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Chapitre 8 Bal d’argent

Ces nuits-là, le petit Paris ne se couche pas.
Ces nuits, le petit monde veille, avide de voir et d’entendre, curieux de flairer un parfum, de saisir au passage le feu d’un diamant ou l’éclair d’un regard, empressé à espionner les toilettes, désireux jusqu’à la fièvre, d’approcher le plus près possible de ces joies vides et vaines, qui lui semblent enviables entre toutes, et dont il désespère de pouvoir se rassasier jamais. Le quartier Schwartz vivait en émoi comme un soir de feu d’artifice. Ces Schwartz, au fond, n’étaient ni aimés ni détestés : on ne leur en voulait guère que d’être si riches. Il y avait Blanche, la chère enfant, qui planait au-dessus de ce coffre-fort. La prescription existe aussi pour le crime de bonheur. On excusait Blanche, parce qu’elle était née dans ce velours frangé d’or ; osons dire le mot, parce qu’elle n’était pour rien dans la conquête de la fortune.

Blanche était fille de quelque chose ; elle était le seconde génération à qui l’on pardonne la conquête ; elle avait droit d’être belle, noble, secourable, et d’éblouir comme un souriant rayon.

Nous ne voulons pas avancer que le quartier, ameuté au-dehors, se privât de médire ; on médisait bien en dedans des portes du salon, mais ces humbles invités de l’extérieur n’en disaient pas plus long que les hôtes privilégiés de M. Le baron. Ils venaient, concierges infidèles, flâneurs et curieux de toute espèce, parmi lesquels allaient et venaient ces philosophes qui sont au-dessus des passions humaines, les gardiens de la cité.

L’ambition du quartier était de darder un regard à l’intérieur de la cour ; chose difficile, à cause de l’incessante procession des équipages et de la ténacité du premier rang des curieux qui, ayant acquis ces bonnes places, au prix d’une heure ou deux d’attente, les eût défendues jusqu’à la mort. Il est superflu d’ajouter que toute la rue d’Enghien était aux fenêtres, depuis l’entresol jusqu’aux combles.

Aux fenêtres, on se disait de ces choses :

— La file des équipages commence à la Madeleine.

— Elle courait le cachet pour trente sous.

— Quoi ! Il y en a qui ont de la chance !

Depuis onze heures, les équipages passaient, passaient toujours, entrant dans cette cour fleurie, versant sous l’admirable marquise du perron leur contenu de femmes, de diamants, de fleurs, et ressortant pour faire place à d’autres équipages.

Les curieux se tordaient le cou. De temps en temps, un nom célèbre dans l’art, dans la politique ou dans la finance était prononcé. Alors il se faisait une petite convulsion dans la cohue, personne ne voyait, mais chacun disait son avis sur cette figure devinée.

Parmi ces innocents et ces oisifs, cependant, un mystérieux travail se faisait : le travail préparé par Trois-Pattes à l’estaminet de L’Épi-Scié. Un homme vint à pied au bal de M. le baron Schwartz, le seul peut-être, et son nom prononcé par Riffard mit en émoi jusqu’aux sergents de ville qui dépêchèrent un exprès à la préfecture. Riffard, neveu du concierge de l’hôtel, était à son poste. Il dit comme c’était son devoir :

— C’est drôle de voir un oiseau pareil entrer chez les maîtres !

Et, dans la rue, les nos de 2 à 8, hommes et femmes, répétèrent le nom de M. Bruneau, expliquèrent son humble position sociale et s’étonnèrent à grand bruit.

Sans bruit, au contraire, et à la faveur de quelque fluctuation dans la foule, le même Riffard avait déjà introduit, pour M. Champion, Échalot, qui laissa Saladin, dans l’armoire de la concierge, puis, pour Mme Champion, Similor muni d’un costume honorable faisant valoir ses dons naturels, puis les nos 11 et 12, M. Ernest et Mlle Mazagran chargés du garçon de caisse, après le départ des vieux époux. Tout allait. On avait amplement parlé de Michel, d’Étienne et de Maurice ; ces cancans intéressaient assez les badauds pour que ces mêmes badauds fussent à l’heure donnée d’excellents témoins ; les invités de Trois-Pattes étaient entrés (nos 20 et 30) et un bonhomme qui portait sur son dos une boîte de lanterne magique, avait eu déjà deux ou trois disputes à cause de son instrument. Les nos 30 à 40, vous savez qu’ils étaient aux fenêtres.

