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Chapitre 3 Découverte de la vaccine

Ce fut l’Anglais Ed. Jenner qui dota le monde de ce curieux et homéopathique préservatif. Le Parlement lui décerna une récompense nationale de vingt mille livres sterling, et ce n’était pas trop cher racheter, au prix d’un demi-million de francs, la vie de tant d’hommes et la beauté de tant de femmes.

Pour la même découverte, Échalot, inventeur, et Similor, son collègue, n’eurent droit rigoureusement qu’à trois francs cinquante centimes. Avec cela on ne peut pas s’assurer un avenir.

Trahis sans cesse par la fortune ennemie et ne pouvant arriver à commettre aucun de ces crimes qui procurent, au théâtre, aux gens adroits et dissimulés, des richesses immenses et le respect mal placé de leur quartier, ces deux braves garçons se creusaient incessamment la cervelle : Similor dans un but d’ambition égoïste, Échalot pour Similor et surtout pour cette tendre créature, Saladin, dont il était la mère de lait. Un instant, l’espoir était entré dans leur cœur ; l’espoir suivi de tout son cortège de beaux rêves. Ils avaient entrevu la possibilité de tuer la femme !

Les deux jeunes gens, leurs voisins, mordus par le théâtre à un autre point de vue, avaient eu la cruauté de rire de leurs modestes prétentions ; car, croyez-le bien, Échalot et Similor n’auraient pas pris cher pour tuer la femme.Et cela leur eût coûté, parce qu’ils avaient l’âme sensible ! Depuis lors, ils voyaient la vie en noir. Il faut se raisonner pour arriver à vouloir tuer la femme. Quand on a fait ce travail d’esprit et de cœur et que, la résolution une fois prise, vaillamment, sérieusement, à fond, la femme manque, le vide de l’existence apparaît tout à coup ; on voit, à n’en pas pouvoir douter, que la vie est un monstrueux tas d’illusions, et qu’il n’y a rien de vrai ici-bas, sinon la misère.

Tel était le cas d’Échalot et de Similor. Ils avaient passé la nuit du dimanche au lundi à dormir un sommeil fiévreux, plein d’aspirations impossibles : Similor se vautrant avec l’emportement de sa riche nature au sein des orgies les plus touffues, Échalot rangeant un petit ménage imaginaire et plaçant à la caisse d’épargne le prix du carnage, accompli dans des conditions respectables. Pour l’un, c’était la barrière, ce vineux paradis des bouteilles cassées, des femmes débraillées, la « danse des salons », les rivaux boxés, l’odeur enivrante de la cuisine, la fumée des pipes : le tremblement, quoi ! Il ne voyait là-dedans que lui seul. Rien pour l’ami fidèle, rien pour l’innocent rejeton. Ces viveurs sont ainsi.

Pour l’autre, c’était le chez-soi, des draps dans le berceau, deux litres flanquant sur la table un plat copieux de petit salé, un peu de feu dans un bon poêle, deux onces de caporal au fond d’un pot et une pincée de pièces blanches dans le gousset : Similor heureux, Saladin endormi, ou souriant de toute la largeur de sa pauvre grande bouche, barbouillée de lait maigre. Voyez la différence qui peut exister entre deux organisations simples, formées à l’école du malheur !

Le point de départ était le même : la femme tuée ; mais quel usage opposé Échalot et Similor faisaient de leurs légitimes bénéfices ! Au réveil, Échalot revit la mansarde nue. Saladin criait dans sa bourriche. Similor, en rouvrant les yeux, constata qu’il n’y avait là ni bouteilles ni femmes. Ce sont d’amers instants.

La toilette de nos deux amis n’était pas généralement une opération compliquée. Similor avait de la coquetterie, mais cette vertu, chez lui, n’allait jamais jusqu’aux ablutions. Il démêlait ses cheveux à l’aide d’un atroce fragment de peigne et fatiguait ses loques à force de les brosser, voilà tout. Échalot, foncièrement propre, époussetait son tablier et raclait ses mains avec une vieille lame de couteau qui servait aussi à l’entretien de sa chaussure. On n’est pas maître de cela : l’eau fait horreur. Inutile d’ajouter qu’ils dormaient en grands costumes, sauf le chapeau gris et le chapeau de paille qui chômaient pendant la nuit.

