‹ Les loups de Paris I. Le club des mortsChapitre 10 sur 25 · II

II

AU BAL

Tandis que la voiture mystérieuse entraîne Martial, miraculeusement arraché à la mort, revenons à la maison de la rue de Seine.

Madame de Silvereal venait de pénétrer dans les salons, suivie de Lucie; leur apparition avait été saluée d'un murmure d'approbation admirative, et elles auraient eu quelque peine à percer le flot qui se pressait sur leur passage, si le maître de la maison n'était venu leur offrir son bras et les dégager de la foule.

--En vérité, baronne, dit-il, je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance. L'heure s'avançait, et je commençais à craindre que mes salons ne fussent privés de leur plus gracieux ornement.

Celui qui parlait ainsi était un homme d'une cinquantaine d'années environ, de haute taille. Ses cheveux grisonnants se relevaient en touffes sur son crâne en saillie, tandis que des favoris presque blancs formaient éventail de chaque côté de ses joues. C'était presque une copie de la tête légendaire si spirituellement _croquée_ par Philippon et qu'on a justement appelée la _poire_.

Cependant, à vrai dire, cette coupe absolument française n'était pas en rapport avec son visage anguleux et surtout avec son teint, dont la nuance bistrée rappelait une origine étrangère.

Le duc de Belen, de noblesse portugaise, avait longtemps habité l'Amérique du Sud, et, possesseur d'une fortune énorme, était venu, il y avait quelques années, éblouir Paris de son luxe et de ses prodigalités.

Cependant, depuis quelque temps, pour des motifs qui étaient encore inexpliqués, le duc de Belen avait abandonné le magnifique hôtel qu'il possédait au faubourg Saint-Honoré, pour venir occuper les deux étages de la maison de la rue de Seine, immeuble qui d'ailleurs lui appartenait, et dont il avait transformé les appartements en une demeure presque princière.

Peu à peu, les baux expiraient et M. de Belen reprenait possession de l'hôtel entier. C'était grâce à une sorte de pitié et peut-être de protection occulte de M. Benoît que Martial avait pu garder jusque-là sa mansarde.

Après avoir adressé ce compliment banal à madame de Silvereal, le duc s'était tourné avec empressement vers Lucie:

--N'aurons-nous pas le plaisir, mademoiselle, de voir madame de Favereye?

--Ma mère est souffrante, monsieur le duc.

--Et il a fallu toute mon insistance, reprit madame de Silvereal, pour décider Lucie à m'accompagner.

--Oserai-je espérer, fit M. de Belen avec un sourire qui montra ses dents blanches et pointues, que mademoiselle ne se repentira pas de sa condescendance?

Lucie s'inclina sans répondre.

Mais un observateur attentif aurait pu remarquer sur son visage le passage d'une rapide pâleur.

La jeune fille, vêtue d'une robe blanche relevée de fleurs bleues, simplement coiffée de quelques bluets qui jouaient dans ses cheveux, blonds comme la moisson, réalisait le type le plus achevé de la grâce et de la beauté.

Quand M. de Belen eut parlé, elle s'appuya au bras de madame de Silvereal comme pour la prier de répondre.

--Ma soeur, madame de Favereye, va peu dans le monde, dit-elle au duc. Il est naturel que Lucie, ma nièce, n'ait pas grand goût à ces fêtes auxquelles sa mère n'assiste pas.

M. de Belen s'inclina; il avait conduit les deux dames dans l'un des salons les plus animés, et leur ayant choisi des places, il se préparait à continuer une conversation qui, cependant, paraissait peu plaire à ses invitées, quand un nouveau personnage s'approcha:

--Eh bien! mon cher duc, dit celui-ci d'une voix cassante et peu sympathique, allez-vous donc abandonner vos invités en l'honneur de ma femme?...

De Belen le regarda en souriant:

--Mon cher de Silvereal, soyez indulgent pour moi; mademoiselle Lucie est trop belle pour que les plus impatients ne me pardonnent point de m'oublier ici pendant quelques minutes.

A ce compliment, presque grossier à force de netteté, Lucie ne put réprimer un tressaillement nerveux, et elle cacha son visage sous son éventail.

--Allons, de Belen, vous serez donc toujours un sauvage? reprit de Silvereal.

--Bon! voici que j'ai encore commis quelque sottise. Que voulez-vous! j'ai si longtemps vécu loin de toute civilisation....

A ce moment, de nouveaux noms furent jetés par l'introducteur, et force fut au trop galant duc de s'arracher à sa douce contemplation.

