‹ Les Gais CompagnonsChapitre 4 sur 5 · IV.

IV.

Je trouvai mon oncle devant le pignon, observant les symptômes du gros temps, une pipe entre ses doigts.

— Écoutez, lui dis-je, il y a des hommes sur le rivage de Sandag-Bay…

Je ne pus continuer, tant l’effet de mes paroles fut extraordinaire. Mon oncle laissa tomber sa pipe et trébucha en se retenant au mur, la bouche béante, les yeux hors de la tête, sa longue face blanche comme du papier. Nous nous regardâmes l’un l’autre en silence, l’espace d’un quart de minute peut-être, avant qu’il ne me fît cette singulière question :

— Avait-il un bonnet poilu ?

Et aussitôt je sus, aussi bien que si j’eusse été présent à la catastrophe, que l’homme qui gisait maintenant sous la terre à Sandag avait porté un bonnet de fourrure et qu’il n’était pas arrivé mort dans l’île. Pour la première et pour la seule fois, je m’emportai contre mon bienfaiteur, contre le père de la femme que j’espérais appeler mienne.

— Ceux que j’ai vus, dis-je, étaient des vivans, peut-être des Jacobites, peut-être des Français, peut-être des pirates ou des aventuriers venus à la recherche du trésor espagnol. Quant à vos propres terreurs, des terreurs criminelles, le mort sommeille toujours là où vous l’avez couché. J’ai visité sa tombe ce matin. Il ne s’éveillera pas avant le jour du jugement.

Mon oncle fixa sur moi ses yeux dont les paupières clignotaient puis il les baissa vers la terre et tira ses doigts les uns après les autres d’un air stupide ; évidemment il était hors d’état de parler.

— Venez, poursuivis-je. Il faut penser aux autres. Venez sur la colline voir un bateau qui se perd.

Il obéit sans répondre, suivant avec lenteur ma marche impatiente. On eût dit qu’un ressort s’était cassé chez lui, tant il escaladait lourdement les rochers, au lieu de sauter de l’un à l’autre, comme il le faisait d’habitude. Et il me fut impossible d’obtenir qu’il se pressât. Une fois seulement il me répondit en gémissant :

— Je viens, mon garçon, je viens.

Et une grande pitié pour lui éteignit les sentimens d’indignation qu’il m’avait inspirés d’abord. Si le crime avait été monstrueux, le châtiment était dur en proportion.

Enfin nous atteignîmes le sommet de la colline : tout était noir et orageux, le dernier rayon de soleil éteint. Le vent remplaçait la pluie ; depuis le peu de temps que je l’avais quittée, la mer était devenue beaucoup plus haute ; elle commençait à se briser sur les premiers récifs et gémissait déjà très haut dans les cavernes d’Aros. D’abord je cherchai vainement la goélette.

— La voici, dis-je enfin.

Mais sa nouvelle position et le chemin qu’elle avait pris m’étonnèrent.

— Ils ne peuvent penser à gagner la pleine mer, m’écriai-je.

— C’est pourtant leur intention, dit mon oncle avec une sorte d’allégresse bizarre.

Au moment même, les manœuvres de la goélette prouvèrent qu’il avait raison. Ignorant la violence du courant dans nos eaux semées d’écueils, ces étrangers allaient aveuglément à un désastre certain.

— Grand Dieu ! m’écriai-je, ils sont tous perdus !

— Oui, tous, répliqua mon oncle. Ils n’avaient qu’une chance, filer sur Kyle Dona. Mais, vu la route qu’ils ont prise, leur affaire est claire, quand bien même le diable leur servirait de pilote. Eh ! mon neveu, continua-t-il, en me touchant la manche, voilà une fameuse nuit pour un naufrage. Deux en un an ! Les Gais compagnons vont danser pour le coup !

Je me demandai s’il était dans son bon sens. Il levait vers moi un regard qui sollicitait la sympathie et où brillait une joie timide. Tout ce qui s’était passé entre nous semblait effacé déjà.

— S’il n’était pas trop tard, m’écriai-je indigné, je prendrais le bateau de pêche et j’irais à leur secours.

— Non, répliqua mon oncle, avec un accent de protestation, ne te mêle pas de ces choses-là. C’est sa volonté, — et il ôta son bonnet, — la volonté de Dieu. — Et quelle belle nuit pour cela, hein ?

