‹ Les loups de Paris II. Les assises rougesChapitre 10 sur 20 · X

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MORT OU VIVANT

Nous avons laissé Diouloufait au moment où, pour résister aux incitations du magistrat, il avait préféré mourir plutôt que de trahir Biscarre.

Ainsi nous est expliqué le mot prononcé par lui lorsque, caché dans le trou de la Rivière morte, il avait appris que la police était à sa poursuite.

--Je ne veux pas être tenté! avait-il dit.

C'est qu'il connaissait déjà tous les détails que venait de lui rappeler avec une implacable prolixité le procès-verbal lu par le greffier. Oui, il savait que c'était Biscarre qui avait torturé, assassiné, brûlé la malheureuse femme dont il avait fait sa compagne.

Singulière nature que celle de ce bandit: coupable de toutes les violences, il avait en lui je ne sais quel besoin instinctif, inconscient, d'être bon, de se dévouer. Nul ne l'avait jamais aimé, et sa faiblesse même n'avait pu lui concilier d'affection durable. Mais cet homme avait voué à Biscarre une amitié que, jusqu'ici, rien n'avait pu briser.

Était-ce donc que le roi des Loups eût tenté quelque effort pour la mériter, pour se créer quelques titres à la reconnaissance de Diouloufait? Non. A ses dévouements il répondait par la brutalité; à ses soumissions, par la violence. Et pourtant Dioulou l'admirait, l'aimait. On eût dit qu'il était rivé à cet homme corps et âme.

Peut-être aussi savait-il que ce Biscarre, au coeur de granit, à la volonté impitoyable, souffrait d'épouvantables tortures, à la façon de ces monomanes dont le crâne est par intermittence le siége de convulsions atroces.

Il avait peur de Biscarre: d'un mot, le roi des Loups le réduisait au silence. Sa force le terrifiait, cette énergie indomptable le frappait d'une admiration épouvantée.

Un jour, Diouloufait avait rencontré la Brûleuse.

Pourquoi ces deux êtres s'étaient-ils réunis? D'où venait la sympathie profonde que cette créature, laide et brutale, avait inspirée à Dioulou? Ce sont là des mystères qu'il eût été lui-même impuissant à expliquer.

Toujours est-il qu'il avait voué à cette femme une affection qui tenait de celle qu'il portait à Biscarre. Même soumission, même abandon de soi-même.

Et voici que Biscarre l'avait tuée! Pour la première fois, Dioulou avait senti en lui un mouvement de rage folle contre le roi des Loups! Ah! s'il l'avait tenu en ce moment-là! peut-être se serait-il vengé d'un seul coup.

Mais on lui demandait de le livrer... à qui? à la justice. Cette action lui paraissait le dernier terme de la bassesse humaine. Et, cependant, n'était-ce pas la vengeance, sûre, complète, cette vengeance que la misérable avait réclamée dans un dernier cri d'agonie?

Combat terrible!... et quand Dioulou s'était senti faiblir, quand il avait compris que, peut-être, il allait trahir le compagnon de toute sa vie, le maître dont il était l'esclave, alors il avait arraché l'appareil qui couvrait ses blessures, un flot de sang s'était échappé de leurs lèvres béantes... l'homme était tombé....

Le juge d'instruction n'avait pas compris. Pouvait-il lire dans cette âme étrange où les sentiments n'appartiennent pas à la commune nature des hommes?

Le médecin de la Préfecture avait été mandé aussitôt.

--Cet homme est en danger de mort, dit-il.

--Peut-on le transporter à la prison?...

--Non, reprit le praticien, le trajet serait trop long. Je vais donner ordre qu'on le reçoive à l'Hôtel-Dieu....

--Espérez-vous sa guérison?

--C'est une nature d'une vigueur exceptionnelle. Mais on ne pourra être fixé que lorsque l'hémorrhagie se sera arrêtée.

Il avait été fait comme le médecin avait dit.

