Chapitre 28 L’agence
Cette agence Lecoq, dont nous allons franchir enfin le seuil fameux, était une grande maison où rien ne manquait et qui parlait d’argent : non point peut-être de cet argent, périodiquement bénédiction, venant aussi régulièrement que la marée sur les grèves et qui fait des logis cossus, propres, honnêtement ordonnés – des Rentes,joyeux amour de toutes les ménagères –, mais de l’argent capricieux, artiste, conquis de manière ou d’autre, venant d’ici tantôt, et tantôt de là, de l’argent de spéculation, de l’argent de combinaisons, de l’argent d’affaires, presque aussi cambrioleur que l’argent de jeu lui-même.
Si loin que soit de nous ce règne de Louis-Philippe, il est certain que Paris était déjà, en ce temps, une assez jolie ville, futée, madrée, industrieuse à l’excès et faisant monnaie de toutes sortes de frivolités. L’article annonces, mètre normal des civilisations, marchait dès lors tout seul ; il y avait des laboratoires à mariages, des bureaux de renseignements.
Derrière cet huis à deux battants, qui portait pour enseigne : Agence Lecoq,on trouvait une très vaste antichambre, transformée en bureau, et coupée, selon sa largeur, en deux parties égales, dont l’une appartenait au public, l’autre aux employés, défendus par un grillage que doublaient des rideaux de soie verte. Cela ressemblait assez au vestibule d’une banque de second ordre ou au bureau public d’un agent de change. Quoique neuf heures du soir eussent sonné et que ce fût dimanche, on entendait causer derrière la soie, la preuve que les affaires marchaient.
Le salon suivait le bureau, une fort noble pièce, meublée à la papa, velours ponceau et acajou bruni, pendule à sujet philosophique, candélabres riches, mais d’un fâcheux modèle, tapis d’Aubusson un peu fatigué, guéridon portant des brochures politiques, piano à queue immense, tableaux dont les cadres avaient de la valeur. Tout cela, pour le quartier, était splendide. Le salon, éclairé par une lampe qui brûlait tristement sur le guéridon, était solitaire.
On ne saurait exprimer d’un mot la physionomie du « cabinet » qui venait après le salon. C’était ample et grave, mais on y flairait une odeur de pipe. En 1842, la pipe n’avait pas dans le monde la position qu’elle a aujourd’hui. Nos mœurs laissaient encore à désirer. Cette odeur de pipe pouvait donc passer pour une note médiocre ; mais, d’autre part, les respectables paperasses, empilées partout, les cartons d’excellente tournure, les meubles naïfs et austères donnaient au « cabinet » une apparence quasi ministérielle. Le maître d’un pareil sanctuaire devait faireen grand, cela sautait aux yeux. Mais, que faisait-il ? Rien d’illicite ou même de caché, car le bureau à cylindre, tout ouvert, montrait ingénument ses papiers épars et le fouillis des lettres décachetées. Vous n’auriez pas remarqué un plus grand désordre sur la table de travail d’un poète. Cette absence de précautions parle naturellement de loyauté ; ceux qui se peuvent montrer ainsi à découvert inspirent la confiance.
Néanmoins, comme ce ne sont pas leurs propres affaires que traitent ces obligeants chrétiens qui ont l’honneur de porter le mot Agenceécrit sur leurs portes, un tel laisser-aller pourrait avoir des inconvénients sérieux. Veuillez vous rassurer. Pas d’agence sans discrétion. C’est l’abcdu métier : discrétion à toute épreuve. Le patron est un confesseur ; le cabinet est une tombe. Essayez, puisqu’il n’y a personne, furetez, cherchez, quêtez, tournez et retournez, vous ne trouverez rien, à moins que vous ne tombiez précisément sur l’amorce de quelque ligne dormante, tendue là tout exprès pour un poisson de votre espèce. Vous êtes encore aux bagatelles de la porte. Une agence est mieux machinée que cela. Ceci est le foyer public ; le tabernacle est ailleurs, le foyer privé, cadenassé pour les profanes. Dans cette partie-là, nous sommes loyaux, c’est vrai, mais nous sommes prudents par état.
Nous faisons toutes les choses que le tabellion ne sait ou ne peut faire. Et si nous manquons de diplômes, c’est que nous sommes à cent coudées au-dessus des vulgaires examens.
Une lampe, jumelle de celle qui éclairait le salon, brillait sur la cheminée du cabinet et montrait la porte entrouverte d’un boudoir, car il y a le côté des dames.
