X
LA COUR D'ASSISES
Le duc de Parisis avait toujours sa cour; il avait beau vouloir se dérober, les satellites lui prouvaient toujours qu'il est un astre. Vainement il tentait de vivre chez lui, pour s'accoutumer à une loi plus sévère; mais les mauvaises habitudes le rejetaient bien vite dans le cortège des folies parisiennes. Il était comme ces rois du dix-neuvième siècle, qui sont entraînés par la politique de leurs ministres. Il se promettait toujours d'avoir raison de tout le monde et de lui-même, le lendemain; mais le lendemain, il se donnait un jour de plus.
On n'abdique pas, d'ailleurs, si volontiers sa part de royauté dans le bruit contemporain: Octave dominait toujours sur le champ de courses, dans les coulisses et dans les loges de l'Opéra, au milieu des gens d'esprit; il ne dédaignait même pas d'être l'idole de chair des Phrynés de rencontre et des Aspasies de contrebande. Comme Alcibiade, dans ses jours de paresse, il croyait que les femmes sont encore une légion qui donne quelque gloire au capitaine.
Cependant l'affaire du bouquet de roses-thé arriva devant le jury d'Auxerre.
Les journaux de Paris, pour une cause aussi étrange et aussi romanesque, dépêchèrent leurs chroniqueurs à la mode; la capitale de l'Yonne fut envahie par les étrangers, mais surtout par les Parisiens. Quelques dames trop à la mode panachèrent la foule. On eût acheté les bonnes places cinq louis, comme à une belle représentation de l'Opéra.
Quand Violette parut, une voix domina tous les murmures; c'était une paysanne qui n'avait pu s'empêcher de crier: «Elle est toute blonde et toute noire.» En effet, la pâle figure de Violette apparaissait comme du marbre encadré dans la dentelle noire qui retombait sur ses yeux, sans cacher son admirable chevelure de jais. Elle était toute vêtue de noir. Elle marcha entre les deux gendarmes, grave et digne. Elle n'avait pu croire jusque-là qu'elle serait traînée jusque devant le jury; mais, à force de prier Dieu, elle s'était résignée à toutes les humiliations; elle trouvait d'ailleurs je ne sais quelle secrète volupté à souffrir pour Octave et pour elle-même: elle croyait ainsi se retourner vers sa vertu.
Mlle de La Chastaigneraye avait refusé de comparaître. On produisit des certificats de médecins constatant qu'elle ne pouvait quitter sa chambre.
M. de Parisis n'avait pas fait de façons pour venir témoigner; il se fit inscrire comme témoin à charge. Il se retrouva dans la salle des témoins avec le médecin de Champauvert, avec Mlle de Moncenac, avec deux servantes du château, avec les paysannes qui avaient offert la corbeille de fleurs.
Me Lachaud était au banc dé la défense. Il avait le front rayonnant comme un avocat qui doit gagner sa cause.
Parmi les pièces de conviction, sur une table, devant la Cour, était exposé un bouquet de roses fané depuis longtemps.
Le greffier se leva et lut cet acte d'accusation que je retrouve dans un journal d'Auxerre, qui n'avait donné que les initiales des noms de Parisis et de sa cousine:
«Le 8 août dernier, une jeune fille qui porte un des plus grands noms de notre pays, Mlle G---- de La C---- revenait de la messe en famille, au château de C----, quand les paysannes du pays lui offrirent une corbeille de fleurs. On avait appris la veille que Mlle G---- de La C---- était l'unique héritière de sa tante, une fortune considérable. C'était une vraie joie dans le pays, puisqu'on savait que la jeune héritière était bonne aux pauvres.
«Si le bien naît du mal, le mal naît quelquefois du bien. On avait voulu faire une fête à Mlle de La C----, on faillit l'empoisonner: un bouquet dominait tous les autres. Mlle de La C---- déchira le papier qui l'enveloppait et le respira à plusieurs reprises.
«Tout à coup elle pâlit et tomba dans les bras de son amie, Mlle de M----, et de son cousin, le duc de P---- On s'imagina d'abord que c'était un évanouissement; mais quand le médecin arriva, il ne fut pas douteux pour lui qu'elle n'eût respiré le plus subtil et le plus rapide des poisons, Là ne fut pas tout le mal. On rapporta le bouquet au château, et le bruit s'étant répandu que Mlle de La C---- s'était empoisonnée en respirant des roses, une jeune servante se mit à rire, s'empara du bouquet et le respira à perdre haleine, comme pour se moquer de tout le monde. Elle venait de respirer la mort.
«Notre époque, Dieu merci, n'est plus familière à ces poisons qui ont été la terreur du quinzième siècle; mais le témoignage des hommes de l'art prouvera tout à l'heure qu'il ne peut y avoir aucun doute sur ce point. Mlle de La C---- a été très malade et la jeune servante ne s'est pas rélevée.