Quelque chose qui ressemblait à de la peur me glaça ; pour l’emmener, je lui rappelai que nous n’avions pas dîné ; mais rien ne put l’arracher à son poste.

— Charlie, mon gars, il faut que je voie toute l’affaire.

Et comme la goélette virait de bord pour la seconde fois :

— Oh ! mais ils manœuvrent bien, cria-t-il. Le Christ-Anna n’était rien en comparaison.

Sans doute l’équipage commençait à se rendre compte de la situation ; chaque fois que s’apaisait le vent capricieux, ces malheureux devaient s’apercevoir de la rapidité avec laquelle le courant repoussait leur navire condamné. Les bordées qu’il courait étaient de plus en plus courtes ; de seconde en seconde les lames grossissantes mugissaient en écumant sur quelque nouveau récif à fleur d’eau, qui apparaissait dans le creux des vagues acharnées contre la goélette. Tous les hommes étaient aux poulies ; personne, je vous jure, ne flânait parmi ces braves que j’aurais voulu à tout prix tirer de peine. Mais l’horrible scène excitait au contraire chez mon oncle une admiration de connaisseur. Quand, n’y pouvant plus tenir, je redescendis la colline, il resta couché sur le ventre, au sommet, les deux mains en avant, s’accrochant à la bruyère ; on eût dit qu’il rajeunissait d’esprit et de corps.

En rentrant au logis, le cœur gros, je trouvai ma cousine, les manches retroussées jusqu’au coude, occupée tranquillement à faire du pain. En silence je pris sur le dressoir un gâteau d’avoine et me mis à manger.

— Tu as l’air las ? me dit-elle.

— Oui, fis-je, en me levant, je suis las d’attendre et las de ce pays. Allons, tu me connais assez pour savoir que je ne te donnerais pas un conseil aussi grave sans de bonnes raisons. Eh bien ! je te le dis ; il vaut mieux que tu vives n’importe où que de rester ici.

— Et moi, je te réponds que je serai toujours là où se trouve mon devoir.

— On a des devoirs envers soi-même, Mary.

— As-tu vu cela dans la Bible ? répliqua-t-elle en pétrissant sa pâte avec énergie.

— Mary, repris-je solennellement, ne te moque pas de moi. Si nous pouvons emmener ton père, cela vaudra mieux, mais avec ou sans lui, je veux t’emporter hors d’ici ; pour l’amour de toi et de moi-même, pour le bien de mon oncle aussi, c’est nécessaire… Il faut nous en aller loin. J’étais venu avec d’autres pensées… comme on revient au foyer, mais tout est changé à présent et je n’ai plus qu’une volonté, m’envoler, c’est le mot, m’envoler comme un oiseau hors de la portée des pièges de l’oiseleur, quitter ce lieu maudit.

Elle avait achevé sa besogne et s’essuyait les bras.

— Crois-tu donc, dit-elle lentement, que je n’ai point d’yeux ni d’oreilles ? Crois-tu que j’aie pu vivre avec lui jour par jour, sans découvrir ce que tu as découvert dès la première heure ? Non, je sens que quelque chose de mal s’est passé. Quoi ? je ne le sais pas et je n’ai nulle envie de le savoir. L’indiscrétion n’a jamais rien produit de bon. Mais, Charlie, ne me demande pas de quitter mon père. Tant qu’il y aura un souffle de vie dans son corps, je serai auprès de lui, et il ne nous restera pas bien longtemps,… de cela je suis sûre, va ! Son front porte une marque qui ne trompe pas… et peut-être… peut-être, est-ce pour le mieux !

Un silence s’ensuivit. Je ne savais que dire. Quand je relevai la tête, je la vis debout devant moi.

— Charlie, reprit-elle avec émotion, ce qui est le devoir pour moi ne l’est peut-être pas pour toi. Un péché pèse sur cette maison et un grand chagrin. Charge ton sac sur ton dos, va-t’en vers de meilleurs pays et de meilleures gens ; mais si l’envie te prend jamais de revenir, fût-ce dans vingt ans, tu me trouveras à t’attendre.

— Mary, répliquai-je, Mary, je t’ai demandé d’être ma femme, et ce que tu as répondu vaut un oui. Nous sommes tout de bon l’un à l’autre. Où tu seras, je serai aussi ; vrai, comme je dois paraître un jour devant Dieu.