— Allons ! dit Similor avec un soupir profond, j’en ai fait de crânes songes !

— Mais ils fuient au réveil comme une vapeur légère ! répliqua Échalot, doucement résigné.

— La coquine l’a encore échappé ! gronda l’ancien maître à danser.

Il s’agissait, bien entendu, de la femme à tuer. Échalot se mit sur ses jambes pour aller aux cris de Saladin.

— En voilà une qui a la vie dure ! soupira-t-il. Do, do, l’enfant do !

— Allonge-lui une calotte ! conseilla Similor.

— Allonge plutôt un sou pour lui acheter du lait, Amédée. Il n’est pas l’auteur que nous éprouvons des tortures.

Similor ne daigna pas répondre. Il essaya de se rendormir, mais son estomac faisait comme Saladin, il criait. De guerre lasse, il se leva à son tour et chercha dans les coins d’un œil sournois pour trouver quelques choses à vendre. C’était la centième fois qu’il opérait vainement pareille recherche. Il gronda et jura ; Échalot essaya de le calmer par des paroles pleines d’aménité. C’était bien un ménage, cette bizarre association. Échalot était la mère, douce, résignée, active, gardant héroïquement la maison misérable ; Similor était le père, bruyamment gai quand le ventre est plein, bourru, brutal, lugubre quand le foin manquait au râtelier. Il mit son chapeau gris de travers sur ses cheveux plats et dit :

— Je vas faire un tour aux queues, car il faut toujours que je me démanche, moi, pendant que tu te dorlotes avec le petit.

— C’est vrai que je la passe douce ! murmura Échalot avec une petite pointe d’amertume.

L’ancien maître de danse haussa les épaules et se dirigea vers la porte en mordillant un bout de cigare.

— Amédée, dit Échalot, si tu trouves quelque chose aux queues, rapporte un sou de lait. Et viens embrasser Saladin, avant de partir, car le baiser d’un père est un baume pour son enfant !

Similor s’approcha de mauvaise grâce et mit ses lèvres barbues sur le front terreux de l’enfant qui hurla.

— Vilain oiseau ! grommela-t-il.

Les larmes vinrent aux yeux d’Échalot, qui prit Saladin dans ses bras et le berça.

Faire un tour aux queuesétait une industrie.

Au temps où le boulevard du Crime florissait, le tour des queues commençait à la porte Saint-Martin et finissait au Petit-Lazari. Les rôdeurs allaient comme des fourmis, à la file, longeant toutes ces maisons dramatiques, et personne ne verra jamais procession plus piteuse ! Tous les gens qui ramassent les bouts de cigare étaient là, les femelles de hurons, les enfants errants, les beaux de la fashionsouterraine. Certains ont fait pendant dix ans cette célèbre tournée sans trouver un liard vaillant, mais des prédestinés sont tombés sur une pièce de cinquante centimes. On sait cela. C’est la légende. La chance peut venir. La place est bonne.

Échalot, resté seul, se mit à bercer Saladin qui avait appétit et ne se payait point de caresses. Il était dur comme une pierre, ce malheureux bambin, mais l’abstinence a des bornes. Saladin criait comme un enragé ; des convulsions secouaient son petit corps étique. Tout ce qui lui restait de sang était à ses joues, et il faisait une grimace véritablement diabolique.

— Do, do, l’enfant do ! disait Échalot avec son admirable patience. Il est beau, le petit à sa mémère ! Papa va lui apporter du lolo. Dodo !

C’était précisément ce que voulait Saladin et tout de suite : du lolo… Combien de fois les vœux d’Échalot n’avaient-ils pas appelé ce miracle : un changement de sexe ! Combien de fois ne s’était-il pas vu, entrouvant sa veste de pharmacien, pour donner le sein au petit ! Dans les promenades, il regardait les nourrices avec envie. Et par une attendrissante association d’idées, il contemplait aussi les militaires avec plaisir, parce que ces braves sont l’amusement des nourrices.

