressemblance qu’elle eût avec son père ; mais l’accent qui accompagna ses paroles était plus grave encore que de coutume.
— Tu me fais craindre que ce nouveau luxe ne vous ait été donné par quelque naufrage, c’est-à-dire par la mort. Il n’y aurait pas de mal, pourtant. Quand mon père est décédé, j’ai sans scrupule hérité de ses biens.
— Ton père est mort de sa belle mort, comme on dit, fit observer Mary, tandis que…
— C’est vrai, un naufrage ressemble à une exécution. Quel était le nom du bateau ?
— On l’appelait le Christ-Anna, dit une voix sourde, derrière moi. — Et, me tournant, je vis mon oncle sur le seuil de la porte.
C’était un petit homme bilieux au visage long, aux yeux très noirs : à cinquante-six ans, il était resté actif et robuste avec les allures combinées d’un berger et d’un marin. Jamais je ne l’ai entendu rire. Il lisait assidûment la Bible, priait beaucoup comme les cameroniens parmi lesquels il avait grandi, et vraiment, sous beaucoup de rapports, il me rappelait ces prédicateurs de montagnes des temps troublés où l’on s’entre-tuait avant la Révolution. Sa piété ne semblait lui donner ni consolation ni appui d’aucune sorte. Il tombait dans des accès d’humeur noire quand l’effroi de l’enfer s’emparait de lui, mais il avait, somme toute, mené une rude existence aux souvenirs de laquelle il se reportait avec envie et il restait violent et dur autant que jamais avec ses airs sombres. Quand mon oncle m’apparut ainsi dans le cadre de la porte, son bonnet sur la tête, une pipe suspendue à sa boutonnière, je le trouvai changé comme Rorie, plus vieux, plus pâle, avec des rides plus profondes et le blanc de l’œil jaune comme du vieil ivoire ou comme des os de morts.
— Oui, répéta-t-il, en insistant sur la première partie du mot, le Christ-Anna… c’est un nom effrayant !
Je le saluai en exprimant la crainte qu’il n’eût été malade.
— Je suis dans mon corps, répondit-il malgracieusement, dans les péchés de mon corps, comme toi-même… Eh bien, nous nous sommes faits braves depuis ta visite, n’est-ce pas ? Voilà une superbe pendule, mais elle ne veut pas marcher. C’est pour de pareilles choses, mon garçon, que les gens renoncent à cette paix de Dieu qui passe l’entendement ; c’est pour de pareilles choses, et même pour moins que cela, qu’ils outragent Dieu en face et vont ensuite brûler dans l’enfer. Aussi l’Écriture traite ces choses de maudites. Mary, cria-t-il avec une sorte d’aspérité, en s’interrompant tout à coup, pourquoi n’as-tu pas allumé les flambeaux ?
— Sont-ils nécessaires en plein jour ? demanda-t-elle.
Mais mon oncle ne voulut pas démordre de son idée.
— Nous en jouirons pendant que nous le pouvons, déclara-t-il.
Deux massifs chandeliers d’argent ciselé furent donc ajoutés à ce couvert si peu à sa place dans une ferme solitaire des côtes d’Écosse.
— Il a échoué le 10 février à dix heures de la nuit, continua-t-il en s’adressant à moi. Nous l’avions vu dans la journée, Rorie et moi, louvoyer contre le vent et ça n’avait pas l’air d’être une coquille facile à diriger. Ils ont dû passer une mauvaise journée, toujours après les écoutes, et par un froid… trop froid pour la neige !… Pas de vent avec ça. Quelquefois ils en attrapaient un peu, nous les voyions repartir, et puis la voile retombait… Je te le dis, ils ont eu une mauvaise journée. Celui qui aurait réussi à gagner la terre par une journée comme celle-là aurait pu se vanter !
— Et tous ont été perdus ? m’écriai-je avec émotion. Que Dieu leur soit en aide !
— Chut ! interrompit-il sévèrement, personne sous mon toit ne priera pour les morts.
