‹ Les Idoles d'argile.Chapitre 24 sur 24 · XXIV

XXIV

La chute des feuilles.

Deux heures après qu'elle eut surpris cet entretien, Emma rentra au château l'oeil égaré, la figure sombre. Une fièvre ardente s'était emparée d'elle, ses membres s'agitaient en proie au frisson. Elle voulut lutter, mais en vain: le mal la vainquit. Il fallut regagner péniblement sa chambre et se jeter sur un lit, que la souffrance et le délire vinrent assiéger. Ni Muller ni Paul ne comprenaient rien à cette rechute soudaine; en fille héroïque, Emma gardait le silence; elle avait résolu de mourir avec son secret. Muller envoya de tous les côtés afin de chercher des secours. Un domestique du château courut à franc étrier vers le chef-lieu pour en ramener un médecin, tandis qu'un homme de confiance se dirigeait en poste vers Paris avec l'ordre de ne point en revenir sans un praticien célèbre.

En attendant, il pourvut lui-même au plus pressé. Le docteur du chef-lieu arriva; il se trouva être un homme instruit, expérimenté, comme on en rencontre tant aujourd'hui dans nos provinces. Il n'hésita pas un instant sur la nature du mal: c'était une inflammation de poitrine, qui exigeait un traitement énergique et prompt. Tout fut mis sur-le-champ en usage, avec une décision qui n'excluait pas la prudence. L'état de la jeune fille était des plus graves; le pouls s'élevait de plus en plus, la respiration devenait pénible, la tête s'embarrassait. Un désordre au cerveau pouvait se déclarer et rendre impuissants les efforts de l'art. On agit donc avec vigueur et de manière à conjurer ces fâcheux symptômes. Pendant cinq jours et cinq nuits, aucune amélioration sensible ne se manifesta. La fièvre était toujours vive, le délire opiniâtre. La jeune fille semblait se débattre sous une obsession constante: de temps à autre, elle portait autour d'elle un regard effaré, puis elle s'engloutissait dans ses oreillers comme pour échapper aux poursuites d'un fantôme. Des paroles entrecoupées, des phrases sans suite s'échappaient de ses lèvres, et le nom de Paul était le seul qui y trouvât place. Tantôt elle le prononçait avec une expression de tendresse qui eût amolli les rochers: tantôt elle y apportait un dédain, une colère manifestes.

Dans le cours de ces rêves fiévreux, il n'était pas rare qu'elle se mît sur son séant et envoyât la main dans le vide comme si elle eût voulu se saisir de quelque objet; parfois même elle rejetait violemment les couvertures et, fredonnant un air de chasse, elle essayait de s'élancer hors de son lit. Deux femmes, qui ne la quittaient pas, avaient beaucoup de peine à contenir ces accès de délire et ces gestes désordonnés. On voyait que l'âme et le corps étaient à la fois atteints chez la malade, et que la force de la jeunesse s'y trouvait aux prises avec l'énergie de la douleur.

Depuis qu'Emma reposait sur son lit d'angoisses, personne ne dormait dans le château; tout ce qui l'entourait souffrait comme elle et avec elle. Le docteur n'abandonnait que rarement le chevet. Muller y restait des heures entières abîmé dans son désespoir. Paul eût aussi voulu s'y établir; mais sa présence jetait Emma dans une agitation si grande, que le médecin le pria de s'abstenir désormais. Le jeune homme en fut donc réduit à errer autour de la chambre et à y attendre des nouvelles avec anxiété.

Le coeur de Vernon n'était point mauvais; seulement, le bien y sommeillait et ne reprenait le dessus que dans les occasions décisives. La maladie d'Emma amena une de ces réactions; Paul y prit une part profonde et sincère. S'il eût suffi de donner quelques années de sa vie pour prolonger les jours de sa cousine, il l'aurait fait avec joie; sans arrière-pensée, sans calcul. C'était un caractère où la nature et l'éducation se livraient un perpétuel, combat; généreux au fond, mais enchaîné à l'intérêt par des habitudes invétérées. Tant que sa cousine fut mourante, aucune autre pensée n'eut de place dans son esprit; il s'y intéressait pour elle-même et non pour cette dot qu'elle menaçait d'emporter dans sa tombe. Enfin, le sixième jour, le docteur donna quelque espoir: il y eut du mieux dans l'état de la malade. Le pouls se modérait graduellement, l'oeil n'avait plus l'aspect vitreux, le sommeil redevint plus tranquille, le délire cessa. Emma parla aux personnes qui entouraient son lit; elle tendit la main à Muller, que la joie suffoquait, et demanda elle-même à voir son cousin. Quand Paul entra, il passa sur ses traits une expression de douleur contenue; mais elle eut bientôt triomphé de ce mouvement, et ne laissa plus voir que de la douceur et de la bonté. De pareilles émotions pouvaient être dangereuses; on les abrégea, et le silence se fit de nouveau autour du lit de la jeune fille.