Tout allait donc au-dehors. Au-dedans… soyez tranquilles ! vous n’aurez pas beaucoup de descriptions. Nous sauterons par-dessus les merveilles de l’escalier et nous ne ferons que mentionner les enchantements des salons. Ce n’est pas clémence de notre part, c’est que, en réalité, dans la maison Schwartz, il n’y avait pas grand-chose à peindre, à cause de Mme Schwartz, dont le tact exquis était ici une sauvegarde.

Le bal était splendide. Le Tout-Paris des chroniqueurs y assistait en masse. Les salons du baron Schwartz étaient littéralement émaillés de grands noms : la cour y était représentée ; le faubourg Saint-Germain y avait envoyé une suffisante députation ; les lettres, les arts, l’argent, trois royautés, y foisonnaient couronne en tête ; l’armée, la magistrature, la diplomatie tressaient le long des fastueux lambris une guirlande de générales, de présidentes, d’ambassadrices. Guebwiller, alma materde cette prodigieuse dynastie des Schwartz, eût été bien fière de voir ainsi l’Europe civilisée, que dis-je, l’Europe illustre, académique, officielle, entourer ce million qu’elle avait allaité petit sou.

C’était sous la pluie ruisselante de ces clartés qu’elle était souverainement belle, Mme la baronne Schwartz – Giovanna-Maria Reni des comtes Bozzo – avec son teint d’Italienne, mat et puissant, avec la royale noblesse de sa taille, avec la correction suprême de ses traits, encadrés comme ceux de la femme du Titien dans la gloire prodigue de ses cheveux noirs. Elle échappait justement, par le nom de sa famille, que nous avons à dessein rappelé, à la seule infériorité possible à la protection de ses hôtes illustres. Elle était ici le pavillon éclatant qui couvrait de ses plis le blason pour rire servant de poulaine au riche vaisseau Schwartz.

Debout à son poste de maîtresse de maison, le visage éclairé par un digne et courtois sourire, je ne sais pourquoi vous eussiez dit qu’elle était assise sur un trône.

Il y a de ces prédestinées qui règnent partout et toujours. On l’admirait, on l’enviait ; le baron Schwartz et d’autres l’adoraient. Je n’ai pas dit : on la respectait. Elle était million. Chez nous, personne, y compris les dévots du veau d’or eux-mêmes, personne ne respecte le million. Cela tient à plusieurs causes, dont aucune ne fait honneur ni au million ni à nous.

Le bal du baron Schwartz, nous le savons, n’avait pas été donné pour la danse. Nous n’y sommes pas non plus pour voir danser. Ce qui nous importe, c’est d’y suivre notre aventure qui hâte sa course et se précipite vers le dénouement. Le steeple-chasede nos mystérieux parieurs passait inaperçu au travers de la fête, et cependant leur effort occulte produisait amplement son effet. Des bruits allaient et venaient outre mesure de Maurice et de Blanche, qui, seule, peut-être, s’amusait de tout son cœur. Un couple ravissant ! disaient les personnes qui ont l’adjectif facile.

Après tout, ce petit homme était le fils d’un chef de division. On peut avoir besoin de la préfecture.

Ces choses se disaient dans une chapelle assez bien composée :

— Chère madame, cet ange blond aura deux ou trois fois la dot de la reine des Belges.

— On avait parlé d’un M. Lecoq de la Perrière pour elle.

— Un gaillard bien étonnant ! Avez-vous eu vent des absurdités qui se racontent au sujet de ce pauvre bon vieux colonel Bozzo-Corona ?

— Il paraît certain que la comtesse, sa petite-fille, a été assassinée en plein Paris ?

— La nuit, madame, sur un banc du boulevard… Et quel boulevard !

— C’est au moins une conduite étrange…

— Celle du meurtrier ?

— On le connaît, monsieur ; c’est l’Habit-Noir.

— Gaillardbois me disait que ces coquins-là étaient plus de dix mille dans Paris !

— Et sait-on ce que la pauvre comtesse allait faire sur ce banc de boulevard ?

Dans une autre chapelle, qualité inférieure :

— Ah çà ! ce jeune Michel tient donc à M. Schwartz par des liens ?…

— Alors, pourquoi cette éclipse ?

— La baronne… Vous comprenez !

— Il a été loin, un moment…

— Jusqu’à Sainte-Pélagie, oui !

Troisième chapelle :

— Les conversations… Le baron est bien aise d’avoir avec lui un homme qui a fait partie de plusieurs assemblées. Ça et ça… et ça !

— Vous saviez de quoi il retournait entre lui et le colonel ?