Je me défendis d’avoir donné un sens papiste à mon souhait involontaire, et Gordon Darnaway parut accepter mes excuses avec une facilité qui n’était pas dans ses habitudes, tant il avait hâte de reprendre ce qui était devenu évidemment pour lui un sujet de prédilection.
— Nous l’avons trouvé dans la baie de Sandag, Rorie et moi, avec toutes ces choses ; il se sera perdu dans le Roost ; quand la marée court fort sur les merry men et qu’on peut entendre le Roost gronder au bout d’Aros, un contre-courant se précipite droit dans la baie. Ce courant-là, vois-tu, a mis le grappin sur le Christ-Anna qui a dû entrer la poupe en avant, tu le verras par sa position, mais quel coup quand il a touché ! Que le Seigneur ait pitié de nous ! C’est une dure vie que celle d’un marin, une vie de hasards ; j’en ai traversé plus d’un dans mon temps. Pourquoi Dieu a fait toute cette eau-là, c’est ce que je n’ai jamais pu comprendre. Il a créé les vallées, les pâturages, les arbres, la campagne et tout cela chante vers lui, comme dit le psaume, car il les a faits heureux… Heureux, c’est encore une manière de parler, mais enfin on comprend ce que David veut dire. David prétend aussi, reprit mon oncle en citant la version métrique des psaumes, que ceux qui vont faire le commerce dans les grandes eaux voient l’œuvre de Dieu et ses merveilles ; mais je doute qu’il ait beaucoup pratiqué la mer pour en dire tant de bien. Moi, si ce n’était pas imprimé dans la Bible, je serais tenté de croire que ce ne fut pas le Seigneur, mais plutôt le diable qui créa la mer. Rien n’en sort de bon que le poisson. Je gage qu’en fait de merveilles, le Seigneur a montré de tristes merveilles au Christ-Anna ! Être jugé la nuit, au milieu des dragons de l’abîme !… Et leurs âmes… pensez à leurs âmes… à leurs âmes qui n’étaient pas préparées peut-être… La mer, porte de l’enfer !…
Je remarquai, tandis que mon oncle parlait, qu’il était ému comme je ne l’avais jamais vu encore et singulièrement démonstratif dans ses façons. Par exemple, en terminant, il toucha mon genou de ses doigts étendus et avança un pâle visage où les yeux brillaient d’un feu sombre, tandis que tremblaient les lignes tirées de sa bouche. L’entrée même de Rorie et le commencement du repas ne détournèrent pas ses pensées du cours qu’elles avaient pris. Il condescendit bien à me faire quelques questions sur mes succès à l’université, mais il paraissait songer à autre chose et même lorsqu’il prononça les grâces, très longuement selon sa coutume, j’entrevis des signes de préoccupation dans cette prière ; à propos du dîner ne demanda-t-il pas à Dieu sa miséricorde pour de pauvres pécheurs qui se tenaient là devant lui, au bord des grandes eaux profondes ?… Puis ce fut un échange de discours bizarres entre lui et Rorie.
— Était-il là ?
— S’il y était ?… Sans doute, sans doute…
Tous les deux parlaient en manière d’aparté, avec un embarras que sembla partager Mary, car elle devint rouge et baissa les yeux sur son assiette. Pour mettre fin à la contrainte générale et aussi parce que ma curiosité était excitée, je hasardai :
— Vous parlez du poisson ?