— Do, do ! l’enfant do ! Papa Amédée a bon cœur, biribi, bibi, bibi, bibi, ah ! mon ami chéri, carabi, oui !

Il élevait Saladin au-dessus de sa tête et le faisait redescendre vivement. C’était un joli jeu pour les enfants repus. Saladin, tout mièvre qu’il était, avait un creux solide. Il vociférait avec une abondance nouvelle, et les oreilles du triste Échalot tintaient. Il se fâcha.

— Petit filou, dit-il en le déposant par terre, je vas m’asseoir dessus toi, parole d’honneur ! Ça m’énerve de t’entendre ! Puisqu’on t’en fait le serment qu’on n’a rien dans les mains, rien dans les poches, tu vas taire ton bec !…

Saladin n’en hurlait que mieux.

— Eh bien ! s’écria Échalot, tant pis si l’autorité me punit ! Je vas me rabaisser jusqu’à demander l’aumône !

Il sortit en proie à une indicible émotion, car il avait le cœur haut, et la pensée de tendre la main l’humiliait jusqu’à la détresse. Heureusement, il n’eut pas besoin d’en arriver là. Le déjeuner d’une voisine était sur le pas d’une porte. Échalot le chipa. Mais l’orgueil du métier naissait en lui, et il se dit en regagnant sa tanière :

— Tout de même, on se fait la main ! Je vas narrer la chose à Amédée. Comme quoi, poursuivit-il en abreuvant maître Saladin, qui se tut aussitôt que la nourriture eut touché son bec,puisqu’on est réduit à la ficelle, tu sauras t’en servir avec adresse, pas vrai, trésor ? Avale-t-il ! mais avale-t-il ! Tu vas t’étrangler, farceur !

« Quoique ça, murmura-t-il, attristé tout à coup, la voisine n’est pas riche ! Et je comptais élever mon Saladin dans les sentiers de l’honneur avec le poil à gratter. Mais bah ! on rendra le sou de lait de la voisine sur la première affaire. Et l’enfant ne saura pas par quelles manigances on lui aura fait sa fortune, dont il jouira plus tard.

Il avait faim : néanmoins, il versa religieusement dans la bouteille le reste du repas de Saladin, qui dormait déjà comme un loir. Un bonheur ne vient jamais seul. La voix prétentieuse et fausse de Similor exécuta des roulades dans l’escalier. Un violent espoir serra le cœur d’Échalot.

— Ceux du quatrième lui ont peut-être reparlé pour la femme, pensa-t-il.

Similor entra et jeta sur la table une poignée de gros sous.

— À la queue ? demanda Échalot ébloui.

— Si vous ne m’avions pas, dit Similor au lieu de répondre, la maison tomberait.

Les narines de l’ex-pharmacien se dilatèrent avec une soupçonneuse volupté.

— On a bu de l’eau-de-vie, Amédée, prononça-t-il.

— Eh bien ! après ?

— Il a été juré qu’on ne prendrait, rien soi seul.

— La paix, bibi ! Pour faire des affaires, faut s’entretenir avec la personne, pas vrai ?

— Oui, Amédée, dit la ménagère d’un ton radouci. Quelle personne ?

— Pour s’entretenir avec la personne, on entre dans un café-estaminet, billard… Si c’est l’étranger qui offre…

— Tu es rond, parole sacrée ! s’écria Échalot avec admiration et envie.

— Prends ton chapeau, nous saurons bientôt de quoi il retourne dans tous leurs mystères de fera-t-il jour demain ?et autres. Je paye deux saucisses et l’arrosage.

— Merci, mon Dieu ! murmura Échalot. Les jours heureux vont-ils enfin luire pour nous !

Similor approuva cette exclamation.