M. de Silvereal s'approcha de sa femme, et se penchant à son oreille:

--Par grâce, dit-il, en s'efforçant d'adoucir l'accent de sa voix rude, excusez mon ami. M. de Belen est un peu brusque....

Madame de Silvereal se tourna à demi vers lui:

--Dites qu'il manque de la plus vulgaire éducation...

--Madame! fit M. de Silvereal avec colère.

--Pardon! je vous prierai de ne point élever ici la voix. Vous m'avez ordonné de venir, je suis venue; de conduire Lucie à cette fête, j'ai prié la pauvre enfant de me suivre. Ceci fait, ne me demandez rien de plus.

Le baron ouvrit les lèvres comme pour répliquer.

Puis ses yeux se portèrent sur Lucie, et il haussa les épaules.

--Après tout, murmura-t-il, il faudra bien que ma volonté s'accomplisse.

Et il se perdit dans la foule.

--Mon Dieu! murmura Lucie à l'oreille de sa tante, que se passe-t-il donc ici, et pourquoi suis-je venue?...

--Que veux-tu dire, mon enfant? fit madame de Silvereal avec surprise. As-tu donc lieu de t'effrayer de quelques paroles de galanterie ridicule?

--N'avez-vous pas vu le regard que m'a lancé M. de Silvereal? En vérité, on eût dit une menace.

Madame de Silvereal garda un instant le silence, puis:

--Ecoute-moi, mon enfant, reprit-elle doucement, et sois sans crainte. Moi vivante, jamais le malheur ne s'approchera de toi.

--Mais cette assurance même m'épouvante. Il est donc bien vrai qu'un danger nous menace?

--Tais-toi, fit madame de Silvereal. De grâce, ne m'adresse pas une question, ici surtout.

Elle lui prit la main.

--Je t'en supplie, oublie cette triste impression, oublie les paroles que je viens de prononcer. Tu es jeune... la vie s'ouvre devant toi belle et radieuse. Aie confiance. Nous sommes au bal, voici de charmants cavaliers qui s'apprêtent à te venir demander la faveur d'une contredanse. Accepte... retrouve la gaieté et l'insouciance de tes seize ans.

--Et vous me jurez que je puis sans crainte...

--Je te le jure. Tes yeux brillent déjà, chère enfant. Autrefois, j'aurais banni toute inquiétude, quand il s'agissait de danser... qu'il en soit ainsi pour toi.

Un jeune homme s'approcha de Lucie et prononça la formule d'usage.

La jeune fille regarda encore une fois madame de Silvereal, qui sourit et inclina la tête en signe de consentement.

Lucie prit le bras de son cavalier.

A peine s'était-elle éloignée, qu'un homme d'une quarantaine d'années, d'une remarquable élégance, s'approcha de madame de Silvereal.

--Madame, murmura-t-il rapidement, il faut que je vous parle.

Sans hésiter, madame de Silvereal se leva et appuya son bras sur celui de son cavalier.

Tous deux traversèrent la foule.

Madame de Silvereal était arrivée à cet âge où la femme vraiment belle s'épanouit dans toute sa magnifique éclosion. Grande, admirablement faite, elle portait avec une désinvolture vraiment royale sa toilette de velours noir, constellée de diamants. Ses épaules blanches et fermes comme le marbre, avaient la coupe admirable du buste des statues antiques, et, à regarder son visage de camée, on se fût demandé si cette création parfaite n'était pas quelque statue descendue de son socle.

Quant à celui qui venait de réclamer de si étrange façon la faveur d'un entretien avec une des reines du bal, c'était, nous l'avons dit, un homme d'une quarantaine d'années; et cependant, il eût été difficile de lui assigner un âge précis.

De taille moyenne, Armand de Bernaye réunissait en quelque sorte le double caractère de la beauté naturelle et de la perfection civilisée.

Grand, admirablement proportionné, Armand avait le front haut, l'oeil noir, largement fendu, étincelant d'intelligence et de volonté: les mains eussent fait envie à une petite-maîtresse; son pied, chaussé avec une remarquable finesse, soutenait la comparaison avec les plus délicieuses bottines de satin qui glissaient sur le parquet du bal.

Mais ce qui frappait tout d'abord en lui, c'était la franchise quasi dominatrice de sa physionomie. Ce n'était ni un _joli_ ni un _beau_ garçon. C'était un homme, avec tout la développement de son énergie, avec la suprême rectitude de sa conscience.

Il semblait que de ces lèvres fermes, ombragées d'une moustache noire et retombant en deux pointes sans apprêt, ne pussent s'échapper que des paroles honnêtes.

