‹ Les lois sociologiquesChapitre 7 sur 10 · IV - V

IV - V

DES HOUILLEURS DU HAINAUT

1841-1850 1.39 1851-1860 2.85 1861-1870 2.62 1871-1880 3.39 1881-1889 3.00 1890 3.69

SALAIRES AGRICOLES DU LUXEMBOURG, SANS NOURRITURE

Hommes Femmes

1830 1.08 0.74 1835 1.09 0.74 1840 1.12 0.76 1846 1.16 0.79 1850 1.30 0.92 1856 1.81 1.10 1874 2.38 1.48 1880 2.48 1.62

Les phénomènes sociaux d'ordre génésique enregistrés par le premier tableau mis en regard de ceux enregistrés par le second, constituent une véritable expérimentation, dont par les procédés logiques expérimentaux et inductifs en général, nous pouvons dégager des lois.

La simple comparaison des indications fournies par les données statistiques nous montre tout d'abord qu'il y a, dans le royaume, des conditions ou causes générales qui agissent dans un sens défavorable sur la production du phénomène naissances illégitimes. En un demi-siècle le rapport pour cent des naissances illégitimes aux naissances en général s'est élevé de 6,33 p. 100 à 8,71 p. 100.

L'examen de la colonne II du premier tableau, nous prouve que si le royaume en général a été soumis, au point de vue du fait envisagé, à des conditions socialement désavantageuses, il y a des facteurs spéciaux qui, dans le Hainaut, ont agi d'une manière encore plus néfaste que dans le royaume sur l'apparition du phénomène; dans le Hainaut, en effet, le pour cent de naissances illégitimes, inférieur, en 1840, à celui de l'ensemble du pays, a depuis lors progressé de 5,73 p. 100 à 10,74 p. 100!

Quelles sont les conditions qui différencient particulièrement le Hainaut de l'ensemble du royaume? Ce sont évidemment les conditions économiques et principalement le développement de la grande industrie: mines, usines, etc. Ces conditions ou causes spéciales sont si bien les causes ou conditions de la différence entre le Hainaut et le royaume de la proportion des naissances illégitimes, que si nous remontons à une époque antérieure au développement de l'industrialisme capitaliste, c'est-à-dire à la période qui a précédé celle de 1841-1850, la situation du Hainaut ne diffère guère de celle de la moyenne des naissances illégitimes de tout le pays. En _éliminant_ les causes ou conditions industrielles propres à la période d'exploitation industrielle du Hainaut, nous obtenons un _résidu_ ou reste qui est égal à la situation de l'ensemble du royaume; cette intense exploitation industrielle est donc la condition ou la cause de la _différence_ qui existe entre le phénomène tel qu'il apparaît dans le pays en général et tel qu'il se produit dans le Hainaut en particulier. Il va de soi qu'en parlant des conditions industrielles spéciales au Hainaut, nous embrassons par ces mots une pluralité de causes ou de conditions qui elles-mêmes pourraient faire l'objet d'une recherche spéciale. Nous pouvons en examiner une:

La colonne IV du deuxième tableau, relative aux salaires des houilleurs du Hainaut, nous permet de constater que les _variations_ favorables de ces salaires sont _concomitantes_ avec les variations relativement favorables que manifestent certaines périodes du premier tableau, colonne II. Ainsi la période de hauts salaires industriels de 1871-1880, dans le Hainaut, _concorde_ avec un abaissement favorable du rapport des naissances illégitimes dans la même province.

Cette _concordance_ est prouvée plus exactement encore par le fait que les _variations_ des deux faits envisagés, salaires et naissances illégitimes, sont _concomitantes_. Ainsi, dans cette même période de 1871-1880, les années 1872-1874, supérieurement avantageuses au point de vue de l'élévation des salaires, ont vu réduire le rapport des naissances illégitimes à 7,04 p. 100 pour le royaume et à 8,28 p. 100 pour le Hainaut, au lieu de 7,20 p. 100 et de 8,32 p. 100 qui sont les chiffres moyens de cette période décennale et constituaient, particulièrement pour le Hainaut, par eux-mêmes, une variation favorable. La méthode des variations concomitantes confirme encore cette induction expérimentale en nous montrant par la statistique officielle que la période la plus mauvaise de toutes pour la production des naissances illégitimes dans le Hainaut, concorde avec une crise intense de l'industrie charbonnière et un abaissement des salaires, mais qu'en revanche, les variations favorables qui, en 1888 et 1889, se produisent dans le taux des salaires, se manifestent immédiatement par des variations concomitantes également favorables dans la proportion des naissances illégitimes; le taux de ces dernières qui, de 1881 à 1889, est de 10,74 p. 100 se réduit immédiatement, en 1888-1889, à 10,66 p. 100. Nous ne connaissons pas encore en ce moment le chiffre officiel des naissances illégitimes pour 100 naissances dans le Hainaut pour 1890, mais nous savons par le dernier et si remarquable rapport de M. Harzé sur la _Statistique des mines_, que la moyenne du salaire des houilleurs du Hainaut s'est élevée à 3 fr. 69. Nous pouvons dès lors à peu près avec certitude prévoir et prédire que la réduction favorable qui s'est manifestée en 1888-1889 dans la proportion des naissances illégitimes s'accentuera encore pour l'année 1890.[16]