Un grand vent se déchaîna soudain, puis parut se calmer et frémir autour de la maison d’Aros. C’était le prologue de la tempête ; les ténèbres anticipées du soir s’étaient répandues dans la chambre.

— Que Dieu ait pitié de tous les malheureux qui sont en mer, murmura Mary. Nous ne verrons plus mon père avant demain matin !

Alors elle me raconta, tandis qu’au coin du feu nous écoutions la rafale, comment ce changement était survenu chez mon oncle. Tout l’hiver précédent il s’était montré sombre et fantasque. Chaque fois, disait Mary, que dansaient les merry men, il restait dehors des heures, que ce fût la nuit ou le jour, à surveiller le tumulte de la mer, en guettant une voile à l’horizon. Après le 10 février, quand le débris où il avait trouvé l’opulence avait échoué à Sandag, il montra d’abord une gaîté peu naturelle qui devint ensuite une excitation de plus en plus sombre. Il négligeait sa besogne et tenait Rorie à ne rien faire. Tous les deux causaient souvent tout bas, d’un air mystérieux comme s’ils avaient un secret, et lorsque Mary interrogeait l’un ou l’autre, ses questions étaient écartées avec une angoisse évidente. Depuis que Rorie avait fait remarquer pour la première fois ce poisson qui rôdait autour de l’embarcadère, son père n’avait mis le pied qu’une fois sur la terre principale du Ross. Cette fois-là, c’était à l’époque des grandes marées, il avait pu passer à pied sec, lorsque le flot était bas ; mais, s’étant attardé de l’autre côté, il s’était trouvé séparé d’Aros par le retour des eaux. Avec un cri d’angoisse, il s’élança à travers le détroit et arriva chez lui terrifié, en proie à une fièvre violente. La crainte de la mer, une pensée constante qui le hantait, perça dès lors dans tous ses discours, dans toutes ses prières, et dans ses yeux mêmes, quand il se taisait. Tel fut le récit de ma cousine.

Rorie vint seul souper avec nous ; mais, un peu plus tard, Gordon Darnaway parut, une bouteille sous le bras, mit du pain dans sa poche et retourna vite à son observatoire, suivi cette fois du vieux serviteur. J’appris que la goélette lâchait pied de plus en plus, malgré le courage et l’habileté des hommes qui la montaient. Cette nouvelle remplit pour ainsi dire mon esprit de ténèbres.

Après le coucher du soleil, le coup de vent se manifesta avec une fureur dont je n’ai jamais vu d’exemple, en été surtout. Mary et moi nous étions assis silencieux, la maison craquant au-dessus de nos têtes, le feu, où tombaient sans cesse des gouttes de pluie, sifflant et crachant entre nous. Nos pensées étaient loin ; tantôt avec les pauvres diables qui montaient la goélette, tantôt avec mon malheureux oncle, sans abri sur le promontoire. De temps à autre, on eût dit que des projectiles donnaient l’assaut au pignon ; le feu jetait une flamme plus vive, et chacun de nous sentait son cœur bondir dans sa poitrine. Il semblait parfois que la tempête secouât les quatre coins du toit, avec des mugissemens de Léviathan furieux. Puis des tourbillons d’air froid pénétraient dans la chambre, puis encore le vent recommençait un concert mélancolique, appelant dans la cheminée, pleurant avec une douceur de flûte tout autour du logis.

Il était huit heures environ quand Rorie vint me chercher. Mon oncle, paraît-il, avait effrayé même ce fidèle camarade, et Rorie, inquiet de son extravagance, me priait de venir partager sa veille.

Je me hâtai de le suivre, d’autant plus que l’horreur particulière et la tension électrique de cette nuit me rendaient nerveux et disposé à agir. Je dis à Mary de ne rien craindre, que j’allais protéger son père, et, m’enveloppant chaudement d’un plaid, je suivis Rorie.