Devant lui, les étoiles de _cotillon_ s'écartaient avec une sorte de respect non dissimulé. On eût dit que ces _dandies_, comme on disait alors, devinaient en ce personnage une nature supérieure à la leur.

--C'est le savant, murmurait-on sur son passage.

Le savant! Ce mot résumait pour ces ignorants une double impression de terreur respectueuse et d'envie.

Armand de Bernaye passait, disait-on, tout son temps dans son laboratoire, où il cherchait à dérober à la nature ses secrets les plus cachés. Plus d'une fois son nom avait été prononcé à l'Académie des sciences, et on lui devait d'importants progrès en chimie.

Quoique, dans les salons les plus aristocratiques, on eût tenu à honneur de le recevoir, il était rare qu'il s'arrachât à ses études: la rareté de ses apparitions lui donnait même auprès des fidèles de la valse et de la trénisse un renom presque fantastique. On assurait qu'il ne sortait de sa retraite que lorsqu'il avait à accomplir dans la société quelque oeuvre de magie. Et, chose curieuse, plusieurs fois déjà sa présence avait paru concorder avec quelqu'une de ces catastrophes qui de temps à autre viennent surprendre ce qu'on est convenu d'appeler la haute société parisienne.

Tel était l'homme qui en ce moment traversait les salons du duc de Belen, ayant à son bras madame de Silvereal.

Il marchaient lentement, lui, absorbé dans quelque pensée intérieure; elle, un peu pâle, et cependant la tête haute, fière de l'homme qui s'était fait momentanément son cavalier.

Ils arrivèrent ainsi à une serre qui s'ouvrait au fond d'un boudoir, et où le duc avait prodigué, avec son luxe habituel, les splendeurs d'une végétation tropicale.

En ce moment, la serre était vide.

Armand s'effaça en s'inclinant.

La baronne entra la première.

M. de Bernaye lui désigna un siége et s'assit lui-même à quelque distance d'elle.

--Madame, lui dit-il de sa voix qui vibrait, sonore et douce à la fois, je vous supplie de me pardonner si je vous ai arrachée pour quelques instants aux plaisirs de cette fête.

Elle releva la tête et le regarda.

--Pourquoi me parler ainsi? Ne vous souvenez-vous plus des paroles qui ont été un jour échangées entre nous?

--Je ne les ai pas oubliées.

Il passa sa main sur son front.

--C'était en un jour de douleur.... Vous que j'avais tant aimée, vous à qui j'avais dévoué ma vie entière, vous aviez rivé votre existence à celle d'un autre.

--Hélas! vous le savez... c'était mon devoir.... J'obéissais à mon père.

--Oui, je le sais, reprit Armand avec un sourire triste. Mathilde de Mauvillers devait servir de marchepied à M. de Mauvillers, magistrat, pair de France... et elle n'avait pas le droit de résister.

--Mon ami, fit Mathilde de Silvereal en baissant la voix, il est des destinées humaines qui semblent maudites. J'ai bien souffert... mais que sont les tortures endurées par moi en face de celles qui ont accablé ma pauvre soeur?

--Marie... oui, vous avez eu assez de confiance en moi pour me faire connaître les terribles circonstances de ce drame passé. Et quand tout espoir a été arraché de mon coeur, lorsque j'ai compris que désormais je ne pouvais aimer celle qui cependant était ma vie et mon avenir, je vous ai dit: «Mathilde! la fatalité nous sépare. Obéissons.» Main souvenez-vous que le jour où le danger vous menacera, je serai là près de vous, prêt à vous défendre, à sacrifier ma vie pour vous épargner une larme.

--Et moi, je vous ai dit, Armand: «A quelque heure que ce soit, en quelque lieu que je me trouve, le jour où vous m'appellerez, je viendrai à vous, forte de mon honneur et de mon sacrifice, et mettant ma main dans la vôtre, je vous écouterai comme un ami, comme un frère...»

--Vous ne m'avez pas appelé... et je suis venu.

Mathilde répondit simplement:

--C'est qu'un danger me menace?

--Le savez-vous donc?

--Je le devine.

--Et vous ne tremblez pas?

--Non; je savais que vous viendriez.

Il y eut un moment de silence. Puis Armand prit la main de madame de Silvereal.

--Vous avez foi en moi... vous avez raison. Entendez-moi donc.

--Je vous écoute comme on écoute Dieu.

--M. de Silvereal veut votre mort...

--Je le sais!

--Et il veut marier Lucie de Favereye au duc de Belen...