Ainsi, en sociologie comme dans les sciences physico-chimiques et physiologiques, les méthodes de recherche expérimentale nous permettent de découvrir les conditions de production et de reproduction des phénomènes, c'est-à-dire les lois de leur apparition et de leur évolution, et d'introduire dans la politique la prévoyance, cette véritable providence non plus surnaturelle, mais humaine et collective.

Il y a donc des lois, c'est-à-dire des rapports nécessaires qui déterminent les phénomènes génésiques et les relient à l'ensemble notamment des conditions économiques de leur milieu de production et d'activité; les salaires sont une de ces conditions économiques. Les variations brusques et continuelles des salaires sont du reste par elles-mêmes une cause de perturbation nocive; même un relèvement important mais brusque des salaires ne produit pas tous les effets bien taisants que produirait un relèvement faible, mais régulier et continu.

La colonne III du tableau _A_ et la colonne V du tableau _B_ relatives aux naissances illégitimes et aux salaires agricoles du Luxembourg constituent, sous ce rapport, une véritable expérimentation sociale, surtout si on met cette expérimentation en rapport avec les données fournies par le Hainaut. Le Luxembourg est en effet remarquable entre toutes nos provinces par la constance relative de ses conditions sociales; les plus générales, les conditions économiques, n'y ont pas subi de changements intenses, comme dans le Hainaut, par la formation de grands centres industriels; les chemins de fer eux-mêmes n'y ont que fort peu activé la circulation et développé les centres urbains. Au contraire, la progression lente mais régulière des salaires agricoles y a assuré la stabilité et la régularité des rapports familiaux, notamment des parents vis-à-vis de leurs enfants. Dans le Luxembourg, l'invariabilité relative du milieu social et notamment du milieu économique a nécessairement déterminé l'invariabilité du rapport du phénomène: naissances illégitimes, avec ce milieu. La méthode expérimentale de concordance vient donc ici confirmer la méthode expérimentale des variations concomitantes, de même que cette dernière confirme les méthodes de différence et des résidus.

En ce qui concerne celles-ci, nous pouvons en effet, en faisant usage des données statistiques, éliminer par la pensée, c'est-à-dire par un procédé purement logique, du Hainaut et du Royaume, les causes ou conditions spéciales, telles que l'industrialisme intense et instable avec ses conséquences, les grandes agglomérations urbaines, le morcellement agricole excessif, etc., etc.; nous pouvons en un mot réduire par la pensée le pays à la même situation que celle du Luxembourg: les différences constatées seront les conditions et les causes des différences constatées dans la production des naissances illégitimes; au contraire les résidus de ressemblances seront les conditions communes à tous les pays.

On comprend dès lors pourquoi, dans le Luxembourg, le taux des naissances illégitimes n'a pour ainsi dire pas varié, la constance relative du milieu y est en rapport avec la régularité relative du phénomène social produit; les conditions restant les mêmes, le phénomène apparaîtra naturellement de même; les conditions variant, le phénomène apparaîtra aussi, mais modifié.

Observons que ce phénomène spécial relatif à la cohérence des liens familiaux correspond, dans le Hainaut et dans le Luxembourg, au mouvement général de la population. Ce mouvement est aussi lent et régulier dans la dernière province qu'il est rapide et excessif dans la première. Dans une période de cinquante-sept ans la population du Luxembourg n'augmente que de 35 p. 100, soit d'un peu plus de 1/2 p. 400 par an, celle du Hainaut augmente de 70 p. 100 et dans l'arrondissement de Charleroi, cet accroissement s'élève à 230 p. 100 tandis que, dans la même province, il n'est que de 14,18 p. 100 dans l'arrondissement de Thuin et de 3,61 p. 100 dans l'arrondissement d'Ath. Donc, au point de vue de la population en général, comme à celui des naissances illégitimes, les conditions sociales du Hainaut présentent des variations excessives concomitantes avec les autres circonstances excessives du milieu, à tel point qu'outre ces véritables excroissances harmoniques le Hainaut, en dehors même de tous autres aspects, révèle encore au point de vue du mouvement de la population en général, des variations violentes qu'on ne rencontre nulle part ailleurs.