— Quel poisson ? s’écria Gordon Darnaway. Il a dit le poisson ! Voilà bien ces blancs-becs, qui ne pensent qu’aux choses charnelles ! Le poisson ! Il s’agit d’un esprit…
Mon oncle s’exprimait avec véhémence, comme s’il eût été en colère. De mon côté, avec la vivacité des jeunes gens qui n’aiment pas à être rembarrés, je me récriai contre ce que j’appelais des superstitions enfantines,
— Et cela vient du collège, ricana mon oncle. Dieu sait ce que les gens y apprennent ! Crois-tu vraiment, mon gars, qu’il n’y ait rien dans le monde de la mer que ce que nous en voyons d’ici, des herbes qui poussent, des bêtes qui cherchent leur pâture et le soleil qui jour par jour y plonge ? Non, la mer est comme la terre, mais plus terrible. S’il y a des individus à terre, il y en a aussi sous l’eau, morts peut-être ; mais ce sont des individus tout de même, et quant aux diables, il n’y a pas de diables comparables aux diables marins. Autrefois quand j’étais jeune, j’ai rencontré au sud, dans la Peewie Moss, un vieux loup-garou chauve ; je l’ai vu, de mes yeux, assis sur son derrière, avec l’apparence d’un pourceau et gris comme la pierre d’une tombe ; vraiment il faisait peur, mais il n’attaquait pas les honnêtes gens. Sans doute c’était un réprouvé qui s’était fait haïr du Seigneur et qui était parti avec son péché sur l’estomac ; il ne se jetait probablement que sur des créatures pareilles à lui ; mais il y a des diables dans la mer qui dévoreraient un communiant. Eh, messieurs, si vous étiez descendus tout au fond avec les pauvres matelots du Christ-Anna, vous sauriez aujourd’hui ce qu’il faut penser de la mer ; si vous y aviez navigué aussi longtemps que moi, vous détesteriez, comme je le fais, l’idée de recommencer ; si vous vous étiez seulement servis des yeux que Dieu vous a donnés, vous connaîtriez toute la méchanceté de cette mer fausse, froide et coléreuse ; une méchanceté qui est aussi celle de tous ses habitans : les homards et leurs pareils qui fouillent et déchirent les morts, et les baleines, et le clan des poissons, sans excepter aucun d’eux. Oh ! l’horreur, l’horreur de la mer !…
Nous assistâmes stupéfaits à cette explosion ; l’orateur lui-même, après une dernière apostrophe prononcée de sa voix rauque, parut s’enfoncer mélancoliquement dans ses propres pensées ; mais Rorie, toujours avide de superstitions, le ramena à son sujet en lui demandant s’il avait jamais vu un diable de mer.
— Pas distinctement, répondit mon oncle ; je ne crois pas qu’un homme qui aurait vu, ce qui s’appelle vu, un démon de cette sorte pourrait continuer à vivre ; mais un de mes camarades, Sandy Gobart, avec qui j’ai navigué, en a vu un, et, là-dessus, il est mort.
— C’était un triton apparemment, insinua Rorie.
— Un triton s’écria mon oncle, avec mépris. Propos de vieille femme… Il n’y a pas de tritons.
— Mais à quoi ressemblait cette créature ? demandai-je.
— Que le ciel me préserve de le savoir ! Elle était coiffée d’une espèce de chaperon, voilà tout ce qu’on peut dire.
Alors Rorie, piqué au vif, raconta plusieurs histoires de tritons, de sirènes, de chevaux de mer qui étaient venus dans les îles pour attaquer les navires qui passaient. Et mon oncle écoutait en dépit de son incrédulité… il écoutait avec une curiosité inquiète.
— Bon, dit-il à la fin, c’est peut-être vrai, c’est peut-être faux ; mais je ne rencontre rien sur les tritons dans l’Écriture.
— Vous ne trouvez rien non plus sur le Roost, peut-être bien, fit observer Rorie. — Et son argument parut avoir un certain poids.
Le dîner fini, mon oncle m’emmena derrière la maison ; nous nous installâmes sur un banc. L’après-midi était très chaude et très calme ; à peine une ride à la surface de la mer, aucune voix, sauf le cri des mouettes et le bêlement des moutons. Peut-être ce repos de la nature se communiquait-il à Gordon Darnaway, car il se montra plus raisonnable et moins excité qu’auparavant. Il me parla même de ma carrière avec une sorte d’entrain, mais à chaque instant revenait une allusion au bâtiment perdu ou aux trésors que ce naufrage avait apportés dans l’île. Je l’écoutais rêveur, méditant, à part moi, une démarche hardie.