— Il y a un Être suprême pour le vulgaire, dit-il, ça ne fait pas de doute, mais celui qui a de l’atout sait se mettre au-dessus par son audace. L’honnêteté, c’est des bêtises ; on s’y laisse pourrir toute sa vie dans le besoin. Si on n’avait pas eu la faiblesse de tenir à l’honneur dans le principe, je n’aurais pas manqué les diverses occasions et je pourrais chasser au loin l’indigence qui nous oppose de faire des affaires ; car, si tu es pauvre, on aura l’injustice de te mépriser, dans l’ordre social ; au contraire, si tu t’es procuré l’aisance par des infidélités, le quartier t’ôtera son chapeau. Est-ce vrai ?

— C’est vrai ! fit Échalot, qui pêchait sous le lit des petites loques impossibles à décrire.

— Conséquemment, reprit Similor, la société française est composée d’imbéciles et de finassiers qui savent tirer leur épingle du jeu avec adresse. Les premiers sont la dupe des autres, toujours gémissant sous l’oppression de l’hypocrite, qui a fait son beurre et qui dit : « C’est à moi ! » Ça, c’est la loi, ouvrage de celui qui a bourré ses poches le premier. Alors, veux-tu rester dans l’opprobre de la gêne de ne jamais avoir de quoi te repasser aucun plaisir ?

— Non, non, répliqua Échalot qui faisait un paquet de ses loques. On a déjà convenu qu’on dédaignerait les vains préjugés de l’honneur !

— Allume, alors ! on profitera au moins de ses crimes. Qu’est-ce que tu veux faire de ces mouchoirs-là ?

— C’est ma lessive, Amédée ! je vas laver les affaires de Saladin dans le canal.

Il prit son paquet, il prit Saladin et la bouteille. L’idée de manger une saucisse entourait son front de rayons. Similor, nature plus mondaine, avait un peu honte du paquet et beaucoup de l’enfant. Dans sa pensée, l’innocente créature nuisait à ses succès auprès des dames.

Nous éprouvons une sorte de pudeur à peindre cette mâle famille circulant dans Paris : Échalot, chargé de son triple fardeau ; Similor, toujours beau, toujours fier, lançant des œillades assassines à travers les devantures des magasins, et s’éloignant volontiers de son camarade pour faire croire qu’il était célibataire. Ils prirent place dans une gargote austère, devant une table de sapin, noire comme de l’encre, où reposaient une salade et un moutardier. Saladin, le paquet et la bouteille furent suspendus à la muraille à l’aide d’un clou, faisant office de patère. Une vieille femme, qui devait expier là de bien impardonnables forfaits, vint les servir avec défiance.

— La chose de notre avenir assuré dans la carrière du crime, dit Similor d’un ton d’affaires, te sera communiquée avec la manière de se servir du fera-t-il jour demain ?et autres. C’est Piquepuce qui a régalé ce matin…

— Monsieur Piquepuce ! s’écria Échalot émerveillé.

— Parle avec prudence. Ces machines-là n’ont pas coutume de s’égosiller à haute et intelligible voix.

— Pour ça, oui. Elle est fameuse, la saucisse !

— Passable… Prochainement on fera d’autres extra plus coûteux, mais pour revenir au mystère auquel nous allons coopérer, il n’est que pour mercredi.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Échalot.

Similor mit un doigt sur sa bouche.

— C’est donc encore deux grands jours à vivre de nos propres ressources, reprit-il. Je ne veux plus manquer de rien, toi non plus. C’est à nous de faire appel à notre astuce pour résoudre le problème. Avec vingt-cinq francs, penses-tu qu’on pourrait aller jusqu’à mercredi ?

Échalot passa le revers de sa main sur ses lèvres. Quarante-huit heures d’opulence !

— Eh bien ! acheva Similor, j’ai trouvé un truc : il faut sauver le noyé ; ça donnera vingt-cinq francs de prime.

— Tu as un noyé ? demanda Échalot hébété.

— Oui, Bibi : c’est toi le noyé, comme de juste, et c’est moi le sauveur ; est-ce un truc, celui-là !