Il y a, en conséquence, des lois génésiques ou relatives à la population; en effet, par exemple, toutes autres conditions égales, il y a un rapport nécessaire entre l'état économique d'un pays, notamment ses salaires industriels, et la proportion des naissances illégitimes dans le chiffre total des naissances; aux variations de cet état économique correspondent des variations du taux des naissances illégitimes; elles dépendent donc nécessairement du milieu économique, plus spécialement encore des conditions où le travail est rémunéré. Ces conditions sont ce qu'on appelle vulgairement les causes des naissances illégitimes.

Si on a encore la moindre incertitude au sujet des rapports nécessaires qui existent entre un phénomène génésique et son milieu, en un mot sur le déterminisme des phénomènes sociaux, on peut procéder à des vérifications complémentaires par l'étude de faits du même ordre. Dans ce cas, encore une fois, la méthode expérimentale sera pleinement efficace.

Les conditions sociales qui règlent d'une façon nécessaire la production des naissances illégitimes sont si bien des conditions désavantageuses d'une nature déterminable, que nous pouvons poursuivre ce phénomène génésique déjà spécial dans des modalités encore plus originales. Ainsi, jusque dans le sein de leur mère, les conditions des enfants illégitimes sont plus défavorables que celles des autres. Il y a proportionnellement plus de mort-nés illégitimes que de légitimes!

Voici, en effet, quelle a été la proportion des mort-nés pour 100 enfants vivants, légitimes ou non:

1841-1850 4.37 p. 100 1851-1860 4.73 -- 1861-1870 4.81 -- 1871-1880 4.54 -- 1881-1890 4.50 --

Au contraire, la proportion des mort-nés pour 100 enfants illégitimes vivants a été en:

1841-1850 6.20 p. 100 1851-1860 6.40 -- 1861-1870 6.97 -- 1871-1880 6.25 -- 1881-1890 6.45 -- [17]

Ainsi, d'une façon constante, la loi agit au détriment des enfants illégitimes mort-nés d'une façon plus meurtrière que vis-à-vis des autres, dans une proportion à peu près invariable d'un tiers à leur préjudice; donc inégalité jusque dans le phénomène de production des mort-nés. Pourquoi? Évidemment parce qu'il y a une inégalité correspondante dans les conditions où ils naissent morts.

Nous savons du reste également que, nécessairement et d'une façon plus générale, la mortalité des enfants illégitimes est supérieure à celle des enfants légitimes et la mortalité des enfants pauvres supérieure à celle des enfants des classes aisées.

EXEMPLE D'UNE LOI ESTHÉTIQUE

Nous avons exposé ailleurs les principales lois abstraites relatives à la structure et au fonctionnement des divers organes artistiques;[18] toute production artistique exige une épargne, une réserve de forces physiologiques sans emploi actuel pour les nécessités économiques, génésiques, en un mot primordiales de l'existence; toute production artistique réclame un certain loisir économique, une certaine excitation vers la beauté idéale provoquée directement par les relations sexuelles et les autres affections familiales et indirectement par les autres formes encore plus élevées mais consécutives de la vie collective; la société la plus artistique, toutes autres conditions égales, sera donc nécessairement celle où ces divers facteurs du phénomène appelé art se rencontreront dans les conditions les plus avantageuses. Nous savons par expérience, c'est-à-dire par l'histoire des sociétés, que ces circonstances avantageuses commencent par être le privilège de certaines castes et de certaines classes. Nous pouvons dès lors également prévoir et prédire que la diffusion du loisir physiologique et économique résultant de l'émancipation progressive des classes inférieures, diffusion qui sera accompagnée d'une excitation constante vers le beau par le perfectionnement des conditions familiales et autres, aura pour effet de modifier la structure de l'art en ce sens qu'il sera de plus en plus accessible à la masse dans la mesure même des autres progrès sociaux et notamment des loisirs physiologiques et économiques qu'une limitation rationnelle et humaine du travail et de la production entraînera.