Trois quarts d’heure environ s’étaient écoulés, quand mon oncle, qui n’avait cessé de regarder furtivement l’étendue de la petite baie, se leva en m’engageant à l’imiter. Il faut que je dise ici que la violence de la marée à la pointe sud-ouest exerce tout autour de la côte une influence perturbatrice. Dans la baie de Sandag, au sud, un fort courant accompagne certaines périodes de flux et de reflux ; mais dans cette baie du nord, — Aros-Bay, comme on la nomme, — à l’endroit où se trouve la maison de mon oncle et où nous nous tenions alors, le seul signe d’agitation est vers la fin du reflux, et alors même, il est trop faible pour qu’on le remarque. Un peu de houle suffit à rendre ce mouvement invisible ; au grand calme, seulement des marques étranges, indéchiffrables, que j’appellerai volontiers des runes de mer, sillonnent le miroir uni. Le même phénomène se produit sur des points innombrables de la côte ; plus d’un garçon a dû s’amuser, comme je le faisais jadis, à lire ces caractères gigantesques en leur prêtant un sens qu’il appliquait à lui-même ou à quelque autre personne. Ce fut sur les hiéroglyphes en question que mon oncle dirigea mon attention, non sans avoir d’abord beaucoup hésité.
— Vois-tu ces écritures ? me demanda-t-il, là-bas, à l’ouest de la pierre grise. Hein ! cela ne ressemble-t-il pas à une lettre ?
— Certainement, lui répondis-je, ce n’est pas la première fois que je le remarque. On dirait un C.
Il poussa un soupir comme si ma réponse lui eût été pénible, puis ajouta tout bas :
— Oui, un C pour Christ-Anna.
— Je me figurais, dis-je en riant, que c’était pour moi-même, puisque mon nom est Charles.
— Et tu l’avais déjà remarqué ? poursuivit-il sans relever cette observation. Eh bien ! c’est étrange ; peut-être attendait-elle là, en effet, à travers les âges, comme on dit. C’est affreux à penser.
Puis il reprit, en s’interrompant :
— Tu n’en vois pas d’autre, dis ?
— Si fait, j’en vois une encore très clairement, du côté du marais où descend la route… Une M.
— Une M, répéta-t-il très bas. — Puis, après une nouvelle pause : — Qu’est-ce que ça veut dire, à ton idée ?
— J’ai toujours pensé que cela voulait dire — Mary, répliquai-je en rougissant, convaincu que j’étais sur le seuil d’une explication décisive.
Mais, une fois de plus, mon oncle laissa passer mes paroles ; il baissa la tête silencieusement et continua de marcher.
Il y a une ceinture herbue, le long d’Aros-Bay, où la promenade est facile ; sur ce gazon je suivis mon guide, sans parler plus que lui. Certes, je regrettais, au fond de l’âme, d’avoir perdu une aussi bonne occasion de demander la main de Mary ; mais, bien plus encore, je m’étonnais du changement qui s’était produit chez mon oncle. Il n’avait jamais été un homme aimable, dans le sens ordinaire du mot. Rien, cependant, ne m’avait préparé autrefois à la transformation dont j’étais forcé de me rendre compte ; évidemment il fallait, pour l’expliquer, que quelque chose pesât d’un poids très lourd sur son esprit ; et, en me disant cela, je cherchais quelle signification il pouvait bien attribuer à cette lettre M dessinée sur le flot. Misère, Miséricorde, Mystère, Mariage, etc. Tout à coup je m’arrêtai, en tressaillant, sur le mot Meurtre. J’étais encore troublé par le sens fatal de ce mot atroce, quand notre promenade nous conduisit vers un point d’où la vue s’étendait derrière nous sur la baie et sur la ferme, devant nous, sur l’océan, tacheté d’îles au nord et reflétant le ciel bleu sans bornes du côté sud.