Étendu sur une civière, Dioulou avait été transporté à l'Hôtel-Dieu. Il était dans un état complet d'insensibilité; son visage s'était marbré de teintes livides, comme si les doigts de la mort se fussent imprimés sur sa face.

Il existait alors à l'Hôtel-Dieu une chambre spéciale destinée aux personnages se trouvant dans une situation exceptionnelle. Elle était placée au premier étage, donnant sur la rivière, à peu de distance de la passerelle qui unit les deux rives. Au-dessous, on voyait s'ouvrir une large baie garnie d'une grille énorme. C'était une des ouvertures qui donnaient accès dans les anciens souterrains, que jamais d'ailleurs nul ne visitait, et qu'on disait complétement envahis par les eaux.

Cette chambre, dont les murs étaient blanchis à la chaux, ressemblait à une cellule de prison; et pour compléter l'illusion, de forts barreaux de fer étaient scellés dans le cadre de la haute fenêtre.

Le plancher était formé de larges dalles, à carrés blancs et noirs, recouverts d'une natte de corde.

C'était là que nous devions retrouver Diouloufait.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis celui où il avait commis cette sorte de suicide.

Pendant près de cinquante heures, on avait désespéré de le sauver.

L'hémorrhagie avait déterminé--outre l'affaiblissement--une fièvre délirante dont le résultat aurait pu être mortel.

Le malheureux, dans un accès de folie, avait lutté contre ses gardiens, et on avait été contraint d'employer, pour le dompter, la camisole de force.

Mais, après cette crise, l'abattement complet était venu, suivi d'une amélioration sensible.

Il n'était plus douteux, maintenant, qu'on ne l'arrachât à la mort.

La première parole de Dioulou, revenant à lui, avait été celle-ci:

--Est-ce que j'ai parlé?...

--Que voulez-vous dire? avait demandé l'interne de service.

--Rien, avait répliqué Dioulou.

Pendant de longues heures, il avait tenté de reconstituer dans sa mémoire la scène qui s'était passée dans le cabinet du juge d'instruction, et quand il avait acquis la certitude que pas une parole compromettante ne s'était échappée de sa poitrine, il avait poussé un soupir de soulagement.

Maintenant, il ne ressentait même plus cette hésitation qui, un moment, avait failli lui arracher son secret. Il chassait violemment de sa mémoire le fantôme de la Brûleuse; il n'écoutait plus cette voix qui s'élevait encore de la tombe mal fermée pour réclamer la punition de son assassin.

De nouveau, Biscarre, quoique absent, avait repris complète possession de Dioulou, qui frissonnait en songeant qu'un instant il avait été assez infâme pour penser à une dénonciation.

C'était fini.

Tous les juges d'instruction de la terre pouvaient tenter de le confesser, il se tairait.

Or, ce matin-là, il se passa dans le cabinet du directeur de l'hôpital un fait assez insignifiant en lui-même, mais sur lequel il convient que nous nous arrêtions.

Une voiture s'était arrêtée devant l'Hôtel-Dieu, et un homme en était descendu, puis se présentant à la grille, avait demandé à parler au directeur.

Sur le vu de sa carte, il avait été immédiatement introduit.

Or, voici ce que portait cette carte:

--James Wolf, _physician and surgeon_, Glascow.

James Wolf, médecin et chirurgien.

C'était un Anglais, de type parfait, avec les cheveux rougeâtres, dominant en broussailles un front haut et rougeaud; des favoris rondement coupés entouraient un visage large et rubicond. La mâchoire avait ce prognathisme qui caractérise les enfants d'Albion.

Après les premières salutations d'usage, le directeur de l'Hôtel-Dieu avait demandé à quelle heureuse circonstance il devait la visite de son confrère étranger.

L'autre avait répondu, avec un fort accent, mais dans un français très-intelligible, qu'il prenait la liberté, sur la recommandation d'une des lumières de la science anglaise (ici il produisit une lettre), de solliciter de M. le directeur l'autorisation de visiter l'Hôtel-Dieu.