Au point de vue moral, Échalot n’en avait que plus de mérite à laver de temps en temps au canal la demi-douzaine de mouchoirs qui formaient la layette de Saladin. L’eau lui faisait dégoût à ce point qu’il négligeait, par crainte de l’eau, son talent de pêcheur à la ligne. L’idée de Similor était bien simple : il voulait jeter Échalot dans l’écluse et puis le repêcher. Seulement, Échalot ne voulait pas.

— Tu ne sais pas nager, dis donc, l’ancien ! protesta ce dernier qui frissonna de tous ses membres et repoussa son assiette. Je trouve que c’est des vilains jeux.

— Vas-tu caponner ? demanda Similor menaçant.

— Je fais toujours tout ce que tu veux, mais l’eau, ça n’entre pas dans mes idées.

— Et tu dis que cette créature-là t’est chère, s’écria Similor en levant ses deux bras vers Saladin endormi qui pendait à son clou. Mange, propre à rien ! À quoi ça sert-il d’opérer des inventions nouvelles ! Mange !

Mais Échalot n’avait plus faim. Son déjeuner était gâté.

— Amédée, dit-il avec tristesse, tu m’offenses dans mes sentiments les plus sacrés !

— Il n’y a pas d’Amédée ! tu arrêtes une entreprise.

— J’aimerais mieux n’importe quoi que l’écluse.

— As-tu un autre moyen de gagner vingt-cinq francs ?

Similor, qui avait expédié sa saucisse, attira vers lui l’assiette de l’ex-pharmacien et se remit à la besogne.

— Écoute, dit Échalot, sans se plaindre de cette spoliation, qui lui déchirait le cœur, c’est profond, l’écluse ?

— Oui, riposta Similor, mais c’est pas large.

— Eh bien ! jette-toi dedans, je te donne ma parole sacrée que je te r’aurai !

Similor le foudroya du regard.

— Avec ça, répliqua-t-il en achevant le demi-setier, qu’un bain après le repas, c’est la mort subite de ton ami !

Échalot eut la délicatesse de ne pas rétorquer l’argument. Jamais il n’abusait de ses avantages, et c’est ce qui rendait son commerce si agréable. On se remit à chercher des trucs.

Et certes, c’est le cas d’éditer ici ce poème gracieux, cette idylle attendrissante et toute parisienne : la naissance de Saladin, enfant de théâtre et de carton, appelé peut-être à dompter des lions, à dévorer des sabres ou à jouer les utilités avec quelque éclat sur les scènes de l’Ambigu-Comique. Le chapeau gris de Similor était plus jeune de trois ans. Échalot balayait une pharmacie borgne de la rue de Vaugirard. Similor, aimable et fait pour plaire, donnait encore des leçons de danse à la barrière Montparnasse.

Ida Corbeau, dite Joue-d’Argent, invalide de la conquête d’Alger, vendait des citrons, des sucres d’orge et de la limonade en face du Dôme. Elle était vénérée dans le quartier et connue pour avoir de nombreuses intrigues avec les débris de nos gloires.

Ida Corbeau, ancienne vivandière de haute taille, était joueuse, déjetée, coiffée de cheveux grisâtres et mâlement moustachue. L’origine de la joue postiche qu’elle portait du côté droit, et qui donnait quelque chose d’imprévu à son aspect, restait un mystère.

Jusqu’alors, Échalot et Similor, se suffisant l’un à l’autre, n’avaient pas aimé. Ils virent Ida, un soir qu’elle prenait abondamment le rogomme à la barrière, entourée d’une cour nombreuse et choisie. Ce feu dont parle la lesbienne Sapho, en ses vers immortels, circula aussitôt dans leurs veines. L’air leur parut tiède, la brise plus parfumée ; ils comprirent le printemps, le chant des oiseaux, le sourire des fleurs.

Ida entonna un couplet patriotique. Elle dansa avec un cavalier qui avait deux jambes de bois ; le destin de nos deux amis fut fixé ; mais Échalot devait jouer ici, comme toujours, le beau rôle de l’ami qui se sacrifie.

Échalot se drapa dans son abnégation.

