I
4 juillet, six heures et demie du matin.--Un soleil blanc d'orage, des nuées que la mer plate reflète en gris, en vert d'huître. Une journée de sirocco, puis une nuit sans étoiles ont laissé tièdes les dalles des Schiavoni et les balcons de marbre. L'église du Rédempteur semble flotter, soulevée au-dessus de la mer comme un mirage.
La nuit a paru longue. De sa vie nocturne d'avant la guerre, Venise n'a gardé qu'un chuchotement, une respiration qu'on distingue en tendant l'oreille: coups de langue de la vague contre un pont, grincement d'une chaîne de barque, et, vers l'aube, le départ discret d'une seule gondole. Les _vaporetti_ militarisés ronronnent plus tard, un peu avant cet instant matinal, déjà engourdi de chaleur, qu'un coup de canon, soudain, secoue.
Un deuxième coup de canon, un troisième, plus lointain. Les échos magnifiques des palais rejettent le son vers la mer. Penchée à la fenêtre de l'hôtel, je cherche l'avion ennemi: il est très haut, il franchit un étroit abîme bleu entre deux nuages. Une foule paisible, sans cris, s'accoude au marbre du pont; des Vénitiennes minces étendent vers l'aéroplane leurs bras, d'où les longues franges noires du châle pendent comme des algues. Elles se mêlent, pour le plaisir des yeux, aux matelots blancs. Il n'y a point de hâte, ni de frayeur, et pas d'autres cris que le miaulement menaçant des sirènes. Des canots automobiles s'élancent, rayant la mer.
Un coup de canon tout proche, parti de l'île du Rédempteur, ébranle l'air, les tentures, la verrerie, frappant les poumons et les oreilles d'un choc presque agréable. C'est la fin de l'alerte: le taube qui menaçait saint Georges debout sur l'église vire, s'éloigne, ayant jeté trois bombes à la lagune; il lui a suffi de voir, du haut des airs, les avions français ouvrir, hors des hangars, leurs ailes. L'un d'eux le poursuit sur la mer, et lorsqu'il revient, une heure après, Vénitiennes noires et matelots blancs ont gagné, ceux-ci leur poste, celles-là l'ombre fraîche et moisie des ruelles. Les oriflammes dominicaux flottent sur Saint-Marc, éventent la place vide et brûlante. Et la femme de chambre qui m'apporte le thé résume avec dédain l'incident, en ces termes héroïques et brefs:
--Ce n'est rien. L'ennemi est venu. Nous l'avons chassé.