Naturellement sa requête n'était pas de celles qu'on repousse, en France surtout, où l'hospitalité, pour être beaucoup moins proverbiale qu'en Écosse, est de fait beaucoup plus sérieuse.

Le directeur s'était mis à sa disposition avec une gracieuse obligeance, et la tournée avait commencé dans le vaste hôpital.

En vérité, le docteur Wolf était un homme de haute science et d'agréable commerce. Il dispensait les éloges sans restriction, s'émerveillait des choses les plus simples, et plaçait à propos cette phrase flatteuse:

--Ah! monsieur le directeur, les Anglais ont beaucoup à apprendre de vous.

Le directeur souriait et passait sa main sur son crâne chauve, tout en répondant:

--Vous nous flattez, parole d'honneur!

--Non, je vous jure, reprenait l'autre; jamais hospice ne m'a paru aussi bien tenu, aussi habilement organisé. Je suis ravi, _upon my word_, tout à fait ravi!

Et la promenade se poursuivait entre les rangées de lits blancs dans lesquels se dressaient, pour les voir passer, des spectres maigres, à dents longues et jaunes.

Le directeur expliquait avec bienveillance que le 36 était vide parce que le malade avait trépassé le matin même, et que le 39 ne battait plus que d'une aile.

L'Anglais hochait la tête en disant:

--Parfait! parfait!

Puis on s'arrêtait auprès d'un lit, dans lequel se tordait un malheureux en criant à l'aide.

--Calmez-vous, mon ami, disait le directeur. Vous aurez beau crier, cela ne vous soulagera pas.

Sir James Wolf dodelinait de la tête avec une satisfaction béate, tant cette parole lui paraissait frappée au coin du bon sens et de la véritable logique.

Il ne faisait grâce d'aucune question, goûtait le bouillon et le déclarait savoureux, humait quelques gouttes du vin destiné aux convalescents et faisait claquer sa langue en murmurant:

--Les gaillards! ont-ils du bonheur d'être Français!

Cependant il n'est si bonne chose qui ne prenne fin, et le moment arrivait où les deux praticiens devaient se séparer, quand un infirmier s'approcha du directeur et lui dit quelques mots à voix basse:

--Non, non, répondit vivement celui-ci. Je m'y oppose formellement. Je suis responsable de l'exécution des ordres donnés par le médecin de service. Il a interdit toute secousse au malade, avant quatre ou cinq jours au moins... Dites à l'envoyé de M. le juge d'instruction qu'il y a là une question d'humanité qui prime jusqu'aux droits sacrés de la justice....

La physionomie de l'Anglais exprima une curiosité de bonne compagnie.

Quand l'infirmier se fut éloigné:

--Comprenez-vous cela? fit le docteur. Il y a ici un pauvre diable--je ne sais quoi, un forçat en rupture de ban ou peut-être même évadé--qui a failli mourir dans le cabinet du juge instructeur. Et voici qu'il prétend me le reprendre avant qu'il soit radicalement guéri.

--Ce serait de l'inhumanité, dit sir James, mais je ne comprends pas, vous avez dit un forçat? c'est ce que nous appelons un convict....

--Exactement.

--Comment un pareil homme se trouve-t-il ici?

--Comme blessé... il a été frappé de plusieurs balles pendant qu'il cherchait à s'échapper....

Sir James paraissait de plus en plus intrigué.

--Son affaire était donc bien grave?...

Ils étaient descendus dans une cour intérieure et se dirigeaient vers la sortie.

Le directeur baissa la voix:

--Très-grave, reprit-il. Il fait partie, à ce qu'il paraît, d'une bande de malfaiteurs qui a désolé Paris par ses attentats de toutes sortes!...

--Quelque chose comme nos _Burkers_....

--Oui, et ils ont un nom caractéristique....

--Et ce nom?

--On les appelle les Loups de Paris.

--En effet, fit sir James, qui tenait le directeur par un des boutons de sa redingote et l'avait arrêté sur place, j'ai entendu parler de ces misérables; leur chef est mort.