Ce fut dans cette première période de la convalescence qu'arriva le célèbre praticien de Paris. Son confrère de province lui avait ravi les honneurs de la cure; il ne lui restait plus rien à faire, si ce n'est à approuver ce qui s'était fait. Ainsi se passent presque toujours les choses. Seulement, il y eut entre les deux docteurs la séance obligée où ils arrêtèrent en commun la marche à suivre pour accélérer la guérison.

Rien de plus simple: un régime doux, un exercice modéré, point d'imprudence et peu d'émotions, le logis dans les jours froids ou pluvieux, les rayons du soleil dans les beaux jours. La conférence où ceci fut arrêté se passait dans une petite pièce attenante à la chambre d'Emma, et il était facile d'y entendre le bruit d'une petite toux sèche et opiniâtre qui venait de se déclarer chez la malade.

--Diable! dit le médecin de Paris, vous n'êtes pas au bout de vos ennuis, mon confrère; voilà un mauvais son de cloche.

--Je l'avais déjà remarque, répliqua le médecin de province: le coffre n'est pas fort.

--Soignez les bronches, dit en insistant le docteur parisien. Diable! diable! ajouta-t-il en levant la séance, je n'aime pas cette toux-là.

Deux jours après, Emma pouvait se lever et passer la journée au coin du feu; les forces lui revenaient à vue d'oeil, sa convalescence marchait à pas rapides. Seulement, la toux persistait et prenait un caractère périodique. Les accès n'en étaient ni longs ni fréquents, mais ils se succédaient avec régularité, et des sueurs abondantes s'y joignaient. Quoique le pouls n'eût plus ce mouvement déréglé qui signale les ardeurs de la fièvre, il n'était pas redescendu à la limite désirable et avait conservé un peu d'accélération. Ces symptômes inquiétaient le docteur: mais ils semblaient si peu graves auprès de ceux dont la nature et l'art venaient de se rendre maîtres, que personne au château ne s'associait à ses inquiétudes.

Peut-être la jeunesse d'Emma aurait-elle été plus forte que ces secousses, si un tourment moral ne fût venu les aggraver. La scène du pavillon, les mots cruels qu'elle y avait recueillis étaient pour elle l'objet d'un désespoir désormais sans fin. Le dernier voile venait de tomber; plus de rêve, plus d'illusion possible. Lutter contre des instincts si enracinés ou en supporter les tristes conséquences étaient deux perspectives également odieuses à sa pensée. Elle avait envisagé le mariage comme un concert, non comme un duel; elle se sentait trop fière pour subir la tyrannie du calcul et trop résignée pour la combattre. Entre les deux écueils, il n'y avait qu'une ligne à suivre, celle de l'oubli du passé. Assez de songes, assez de fol espoir! il fallait rentrer dans le monde réel après avoir longtemps poursuivi des chimères.

Une barrière, cette fois infranchissable, s'élevait entre elle et son cousin. Une pareille résolution ne put pas entrer dans le coeur de la jeune fille et y prendre un caractère formel sans y occasionner de profonds déchirements. Emma souffrait comme le Spartiate, en dévorant sa douleur, mais sa souffrance n'en était que plus vive. Décidée à laisser ignorer à Paul le motif réel qui l'éloignait d'une union longtemps désirée, elle était obligée de se retrancher derrière le chapitre des subterfuges, d'alléguer le soin de sa santé, les ordres rigoureux du médecin, enfin d'employer mille ruses qui répugnaient à ses habitudes nobles et franches. Pour que son cousin ne soupçonnât pas la vérité, elle se voyait contrainte aussi de l'accueillir avec le même sourire et de lui témoigner la même affection. Ces mensonges la navraient; vingt fois elle fut sur le point d'y renoncer; cependant sa bonté l'emportait toujours: elle craignait de blesser Paul, d'inquiéter Muller; elle aimait mieux endurer seule ce mal secret que d'en laisser retomber la plus légère partie sur les autres.

