III
--Vous irez voir le marché des antiquaires, à Santa-Maria-di-Fiori?
--Allez plutôt voir, à Saint-Pierre, le salut où prient les soldats!
--Ne vous couchez pas si tôt ce soir, assistez, vers deux heures ou trois heures du matin, au passage des troupeaux qui traversent Rome, avec leurs chiens silencieux, leurs bergers à cheval....
--N'oubliez pas les Thermes de Dioclétien et la Vénus couleur de chair....
--Cet après-midi, je veux vous conduire à l'église Saint-Sabas et au cimetière des Anglais....
Romains de Rome, Romains de Paris, ils me parlent tous ensemble, jaloux de me montrer les joyaux de leur ville; chacun d'eux sachant à quelle heure un rayon oblique, traversant une église, l'embrase, à quel moment du jour l'ombre des cyprès croît, en fuseaux parallèles, sur un jardin de tombeaux. Mon ignorance ne me guidant point, je fuis seulement, d'instinct, la paix des musées, dont la sérénité me pèse, et le vide, plafonné d'or, des basiliques. Je me tourne vers les spectacles vivants où l'eau parle, où la ruine, la tombe et la statue se couronnent de vigne, où je puis quêter, sur des visages humains, une secrète, une amicale réponse à la question, toujours la même, que je ne formule pas....
Je n'ai eu garde d'oublier le jour où les brocanteurs couvrent le Campo di Fiori de vieux fers, de cuivres, d'antiquités truquées ou non. «Vous n'y trouverez rien d'intéressant cette année, c'est la guerre....» Je ne viens pas pour acheter: Je viens voir, deviner sinon voir, ce que Rome cache si bien: un changement, une hésitation, un ralentissement dans sa forte vie. Mais, ce marché du Campo di Fiori, la chaleur qui tremble comme un encens au-dessus des œillets rouges et des bottillons de jasmin, ne suffirait-elle pas à en chasser les curieux? Le soleil impose, à travers les manches, des rayons vésicants; un instant d'immobilité est puni d'une brûlure appliquée sur la nuque entre le col et les cheveux. Quel plaisir me guide entre les étalages, protégés d'un auvent de toile? Une marchande, belle entre ses tresses huilées et ses longs pendants d'oreilles, me tend avec une muette insistance un fût de vieille lampe peinte, des cœurs d'argent, des médaillons et des colliers à miniatures pompéiennes, où voltige sur fond noir une petite nudité ailée. Je m'éloigne, je manie des faux saxes soigneusement encrassés, et des vrais carlsbad, car il traîne ici d'abondants soldes d' «objets d'art» autrichiens. Que de jais en festons, de cailloux du Rhin et de marcassite en bordure, que d'étains récemment bosselés, et combien de fagots de petites cuillères à manche en filigrane....
Rien à acheter, vraiment, rien.... On me touche le bras: la belle marchande muette m'a rejointe et me tend, sans sourire, un lambeau de brocart troué. Elle exceptée, aucun marchand ne me retient ici. Je ne vois, assis sous les tentes qui battent au vent, que des femmes, quelques vieillards. Quelques-uns, ayant calé l'assiette de _risotto_ et la fiasque de vin entre une lampe juive, un écrin d'argenterie et un gril défoncé, déjeunent. Tous ces gens-là, me trompé-je? pensent, comme moi, à autre chose. Non, je ne me trompe pas. La marchande aux tresses huilées, qui m'a singulièrement suivie, se campe soudain devant moi, appuie sur mon regard son regard sévère, et me jette ce seul mot:
--_Tedesca?_
A mon geste indigné, à ma réponse:
--_Francese!_
Elle daigne sourire et pose, sans motif, avant de s'en aller, sa main sur mon épaule;--geste insolite, ébauche de caresse confiante, plus émouvante que le langage.
«_Tedesca...._» Il y a plaisir, pour une Française, à constater ici la suspicion de l'Allemand. Mais la suspicion populaire ne va pas qu'au Teuton. «_Tedeschi!_», c'est déjà l'injure que se jettent, ici comme à Paris, les gamins pendant le pugilat. Un ostracisme, plus courtois, referme peu à peu Rome devant l'étranger, tudesque ou non. Ouverte depuis des siècles à l'admiration indiscrète du monde entier, envahie d'artistes nomades, enrichie par les barbares curieux, la ville semble se reprendre à tous. Cela est sensible par les nuances autant que par les petits faits brutaux. On affectera devant moi, dans un salon romain, de parler peu de la guerre, et légèrement. On dira «l'avance sur l'Isonzo» comme «l'averse de ce matin», sans insister. L'attitude du pape, qui soulève Paris, se commente ici par une mimique prudente, des «tt... tt...», des hochements de tête, comme autour d'un fâcheux bulletin de santé. Dans un magasin, le commerçant tend l'oreille à mon accent, de même qu'il écouterait le son d'une pièce d'or douteuse.
Les musées n'ont plus de gardiens serviles, mais des geôliers prêts à s'interposer entre le chef-d'œuvre et l'intrus, entre la belle Vénus de Cyrène et la main sacrilège qui se pose sur son flanc plus vivant que la chair. Ce n'est pas seulement l'écho qui double mon pas sur le porphyre des basiliques, ni mon ombre qui joue entre les colonnes: si je m'arrête, j'entends encore les chaussons mous du sacristain qui m'épie....
L'hôtel même, bâti pour le passant, ne se soucie plus d'héberger une étrangère. Passeport, pièces d'identité, lettres d'ambassades ne font point que l'on soit, auprès d'un portier d'hôtel de la via Venato, _persona grata_. Mais il s'humanise quelques heures plus tard, et me glisse avec un sourire d'ogre affectueux: «Gabriele d'Annunzio (_sic_) il vous attend dédans le hall.»
Bien loin que je m'en irrite, j'aime les marques, un peu hargneuses, d'un «italianisme» si promptement armé, prêt à nommer ennemi--«tedesco!» l'étranger. J'aime qu'une bande d'ouvrières, qui jouaient à barrer la rue et à s'esclaffer, s'écartent et se taisent d'un air hostile, parce que j'ai parlé une langue qui n'est pas la leur. J'aime que Rome s'arrache à tout ce qui n'est pas son peuple, son passé, sa foi, comme un cavalier farouche s'enroule, d'un seul geste, dans son manteau. Et j'entends bien que ce n'est pas moi qu'elle injurie, la belle bouche des enfants poudreux qui, sur le bord des routes, insultent au lieu de mendier, et qui crie le même mot, toujours le même:
--_Tedesca!_