‹ Les Grands Cimetières sous la luneChapitre 10 sur 12 · III · 2

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Je ne suis pas, je n’ai jamais été, je ne serai jamais national, même si le gouvernement de la République m’accorde un jour les obsèques de ce nom. Je ne suis pas national parce que j’aime savoir exactement ce que je suis, et le mot de national, à lui seul, est absolument incapable de me l’apprendre. J’ignore même son inventeur. Depuis quand les gens de droite s’appellent-ils nationaux ? C’est leur affaire, mais ils me permettront de leur dire qu’ils devancent ainsi le jugement de l’histoire. Il n’y a déjà pas tant de mots dans le vocabulaire auxquels un homme puisse confier ce qu’il a de précieux, pour que vous fassiez de celui-ci une sorte de garni ou de comptoir ouvert à tout le monde. — « Alors vous lui préférez sans doute le mot international ?… » Nullement. Je n’ai rien à confier de précieux au mot international, il a été formé au dernier siècle, je trouve parfaitement légitime qu’il serve aux socialistes qui l’ayant inventé, en sont les premiers occupants. Celui d’universel suffit à mes besoins, celui de catholique n’est pas mal non plus. Ça ne vous fait pas honte, non, d’exploiter contre d’autres Français, même égarés, un nom qui appartient à chacun de nous, que je ne recevrai pas de vos mains. Qu’est-ce que c’est que cette main-là qui me le tend ? Celle de M. Tardieu. — Non, merci. Oh ! naturellement un mot ne peut pas se défendre. Il arrive pourtant qu’il se venge, qu’il se venge par des calembours. Depuis que vous avez trouvé bon d’échanger celui de patriotes — que votre propagande de guerre, en 1914, avait d’ailleurs ridiculisé jusqu’au trognon — il vous est impossible de l’employer sans risquer d’offenser, avec la raison, l’esprit de la langue. Victor Hugo, par exemple, est un poète national. Mais prenant le terme dans son nouveau sens, M. Pestour, M. Pierre Tuc sont des écrivains nationaux. Nous autres, nationaux… Il y a de quoi faire rire les enfants. Malheureusement, il n’y a pas d’enfants ! Deux ou trois siècles n’ont pas été un trop long délai pour justifier aux yeux des Français la politique de Louis XI, faire reconnaître de tous les Français son caractère national. Au lieu que la politique des Nationaux ne peut être par définition, que nationale, on épargne ainsi du temps, c’est bien commode. Et par exemple M. Recouly. M. Recouly expliquait gravement hier aux lecteurs de Gringoire que les États menaçants pour la paix ne sont pas ceux qui se privent de blé pour acheter du fer et complètent l’enseignement du catéchisme élémentaire par un cours sur le maniement des armes automatiques. Le trouble-paix c’est la France qui devient d’ailleurs « l’ilote ivre dont parlait d’une manière si méprisante Bismarck ». Je vous le demande, à quoi bon répéter en français ce qui s’écrit tous les jours en allemand ou en italien ? Lorsque les dictatures auront débarrassé l’Europe de mon ignoble pays, il est peu probable que les exécuteurs devront se justifier à la barre d’un tribunal quelconque. Mais dans une telle hypothèse, ils n’auraient qu’à faire citer une douzaine d’écrivains nationaux qui prouveraient bien volontiers que la vieille garce, sourde à tous les avertissements, ne l’avait certainement pas volé. « Il ne s’agit que d’un accident dû à l’ivresse, expliquera probablement M. Recouly. La victime s’était, comme d’habitude, abominablement saoulée avec la vodka de M. Staline. Elle est tombée sur le canif dont M. Mussolini se servait pour découper la mortadelle. Si la blessure s’est envenimée, nous établirons que la malheureuse avait la vérole. » Oh ! naturellement, on m’objectera que les hautes consciences n’éprouvent du dégoût, à l’exemple de M. Franco, que pour une France dégénérée. Bien sûr. Mais quelle est la France des nationaux ? Dans le même article, M. Recouly la définit ainsi « cette terre de liberté, le pays de Voltaire, de Rousseau, de l’Encyclopédie et de la Déclaration des Droits de l’Homme ». Diable ! Les États fascistes mobiliseraient donc pour sauver la France de Voltaire et des Droits de l’Homme ? Il est vrai qu’à la colonne voisine, M. André Tardieu s’écrie : « La seule idée du radicalisme est de déchristianiser la France. » Combien de maux sont venus de là, conclut l’ancien professeur d’optimisme, en sanglotant. Ne croyez pourtant pas une seconde que ces deux écrivains nationaux défendent ici une opinion. Il s’agit d’arguments, ce n’est pas la même chose. M. Recouly pense qu’en dressant contre le Front populaire la France des Droits de l’Homme, il fermera le bec aux Radicaux. Mais, soyez tranquilles ! La prochaine fois il en prendra une autre, de France, celle, par exemple, qui vient de servir à M. Tardieu. Car enfin si ces Messieurs honorent de leurs faveurs jusqu’à la France des Droits de l’Homme, que de Frances, Seigneur, que de Frances ! — à l’exception, bien entendu, de celle du Front populaire. La France de Rabelais, de Pascal, de Bossuet, de Calvin, la France classique, néo-classique, romantique, naturaliste, claudélienne et valéryenne, latine, gréco-latine, impériale et démocratique, déroulèdiste et clemenciste, grasse ou maigre, mystique ou tétonnière — tant de Frances, tant de Frances… » Toutes les Frances au salon ! — « Vous n’aurez que l’embarras du choix, à condition de patienter quelques minutes parce qu’en ce moment les pauvres filles sont couchées un peu partout, avec un national dessus. Au cas où vous trouveriez le temps long, n’encombrez pas l’antichambre, allez faire un petit tour en ville. » Ma foi, le conseil vous semble bon, et vous marchez vers le Pont-Neuf, histoire de vous dégourdir les jambes. Si vous rencontrez là-bas un jeune homme, debout dans la nuit, au pied de la statue d’Henri IV, ne l’interrogez pas, il vous répondrait : « Je m’appelle Henri de France, et il n’y a plus que moi qui n’ai pas de France. M. Charles Maurras vient de me la retirer, avec le droit de m’appeler national. »

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