Au bout de quelques mois passés dans ce jardin d’Armide, à la porte duquel restait le mélancolique Échalot, Similor éprouva une grande joie et un grand orgueil. Elle était mère. À dater de ce jour, Ida Corbeau ne sortit plus de la boisson. Similor permit alors à Échalot de lui payer quelques douceurs. On passait de longues journées à imbiber Ida qui songeait sérieusement à se ranger plus tard.

Un soir, Ida voulut faire un extra, c’était impossible. Elle rendit l’âme au moment où Saladin entrait dans ce monde. Le petit coquin naquit ivre. Échalot jura de faire son éducation. Similor, inconsolable, désira sauver au moins la joue qu’il avait tant aimée ; ce fut un chagrin de plus ; la défunte l’avait trompé, la joue était en étain.

Vers midi, Mme Eustache, la maîtresse du cabaret, voyant qu’on ne consommait plus, mit nos deux amis à la porte. Échalot et Similor étaient de ceux qui peuvent battre douze heures durant, sans rancune, le pavé de la métropole.

Vers huit heures, ils avaient fait huit lieues et aucun trucutile n’était sorti de leur collaboration. L’appétit grandissait : l’odeur des gargotes devenait de plus en plus attrayante ; ils se mirent à causer gourmandises et à bâtir le menu du repas de corps qu’ils devaient s’offrir le surlendemain, après « l’affaire ». Ils étaient auprès de la rotonde du Temple, lorsque leurs yeux tombèrent simultanément sur une affiche collée à hauteur d’homme.

Tous deux ensemble, et d’une seule voix, ils s’écrièrent :

— Voilà un bonide trois francs cinquante !

Ils avaient découvert la vaccine.

L’affiche portait en substance :

« Mairie du sixième arrondissement. Vaccinations gratuites de dix heures à midi, hôpital Saint-Louis. La prime est fixée à trois francs cinquante centimes, pour les parents munis d’un certificat d’indigence. »

Saladin n’était pas vacciné. Un instant, Échalot et Similor restèrent sans paroles. La découverte du truc produit la joie qui étouffe. Il y avait pourtant un obstacle ; c’était le certificat d’indigence.

— Parbleu ! décida Similor, tu iras le demander tout seul.

— C’est toi le père naturel ! objecta Échalot.

On conçoit l’horreur instinctive de nos deux amis pour les lieux où se délivrent les certificats.

Échalot, cependant, avait son idée. Il s’approcha de l’affiche et la décolla d’un seul temps sans la déchirer. C’est un art. Aux interrogations de Similor, il répondit :

— Amédée, on poussera ces trois francs cinquante jusqu’au double et triple par mon adresse ; en plus, on épargnera la douleur à ton enfant de subir des tortures de la lancette !

Il y a quelque chose de supérieur à l’argent, c’est le crédit. Et que faut-il pour établir le crédit ? Un titre. L’affiche était un titre ; elle constatait que Saladin valait trois francs cinquante, parce qu’il n’était pas vacciné. Une fois vacciné, Saladin ne valait plus rien. Munis de l’affiche et de Saladin, Échalot et Similor commencèrent une triomphante tournée. Partout on leur ouvrit un crédit de dix sous sur leur gage vivant. Roulant de cabaret en cabaret, ils connurent l’abondance, et Saladin fut sauvé de la vaccine !

Le lendemain soir, las de voluptés et bourrés comme des canons, ils se reposèrent sur un banc du boulevard du Temple. Saladin avait eu sa part de l’orgie ; il était un peu incommodé ; on le mit au frais, sous le banc, et l’on causa. Cent mélodrames les entouraient ; ils n’avaient qu’à choisir. Du banc où ils s’asseyaient, ils pouvaient voir La Galiote, et l’entrée du couloir étroit qui conduisait à l’estaminet de L’Épi-Scié. C’était la terre promise ; mieux que cela : le paradis ! À Paris, le fait seul de présenter certains cafés communique la gloire contagieuse. Le Café anglais, Tortoni, Riche, sont des lieux illustres qui posent un jeune homme.