--On dit qu'il est vivant.

--En vérité. Tenez, monsieur le directeur, si ce n'était pas abuser de votre bonté, je vous adresserais encore une requête.

--Tout à votre service, mon cher confrère.

--Je m'occupe beaucoup de médecine légale, et souvent, on a bien voulu avoir recours à mes faibles lumières dans des instructions criminelles; je serais très-curieux de voir ce grand coupable; qui sait si la phrénologie, une grande et belle science, mon cher directeur, ne recueillerait pas là quelque fait nouveau, quelque observation de haute importance?...

Le directeur paraissait fortement embarrassé.

--Mon cher confrère, vous ne sauriez croire à quel point votre demande me chagrine....

--Eh! pourquoi?

--Parce qu'il m'est impossible de vous satisfaire.

--Impossible? Vous me surprenez beaucoup... beaucoup.

--Vous allez me comprendre. Lorsqu'un criminel entre à l'hôpital, il est confié à notre responsabilité. Et il nous est interdit--de la façon la plus formelle--de le laisser communiquer avec personne.

--Sans exception?

--Sans exception. Nos instructions sont précises, et je ne saurais y contrevenir sans compromettre ma situation... et sans encourir des reproches qu'il est de ma dignité d'éviter.

--Oh! yes! très-juste! très-juste!... Je n'insiste plus... le devoir avant tout.... Ah! vous autres Français, vous ne transigez jamais... Tenez, en Angleterre, j'aurais pu pénétrer jusqu'à votre prisonnier.

--Ah! en Angleterre!...

--Certainement... On se serait dit: Les instructions en question s'opposent à ce que le prisonnier communique avec un étranger... ou même avec un de ses parents, avec un ami... mais sir James n'est ni un parent ni un ami... C'est un médecin!... Les médecins sont de tout temps admis auprès des malades, quels qu'ils soient... Voilà ce qu'on dirait en Angleterre... Mais ici, vous êtes les esclaves de la règle... C'est bien! c'est très-bien! Quel peuple!...

Malgré l'admiration béate exprimée par le visage de l'Anglais, M. le directeur se demandait si par hasard l'honorable insulaire ne gouaillait pas... au moins un peu.

Cependant sir James avait lâché résolûment le bouton du Français, et se dirigeait maintenant d'un pas rapide vers la porte.

Je ne sais quelle bouffée d'orgueil patriotique monta au cerveau du fonctionnaire.

--Docteur! fit-il.

L'Anglais s'arrêta et se retourna.

--Vous m'appelez?

--J'ai réfléchi....

--Que voulez-vous dire?

--Je pense à mes instructions.

--Elles sont formelles.

--Certes. Mais j'ai le droit d'interprétation....

--Ah! vous avez....

--Et je prétends qu'un médecin... un confrère, a le droit de pénétrer auprès de tout malade.

--Ne dites pas cela... vous allez vous compromettre.

--Croyez-vous donc que, lorsque la logique est de mon côté, je me plie devant des exigences judaïques?

--Ah! si vous croyez que la logique soit de votre côté... Réfléchissez encore... Malgré tout mon désir d'étudier un cas intéressant, je me ferais un scrupule de vous causer quelques embarras.

--Venez, dit simplement le directeur, qui, avec un héroïsme superbe, se dirigea vers la chambre de Dioulou.

Si pourtant il s'était retourné, peut-être eût-il saisi dans le regard de l'Anglais un éclair de triomphe.

Mais il était sans défiance. L'Europe avait l'oeil sur lui. Il s'agissait de prouver à l'univers entier que la France n'était pas à la remorque des autres nations....

--Entrez, fit le directeur en s'effaçant.

Et les médecins pénétrèrent dans la chambre du prisonnier; elle portait le n° 36.

Dioulou s'était assoupi.

Il n'entendit même pas le bruit de la porte tournant sur ses gonds.

