‹ Les Gais LuronsChapitre 12 sur 19 · Le Trésor de Franchard · 1

Le Trésor de Franchard · 1

On avait envoyé chez le docteur de Bourron avant six heures. À huit, quelques villageois arrivèrent pour la représentation, et on les mit au courant des événements. Ils trouvèrent bien osé à un saltimbanque de tomber malade comme une personne naturelle, et s’en retournèrent furieux. À dix heures, Mme Tentaillon, tout à fait inquiète, envoya chercher le docteur Desprez, au bas de la rue.

Le docteur travaillait à ses manuscrits dans an coin de la petite salle à manger et sa femme était endormie auprès du feu lorsque le messager survint.

― Sapristi ! dit le docteur, vous auriez dû m’envoyer chercher plus tôt. C’était un cas d’urgence. Et il suivit le messager comme il était, avec ses pantoufles et sa calotte.

Il y avait trente mètres à peine jusqu’à l’auberge ; le messager ne s’y arrêta point : il entra par une porte, ressortit par une autre dans la cour, et prit à côté de l’écurie l’escalier de la soupente où gisait le saltimbanque malade.

Dût-il vivre mille ans, le docteur Desprez n’oublierait pas son arrivée dans cette chambre ; car non seulement la scène était pittoresque, mais elle data dans son existence. Nous comptons notre vie depuis l’heure maussade de notre première apparition dans la société, et je ne sais trop pourquoi, car jamais nul acteur ne parut sur les planches avec plus mauvaise grâce. Sans remonter plus haut, ce qui semblerait trop bizarre, il y a par la suite dans la vie de chacun maints faits émouvants et décisifs qui détermineraient, aussi logiquement que la naissance, une période. Tel fut, par exemple, le cas du docteur Desprez. À quarante ans passés, après avoir ce qu’on appelle raté sa vie — et marié en outre — il inaugura un nouveau point de départ en ouvrant la porte du grenier au-dessus de l’écurie Tentaillon.

C’était une grande pièce, éclairée par une seule chandelle posée à même le plancher. Sur un grabat gisait le saltimbanque, homme robuste, au nez donquichottesque enluminé par la boisson. Mme Tentaillon, penchée sur lui, frottait ses pieds avec un liniment d’eau chaude et de moutarde ; et sur une chaise voisine était assis, les pieds ballants, un gamin de onze à douze ans. Ces trois personnages étaient, avec leurs ombres, les uniques occupants.

Mais ces ombres formaient à elles seules une compagnie ; l’étendue de la pièce les exagérait en formes gigantesques et, grâce à la position de la chandelle, la lumière dirigée de bas en haut produisait des raccourcis difformes. Le profil du saltimbanque s’étalait, caricatural, sur la muraille, et c’était chose étrange de voir son nez se raccourcir et s’allonger lorsque des courants d’air agitaient la flamme. Quant à Mme Tentaillon, son ombre n’était rien qu’une grosse masse d’épaules, surmontée de temps à autre par un hémisphère de tête. Les pieds de la chaise s’étiraient en échasses sur lesquelles le garçon était perché, comme un nuage, dans un coin du plafond.

Ce fut le garçon qui attira la sympathie du docteur. Il avait une large voûte crânienne, un front et des mains de musicien, et une paire d’yeux inoubliables. Cet effet n’était pas dû simplement à leur grandeur, à leur sérieux, ou à la douceur de leur brun fauve. Leur regard avait un je ne sais quoi qui pénétra le docteur et le gêna presque. Il était certain d’avoir vu déjà un regard semblable, mais ne pouvait se rappeler ni où ni comment. On eût dit que ce garçon, un parfait étranger pour lui, avait les yeux d’un vieil ami ou d’un vieil ennemi. Le garçon, l’air profondément indifférent à ce qui se passait, détaché, plutôt, et dans une contemplation supérieure, battait doucement des pieds contre les barreaux de sa chaise et tenait ses mains croisées sur ses genoux. Mais, néanmoins, le regard fixe et pensif de ses yeux poursuivait le docteur à travers la chambre. Desprez n’aurait pu dire si c’était lui qui fascinait le garçon, ou bien le contraire.