Voilà la description succincte d'une loi esthétique, à la fois statique et dynamique, abstraite à la fois et générale. Comme exemple d'une loi abstraite plus spéciale, mais également statique et dynamique, nous pouvons citer que, partout et toujours, l'architecture est antérieure à la sculpture et cette dernière à la peinture, bien entendu en tant que la sculpture et la peinture s'appliquent à des créations distinctes, détachées des oeuvres architecturales. Chacun de ces arts repose, est construit sur l'autre, puis s'en différencie successivement et cela est vrai de toutes les civilisations; c'est ce qui fait le caractère abstrait de cette loi à la fois statique et dynamique.

EXEMPLES DES LOIS RELATIVES AUX CROYANCES ET AUX SCIENCES

Dans les premières parties de cette étude, nous avons suffisamment indiqué le caractère du tableau hiérarchique et intégral des sciences. Ce tableau nous décrit à la fois leur structure et leur évolution dans tous les temps et dans tous les pays, par conséquent la loi statique et dynamique des sciences. La classification hiérarchique des croyances en fétichisme, polythéisme, monothéisme, métaphysique, philosophie positive, nous montre l'aspect particulier de cette même loi au point de vue de la conception générale de l'ensemble des phénomènes de l'univers également sous leur double aspect, statique et dynamique.

EXEMPLES DE LOIS RELATIVES AUX MOEURS ET A LA MORALE

_Le suicide_.[19]

Les précieux travaux de Quetelet et de M. Yvernès, notamment les tableaux et les cartes si soigneusement et si complètement dressés par ce dernier, nous font comprendre pour ainsi dire de visu ce qu'il faut entendre par loi sociologique; ils nous montrent certains phénomènes moraux se produisant nécessairement et invariablement dans certains conditions, tant que celles-ci sont elles-mêmes invariables et constantes. Nous avons ces tableaux et ces cartes sous les yeux: les planches XI et XII nous montrent à toute évidence qu'il y a un rapport nécessaire entre le phénomème social, suicide, et le milieu où il fait son apparition:

Il y a un rapport nécessaire entre les suicides et les saisons, entre les suicides et le sexe, l'âge, les heures habituelles du jour où le phénomène se produit, l'état de mariage ou de célibat, les conditions économiques, surtout les crises, les professions exercées, et même les moyens de destruction de soi-même employés. En France, c'est toujours et invariablement dans le département de la Seine que le chiffre des suicides, proportionnellement à la population, est le plus élevé, et c'est dans douze départements, formant entre eux une agglomération distincte et tranchée, qu'ils le sont invariablement le moins.[20] Si par les méthodes employées ci-dessus pour les naissances illégitimes, nous recherchions les conditions perturbatrices qui placent le département de la Seine dans cette situation particulièrement désavantageuse au point de vue du phénomène moral dont il s'agit, nous déterminerions d'une façon précise la loi même de ces perturbations ou variations. Nous devons nous borner ici à indiquer l'évidence de leur existence. Nous voyons cependant par l'examen de la planche XII, C, que les principales conditions sociales fautrices du suicide sont, par ordre d'importance et en dehors des maladies cérébrales, la misère, les chagrins de famille et les souffrances physiques dont l'action est à peu près égale, puis l'alcoolisme, ensuite l'amour, la jalousie et la débauche et enfin la crainte des poursuites judiciaires. D'une façon constante également, il y a plus de suicides d'hommes que de femmes, de célibataires que de gens mariés ou de veufs et de mariés et veufs ayant charge d'enfants que de mariés et veufs n'en ayant pas, etc. En somme, les troubles physiques, y compris les troubles cérébraux, les troubles économiques et génésiques sont le champ de culture le plus favorable à la production des suicides; en France, ce champ de culture par excellence c'est Paris et le département de la Seine.

EXEMPLE DE LOIS JURIDIQUES

_L'Infanticide_.

Parmi tous les crimes et délits commis et poursuivis en France de 1826 à 1880, c'est dans l'infanticide que la proportion des illettrés sur cent accusés est la plus considérable; elle est en moyenne de 72 p. 100. L'infanticide est donc le crime des illettrés; voilà une des conditions qui favorisent l'apparition de ce phénomène criminel; nous serons encore plus exactement renseignés après avoir constaté que ces illettrés sont généralement des célibataires et ces célibataires des femmes dans la proportion de 93 p. 100. Ce n'est pas tout; parmi ces femmes ce sont celles dont la condition est la plus dépendante, la plus servile en réalité, les moins capables par conséquent de réagir par leur volonté contre toutes les causes ambiantes qui concourent à les accabler et à les pousser nécessairement au crime, qui fournissent le chiffre le plus élevé du contingent des suicides. En France, en effet, comme en Belgique, les cinq dixièmes des infanticides sont commis par des ouvrières agricoles et des domestiques de ferme, deux autres dixièmes par les domestiques attachées au service des personnes dans les villes et ailleurs. Les femmes indépendantes, exerçant des professions libérales, n'y participent pas pour un centième par cent crimes.