Dans ce moment de repos, de sédation complète de l'être tout entier, le visage du forçat avait repris son calme. Sa respiration était régulière, et une coloration légère avait remplacé la pâleur qui d'ordinaire blanchissait ses traits.

--Vous me dites, reprit sir James, que c'est un grand criminel....

--Tout le prouve, répondit le docteur.

Et il ajouta à voix basse:

--On dit même qu'il y va pour lui de la peine capitale.

--C'est singulier, fit l'Anglais, qui semblait plongé dans de profondes réflexions. Rien dans sa physionomie ne révèle les instincts d'un âme criminelle....

A moins, continua sir James, que le crâne ne présente certaines protubérances....

Il avança la main vers la tête du dormeur.

En même temps, il adressait au directeur un regard interrogateur, comme pour solliciter l'autorisation de se livrer à une vérification scientifique.

Le directeur, d'un geste, l'invita à agir.

L'Anglais sourit avec la satisfaction d'un homme qui va se livrer à une expérience longtemps désirée.

Sa main s'étendit, et lentement il se mit à palper la tête de Diouloufait, et cela avec une telle légèreté de doigts que le dormeur ne parut pas sentir leur contact. Un instant même, ils touchèrent son visage, ses yeux, ses lèvres. Pas un tressaillement n'indiqua qu'il éprouvait la moindre sensation.

Puis sir James se tourna de nouveau vers le docteur.

--Quelle admirable science que la phrénologie!...

--Quoi! vous avez découvert....

--La protubérance de la _contraction_ présente un développement anormal.

--Vraiment.

--Qui dit contraction dit réactivité musculaire, force de cohésion... d'où esprit de querelle, de combat.

Disant cela, l'Anglais avait ressaisi le bouton directorial, mais cette fois pour l'entraîner au dehors.

--Puis nous avons prédominance des muscles... impatience... destructivité... Voyez-vous, c'est là au-dessus de l'oreille.

Et il passait maintenant ses doigts sur l'oreille du fonctionnaire, qui paraissait d'autant plus intéressé qu'il ne comprenait pas un seul mot de toutes ces théories.

--Et vous concluez? demanda-t-il.

--Que cet homme est un bandit de la pire espèce.

--C'est incroyable! C'est tout à fait exact!

--Maintenant, mon cher directeur, il me reste à vous remercier de votre complaisance toute française. Vous m'avez rendu un de ces services qui ne s'oublient pas.

Et ce fut avec un échange d'affables protestations et de poignées de main vigoureuses que sir James regagna la porte, toujours accompagné du directeur, qui se répandit en félicitations et souhaits de bon voyage, etc., etc.

Sir James sauta dans sa voiture, et le directeur, lui ayant adressé un dernier salut de la main, rentra dans l'hôpital qu'il était fier de gouverner.

Peut-être sa fierté eût-elle reçu un rude échec s'il avait entendu le court dialogue échangé entre sir James Wolf et son cocher.

--Eh bien? avait fait l'automédon en se penchant en arrière.

--Ça y est... enfoncé le _pantre_!

--Et l'autre?

--Affaire faite.

--Le directeur a coupé dans le pont.

--Un _sinve_ de premier choix!

Pendant ce temps, l'honorable directeur, plongé dans son fauteuil de cuir, lisait les rapports que lui adressaient chaque jour les employés de l'hôpital. Il s'arrêta avec complaisance sur la note qui concernait Dioulou.

«Guérison rapide, disait le rapport. Pourra sortir dans trois jours. Régime fortifiant. Viande et vin de Bordeaux.»

Et le directeur répétait tout bas:

--Réactivité, destructivité, cohésion! Que c'est beau, la science!

Tout alla bien jusqu'à trois heures de l'après-midi. Mais voici qu'à ce moment la porte du cabinet s'ouvrit.

--Qu'y a-t-il? s'écria le directeur.

--Monsieur, le 36!...

--Ah! oui! réactivité... destructi....

--Il est mort!

--Hein?

--Un accès d'épilepsie... de _delirium tremens_... de tétanos!