Le boudoir était charmant, et d’un goût très passable. On ne peut dissimuler, cependant, que l’odeur de la pipe y persistait. Or, en 1842, cette odeur de pipe était une insolence et un symptôme : elle prouvait que le faune de ces grottes avait ce qu’il fallait de valeur pour imposer ses habitudes. Dans le boudoir, il y avait des tableaux tendres et deux réductions de Pradier ; le guéridon, en bois de rose, orné de cuivres coquets, portait Le Figaro, Le Vert-Vert, Le Corsaire-Satan, La Modeet les œuvres de Gavarni très galamment reliées. Des fleurs fraîches emplissaient les vases, et le velours des rideaux, dégagés de leurs embrasses, tombait à larges plis devant les croisées. Il y avait, bien entendu, ce qu’il faut d’issues pour éviter tout danger de rencontres entre celles qui arrivent et celles qui s’en vont.
Hélas ! vous n’eussiez pas trouvé de boudoir à l’agence Échalot ! Point d’antichambre, point de commis derrière la soie verte d’un treillage ; point de salon, point de cabinet ! Similor, brillant mais inutile, était une gêne plutôt qu’un profit ; le jeune Saladin, qui nuisait si abondamment à la propreté de la mansarde, pouvait néanmoins passer pour un luxe. Tout aux uns, rien aux autres ! Échalot avait toujours manqué de trente-cinq francs pour monter en grand son affaire !
Le boudoir était la dernière pièce officielle de l’agence Lecoq. Un petit carré, donnant sur l’escalier de service, la séparait de la salle à manger, qui commençait la série des appartements privés du patron. La maison tournait ici. Une chambre à coucher de style, hyperanacréontique, et dont la description messiérait tout à fait, s’ouvrait également sur le petit carré. Le patron menait, disait-on, une assez joyeuse vie privée.
Là, aucun papier ne traînait ; il y avait des cartons crénelés et défendus par des chevaux de frise, des tiroirs à triple serrure qui défiaient la sape, un coffre-fort, chef-d’œuvre de la maison Berthier, à l’abri du pétard. Impénétrable mystère ! C’était ici le temple où M. Lecoq accomplissait la partie sacerdotale de ses fonctions. Les secrets des messieurs et des dames restaient en sûreté là-dedans et dormaient jusqu’à l’heure où M. Lecoq trouvait intéressant de les éveiller.
La vie est un combat. Jadis, on se servait d’armes lourdes et brutales pour frayer son chemin dans cette mêlée. Aujourd’hui, la vieille Europe, goutteuse et rhumatisante, répugne à ces exercices salutaires. Il y a bien le duel du pharmacien, qui conviendrait aux personnes sédentaires, mais la loi entêtée persécute les pilules, et la médecine se fâche contre tout empoisonnement qui ne rentre pas dans le codex.
Où donc trouver des armes pour livrer la bataille de la vie ?
À l’agence Lecoq, s’il vous plaît. M. Lecoq fournit des renseignements. Je vous prie de croire qu’un renseignement bien établi vaut trois ou quatre revolvers.
La guerre joue de son reste, vous devez bien le voir. Tant mieux ! Demain, la guerre ayant dansé sa dernière gigue, nous passerons la revue de nos armées de diplomates.
M. Lecoq était un diplomate. Il avait fondé à Paris la première maison de renseignements. Parmi la cohue de ses imitateurs, son souvenir reste haut. Il est de l’histoire. Ce fut chez lui que se fournit Argus, quand l’âge eut mis sur ses cent yeux cinquante paires de besicles. Il n’était pas la police, mais la police achetait à bas bruit ses almanachs excellents.
Eussiez-vous souhaité plus de faste dans la maison d’un homme si considérable ? C’est là-bas un quartier riche, mais sans gêne et ombrageux. Le luxe l’offense. On y gagne beaucoup plus d’argent qu’on n’en dépense : c’est le contraire de la Chaussée-d’Antin : pour y faire des affaires, il n’est pas nécessaire de s’afficher en or.
Depuis longtemps, il ne nous a pas été donné de voir M. Lecoq face à face. Nous avons eu à prononcer son nom très souvent, et le lecteur sait que, depuis l’époque où il plaçait, en province, les caisses à secret et à défense de la maison Berthier et Cie, M. Lecoq a fait brillamment son chemin, mais c’est un spectacle intéressant et toujours nouveau que d’assister aux transformations opérées par l’âge dans une riche nature. Telle jeunesse un peu orageuse mûrit en virilité splendide. C’est donc avec l’émotion d’un légitime orgueil que nous présentons ici M. Lecoq, transfiguré, à nos amis et à nos ennemis : M. Lecoq de la Perrière, chevalier de plusieurs ordres.
