I
Quitter Paris pour la première fois depuis onze mois, s'éloigner, par un soir sec et lourd, de Paris obscur, patient, résigné à tout ce qui peut servir son magnifique et sûr espoir;--et s'éveiller à Aiguebelle, sous des monts dont une pluie récente fait plus bleus les sapins, plus bondissantes les cascatelles, cela déjà semble une fête, une surprise qu'on n'a pas méritée. Mais passé le tunnel de Modane, tout éblouit. Qu'il est beau, ce versant des Alpes italiennes, arrosé d'eaux pures, fleuri, drapé de vignes, moiré de maïs, frais en dépit de l'été, chaud malgré la neige voisine! Ce n'est pas encore la monotone abondance milanaise ni la triple richesse, sur une même terre, des céréales et des pampres suspendus aux arbres à fruits. Ici, la fleur se prodigue, le pâturage fait songer à la pelouse et le torrent aux jeux d'eau. Quelle proie que cette terre, pour un envieux voisin!...
L'émerveillement m'accompagne, et la confiance. Je pense, en regardant les gens de ce pays, soldats dans les gares, paysans accoudés aux barrières, appuyés sur la bêche ou la faux: «Voici les miens, voici les _nôtres_. Il n'en est pas, parmi les êtres humains, qui nous ressemblent, même physiquement, davantage. Le soleil a bruni ceux-ci d'un hâle plus généreux; des farines et des vins sans fraude dotent leurs femmes d'un sein plus riche, leurs enfants d'un estomac, d'une dentition plus robustes; sauf cela, ils nous ressemblent. La proportion de leurs traits, le rythme de leurs corps nous sont, dès l'abord, familiers, pénétrables. Tout ici me préserve de l'angoisse inévitable qui m'attendait autrefois en Allemagne, au contact de l'animal humain prussien ou bavarois, d'un rose porcin, souvent prognathe, le nez court et la lèvre longue, avec de fortes pattes pesantes et lentes....»
Malgré la présence, dans les gares, des _bersaglieri_ coiffés de plumes et des officiers réséda, j'emporte, de station en station, jusqu'au delà de Gênes, l'illusion de voyager dans un pays oublié par la guerre. Gênes, jaune sur un ciel boursouflé d'orages, regorge d'hommes jeunes, ouvriers, marchands, en costume civil. L'air est plein d'une active odeur de charbon, de goudron, de mer. Le train escalade, pour joindre le golfe, des jardins négligés, des églantiers rouges, jette ses escarbilles brûlantes sur des lauriers-roses. La mer, que nous longeons enfin, ne porte aucune trace des cruels conflits et baigne des villages couleur d'ocre, épanouis, toutes portes ouvertes et versant au flot un tribut florissant d'enfants nus qui jouent dans la vague....
Soudain, à la nuit tombante, près de Rapallo, notre train, ralenti, croise un autre train,--puis-je nommer ainsi ce long char débordant de rires, de chants, de frénétiques mandolines? Cette fusée de fête qui s'enfonce dans le crépuscule, c'est un départ de troupes italiennes. Oui, le «peuple de mandolinistes» s'en va en guerre! J'ai reconnu l'accent, l'ivresse, la guerrière insouciance de _nos_ soldats. Ces rires, ces chants, c'était l'hymne de départ de nos chasseurs, de nos marins, de nos zouaves traversant Paris et sa banlieue, et jamais chanson d'Italie n'eut dans mon cœur un écho plus français.
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La guerre, la guerre.... Des rencontres de trains militaires, les uniformes sur les voies, la variété des cartes postales et des emblèmes patriotiques vendus dans les gares m'ont ramenée à ce mal qui vit avec nous, auquel nous avons consenti tous ses droits et qui se nourrit de nous-mêmes. J'arrive à Rome: les roulements de tonnerre, de grêle, de pluie, mêlés d'éclairs de foudre et de soleil;--la guerre....
--Est-ce que la guerre n'a rien changé à Rome? ne manqué-je point de demander, dès les premières heures, au comte Primoli.
--Certainement si, répondit-il avec une prudence romaine: la couleur des réverbères.
Pour faire tenir toute la vérité dans sa réplique, il eût pu ajouter: «et les chevaux des voitures de place». Rome, qui n'a point de troupes, connaît seulement le demi-silence, le vide d'une capitale en été. Elle subit, comme chaque année, ses matins brumeux qui obligent à l'oisiveté physique; une vague de feu abaisse, de huit heures à midi, les persiennes obliques. Puis l'air bouge un peu, annonçant le frais _ponentino_, la brise de trois heures; les magasins, fermés depuis midi, rouvrent leurs vitrines, la ville renaît, comme arrosée, sous un ciel presque blanc que l'incendie horizontal du couchant respecte. Le soir infuse aux colonnades blondes, au travertin fauve des palais, un sang plus rose. Le long jour d'été tarde ici plus qu'ailleurs à s'éteindre, semble-t-il, et neuf heures ont sonné que je vois distinctement, sur un éther laiteux et sans lune, la forme babélique du château Saint-Ange, et, sur le pont, les saints théâtraux, les draperies pleines d'un souffle inutile, qu'y a dressés le Bernin.
C'est l'heure des réverbères bleus. La hâte, le hasard ont varié leurs couleurs, du bleu brûlant des vitraux gothiques jusqu'à l'azur de la mer peu profonde. Nos visages et nos mains nues reçoivent tantôt le bleu flatteur d'un clair de lune d'août, tantôt la pâleur verte de l'éclairage oxhydrique; le brouillard du Tibre tremble en halo autour des veilleuses bleues égrenées le long d'un quai.... Rome, bleue, intacte, parée par la guerre, a trouvé dans la guerre de quoi rendre plus belle la beauté de ses nuits.