«Maintenant, qui donc avait versé le poison sur les roses? Tout est romanesque en cette affaire.
«Le bouquet avait été apporté au château par un de ces petits Piémontais, qui font tout dans leur enfance, excepté le bien. Tour à tour ramoneurs, joueurs de guitare, montreurs de singes, en un mot, toutes les figures de la mendicité. Mais qui lui avait donné le bouquet? Il a été impossible de retrouver l'enfant, mais on a pu suivre ses traces. Le samedi soir, il était à Tonnerre, à l'hôtel du Lion d'or, où une étrangère prenait son repas du soir; selon l'habitude de la belle saison, on apporta un bou à l'étrangère. Ce bouquet passa de ses mains dans celles du petit musicien. Elle lui donna l'ordre, tout en lui donnant une pièce d'or, de porter ce bouquet, avec une lettre qu'elle écrivit sur-le-champ, à M. le duc de P----, au château de C----. La lettre, qui a été retrouvée comme par miracle, est bien explicite; on verra avec quelle hypocrisie la fille Marty conseille à son amant d'offrir cet abominable bouquet à Mlle de La C----. Ainsi elle ne craint pas de faire son complice d'un homme qui, heureusement, est au-dessus de toute atteinte, et qui, d'ailleurs, n'a pas eu à offrir le bouquet lui-même. L'enfant obéit; mais comme il était déjà tard, il coucha en route ou s'amusa en route. Il n'arriva au château de C---- que le lendemain matin, à l'heure de la messe. Quand il se présenta au château, tout le monde était à l'église, moins une fille de service, la nommée Rose Dumont, qui jugea que c'était un bouquet pour la fête, et qui le porta elle-même sur la corbeille, que les paysannes avaient déposée sur la place devant l'église.
«Cette étrangère, qui venait pour la première fois dans le pays, était une de ces filles, trop connues à Paris, qui jettent la honte, la ruine et le désespoir dans les familles. Quelques-unes sont d'autant plus dangereuses qu'elles cachent leur perversité sous des airs de dignité et d'innocence. Mais la justice ne s'y trompe pas: ce ne sont que des masques, et la justice arrache tous les masques. La fille Louise Marty, surnommée Violette, est une de ces créatures qui ont fui le travail de bonne heure pour se livrer à toutes les souillures. On a connu celle-ci avec des chevaux et des diamants quand elle aurait dû honorer ses mains par le métier que lui avait appris sa mère; car elle est d'autant plus coupable, que sa mère, d'après tous les rapports qui nous sont venus, était une honnête femme.
«Fleuriste! voilà donc quel aurait été son dernier bouquet, un bouquet de roses empoisonnées! Toute jeune encore, elle a appris l'art de parfumer les bouquets artificiels; on ne s'étonnera donc pas quand elle empoisonnera les fleurs naturelles.
«Et qui l'a poussée à ce crime? Toutes les mauvaises passions. Elle avait eu des relations intimes avec M. le duc de P----, qui ne voulait pas la revoir. Mais sachant qu'il était venu au château de C---- pour un héritage, naturellement elle voulut le revoir. A son passage à Tonnerre, elle apprit que l'héritage échappait au duc. Ce fut alors, sans doute, que l'idée du crime s'empara d'elle. Mlle G---- de La C---- était le grand obstacle; puisqu'elle avait l'argent, le duc allait l'épouser: ces créatures jugent les actions des autres d'après leurs sentiments. Se débarrasser de l'héritière, c'était tout gagner: l'homme et l'argent. Mlle G---- de la C---- morte, le duc héritait, la fille Marty comptait sur sa part d'héritage. Mais comment faire? Les débats prouveront qu'elle avait emporté du poison pour effrayer son amant, peut-être même avec l'idée de s'en servir contre elle-même, si tout échouait. Ce poison lui servit contre Mlle G---- de de La C----, mais ce fut la jeune servante qui en fut victime.
«Ne voit-on pas d'ici la fille Louise Marty versant le poison sur le bouquet, et payant cher l'enfant qui le portait à son adresse? De là, elle court au chemin de fer pour dépister les soupçons car il faut tout prévoir. Mais ce n'était qu'une fausse route. En effet, le lendemain elle était sur la route de Champauvert pour s'assurer du message. On l'a vue errer autour du château. Que dis-je! on l'a vue pendant la messe, car rien n'arrête ces filles-là dans leurs audaces, venir se pencher au-dessus de la corbeille de fleurs, comme s'il n'y avait pas assez de poison dans le fatal bouquet.
«En conséquence, la nommée Louise Marty, dite Violette, est accusée d'homicide volontaire avec préméditation sur la personne de Mlle G---- de La C----, et d'homicide involontaire sur la personne de la fille Rose Dumont, au service de Mlle G---- de la