Mon oncle s’arrêta et resta quelque temps à contempler l’immensité, puis il posa la main sur mon bras :
— Tu crois qu’il n’y a rien là dedans ? dit-il en indiquant la mer avec sa pipe.
L’exaltation le reprit :
— Je te dis, mon garçon, que les morts sont là, en masse,… en masse…
Il tourna sur ses talons, et, sans un mot de plus, reprit le chemin de la ferme.
J’avais hâte de rester seul avec Mary ; mais je ne réussis à lui dire un mot, en particulier, qu’après souper, et encore à la hâte :
— Mary, je ne suis pas venu ici sans une grande espérance. Si tu ne la repousses pas, nous pourrons quitter ce pays et aller vivre ailleurs où le pain quotidien nous est assuré ; oui, l’aisance nécessaire, et même peut-être quelque chose de plus, quelque chose qu’il serait présomptueux de promettre pour le moment. Ce qui m’est plus précieux que tout l’argent du monde, tu le devines, n’est-ce pas, Mary ?
Elle garda le silence.
— Je t’ai aimée toujours, continuai-je, sans me laisser décourager, et plus le temps s’ecoule, plus je m’attache à toi. Je ne puis songer à être heureux dans la vie si je ne t’ai à mes côtés.
Elle continuait à détourner la tête, toujours muette, mais je vis trembler ses mains.
— Mary, m’écriai-je, tu ne veux pas de moi ?…
— Oh ! Charlie, murmura-t-elle, est-ce bien le moment de parler de ces choses ? Attends un peu, laisse-moi rester encore comme je suis. Ce n’est pas toi, va, qui perdras à attendre.
Je compris à sa voix qu’elle allait fondre en larmes et je n’eus plus que l’idée de la consoler.
— Soit, repris-je avec tendresse, n’en parlons plus si tu le préfères ; ta volonté sera toujours la mienne, et tu m’as dit tout ce que je voulais savoir. Un mot encore, cependant. Pourquoi donc as-tu du chagrin ?
Elle avoua que son père en était cause, mais ne voulut rien ajouter, secouant seulement la tête et répétant qu’il n’était pas bien, qu’il n’était plus lui-même et que c’était grande pitié. Elle ne savait aucun détail sur le bateau naufragé.
— Je n’ai jamais été le voir, me dit-elle ; pourquoi y serais-je allée ? Les pauvres gens qui le montaient ont depuis longtemps comparu devant Dieu et j’aurais voulu qu’ils emportassent avec eux tout ce qu’ils possédaient. Pauvres, pauvres âmes !
Ceci ne m’encourageait guère à l’entretenir de mon grand projet touchant l’Espirito Santo ; je le fis toutefois, et, au premier mot, elle s’écria surprise :
— Tiens, il est venu un homme à Grisapol au mois de mai, un petit homme jaune, barbu, avec des bagues d’or à tous les doigts, paraît-il, qui s’enquérait partout de ce même vieux navire.
C’était vers la fin d’avril que le docteur Robertson m’avait remis les papiers à trier, et je me souvins qu’il m’avait dit que ces papiers étaient destinés à un historien espagnol, ou du moins à un étranger qui se faisait passer pour tel et qui était venu de Madrid, muni des plus hautes recommandations auprès du principal, comme chargé d’une mission de découverte, relative à la dispersion de la grande Armada. En rapprochant les choses, je me figurai que ce visiteur, avec des bagues d’or à tous les doigts, pouvait bien être le même que l’érudit recommandé au docteur Robertson. Ce malin travaillait peut-être à s’approprier un trésor plutôt qu’à poursuivre des investigations au profit d’une société savante. Je résolus de ne pas perdre de temps. Si le fameux navire était enseveli dans la baie de Sandag, je tâcherais d’arriver le premier dans mon intérêt, dans celui de Mary, dans l’intérêt de la bonne, vieille, honnête et hospitalière famille des Darnaway.