--Tout cela est vrai.... Mais comment avez-vous surpris le premier de ces deux secrets?

--Vous le saurez plus tard. Nous ne pouvons rester longtemps ici.... Oui, M. de Silvereal veut votre mort, parce qu'il veut épouser une femme qu'il aime... Certes, il est facile de déjouer ses projets en lui disant en face qu'on a lu dans son âme perverse; mais, pour des motifs qui vous seront dévoilés plus tard, il faut que cet homme conserve sa sécurité... Donc, c'est par le poison qu'il veut vous tuer....

Armand fouilla dans sa poche, et en retira un flacon noir:

--Prenez cette fiole, dit-il, et, tous les matins, buvez une goutte de cette liqueur dans un verre d'eau.

Elle étendit la main, prit le flacon et dit:

--Je le ferai.

--Vous êtes sauvée!

--Mais vous avez prononcé le nom de Lucie?

--Je veille sur elle, comme sur vous.... Soyez sans crainte. Je ne veux pas, vous entendez... je ne veux pas que cette pauvre enfant devienne la femme de ce misérable qu'on appelle le duc de Belen.

--Un misérable! avez-vous dit?

--Je suis sur la piste d'une infamie dont cet homme s'est rendu coupable.... Mais je ne puis vous expliquer plus nettement ma pensée.... M. de Belen paraît tout-puissant. Devant son nom presque princier, devant ses richesses énormes, tous plient et se courbent; mais je secouerai si violemment le colosse aux pieds d'argile, qu'il tombera en poussière.

Disant cela, Armand s'était levé; son oeil étincelait. Mathilde eut un tressaillement.

--Et.... M. de Silvereal? demanda-t-elle en hésitant.

Armand se tut un instant.

--Votre mari, dit-il enfin, est ou le complice ou la victime de cet homme! Mais avez-vous donc quelque pitié pour lui... vous dont il a juré la mort....

Madame de Silvereal le regarda.

--J'ai peur qu'en le punissant nous ne cédions à un mouvement de colère et de vengeance.

Armand pâlit.

--Vous avez raison, dit-il. Que les coupables soient punis, mais que nos mains restent pures.

Mathilde laissa échapper un cri de joie:

--Vous m'avez compris, merci!

Et comme Armand faisait un mouvement pour se retirer:

--Mon ami, dit madame de Silvereal en rougissant, ne vous reverrai-je plus?

Le jeune homme se rapprocha.

--Mathilde, reprit-il, il est dans la vie de M. de Silvereal un mystère que vous ignorez et que je pressens... Voulez-vous me faire une promesse?

--Parlez!

--Un jour viendra peut-être où j'aurai besoin de connaître toute la vérité... ce jour-là, il faudra que vous m'aidiez à soulever le voile qui couvre ces deux existences, il faudra que M. de Belen et votre mari apparaissent devant nous dans toute la nudité de leur infamie...

--Armand!

--Que vous importe... si je vous jure de ne point porter la main sur celui qui m'a volé tout mon bonheur?... Tant que vous ne m'aurez pas relevé de ce serment, M. de Silvereal, quoi que je sache, si terribles que soient les secrets qui m'auront été dévoilés, M. de Silvereal me sera sacré...

--Je vous crois... donc au jour où vous m'interrogerez, je parlerai...

--Merci.... Maintenant, prenez mon bras... et rentrons dans la bal... aussi bien mademoiselle Lucie doit vous attendre avec impatience....

Mathilde s'appuya sur lui. Au moment de franchir la porte de la serre, elle s'arrêta:

--Mon ami, dit-elle à voix basse, je ne sais pourquoi... mais il me semble que dans la lutte que vous allez entreprendre de terribles périls vont vous environner...

--Ne craignez rien pour moi...

--C'est comme un pressentiment qui me trouble... A votre tour, jurez-moi d'être prudent....

Ils se trouvaient si près l'un de l'autre qu'ils étaient presque enlacés. Un frémissement agita Armand. D'un mouvement violent il attira Mathilde sur son coeur:

--Si je meurs, du moins vous ne m'oublierez pas....

Elle se dégagea doucement, et posant la main sur la poitrine du jeune homme:

--Si vous mourez, je mourrai, car je vous aime....

Ils s'éloignèrent. A ce moment, les branches d'un yucca s'écartèrent lentement, et une tête parut, sinistre, grimaçante:

--Ah! ah! mes beaux amoureux! murmura l'inconnu, il paraît que nous conspirons... il est temps de prendre ses précautions... gare à vous!...