Nous sommes loin du commis voyageur, doué d’un certain brio, mais entaché du détestable goût qui pestifère cet élément social. M. Lecoq n’avait certes pas pris ces manières de l’Ancien Régime dont la Comédie-Française fait si bien la caricature ; il ne secouait pas son jabot, il ne tournait pas sur le talon, il ne jetait pas sous son bras un claque. L’effronterie était, chez lui, devenue aplomb, la brutalité rondeur, la fanfaronnade autorité : de sorte qu’on peut dire que le fond était resté le même, tout en s’épurant et se sublimant. M. Lecoq de la Perrière était tout uniment la quintessence éthérée de cet illustre Gaudissart, qui fut l’amphitryon de notre J.-B. Schwartz à l’auberge de Caen, dans les premiers chapitres de cette histoire.
Il était là, dans ses appartements privés, en conférence intime, non point avec le premier venu, mais bien avec le marquis de Gaillardbois. Voyez où mène la conduite ! un homme posé, un homme influent, un homme de ministère et même un peu de cour, lancé au mieux dans les affaires politiques et qui, dirait-on, avait vendu très cher à la royauté, quasi légitimement, son passé de conspirateur vendéen. M. le marquis et M. Lecoq étaient ensemble dans des rapports familiers, cela se voyait ; M. le marquis fumait un cigare et buvait du shot ale,commodément assis qu’il était et reposant ses pieds sur la tablette de la cheminée : des pieds vernis comme un guéridon chinois ; M. Lecoq demi-couché dans une causeuse, buvait du schot aleet fumait une grosse pipe albanaise à bout d’ambre. Il ne faut point que le choix du breuvage étonne. La bière est la boisson universelle des gens qui fument : peuple ou princes.
M. Lecoq avait une robe de chambre de velours noir à cordelière d’or et doublée de satin cerise ; son habit de ville, à la boutonnière duquel brillait un ruban multicolore, était jeté sur un meuble. Nous savons qu’il passait la quarantaine ; mais il était conservé parfaitement et semblait être encore jeune homme, malgré le faisceau de petites rides que son caractère joyeux avait groupées en éventail aux coins de ses yeux clairs. Ses traits étaient solidement dessinés, surtout son nez, de carrure romaine ; il avait la bouche grande, sculptée avec énergie et marquée du pli sarcastique. Ses cheveux, d’un châtain sombre et fauve, frisaient ou plutôt crêpaient sur son front largement développé, d’un luisant de bronze ; par contre, ses sourcils avaient blanchi, ce qui donnait un clignotement à ses yeux. Il ne portait pas de barbe. Sa jeunesse était surtout dans sa taille souple et robuste. Ce devait être, en la rigueur du terme, un luron solide.
M. le marquis de Gaillardbois, plus âgé d’une dizaine d’années, était un ancien beau, fatigué, mais suffisamment confit. Ses cheveux n’étaient peut-être pas teints, quoiqu’ils en eussent l’air. Il portait barbe entière et moustaches, le tout d’un noir de jais. Il était de qualité, cela se voyait ; il était du monde aussi, malgré ce lieu douteux où nous le rencontrons ; l’abandon exagéré qu’il affectait ne cachait pas entièrement une sincère distinction de manières que les façons de M. Lecoq faisaient encore mieux ressortir. Il n’y avait pas jusqu’à sa mise élégante et simple qui ne trahît un niveau supérieur.
Un dernier trait : les yeux noirs de M. le marquis, hautains, fendus et entourés d’un large cercle d’estompe, semblaient avoir, par moments, un irrésistible penchant à la déroute – mais il les posait alors d’aplomb et les forçait à soutenir le regard.
Au moment où nous entrons dans le sanctuaire, ces messieurs traversaient un de ces repos qui ponctuent les conversations graves, où chacun a besoin de réfléchir. M. Lecoq éloigna sa pipe de ses lèvres en disant :
— J’ai les Habits Noirs dans ma poche, et quand le préfet voudra, je lui ferai cette petite affaire-là pour pas cher.
M. le marquis garda le silence et lança au plafond un redoutable nuage. M. Lecoq quitta sa pipe.
Il prit le pavillon d’ivoire d’un conduit acoustique, pendant à la muraille à portée de sa main. Il y avait deux de ces conduits, dont les tuyaux verts, semblables à de longs serpents, allaient dans des directions opposées. M. Lecoq mit sa bouche dans le pavillon et souffla. Puis, le pavillon ayant rendu ce soupir sifflant qui signifie « on écoute », M. Lecoq y introduisit de nouveau ses lèvres et prononça tout bas :
— Trois-Pattes est-il arrivé ?
— Non, répondit le conduit.
L’autre pavillon siffla un long soupir. M. Lecoq, l’ayant aussitôt approché de son oreille, reçut cette communication :
— Cocotte et Piquepuce attendent.
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