Aussi en France le jury, en Belgique la Cour, 99 fois sur 100, accordent les circonstances atténuantes, c'est-à-dire dans une proportion plus large que pour n'importe quel autre crime.[21]

En vérité, une peine ne devrait être prononcée que si, par hypothèse, un infanticide avait été déterminé par une cause à laquelle il serait prouvé que l'accusée pouvait résister ou s'il avait été commis sans cause, c'est-à-dire si le crime était inconditionné. Dans tous les autres cas, l'irresponsabilité de l'individu vis-à-vis de la Société est évidente, puisque c'est au contraire le milieu social qui oblige nécessairement la mère à agir contre toutes les lois naturelles: _elle_ n'est pas la coupable, mais la victime. Puisque la loi sociologique nous montre comment, dans des conditions constantes, la contribution aux infanticides sera nécessairement levée à charge d'un contingent invariable de personnes du même sexe et de la même catégorie, ce n'est pas à ces personnes qu'une _peine_ supplémentaire doit être infligée, c'est la collectivité qui doit prendre à son compte la peine de modifier à tout prix les conditions sociales qui produisent l'infanticide aussi naturellement et aussi nécessairement que certains poisons produisent la mort.

Au point de vue social, le plus important de tous, le libre arbitre, qui fait l'objet de tant de controverses stériles dans le champ clos de la psychologie et de la morale individuelles, est une quantité tellement petite qu'elle peut être négligée sans grave inconvénient. Socialement, notre libre arbitre est limité à un point pour ainsi dire idéal, non susceptible de mensuration, noyé au milieu du rythme régulier des flots du déterminisme complexe et immense. Quetelet, notamment, a parfaitement établi la constance et la régularité des moyennes dans les phénomènes sociaux pour des périodes de temps données; il a évidemment attaché à ces moyennes une importance excessive en négligeant trop souvent les variations dont elles sont susceptibles et que l'on constate mieux si l'on observe des périodes plus longues. Il n'en reste pas moins certain que plus, dans un pays et dans un temps déterminés, les variations sociales s'éloignent de leurs moyennes, plus aussi elles deviennent rares; or, le libre arbitre consiste précisément dans le pouvoir de s'écarter par une énergie subjective volontaire suffisamment supérieure, du milieu, c'est-à-dire des conditions moyennes; il en résulte que _la loi du libre arbitre_ serait précisément d'être d'autant plus efficace qu'il serait plus rare; en fait, le libre arbitre absolu serait sans application. Le libre arbitre implique donc sa propre négation; cette contradiction essentielle est du reste scientifiquement démontrée par le fait qu'il est possible de dégager les lois mêmes des variations et des probabilités.

Faut-il en conclure, comme on reproche à tort aux doctrines positives de le faire, qu'il n'y a ni morale, ni justice? Comment pourrait-on le soutenir sérieusement alors que le déterminisme scientifique, dans tous les ordres de nos connaissances, a précisément pour objet et pour mission de nous prouver qu'il existe des lois nécessaires que nous ne pouvons enfreindre sans supporter immédiatement la peine de notre révolte? Les phénomènes moraux et sociaux ont même ce privilège d'être plus malléables et par conséquent plus modifiables que tous les autres; nous pouvons donc agir sur les conditions qui les déterminent de manière à les modifier sans cesse dans le sens du progrès de la vertu et de la justice; ces conditions progressives de la morale et de la justice, c'est la science qui nous les fait connaître et qui en impose la poursuite et la réalisation à notre conscience, c'est la science, disons-nous, et non pas la révélation ni des concepts innés et indéterminés; voilà ce qui nous sépare de toutes les religions et de toutes les métaphysiques, c'est une différence de Méthode; la nôtre implique la reconnaissance complète et exclusive de la Souveraineté de la Science, l'autre en est la négation. C'est la science qui nous fait connaître de mieux en mieux ce qui est utile, comme aussi ce qui est honnête et ce qui est juste; il n'y a pas d'autre révélation et de critérium que l'expérience.