--Impossible! il se portait si bien ce matin!

Le directeur répétait sans y songer des mots de Robert Macaire parlant de «ce bon M. Cerfeuil» qu'il a lui-même assassiné et dont le décès paraît vivement le surprendre.

Il avait bondi sur ses pieds.

Il courut au n° 36.

Le fait était réel, Dioulou était mort.

Sapristi! la chose était délicate! et la justice! et la responsabilité! Si on venait à savoir que le directeur avait introduit un étranger! Bah! après tout, ce n'était pas cela qui l'avait tué!... et puis, qui parlerait? On se préoccupait bien de cela!

Le fâcheux en ceci, c'est que c'était une mauvaise note pour l'Hôtel-Dieu! La mort de Diouloufait allait faire quelque bruit. On clabauderait encore contre l'insalubrité de l'hôpital. On accuserait l'administration, l'économat, la direction.

C'était à en perdre la tête.

Et cependant, il n'y avait pas à contredire l'évidence. Mais comment, de quoi Diouloufait était-il mort? Son visage révélait une complète placidité. Il était passé de vie à trépas sans secousse, sans agonie. Les infirmiers déclaraient qu'il n'avait pas sonné, appelé à son aide.

Le service médical tout entier était réuni autour de son lit et on examinait le cadavre avec un soin minutieux. Les blessures étaient complétement cicatrisées. Il ne pouvait être question d'épanchement sanguin.

Le médecin en chef déclara que l'autopsie était indispensable. Le corps ne présentait aucun des caractères qui révèlent la congestion.

Le directeur, après avoir espéré vainement que la science ranimerait le pauvre Dioulou, n'eut plus qu'une pensée: prévenir de la part de la justice toute enquête qui lui porterait tort.

Le plus simple était d'aller de soi-même au-devant du danger.

Donc, il courut chez le juge d'instruction, auquel il révéla le fatal événement. Par bonheur pour lui, M. Varnay était très-préoccupé actuellement d'une affaire des plus délicates et qui absorbait toute son attention.

Il reçut donc la nouvelle avec une parfaite indifférence, et sans l'insistance du directeur, il eût très-probablement négligé de signer l'ordre d'autopsie:

--Croyez-vous donc qu'on l'ait empoisonné? demanda-t-il en riant.

Le directeur balbutia quelques phrases au nom de la science, puis sortit du cabinet pour se rendre à la préfecture où tout fut régularisé.

L'autopsie devait avoir lieu le lendemain matin.

Voilà qui était réglé. La poitrine directoriale se trouvait soulagée d'un grand poids.

Dès que l'excellent fonctionnaire fut de retour, il donna l'ordre d'enlever le cadavre et de le descendre à la salle de dissection.

Puis, tranquillisé, il alla dîner en famille. Ouf! il l'avait échappé belle. Mais ce M. Varnay était, en vérité, un homme charmant.

Les ordres avaient été immédiatement exécutés.

Ici quelques renseignements sont nécessaires.

A l'époque où se passaient ces faits, la salle de dissection se trouvait dans un des anciens _cagnards_ de l'Hôtel-Dieu, c'est-à-dire dans le vaste sous-sol où étaient établis jadis le service du _charnage_, la tuerie et les étables où les bestiaux arrivaient par la rivière, la chandellerie, la buanderie, les cuisines. Dès longtemps la salle des morts occupait l'angle qui touche au Petit-Pont.

Sous François Ier, il existait encore, dans les basses-oeuvres, des salles affectées aux femmes en couches. Semblables à des celliers, elles furent désignées sous le nom de _cagnards_ (de l'italien _cagna_, chienne). En temps de crue, l'eau arrivait presque au bas des fenêtres, de sorte que les lits étaient à peine à deux pieds au-dessus du niveau du fleuve. En 1426, une inondation subite avait noyé un grand nombre de ces malheureuses.