C'est ainsi que son état allait chaque jour empirant, et qu'aux ravages d'une fièvre lente s'unissaient les tortures d'une âme ulcérée. Les premiers froids de l'automne aggravèrent cette situation. Autant l'air vif des montagnes lui avait été favorable pendant la belle saison, autant il devint meurtrier quand l'automne ramena les horizons brumeux et les courtes journées. La Meuse était devenue le siège d'un brouillard permanent que le soleil dissipait avec peine, et qui, plus d'une fois, couvrit le château, d'un voile humide et épais. Les feuilles jaunies se détachaient des arbres et roulaient au loin, chassées par la brise. La nature prenait le deuil comme le coeur d'Emma. A peine, de loin en loin, se faisait-il un peu d'azur dans le ciel; encore n'avait-il ni la pureté ni la transparence accoutumées.

L'influence de la saison agit sur la santé de la jeune fille de la manière la plus funeste; les symptômes qui avaient alarmé Muller reparurent: la toux devint plus fréquente, le pouls plus capricieux et plus irrégulier. La destruction commençait, et, loin de la retarder, la jeunesse en hâtait les progrès. Bientôt les forces d'Emma s'affaiblirent; elle ne put pas supporter sans fatigue la plus courte promenade. Il fallait que Muller et Paul la soutinssent chacun de leur côté; qu'ils l'aidassent à gravir les marches du perron, trop pénibles pour sa poitrine oppressée. Elle, cependant, leur souriait, mais d'un sourire qui avait déjà l'expression de celui des anges. Cette âme ne tenait plus à la terre que par un lien si léger, qu'à chaque instant on pouvait croire qu'il allait se rompre.

Bientôt il ne fut plus possible à la malade de sortir du château; ses jambes affaiblies la portaient avec peine. Elle ne quitta plus son fauteuil, et passa ses journées avec Muller devant un grand feu et à l'abri d'un écran mobile. Tout était pour elle un sujet de fatigue, la parole surtout; aussi se ménageait-elle dans l'entretien. Mais ce qu'elle disait était marqué au coin d'une grâce infinie et d'une bonté inaltérable. Elle songeait à tout, à ses pauvres que le froid allait assaillir, à ses fermiers que la saison retardait dans leurs travaux, à Muller qu'elle consolait, à Paul dont elle cherchait à élever l'âme, à ses serviteurs, à tout ce qui lui était cher. Jamais une plainte, jamais un reproche; elle étouffait la douleur afin qu'autour d'elle on n'en ressentît pas le contre-coup; elle semblait déjà vivre dans un monde meilleur et au-dessus des misères du nôtre. Ce fut ainsi qu'elle s'éteignit, toujours aimante, toujours chaste, toujours dévouée. La mort ne la surprit pas: elle l'attendait; quand elle la sentit venir, elle se tourna du côté de Muller, et lui remit un pli cacheté.

--Prenez ceci, lui dit-elle; vous l'ouvrirez quand je ne serai plus: c'est mon dernier voeu.

Puis, tendant une main à son précepteur, l'autre à Paul, elle ajouta d'une voix douce:

--Adieu, mes amis, c'en est fait; nous nous retrouverons Là-haut, Adieu.

La vie la quitta avec ces mots; elle mourut, la lèvre parée d'un dernier sourire. Paul s'agenouilla au pied de ces restes bien-aimés, tandis que Muller contemplait avec une sombre tristesse le visage de son élève, de son enfant.

Le premier soin du précepteur, quand il se fut arraché à cette douloureuse scène, se porta vers le dépôt qu'Emma lui avait confié. Il l'ouvrit et lut ce qui suit:

«Ceci est ma dernière volonté.

«Je laisse à la femme de mon père, la veuve du général Dalincour, deux cent mille francs sur les sommes qui sont déposées chez mon notaire. J'espère que ma belle-mère voudra bien accepter ce souvenir de celle qui n'est plus et qui n'a jamais cessé de faire des voeux pour son bonheur.