— Voyons, monsieur Cotentin, est-ce une mauvaise plaisanterie, l’histoire de ces Habits Noirs ?

— Il y a de ça… ou de ça… Mes hautes relations me mettaient à même… Mais il ne m’est pas permis d’être indiscret.

Quatrième chapelle, dessus du papier :

— Il est bien aise de voir ce monde-là de près.

— Une fois en sa vie. C’est curieux.

— Mais c’est un succès. J’ai aperçu la marquise.

— Et la vicomtesse, et tout l’hôtel de X… !

– Il y a trop de gens de la cour citoyenne.

— On les souffre bien au théâtre !

Cinquième chapelle, petit coin humble et venimeux :

— Quoiqu’il ne soit pas aimé dans ce pays-ci, j’ai cru devoir accepter l’invitation.

— Mon pauvre Blot, lui, avait poursuivi plus d’un billet. Vous verrez que ça finira mal tous ces embarras qu’il fait : dépenser des cent mille francs pour souhaiter la fête d’une petite fille !

— On colporte déjà des histoires.

— C’est tous des brigands, maintenant ! Vous ai-je dit que dimanche, dans la voiture, j’en ai été pour ma tabatière, mon foulard et mon porte-monnaie ?… Ah !

Ceci était un cri. Mme Blot, rentière, avait cru reconnaître au milieu d’un groupe le voyageur éloquent qui l’avait tant intéressée en comparant Paris à une forêt. Ce fut l’affaire d’un instant. Mme Blot s’était trompée, comme bien vous pensez.

Mais, parmi tous ces riens qui faisaient vivoter les conversations, un vague mouvement de curiosité se glissait, augmentant à chaque minute, sans que personne pût dire où il prenait naissance. Les noms du colonel Bozzo et de la comtesse Corona revenaient à chaque instant ; on racontait avec mille détails la mort de celle-ci, et le nom de son meurtrier circulait, acquérant ainsi une célébrité funeste. Au bout de la première heure, nul n’ignorait plus ce nom de Bruneau, le marchant d’habits de la rue Sainte-Élisabeth. La comtesse Corona, nous l’avons dit, touchait de très près aux deux grands mondes qui divisaient alors la haute vie parisienne. Sa mort donnait tout à coup une effrayante réalité à cette légende des Habits Noirs, jusque-là entourée d’un nuage. Elle appuyait surtout d’une façon inopinée et frappante cette opinion, dès longtemps répandue parmi les crédules que la mystérieuse association, enfonçant ses racines jusqu’au plus profond de nos misères sociales, atteignait par ses hautes branches au sommet où la noble richesse semblait à l’abri de tout soupçon. Qui eût pensé jamais que le colonel Bozzo-Corona ?…

Il y avait une énigme. La comtesse dont l’existence avait toujours présenté des côtés romanesques et obscurs, était-elle affiliée à l’association ? Le drame dont elle était la victime avait une physionomie de châtiment ou de vengeance. Son mari… autre mystère.

Et, certes, la pente que prenait la préoccupation générale n’aurait point d’elle-même porté l’attention vers les trois jeunes gens, dont un seul, Michel, avait une ombre de notoriété. Cependant, on parlait d’Étienne et de Maurice en même temps que de Michel. Ils étaient, disait-on, les voisins de ce Bruneau. Ils faisaient un drame avec l’affaire Maynotte.

Nul ne connaissait l’affaire Maynotte, et pourtant, on racontait l’histoire de la nuit du 14 juin 1825, à Caen. Qui donc prenait tant de peine ?

Des personnes complaisantes… On ignorait leurs noms : c’étaient des invités. Dans un bal comme celui où nous sommes, il y a toujours, au bas mot, un demi-cent de seigneurs que nul n’a présenté et sur le visage desquels le maître de la maison lui-même ne saurait pas écrire un nom. Ceux-là, quels qu’ils fussent, ne manquaient point au bal de M. le baron Schwartz. Ils parlaient, et jamais les nouvellistes innocents ne font défaut pour colporter les paroles.

Edmée, cette délicieuse créature, avait sa part des cancans. On l’avait vue maîtresse de piano : on la retrouvait parée simplement, mais d’une façon si charmante ! Avec Mme Schwartz, elle avait les honneurs de ce succès qui consiste à concentrer sur soi toutes les jalousies éparses. Était-elle de la famille ? Alors, ces Schwartz tenaient par tous les bouts au roman sombre qui confusément se racontait, car une jeune fille avait été trouvée sur le même banc que la comtesse Corona, une jeune fille évanouie, la nuit, seule. Des voix inconnues avaient prononcé le nom d’Edmée. Il y avait des liaisons entre elle et ce Bruneau, et elle habitait la maison des « trois jeunes gens », et… que sais-je ! Maintenant croyait-on à tout cela ?