Au seul cagnard qui existe encore aujourd'hui et qui, avons-nous dit, servait, il y a trente ans, aux dissections, on voit encore l'entrée du passage qui communiquait avec le petit Châtelet, lorsque Louis XIV eut fait don (1684) de la vieille forteresse à l'Hôtel-Dieu.

Cette salle, basse mais spacieuse, avait été soigneusement recrépie; deux larges dalles de pierre, formant tables, s'étendaient blanches et sinistres devant la large baie d'où tombait la lumière.

C'est sur une de ces deux dalles que le cadavre de Dioulou fut placé. Il était nu, et les garçons de service n'avaient pu se défendre d'une certaine admiration pour cette énorme charpente qui, au dire de l'un d'eux, aurait résisté pendant des siècles.

--Ce que c'est que de nous! soupirait-on.

Voici maintenant que le corps est recouvert d'une sorte de boîte qui le cache tout entier, et qui ne sera plus soulevée qu'au matin, lorsque arriveront les chirurgiens avec leurs instruments d'acier.

Pauvre Dioulou! car il est donc bien vrai que tout soit fini! Triste existence, en vérité, que la tienne! Ta mère folle t'a enseigné le mal et la haine... Puis voici que, dès ton adolescence, tu as été saisi par l'engrenage de la pénalité. Le bagne a achevé l'oeuvre de corruption. Biscarre s'est emparé de toi, qui, peut-être, n'étais pas vraiment méchant. Tu as glissé dans toutes les fanges, fidèle à ton maître comme un chien, le suivant dans tous les cloaques où il lui a plu de te conduire... et cela sans jamais rien exiger, te contentant d'une sorte de misère, ne rêvant, ne désirant rien, sinon quelquefois une bonne parole de ce démon auquel tu t'étais donné. Tu n'as eu qu'une seule affection dans le monde, celle de cette réprouvée, qui était une brute comme toi... On te l'a tuée... Et maintenant, te voilà étendu, nu comme l'animal qu'on jette à la voirie. Pas une pensée, pas un regret ne t'accompagnent. Sous le rayon blafard qui filtre à travers les grilles, on voit à peine la place où tu gis, et encore ce n'est pas l'heure du repos.

Car tu appartiens à la science, et ta chair gémira sous le scalpel avant que la dernière pelletée de terre te couvre à jamais....

La nuit vient, sombre, sinistre.

La salle des morts s'emplit d'ombre. Par la baie, on entend le flot qui passe en clapotant.

C'est tout. Les bruits de la ville s'éteignent un à un.

Seule la lourde voix des horloges tinte, tinte au lointain, solennelle et lugubre... On dirait qu'un souffle de malédiction passe et tourbillonne autour du cadavre maudit....

L'heure s'écoule. Voici dix... onze... douze, c'est minuit. Plus épaisses sont les ténèbres, plus lugubre le sifflement du vent qui glisse sur la rivière....

Mais que se passe-t-il donc?

Quel mouvement a agité cette immobilité? quelle vie a remué dans ce sépulcre? quelle lueur éclaire cette obscurité?

Au centre de la salle des morts, une dalle s'est soulevée... puis une ombre a paru, éclairée par le reflet jaunâtre d'une lanterne.

La lanterne est déposée sur le sol. L'homme, dont le visage est noirci, regarde autour de lui, tend l'oreille et écoute. Puis, rassuré sans doute par le silence, il se penche vers l'ouverture béante et fait un signe.

Deux autres ombres paraissent à leur tour....

Dès qu'elles ont touché le sol du cagnard, elles se dirigent vers la dalle sur laquelle Dioulou est étendu....

Pas un mot n'est prononcé.

La boîte est soulevée. Le cadavre est mis à nu....

Puis on le saisit. Chargés de leur fardeau, les deux hommes reviennent vers le trou. Le premier descend soutenant le corps par les genoux, l'autre le suit tenant les épaules.

Le dernier s'engage à son tour dans l'ouverture....

La lanterne disparaît... La dalle se referme.

Et, dans la salle des morts, tout redevient obscur et silencieux.