À L’Épi-Scié, c’était la haute,il y avait des mois, peut-être des années, qu’Échalot et Similor nourrissaient l’ambition de franchir ce respectable seuil. Ils n’osaient pas.

La bonne chère enhardit le cœur que le succès relève.

— Quoique ça que le rendez-vous est fixé à demain, dit Échalot, d’ordinaire si timide, on ne nous avalerait pas là-dedans, ce soir, pas vrai, Amédée ?

Le désir de Similor n’était pas moindre, mais il avait conscience de l’énorme supériorité de M. Piquepuce.

— Il est avec tous fashionnable,répondit-il, faiseur d’embarras comme M. Cocotte et peut-être même encore plus huppé. Faudrait le prétexte d’avoir là une connaissance à voir ou comme qui dirait l’occasion de leur apprendre en entrant. Voilà ce qui vient de paraître !

En ce moment, un homme en costume quasi militaire se dirigea de La Galiotevers l’estaminet de L’Épi-Scié et passa sous la lanterne fumeuse qui jeta un vague rayon à son visage. Les grandes résolutions sont rapides comme l’éclair. Les parents de Saladin se levèrent en même temps tous les deux.

— Tu l’as remis, celui-là ? demanda Similor.

— C’est M. Pattu, le capitaine de L’Aigle de Meaux n∘2, répondit Échalot, sur le canal.

— Comme quoi, dit Similor, j’ai eu des raisons suffisantes avec ce conducteur qui m’a insolenté dans sa gabare. L’honneur commande une tripotée, qu’est le prétexte cherché. Allume !

Échalot aussi appréciait les exigences de l’honneur. Concentrant en lui-même ses émotions, il suivit son ami qui descendait vers la ruelle d’un air crâne. Saladin resta sous le banc. Que dire de plus ? Nous connaissons l’âme d’Échalot. Au lieu de nous livrer à une analyse longue et pénible du trouble qui le dominait, nous constatons ce seul fait : il oublia Saladin !

Avant d’entrer, Similor s’épousseta du haut en bas et tapa son chapeau gris sur l’oreille, mais son aplomb était entamé déjà. Il y a des seuils qui font battre le cœur. Il poussa la porte, cependant ; Échalot se glissa derrière lui, ôtant d’instinct son couvre-chef, comme un chrétien qui pénètre dans une église.

C’était une salle assez vaste, basse d’étage et puissamment enfumée où une quarantaine de consommateurs buvaient dans un nuage. Ces brûleurs de pipes et ces joueurs de dominos, ressemblant à des petits bourgeois, étaient peut-être, étaient certainement des gaillards qui en mangeaient !

Similor marcha droit au comptoir où une grosse femme, violette en couleurs, accueillait justement le capitaine Pattu avec un tendre sourire.

— Conducteur ! appela-t-il d’une voix retentissante.

Le marin d’eau douce se retourna en tressaillant au milieu de son compliment d’arrivée.

— Sois calme, Amédée, glissa Échalot.

— Comme quoi, reprit Similor avec éclat, vous devez reconnaître un jeune homme qu’a eu à se plaindre de vous dans l’exercice de vos fonctions de batelier de deux sous, et qu’a promis de vous casser une aile en deux, sans se fâcher à pied comme à cheval, contre-pointe, canne, baïonnette ou chausson français, rien dans les mains, rien dans les poches !

Un éclat de rire bruyant et rauque accueillit la conclusion de ce discours, qui enleva immédiatement l’approbation générale. Échalot regarda Similor d’en bas et le trouva grandi.

Par tous pays, le mari de la reine est entouré de jaloux. Le capitaine Pattu n’échappait pas à ces inconvénients du bonheur. Quand la dame et maîtresse de L’Épi-Scié parla de faire jeter Similor à la porte, il y eut un murmure.

— Les mendiants ne sont pas reçus dans une maison honnête ! voulut insister aigrement la souveraine, qui répondait au gai nom de Mme Lampion.