Il s’occupa du malade, posa des questions, lui tâta le pouls, plaisanta, s’échauffa même un peu, et jura. Mais toujours, dès qu’il se détournait, il rencontrait les yeux bruns guettant les siens avec le même regard interrogateur et mélancolique.

Enfin le docteur trouva tout à coup la solution. Il se rappelait maintenant le regard. Le gamin, bien qu’il fût droit comme un I, avait les yeux qui accompagnent d’ordinaire un dos bossu ; il n’était en rien difforme, et l’on croyait cependant voir une personne difforme vous regarder de dessous ses sourcils. Le docteur respira longuement, tout soulagé d’avoir trouvé une théorie (car il aimait les théories), et satisfait son intérêt par une explication.

Néanmoins, il expédia le malade avec une hâte inaccoutumée et, restant avec un genou sur le plancher, il se tourna un peu vers le garçon afin de l’examiner à loisir. De son côté, le garçon, nullement troublé, regarda paisiblement le docteur.

— Est-ce que c’est votre père ? demanda Desprez.

— Oh, non, répondit le garçon ; mon maître.

— L’aimez-vous ? continua le docteur.

— Non, monsieur, dit le garçon.

Mme Tentaillon et Desprez échangèrent un regard significatif.

— C’est mal, mon ami, reprit le docteur avec une ombre de sévérité. On doit aimer les mourants, ou cacher ses sentiments, et votre maître est mourant. Si j’en veux à un oiseau tandis qu’il maraude mes cerises, je suis un rien déçu lorsque je le vois s’envoler par-dessus le mur de mon jardin et se diriger vers la forêt, puis disparaître. À bien plus forte raison une créature comme celle-ci, forte, industrieuse, douée de riches facultés. En songeant que, sous peu d’heures, il sera réduit au silence, son souffle éteint, son ombre même effacée de ce mur, moi qui ne l’avais jamais vu, et cette dame qui le connaissait seulement comme un hôte, nous éprouvons pour lui de l’affection.

Le garçon demeura silencieux un instant et parut réfléchir.

— Vous ne l’avez pas connu, répliqua-t-il enfin. C’était un méchant homme.

— C’est un petit païen, dit l’hôtesse. Sur ce point-là, ils sont tous les mêmes, ces saltimbanques, bateleurs, artistes, et le reste. Ils n’ont pas de sens moral.

Mais le docteur, les sourcils froncés et relevés, examinait toujours le petit païen.

— Quel est votre nom ? demanda-t-il.

— Jean-Marie.

Desprez, dans un de ses soudains transports d’intérêt, s’élança sur lui pour tâter son crâne au point de vue ethnologique.

— Celtique ! Celtique ! dit-il.

— Celtique ! s’écria Mme Tentaillon, qui confondait peut-être le mot avec hydrocéphale. Pauvre gamin ! est-ce dangereux ?

— Cela dépend, répliqua le docteur d’un air renfrogné. Puis, s’adressant derechef au garçon :

— Et que faites-vous pour vivre, Jean-Marie ? demanda-t-il.

— De l’acrobatie.

— De l’acrobatie ? Ce doit être sain. Je conjecture, madame Tentaillon, que l’acrobatie est une manière de vivre saine. Et n’avez-vous jamais fait autre chose que de l’acrobatie ?

— Avant d’apprendre cela, je volais, répondit gravement Jean-Marie.

— Ma parole ! s’écria le docteur. Vous êtes un gentil petit homme pour votre âge. Madame, lorsque mon confrère de Bourron sera venu, vous lui communiquerez mon opinion défavorable. Je remets le cas entre ses mains ; mais, bien entendu, au premier symptôme alarmant, et surtout s’il semblait se ranimer, n’hésitez pas à me réveiller. Je ne suis plus docteur, grâce à Dieu ; mais je l’ai été. Bonne nuit, madame. Dormez bien, Jean-Marie.

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