La nuit était noire comme au mois de janvier ; des intervalles de crépuscule alternaient avec l’obscurité profonde : impossible de s’expliquer la cause de ces changemens. Le vent vous ôtait la respiration ; le ciel ressemblait à une grande voile où grondent des bruits sinistres, et quand, momentanément, le calme se rétablissait sur Aros, on entendait plus loin les plaintes de la rafale. Sur toutes les basses terres du Ross, le vent soufflait aussi violemment qu’en pleine mer ; Dieu seul sait quel tumulte il devait y avoir autour de la tête du Ben-Kyaw ! La pluie nous cinglait le visage ; le ressac battait la grève et les écueils avec un fracas incessant de tonnerre, plus haut sur un point, plus bas sur un autre, comme une musique d’orchestre ; mais cette masse de son ininterrompue n’avait presque pas de variations. Par-dessus ce vacarme affreux, j’entendais cependant les voix changeantes du Roost et les clameurs intermittentes des merry men. À cette heure la raison du nom qu’on leur donnait me fut expliquée, car le bruit qu’ils faisaient était presque joyeux ou tout au moins d’une jovialité sinistre, et en outre ce bruit semblait humain ; de même que des ivrognes, qui ont bu jusqu’à perdre la raison, braillent de concert dans leur sauvage démence, de même à mes yeux les vagues monstrueuses hurlaient autour d’Aros dans la nuit.

Bras dessus, bras dessous, et en luttant contre le vent qui nous faisait chanceler, nous avancions, Rorie et moi, avec effort. Plus d’une fois nous tombâmes ensemble sur le granit glissant. Meurtris, trempés, battus et hors d’haleine, nous mîmes près d’une demi-heure pour aller de la maison au monticule qui domine le Roost ; c’était, je l’ai dit, l’observatoire favori de mon oncle. À l’endroit où la falaise est la plus haute et la plus escarpée, une sorte de parapet naturel en terre peut abriter contre les vents ordinaires celui qui, assis à cette place, regarde à ses pieds le combat des vagues. Par une nuit semblable, naturellement, il ne voit que ténèbres agitées avec un fracas d’explosion ; l’écume s’élève et s’évanouit en un clin d’œil. Jamais encore les « gais compagnons » ne m’avaient semblé aussi excités. La fureur de leurs gambades ne se peut décrire. Très haut, bien au-dessus de nos têtes, à nous qui étions sur la falaise, jaillissaient leurs colonnes d’argent, brillantes dans l’obscurité et qui, à l’instant même, s’évanouissaient comme des fantômes. Tantôt tous les trois ensemble paraissaient et disparaissaient ainsi, tantôt le vent les prenait, et l’écume, alors, retombait sur nous. Cet étrange spectacle était plutôt étourdissant que grandiose ; la pensée s’abîmait dans ce tapage, une sorte de folie s’emparait de votre cerveau vide ; je me trouvai, tout à coup, suivant la danse des merry men, comme si un instrument quelconque l’eût réglée sur une mesure de gigue.

Mon oncle m’apparut d’abord à quelques mètres de distance dans une de ces lueurs crépusculaires, fugitives et livides, qui traversaient les ténèbres par intervalles. Il était debout, derrière le parapet, une bouteille aux lèvres. Comme il la posait à terre, il nous vit et indiqua qu’il nous reconnaissait, en agitant un bras au-dessus de sa tête.

— A-t-il donc bu ? criai-je à l’oreille de Rorie.

— Il boit toujours quand le vent souffle, répondit Rorie sur le même ton.

C’était tout ce que je pouvais faire que de l’entendre.

— Était-il déjà ainsi en février ? repris-je.

La réponse affirmative de Rorie me combla de joie, le meurtre n’avait donc pas été commis par calcul et de sang-froid ; c’était un acte de folie qu’on ne pouvait pas plus condamner qu’excuser ; mon oncle était un fou dangereux, mais il n’était ni vil ni cruel comme je l’avais craint. Et cependant, quel cadre que celui-là pour une débauche ! J’ai toujours pensé que l’ivrognerie était un vice sauvage et presque effrayant, démoniaque plutôt qu’humain ; mais s’enivrer dans ces nuits épaisses, au bord de cette falaise qui surplombait l’abîme des eaux, le pied au bord du précipice, l’oreille tendue à des bruits de naufrage, n’était-ce pas chose incroyable de la part d’un homme qui croyait si fermement à la damnation et qui était superstitieux jusqu’au fond de l’âme ?

Quand nous atteignîmes son abri, je vis dans l’ombre ses yeux étinceler d’une lueur féroce.