— Et si on vous cousait le bec avec un mot d’amitié, ma grosse nounoute ? demanda Similor, qui reprenait plante. Si on vous disait à l’oreille : « Fera-t-il jour… ? »

Il n’acheva pas. Son nez, sa bouche et son menton disparurent dans son chapeau gris, brusquement enfoncé d’un coup de poing appliqué de main de maître… Tonnerre de gaieté dans la salle. Échalot eut le réveil du lion. Il retroussa les manches de sa veste, trempa ses deux mains dans la poussière et prit, à la grande joie de la galerie, la garde du boxeur français, mais, au lieu de frapper, il se tira gauchement une mèche de cheveux et balbutia :

— Bonsoir, monsieur Piquepuce ; saint, monsieur Cocotte ; votre serviteur, papa Rabot.

M. Piquepuce alla au comptoir et dit à l’oreille de la reine Lampion :

— C’est les agneaux de Toulonnais-l’Amitié. Pas de bêtise !

Et comme elle ouvrait la bouche pour répliquer, Piquepuce ajouta :

— Ils ne dureront que jusqu’à demain soir.

Quelques minutes après, Similor et son fidèle Échalot étaient attablés dans le troisième ciel, c’est-à-dire au milieu de quinze ou vingt artistes, qui tous en mangeaient.Ce fut une nuit enchantée ; on fit la poule ; on ne parla pas affaires. Nos deux amis se sentaient transformés par le frottement de cette auguste compagnie.

Il est des enivrements si naturels qu’on n’a pas la force de les stigmatiser. D’ailleurs, combien de fois déjà Saladin n’avait-il pas été oublié, soit sous un meuble, soit à un clou, sans danger pour sa santé. Vers quatre heures du matin, un mouvement se fit. Un personnage qui semblait de première importance entra mystérieusement par la porte qui donnait sur le chemin des Amoureux. Ce personnage, coiffé d’une chevelure noire, portant de gros favoris et muni de lunette bleues, éveilla chez nos deux amis une vague réminiscence. Ils ne firent, du reste, que l’entrevoir, et ils avaient l’œil un peu troublé, par le trop de bonnes choses qu’ils avaient goûtées.

M. Lecoq n’avait ni favoris noirs, ni lunettes bleues.

Piquepuce leur dit, au moment où ils cherchaient à rassembler leurs souvenirs :

— À la niche, mes biches ! Le rendez-vous tient à onze heures du matin, ici ; vous verrez le maître à tous, M. Mathieu…

— Trois-Pattes est le maître à tous ! s’écria Échalot.

Et Similor, moins facile à étonner :

— Je m’en étais toujours douté que l’éclopé participait !

Il faisait encore nuit noire quand ils reprirent l’allée qui menait aux boulevards. Similor allait en avant, la poitrine élargie et le cœur agrandi.

— Comme quoi, dit-il, exhalant la pure joie de son triomphe, tu vois reluire à l’horizon tout l’éclat de notre avenir.

Échalot, dont le cœur et l’estomac étaient pleins, se précipita sur lui et le serra dans ses bras en murmurant :

— Le petit aura donc un sort !

Mais cette phrase se termina par un cri douloureux. Il s’arracha des bras de Similor pour tâter ses deux aisselles et son dos, places ordinaires de Saladin, Saladin n’y était pas ; par un instinct touchant et comique, il fouilla dans ses poches : point de Saladin.

La mémoire lui revenait. Il poussa un bêlement plaintif et s’élança comme un trait vers La Galiote.

— Parbleu ! disait ce stoïque Similor, pas de danger qu’on le vole !

Il pressa le pas, parce qu’une clameur sourde arriva jusqu’à lui. Un homme fuyait, traversant la chaussée et bientôt une voiture, arrêtée de l’autre côté du boulevard, s’éloigna au galop.

— On a tué la femme ! râlait cependant Échalot agenouillé près du banc. On a tué deux femmes.

Il y avait, en effet, deux femmes couchées en tas au pied du banc dans une mare sanglante. Le réverbère voisin éclairait la tête de la comtesse Corona, appuyée contre le tas de poussière où dormait Saladin, et le visage d’albâtre d’Edmée Leber, encadré dans les masses mêlées de ses grands cheveux blonds.

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