«Je laisse à mon ami Muller cinquante mille francs; c'est tout ce qu'il accepterait de moi, mais je veux absolument qu'il les accepte. Je lui laisse aussi ma bibliothèque, mes oiseaux, mes herbiers, tout mon mobilier de jeune fille, tous les effets à mon usage. Je désire qu'aucun de ces objets ne soit distrait de ses mains.

«Je laisse à César Falempin et à sa femme vingt mille francs en mémoire de leurs bons services; ces vingt mille francs reviendront à Suzon après leur mort.

«J'institue pour mon; légataire universel mon cousin Paul Vernon, et lui laisse le reste de ma fortune; mais aux conditions suivantes, qui sont expresses et rendraient nulle toute disposition en sa faveur s'il y dérogeait:

«La première condition, c'est que la terre de Champfleury ne pourra pas être aliénée avant quinze ans d'ici.

«La seconde condition, c'est que tous les baux actuels seront renouvelés aux mêmes prix et clauses pendant ces quinze années; les fermiers ayant le droit de se prévaloir de cette réserve de mon testament, qui est faite en leur faveur.

«Moyennant quoi, mon cousin Paul Vernon entrera en jouissance de tous mes biens; et, faute par lui de déférer aux voeux que j'exprime, mon ami Muller pourrait les revendiquer pour en faire tel usage qu'il lui conviendrait.

«Je désire que mes restes mortels reposent près de ceux de ma mère.

«Fait au château de Champfleury, le...

«Emma Dalincour.»

Ce testament fut un trait de lumière pour Muller; il vit à quelles atteintes la jeune fille avait succombé. Paul le comprit aussi et en éprouva quelque remords. Pour tromper ce sentiment, il fit élever un monument fastueux à sa cousine; mais, à six mois de là, ces impressions étaient effacées, et Muller restait seul à pleurer sur la tombe de la pauvre Emma.

Ainsi s'en vont les âmes d'élite, comme si la terre se refusait désormais à les porter. Dispersées au milieu d'une génération avide, âpre au gain, dépourvue de culture morale, elles se sentent hors de leur place, y étouffent et y meurent. C'est le sort de toute plante féconde dans un champ qu'envahissent les ivraies.

Vernon entra en possession de la fortune de sa cousine, et bientôt il ne lui resta plus de ce souvenir qu'un sentiment d'humeur contre les restrictions dont elle avait entouré son héritage. L'histoire de cet enfant du siècle serait, trop longue à raconter en quelques lignes; un jour peut-être m'en occuperai-je avec détail. Ce sera à la fois la sanction et l'expiation du mélancolique épisode qui vient de clore ce récit.

Quant aux autres personnages qui y ont figuré, peu de mots suffiront pour fixer le lecteur sur leur destinée.

La baronne a déposé un faux orgueil pour accepter le legs d'Emma; c'est aujourd'hui sa seule ressource et celle de Granpré, qu'a ruiné le tapis vert de la bourse. Ce couple, bien fait pour s'entendre, a fini par s'associer d'une manière légitime. Madame la baronne Dalincour est aujourd'hui madame Granpré.

César Falempin et sa femme continuent d'habiter l'hôtel du faubourg du Roule, où ils sont visibles de six heures du matin à onze heures du soir. César attend les gendarmes de pied ferme; il demeure persuadé que la justice l'oublie et qu'il est un grand criminel.

Anselme et Suzon conduisent de la manière la plus brillante le cabaret des Thèmes. Anselme est le plus grand consommateur de son établissement; mais Suzon est une ménagère si alerte, si vigilante, si économe, qu'elle répare amplement les brèches causées par les appétits immodérés de son mari. Toute la famille est restée fidèle à la mémoire d'Emma et la bénit chaque jour; César la place immédiatement, au-dessous de celle de l'empereur.

Quant au grand Vincent, il persiste à croire qu'il n'y a de moral ici-bas que ce qui est matériel, et il vient de prouver, pour la quarantième fois, que le dernier mot du génie humain est de faire circuler les gens à raison d'un kilomètre par minute.

FIN DES IDOLES D'ARGILE.