— Eh ! Charlie ! eh ! mon garçon, c’est beau, n’est-ce pas ? s’écria-t-il. Regarde-les, continua-t-il en m’attirant au bord du gouffre d’où s’élevaient ces clameurs effrénées et ces nuages d’écume ; regarde-les danser ; sont-ils méchans !

Il prononça ce mot de méchant avec complaisance.

— Ils appellent la goélette, reprit-il de sa voix grêle et frémissante, très distincte, grâce à la protection du parapet ; et aussi voyez comme elle approche, toujours plus près, et plus près, oui, toujours plus près ; et ils savent, et tout le monde sait qu’ils l’auront tout à l’heure. Charlie, mon garçon, ils sont tous soûls sur la goélette, là-bas, tous étourdis par la boisson. Ils étaient tous soûls, les hommes du Christ-Anna ; personne n’aurait le courage de se faire noyer en mer sans l’eau-de-vie. Que sais-tu du contraire ? reprit-il avec une soudaine explosion de fureur. Je te dis que cela ne pourrait pas être autrement. Ils n’oseraient pas se noyer sans elle. Tiens, — et il me tendit sa bouteille, — bois un coup.

J’allais refuser, mais Rorie me toucha comme pour m’avertir de céder. Je pris la bouteille, et non-seulement je bus largement, mais je réussis à en verser davantage encore par terre. C’était du feu, je faillis m’étrangler en l’avalant ; mon oncle, la tête renversée, les yeux avides, tarit le reste d’un trait, puis, poussant un éclat de rire affreux, il lança la bouteille parmi les merry men qui eurent l’air de s’élancer avec des acclamations pour la recevoir :

— Tenez, les gars ! voilà votre part ; vous vous en porterez mieux.

Et soudain, dans la nuit noire, à deux cents mètres tout au plus devant nous, le vent faisant silence, nous entendîmes la note claire d’une voix humaine ; puis la tourmente reprit ; mais nous savions que le capitaine avait jeté son dernier commandement.

Il nous sembla que des siècles s’écoulaient avant que la goélette n’apparût, l’espace d’une seconde, ressortant sur une tour d’écume étincelante. Je vois encore sa grande voile flotter lâche, tandis qu’un mât tombait lourdement en travers du pont ; je vois la silhouette noire de la coque ; je m’imagine encore que je distingue la figure étendue d’un homme au gouvernail ; tout cela cependant s’était passé avec la rapidité de l’éclair, la vague soulevée qui nous l’avait fait entrevoir l’engloutissant au même instant pour jamais. Les cris mêlés d’un grand nombre de voix s’élevèrent à cette heure suprême pour être aussitôt étouffés par le rugissement des merry men. La tragédie était jouée. Le solide bâtiment, avec tout ce qu’il portait, tant d’existences précieuses à d’autres peut-être, chères dans tous les cas à elles-mêmes, s’était évanoui comme un rêve, et les eaux insensées du Roost persistaient à danser leur danse sauvage.

Combien de temps restâmes-nous tous les trois immobiles et sans parole, accroupis au bord de la falaise ? Je ne puis le dire ; longtemps, sans doute. Enfin, un à un, machinalement, nous nous traînâmes de nouveau jusqu’à notre abri. Tandis que je gisais contre le parapet dans un état misérable, l’esprit presque égaré, j’entendais mon oncle grommeler et gémir. Tantôt il se répétait avec l’insistance de la folie : « Quelle bataille pour eux, quelle bataille, les pauvres gars ! » Puis il se plaignait que le bateau eût sombré parmi les merry men, au lieu de venir échouer au rivage : « Du bien perdu, répétait-il, du bien perdu ! » Et, au milieu de ses divagations, le nom de Christ-Anna revenait, prononcé avec terreur.

La tempête s’apaisait rapidement ; en une demi-heure le vent se réduisit en brise, et ce changement fut accompagné ou causé par une pluie lourde et glacée. Je devais m’être endormi alors ; quand je revins à moi, trempé, les membres raidis et courbatus, le jour commençait à poindre, gris et humide, le vent soufflait par faibles bouffées, la marée était descendue, et seule l’écume, qui continuait à battre tout autour les côtes d’Aros, portait témoignage des fureurs de la nuit.

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