Paris croit et ne croit pas ; il se connaît. Il bavarde froidement, colportant ces impossibilités qui le lendemain deviennent de l’histoire. Il n’y croit pas, non. Seulement, quand la chose est une fois arrivée, la chose absurde, invraisemblable, impossible, il cligne de l’œil de Voltaire et vous demande avec la bonne foi de Beaumarchais : ne vous l’avais-je pas bien dit ?

On ne croyait pas, mais on regardait passer le baron Schwartz, digne et courtois, sous son embonpoint conquis. On l’écoutait dire aux dames :

— Aimable au dernier point, madame la comtesse. Reconnaissant de la grâce que vous nous faites, monsieur le duc. Véritable honneur pour nous, madame la marquise…

En ayant soin, malgré ses habitudes laconiques, de ne jamais oublier un titre, il allait, comme c’était son devoir, à tous ceux qui avaient droit. Non seulement il n’y avait sur son visage ni inquiétude, ni abattement, mais les observateurs croyaient y lire une allégresse intime ou le travail d’un grand espoir.

Une passion naïve allumait sa prunelle, quand son regard rencontrait la radieuse beauté de sa femme.

M. Lecoq lui avait glissé quelques mots en passant. M. Lecoq de la Perrière marchait, accompagné d’un adolescent de haute taille, très beau, quoique un peu lourd, et remarquable par son profil bourbonien.

Le mariage de Blanche avec ce jeune fou de Maurice n’était pas encore accompli. Chacun pouvait voir comme M. de la Perrière était bien conservé, et pour tant faire que de céder la place, lui qui avait été le fiancé officiel… Écoutez ! Là était peut-être la raison de ce triomphe contenu qui rehaussait la tête du baron Schwartz. On savait que M. Lecoq avait été reçu aux Tuileries, et plus d’une noble dame contemplait les traits de son jeune compagnon avec une émotion pieuse.

Le duc ! ainsi l’appelait-on. Point de nom pour remplacer celui de Bourbon, auquel il avait droit et qu’il ne lui était pas encore permis de porter.

Ce jeune homme occupait bien des pensées.

Une entrée qui produisit une énorme sensation fut celle du personnage haut placé dans l’administration, que nous avons désigné, dans le récit des obsèques du colonel, sous le nom de l’inconnu. M. le marquis de Gaillardbois le suivait comme son ombre. L’inconnu salua M. Lecoq et son jeune compagnon.

Mais si vous saviez comme Edmée et Michel, d’un côté, Maurice et Blanche, de l’autre, étaient loin de tout cela et à quelle hauteur ils planaient au-dessus de ces brouillards ! Maurice, pourtant, venait de rencontrer son père, l’ancien commissaire de police, qui lui avait dit en serrant sa main gravement :

— Je suis content que vous soyez rentré chez M. le baron.

Même scène, entre M. Roland et Étienne qui n’avait plus d’amour celui-là, mais qui respirait dans cette atmosphère enfiévrée les propres essences de son drame. Étienne prenait tout, ne s’apercevant pas qu’on le faisait acteur dans la pièce. Il sentait violemment ces menaces de catastrophes avec lesquelles d’autres jouaient. C’était sa proie, il la guettait.

Vers une heure du matin, MM. Roland et Schwartz, de la préfecture, se réunirent dans une embrasure.

— Il paraît que c’est pour cette nuit, dit l’ancien commissaire de police qui essaya de railler. On va nous prouver que, pendant dix-sept ans, nous avons eu tort de dormir sur nos deux oreilles.

Le magistrat répéta gravement :

— C’est pour cette nuit. On va nous prouver cela.

Un homme que ni l’un ni l’autre ne connaissait s’approcha d’eux, les salua, et leur dit à voix basse :

— Messieurs, tenez-vous prêts. Le signal sera : La justice est infaillible.

Ils tressaillirent tous deux et le rouge de la colère monta aux joues du magistrat.

Mais l’homme avait salué de nouveau avec une froide courtoisie. Ce n’était qu’un messager portant des paroles dont le sens lui échappait sans doute. M. Roland et M. Schwartz, de la préfecture, échangeant un regard silencieux, le laissèrent se perdre dans la fête.

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